À LA
pellation panamiste ! — Oh, devant ce spectacle écœurant, quel désir s’élève en lui du couteau vengeur qui ferait de la santé et de la joie! — Puis il se présente chez la demi-mondaine qui est la maîtresse en titre du baron Duvillard: un visage de vierge, cachant des perversités monstrueuses, une nouvelle Nana, abêtissant un autre Muffat ! Il se rend ensuite chez l’exotique princesse de Hardt, dans le salon de laquelle les anarchistes en linge douteux coudoient lesspirites morphinomanes ; enfin au sermon élégant . de Mgr Martha à la Madeleine — gestes amples de grand comédien de la chaire, suavités impérieuses et dominatrices, un disciple de Monsignor Nani ! — Et l’on voit si tout cela est le vrai Paris des classes dirigeantes ou sa caricature difforme, faite de potins du boulevard et de souvenirs des tribunaux, aux applaudissements des étrangers jaloux et hai-
neux. | :
Par opposition à ces « méchants » d'en haut, voici les « natureilément bons » d’en bas, les alliés du dieu de Rousseau, de la Nature ou de la Vie : et, avant tout, Salvat, l’homme de la propagande par le fait qui, à l'exemple de Ravachol , s’en ira jeter une bombe dans l'hôtel somptueux des Duvillard, en sorte que le grand cri de justice puisse passer sur Paris dans un terrible bruit d'ailes, comme jadis Sodôme et Gomorrhe l'ont entendu venir de toutes les ténèbres de l'horizon: Salvat, l’ouvrier tendre, honnête, doucement mystique et qui a, pour ses projets froidement meurtriers, toutes les excuses. Ah ! le pauvre être ! Comme on comprend son acte de violence et d'espoir ! Il est bon ouvrier, sobre, brave ;
l'injustice l’a toujours exaspéré et la soif du martyre le dévore comme elle brûlait les premiers chrétiens (avec la différence qu'il s’agit ici du martyre des autres en premier lieu, remarquons-le bien, et même des autres tout seuls, autant que possible, car Salvat ne se livre nullement à la justice bourgeoise comme un nouveau Polyeucte : il lui harpe le plus longtemps qu'il le peut) ! Zola estime qu'on a tout fait autour de lui pour provoquer sa démence. C’est la terreur bourgeoise qui a créé la sauvagerie anarchiste. D'ailleurs un progrès historique a-t-1l jamais été accompli sans d’épouvantables catastrophes (il l’a été malgré ces catastrophes le plus souvent, et retardé par elle !); toute marche en avant sacrifiant des milliards d’existences, Salvat aurait donc bien tort de s'arrêter devant le sacrifice de quelques centaines. Notre étroite justice se révolte peut-être devant son geste sanglant. Celle du rousseauisme a de bien autres normes, n'étant qu'un cri de conquête sans scrupules et sans réflexion. Et toute la rhétorique du genre est ici appelée à la rescousse pour canoniser ie criminel en présentant son crime comme une nécessité historique, comme un service commandé par le dieu Progrès.
De la sorte édifié sur la bonté des humbles, abordons en compagnie de Pierre Froment (qui poursuit cependant son enquête) les intellectuels parisiens qui mùrissent, dans leurs cerveaux de génie, les remèdes à l’iniquité sociale présente. Il est en effet mis, tout à point, en relation avec les interprètes tvpiques des divers systèmes de mysticisme social qui sont éclos successivement au souffle du rousse-.
j D ” D dt
on
auisme moral, pendant Le cours du xix°siecle romantique. — Voici d’abord le vieux Barthès (Barbès) qui, des soixante-quatorze années de sa vie, en a passé cinquante dans les prisons politiques, mais qui croit encore à la liberté efficace, parce qu'il croit encore à la bonté naturelle de l’homme. — Zola Simagiue bonnement ne pas y croire, alors qu'elle demeure son postulat trop évident. — Voici Bâche, le saint-simonien, teinté de fourierisme et préoccupé de spiritisme (deux aberrations mystiques qui ont des points de contact en effet). — Voici Morin, mi-proudhonien, mi-communiste, et voici Mège, le marxiste pur : enfin voici Jansen, l’anarchiste, disciple de Bakounine, un froid destructeur, renouvelé du Souvarine de Germinal. — Par malheur, ces inspirés, issus des divers Messianismes du siècle qui s'achève lors de la rédaction du roman de Paris, passent leur temps à se contredire entre eux, ou même à en venir aux mains ; de sorte que les vérités célestes dont les éclaira l'inspiration d'En-Haut ne nous parviennent qu'obscurcies, défigurées, méconnaissables à travers leur interprétation malencontreuse. — L'expérience parisienne de l'abbé Froment va-t-elle donc se terminer par un échec comme ses pèlerinages de Lourdes et de Rome ? | Non, car il rencontre enfin, dans sa proche parenté précisément, un homme beaucoup plus rapproché du Vrai que ces retardataires. Il s’agit de son frère aîné, Guillaume Froment, à la fois chimiste génial et anarchiste théorique : grâce à ce savant et à ce penseur, nous allons entrevoir enfin, dans ses grandes lignes, l’idéale société de demain.
