IV. — Anarchie libertaire ou révolution par la Science
Au sein de ce couvent laïque, Guillaume invente et produit des explosifs redoutables : nous ne savons pas trop pourquoi d’ailleurs, ni lui non plus. Sans doute dans la pensée de Zola, est-ce pour que le terrorisme le plus destructeur se trouve paré d’une mystique auréole de vertu et de génie dans la personne de cet homme si remarquable en effet. Guillaume a longtemps travaillé pour faire sauter la basilique de Montmartre, symbole d’obscurantisme à ses yeux : mais, après avoir tout préparé pour celte manifestation libertaire, si grandiose, le chimiste s'arrêtera au moment de mettre en action son engin. Il se réduira soudain à « domestiquer » les explosifs meurtriers, à les placer au service de l'humanité future, à réaliser par leur moyen le moteur idéal de l'avenir et à faciliter de la sorte la solution prochaine du problème de l'aviation. — On sait qu'en fait les explosifs chimiques, beaucoup trop brisants, n’ont été pour rien jusqu'ici dans cette réalisation merveilleuse de la science vraie dont l'essence minérale ou l'alcool ont fait tous les frais.
Quant à la doctrine philosophique qui inspire à Guillaume ses successives et peu cohérentes atlitudes, c’est un anarchisme de lettres à la façon des frères Reclus, les savants géographes, c'est un mys$ticisme rousseauiste encore arrêté dans son vol éperdu par quelques résidus d'éducation scientifique mal digérée : c’est, en un mot, l'état d'esprit de Zola à cette date de son évolution rétrograde vers le mysticisme social, expression finale de son tempérament, de son milieu et de son moment. — Tout d’abord, Guillaume rejette avec horreur les perspectives collectivistes d'avenir que caresse, entre ses amis, le marxiste Mège (Guesde), car il répudie l'État-dictateur qui rétablirait sous d'autres noms, l'antique servage. Il met sa foi dans un communisme libertaire, c'est-à-dire dans ur anarchisme fondé sur la psychologie optimiste de Rousseau. Il rêve l'individu pleinement émancipé de tout frein d’origine sociale, et dès lors évoluant, s’épanouissant à l’abri de toute contrainte pour son bien(immédiat, peut-être, et encore ?) et pour le bien de tous (voilà qui est infiniment moins croyable). Selon, le chimiste, la seule théorie vraiment scientifique (|) de l'heure présente est celle qui nous montre les unités créant les mondes, les atomes faisant la vie par l'attraction (et voici poindre Charles Fourier) par l'ardent et libre amour ! Laissez seulement jouer ces deux ressorts fondamentaux de l'être, attraction et amour ! Aussitôt les minorités oppressives s’évanouiront d’elles-mêmes. Il n’y aura plus que le jeu libéré des facultés et des énergies de chacun, arrivantà l'harmonie dans l'équilibre (comment et pourquoi,
puisqu'on n'a jamais vu cela dans le passé, même au désert, surtout au désert). Au bout de cette carrière féconde, le chimiste entrevoit déjà un peuple sauvé de la tutelle de l'État-tyran, un peuple sans maîtres et presque (pourquoi presque ?) sans lois, un peuple heureux dont chaque citoyen, ayant acquis par la liberté le complet développement de son être, s’entendrait alors à son gré avec ses voisins (c'est un mot plus doux que « concurrents ») pour les mille nécessités de l'existence, formerait des centaines d’associations diverses, opposées, hostiles même (mais bien gentiment sans doute, à la facon des « séries » de Fourier comme nous allons le voir), parceque le progrès n’est fait que de conflits et de luttes, parce que Île monde n’est créé que par le combat des forces contraires | (Hypocrite hommage à la psychologie impérialiste au moment où l'on intronise la psychologie la plus follement attendrie !)
