‹ Émile Zola 1923Chapitre 74 sur 77 · ER CAR DT PANEE RO TI TT NE · texte numérisé non relu

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sormais la prétention de promulguer dans le monde (1). — La science procède de façon trop lente à son gré. Il se préoccupe d'agir immédiatement, par quelque autre procédé plus expéditif, pour instaurer ici-bas le règne de mille ans ; et, à cet effet, il va proposer trois formules révolutionnaires diverses et presque également légitimes à ses yeux, puisque nous les verrons aboutir, sous sa plume complaisante, aux mêmes résultats désirables. En premier lieu, ce sera la formule marxiste ou collectiviste : elle est oppressive à coup sûr et : peut-être sanglante à ses débuts, car c'est une machine compliquée de direction et de contrôle qui nécessite une police d'État vexatoire et dure (un idéal prussien en somme dans son inspiration essentielle comme le théoricien qui l’a proposé à ses contemporains). — Ensuite vient la formule anarchiste à la russe, purement violente et sanglante, celle-là, n'établissant la libre Commune que sur la ruine préalable et totale de tout ce qui est. — Enfin, il est également permis de recourir au Fouriérisme, dont Zola a fort bien vu que l’anarchisme procède, et dont il pourrait également dériver le collectivisme, s’il avait regardé de plus près les postulats mystiques de cette dernière rêverie économique (2). A son avis, le peuple et ses guides intellectuels ont présentement à choisir entre ces trois voies convergentes vers la perfection sociale prochaine. Il va

(1) Les Quatre évangiles : c'est le titre commun de ses derniers romans. Il n'a pas eu le temps d'écrire le quatrième.

(2) Voir notre étude sur Marx.

s'efforcer de faciliter leur choix par ses commen-

taires romanesques que, sans doute, il considère toujours de bonne foi comme des « expérimentations », plus faciles à réaliser sur les caractères d'imprimerie que sur les âmes.

Le héros proprement dit de Travail, Luc Fro-

ment, est le second fils de l'ex-abbé Pierre et de sa compagne Marie. Véritable Messie social — il est de la sorte qualifié dès le début du récit, — ce pourrait être aussi bien le rejeton arrivé à l’âge d'homme du docteur Pascal et de sa nièce Clotilde, cet « enfant inconnu » dont les derniers Rougon se promettaient tant de merveilles. A la fois ingénieur et architecte, Luc se consacre de façon théorique et pratique au bonheur du Peuple. Après de longues et profondes réflexions, il a reconnu que le Fouriérisme est la source véritable de cette religion future dont le fugitif fantôme fut si longtemps poursuivi en vain par son père sur les chemins des plus notoires rendez-vous mystiques de l'humanité contemporaine. En effet, la doctrine de Charles Fourier a l'avantage d'assurer le bonheur du monde sans aucune violence, si l'on en croit les pronostics de son génial inventeur. Sans nul doute, un si considérable avantage décida-t-il l'adhésion de Zola, père de famille au cœur tendre, et l’engagea-t-1l à recruter des adhérents pour cette formule sociale au au seuil du xx° siècle qui s'ouvrait alors.

Les convictions fouriéristes de Froment fils (comme jadis les convictions catholico-romantiques de Froment père à Rome) s’appuieront nécessairement sur une préalable philosophie rousseauiste de

l'histoire. Aux origines, il discerne (après Jean- Jacques dans la forêt de Saint-Germain), le « vol » des plus forts et la dépossession des misérables : puis cet amoncellement de richesses a été accru par le temps (nullement par leffort personnel) et se trouve aujourd’hui aux mains de quelques-uns. Cela crie justice ! Cela réclame un nouveau partage, Si l'humanité ne doit pas disparaître tout entière, par une catastrophe apocalyptique, dans une dernière crise de démence, résultat de la tyrannie de quelques voleurs qui ont eu besoin de pousser les hommes à s'entr'égorger, qui ont eu également besoin d'instituer des tribunaux et des prisons pour défendre leurs rapines. Oui, certes, il est grand temps de recommencer l’histoire par le commencement ; — car Zola ne se pose plus, comme naguère, la très raisonnable question que nous avons trouvée Sous sa plume à deux reprises, au moins : ce recommencement, fondé sur la même nature humaine et sur l'impérialisme essentiel de l’être, ne mûrira-t-1l pas sans grand délai les mêmes institutions de défense sociale qui nous permettent de vivre aujourd'hui rassemblés ? |

Non, cette question ne se pose plus devant l’ancien théoricien du Naturalisme. Pour lui l'heure du raisonnement pénible est passée, celle de l'enthousiasme sans effort et sans contrôle est venue. Son porte-parole, Luc Froment, est éminemment doué de beauté : il rayonne de ferveur religieuse ; il est à la fois un rebelle de génie et un très reconnaissable messie. N'est-ce pas assez pour faire prévoir qu'il changera le cours des choses et fondera la cité bienheureuse ?