— Les deux frères ont longtemps vécu sans se voir, séparés qu'ils étaient par leurs convictions, par leurs occupations si diverses, et bien qu'ils n'aient jamais cessé de s'aimer très tendrement dans le fond. L’abbé Pierre se représentait de loin Guillaume comme un déclassé, de conduite louche, n'ayant pas même voulu épouser la femme dont il à eu trois fils et sur le point de s’unir de nouveau avec une jeune fille tombée on ne savait d’où. Un tragique incident (la bombe de Salvat) les remet par hasard en présence l’un de l’autre, ce qui conduit l’ecclésiastique à pénétrer enfin dans l'intérieur, longtemps suspect à ses yeux, de son aîné.
Il y découvre avec stupéfaction toute une tribu de saints rousseauistes bien dignes d’entourer cet autre bienheureux, selon le canon de Jean-Jacques, qu'est Guillaume Froment, — le fabricateur d’explosif qui a fourni (sans le savoir il est vrai), la charge de la bombe dont Salvat vient de faire usage. Voici d’abord la mère de la défunte « compagne » du chimiste, Agathe Dagnan, dite Mère-Grand dansla famille, une protestante pauvre des Cévennes dont le mari, professeur de l’enseignement secondaire et républicain convaincu en 1848, fut victime du 2 décembre et resta, sa vie durant, le prophète du millénarisme social de 1840. Pour Agathe, elle est devenue athée durant un séjour à Genève, en présence de l'imbécile étroitesse religieuse de ses coreligionnaires calvinistes. C'est désormais une « Justicière » déléguée, motu proprio, à la justice sociale, une directrice d'âme, une consolatrice efficace : elle se montre admirable de noblesse et
d'énergie en toutes circonstances avec son visage qui rayonne un charme grave.,avec son air souverain de reine-mère.
Lorsque sa charmante fille, Marguerite Dagnan, a voulu jadis s'unir à Guillaume qui habitait sur le même pallier que les deux femmes, la chose s’est faite sans aucune cérémonie civile ou religieuse, de la façon la plus simple, avec l'entière adhésion d’Agathe qui, dans son mépris de justicière pour une société dont les « bons » meurent de faim, se refuse à reconnaître l'utilité d’une sanction sociale au lien de la chair et à la création de la famille. De cette union sont issus trois fils, véritables géants, à la fois physiquement megnifiques et moralementsublimes. Le premier-né, Thomas, a été lauréat de tous les concours généraux: bachelier, il a voulu devenir un ouvrier manuel, un mécanicien, afin d'aider, en très humble collaborateur, aux inventions balistiques de son père. Le second fils est entré le premier à l’École normale (on pressent ce que sera sa pédagogie) ! Le troisième, doué du sens artistique et qui aurait pu briguer le prix de Rome, n’a voulu être que graveur sur bois, parce que le génie se révèle dans les genres réputés les plus modestes. |
Au milieu de ses hommes pareiilement admirables et sur le flanc de la butte de Montmartre où ils ont élu domicile, vit l’aimable Marie, fille d’un autre in- ‘venteur génial qui fut l’ami de Guillaume : elle a été recueillie par lui lorsqu'elle est devenue orpheline. Il aime la jeune fille, se croit aimé d'elle et se prépare donc à contracter avec cette enfant une seconde union libre (rappel de la situation du docteur
Pascal). Très pure, très saine, très naïve, élevée
par une mère très pieuse, Marie a cessé néanmoins toute pratique religieuse, révoltée qu'elle fut enfin dans son bon sens par les obscurités du dogme chrétien. Elle juge ce dogme absurde, dangereux, destructeur de la santé vraie et n’a d'ailleurs aucun besoin de cette police morale pour étre sage (n empêche qu'elle en a longuement reçu l'empreinte). Par un autre chemin que Mère-Grand, elle est arrivée, elle aussi, à l’athéisme tranquille, inconscient presque, non en raisonneuse, simplement en fille bien portante et brave (c’est la formule de la bonté naturelle dans la cinquième génération rousseauiste), qui a été longtemps pauvre sans en souffrir, qui ne croit qu'à la nécessité de l'effort, qui est tenue debout par sa certitude du bonheur dans la Vie normalement, vaillamment vécue. Et son bel équilibre lui a toujours donné raison, l'a toujours guidée et sauvée! — En un mot, c’est une autre Désirée Mouret, mieux douée pour l'intelligence, mais qui pourtant écoute volontiers la seulevoix de son insinct, disant avec son beau rire qu’il est encore son conseiller le meilleur !
Ainsi, sous ce toit où l’abbé Pierre s'attendait à trouver une louche-existence d'outlaws, le désordre, Ja révolte destructive de toute morale, il « tombe » dans une sérénité tendre, dans une discipline si forte qu'elle met là une gravité, presque une austérité de couvent : austérité que tempèrent toutefois la jeunesse et la gaieté, comme il arrive dans les couvents chrétiens bien ordonnés. En un mot, le prêtre rencontre dans ce milieu anarchiste la forte éducation
des esprits, la bravoure ingénue des cœurs. Rien de plus simple, de plus digne et de plus haut ! — C'est une image d'Épinal au profit de la religion de Rousseau. |