Voilà, en quelques mots, toute la politique de Guillaume Froment ! Et l’on admirera sa simplicité géniale. Plus d’oppression, plus de riches, plus de pauvres, et de la lutte tout lé temps néanmoins ! Le domaine commun de la terre avec ses outils de travail et ses trésors naturels, rendu au Peuple, son légitime propriélaire (!) qui saura bien en jouir logiquement, justement dès que rien d’anormal n’entravera plus son expansion salutaire. Alors seulement la loi d'amour commencera d’agir et de réaliser ses incommensurables bienfaits. On verra la solidarité qui est, entre les hommes, la forme de l'attraction universelle (une assimilation profondément arbitraire) prendre toutes les puissances de la
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vie pour les rapprocher et les unir en une famille étroite. A
De cette rhétorique il résulte, pour un esprit de sang-froid et quelque peu instruit dans l’histoire psychologique et sociale de l'ère romantique, que Guillaume est déjà à peu près pleinement fouriériste, comme Zola le sera bientôt presque sans réserve. Seulement l’auteur de Paris ne connaît alors Fourier que par l'intermédiaire des théoriciens anar- chistes qui ont emprunté la plupart de leurs vues d'avenir à ce rousseauiste pleinement maniaque ; et, en outre, il conserve quelque souvenir de ses études scientifiques des dernières années du second Empire. Il considère donc la doctrine de son héros comme un beau rêve, très noble et très pur, de liberté totale, comme le plus haut et le plus fier qui ait jamaisété révé en ce monde : et, déjà, 1l dit toute la douceur qu’il y aurait à pouvoir partager l’espoir de cette essentielle Harmonie de la Vie, qui, d’ellemême, livrée à ses forces naturelles, créerait le bonheur; de cette vie harmonique qui n’est pas autre chose, ajoute-t-il avec une suprême et entière clairvoyance sur ce point, que la nature bonne de Rousseau.
Mais nous venons d'indiquer que le Zola de Paris nest pas tout à fait mûr pour le fouriérisme intégral qui va, peu après, envahir son cerveau, lassé d’un long effort de synthèse sur des bases insuffi- . Samment assurées. Aussi Pierre Froment pose-t-il encore dans ce livre à son frère l’objeclion pratique terrible, destructive de tout espoir (mystique) que nous avions déjà rencontrée dans l’Argent, à savoir
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l'existence d'une psychologie expérimentale et raüonnelle qui s'oppose à la mystique psychologie de Rousseau. Pourquoi, /interroge le jeune homme, l’'Harmonie n'a-t-elle pas (comme cette attraction newtonienne dont elle serait l’analogue), fait sentir son action dès les premiers jours du monde ou dès la naissance de l'être vivant ? Et, sans s’en apercevoir, l'abbé (qui est pourtant défroqué dès lors, ainsi que nous allons le dire) reprend à son compte, afin de se répondre à lui-même, toute la psychologie rationnelle et chrétienne de Monsignor Nani ou de la Compagnie de Jésus. Si l'on en venait jamais, se dit-il, à réaliser ce dessein, d'exécution si difficile d’ailleurs, qui consiste à tout détruire pour tout recommencer sur de nouveaux frais, qui donc pourrait promettre que l'Humanité, obéissant aux mêmes lois psychologiques que par le passé, ne repasserait pas nécessairement par les mêmes chemins que ses pères ? Est-elle donc autre chose aujourd’hui que ce -que la Vie l’a faite ? Rien ne prouve que la Vie ne la referait pas fout ce qu’elle est. Recommencer, oui, sans doute, mais pour autre chose, grand Dieu ! Et cette autre chose-là est elle vraiment dans l’homme ? N'est-ce pas l’homme lui-méme qu'il faudrait changer au préalable ? Quel danger, quel retard même (dans le progrès) si l’on revenait en arrière sans savoir par quelle route on regagnerait le temps perdu, au milieu du chaos des décombres entassés ! — Voilà qui est nettement poser l’objection rationnelle « impérialiste » devant la psychologie foncièrement mystique du romantisme social ou du socialisme romontique.
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Guillaume est réduit à répondre aux scrupules de
son frère comme Zola va bientôt répondre à ceux de ses familiers, tout étonnés de sa rapide évolution de vieillesse vers un mysticisme social sans réserves et sans frein : « Je suis peut-être un réveur comme les autres. J'ai mes idées ! » Et Salvat né parle pas autrement pour expliquer sa bombe. — Oui, d’un grand geste (et c’est ici « l’'emphase » romantique très évidemment continuée), Guillaume Froment avoue volontiers, à l’occasion, ce réveur social qu’il héberge en lui-même à côté du savant scrupuleux, très méthodique et très modeste, qu'il demeure dans son laboratoire, en présence des secrets de la Nature. Son effort le plus habituel est de tout ramener à la Science; aussi éprouve-t-il un grand chagrin à nepouvoir constater, affirmerscientifiquement dans la nature humaine la mystique psychologie de Rousseau, à n'y découvrir ni légalité, ni même la justice dont le besoin le hante. — Mais il dépasse ici la mesure dans son pessimisme moral, pour l'avoir outrepassée auparavant dans son optimisme psychologique, car nous lui répondrions que la justice est bien en germe dans notre nature précisément parce que l'égalité n’y est pas, la justice étant le correctif rationnel de l'inégalité naturelle; mais ce germe ne peut se développer que du même pas que la raison, synthèse de l'expérience matérielle et sociale de l'humanité. — En général, c’est le désespoir du chimiste que de ne pouvoir mettre d'accord sa logique d'homme de science avec son amour dapôtre chimérique. Devant cette dualité « indestructible » (non, elle peut être amendée par l’ex-
périence continuée de l’espèce) de son être, sa haute raison se résigne alors à faire fâche à part tandis que son cœur d'enfant continuera de rêver la fraternité des peuples et le bonheur universel. — Ce qui va devenir, de même, l’assez facile « résignation » d'Emile Zola, car cette échappatoire antirationnelle nécessaire a toujours été le recours des mystiques décidés à vivre à la fois leur rêve impérialiste sans frein et leur vie pratique, délimitée par les impérialismes concurrents. On laretrouverait par exemple. chez les calvinistes ou chez les jansénistes, dans leur trop mystique interprétation de la grâce chrétienne.
C'est pourquoi, un peu au-dessus de ce Guillaume qui demeure finalèment indécis entre mysticisme et scientisme expérimental, l'auteur de Paris a placé un personnage dans lequel il se mire également lui-même, mais seulement durant les heures qui le délivrent des obsédantes tentations du myslicisme social pour le ramener vers l'état d'esprit (plus scientifique à coup sûr bien que contaminé déjà de mysticisme imprudent) qui lui dicta ses Rougon- Macquart. Ce personnage est un grand savant, ancien ami du père des deux Froment : c’est Bertheroy (Berthelot), le chimiste illustre, renté, patenté, cumulant tous les honneurs académiques et toutes les places officielles. De la sorte pourvu et nanti pour ce qui le concerne, Bertheroy déclare volontiers que la Science est suffisamment révolutionnaire en son principe pour réaliser à elle seule, la désirable transformation de la société actuelle (ce qui revient à l’attendre de l’évolution et de la raison). Il jugera donc avec sévérité l'attentat de
Salvat, encore plus inutile à ses yeux que criminel, et plus généralement, ne témoignera que mépris aux vaines agitations des politiciens, révolutionpaires ou réactionnaires. À quoi bon vouloir hâter les temps, proclame-t-il, lorsqu'un seul pas du Savoir avance l'Humanité vers la Cité de justice et de vérité plus que cent ans de politique démagogique ou de révolte sociale. La science seule balaye les dogmes, emporte les dieux, fait de la lumière et du bonheur (?) autour d’elle !
[ se regarde donc, lui,le membre de l’Institut appointé, décoré, comme le vrai révolutionnaire dans ce grand Paris traversé de tant de rêveries fiévreuses. Aussi Guillaume, — qui a longtemps souffert de voir ce haut esprit si bourgeoisement installé dans la vie, laissant venir à lui les situations et les honneurs, républicain sous la République, mais prêt à servir la Science sous n'importe quel maître et acceptant de toutes mains la richesse avec la gloire, — aussi Guillaume qui aimerait Bertheroy davantage s’il émargeait moins amplement au budget et s’il avait «les membres moins liés de grands cordons », verra-t-il enfin se dégager du personnage officiel un tranquille et terrible révolutionnaire, qui compte bien que sa besogne va quand même ravager et renouveler le monde, ruiner la vieille et abominable société actuelle avec son Dieu, ses dogmes et ses lois! — C'est un pur jeu de mots, mais c'est bien la prétention de Zola, décoré, lui aussi, sinon renté par l'État (il l’est suffisamment par ses libraires) et frappant obslinément à la porte de l’Institut depuis quelques années déjà.
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