Voici par quels moyens cependant. Au lieu de re-

Courir (comme on l’a fait jusqu'ici en tous temps et en tous lieux) à la lente éducation individuelle et sociale de l'impérialisme humain originel par cette expérience synthétisée de l'espèce qui s'appelle raison et tradition, Froment l’architecte, après ses maïitres Rousseau et Fourier, place un ressort d'action tout nouveau (!) à la base de sa construction civique. Le désir (l'instinct sans réflexion) que des siècles d'ascétisme se sont efforcés de détruire ennous comme une bête mauvaise, va devenir entre ses mains le levier qui mettra lout en branle sur notre terre comme il meut déjà les astres dans le ciel. — C'estrevenir au raisonnement par métaphore et par anthropomorphisme grossier comme les cerveaux prælogiques de nos très lointains ancêtres. — Aussi bien n’y a-t-1l pas dans l'humanité de concupiscence condamnable, comme l’a trop longtemps soutenu la psychologie expérimentale de nos races, aujourd'hui maitresses du globe: il n’y a que des cœurs de flamme qui révent d'infini dans la joie d'amour ! — Reconnaisse qui pourra l’humanité dans ce portrait vraiment trop flatté!

Non certes, poursuit Zola, iln’y a pas d'homme colère,avare, menteur, gourmand, paresseux, envieux orgueilleux : il n’y a que des êtres humains dont on n'a pas su diriger jusqu'ici lesforces intérieures, les énergies déréglées, le besoin d'action, de lutte et de victoire. Avec un avare, on fera désormais un économe, un prudent : avec un emporté, un envieux, un orgueilleux, le même magicien « on » réalisera un héros prêt à se donner tout entier pour un peu de

gloire. Rien de plus facile et de plus nouveau eneffet..

Mutiler l’homme d'une passion, c’est comme si on lui coupaitun membre ! Ce qu’une morale de restriction hypocrite a nommé les plus bas instincts de l’homme,

devient, à dater dela découverte fouriériste, l'ardent

foyer où la Vie puise son inextinguible flamme. — Comment les simples ne seraient-ils pas entraînés par une si Copieuse rhétorique ? Souvenons-nous que Zola définissait jadis par ce dernier mot les romantiques de 1830, en les accablant de son dédain d'homme de science.

Si Luc Froment a pu préciser dans sa pensée toutes ces formules novatrices, ç'a été par l'étude passionnée de la doctrine de Fourier, dont il a trouvé par hasard un Compendium dans la bibliothèque de son ami, le savant Martial Jordan (ce qui advint en effet à Zola vers le même temps). Et voici comment le Messie du rousseauisme résume et juge une doctrine siextraordinairement « forte » à sonavis. Lepremier coup de génie de Charles Fourier (ce maniaque patent que ses contemporains, moins engagés que

leurs descendants sur les voies du mysticisme na-

turiste, appelaient encore le « fou » du Palais-Royal\, c’est d'utiliser les passions de l'homme comme les forces mêmes de la Vie. Car la longue et désastreuse erreur du christianisme avait été au contraire de vouloir les mâter, de s'être employé à détruire l'homme dans l’homme, pour le jeter, esclave, à son Dieu de tyrannie et de néant! Il faut que, dans la société future, les passions produisent autant de bien qu’elles ont produit de mal dans la société enchaînée, terrorisée des siècles morts (c'est le vocabulaire de

Michelet). Une fois libérés, les instincts, jusqu'alors refoulés, écrasés comme des bêtes sauvages, ne seront plus que les besoins de l'universelle attraction tendant vers l'unité, travaillant parmi les obstacles à se fondre dans l'harmonie finale. Et voilà ! Rien n’est plus simple ainsi qu’on le voit.

Aussi bien, poursuit Froment continuant de commenter Fourier, aussi bien n’y a-t-il pas d'égoistes, pas . d’envieux, pas de paresseux dans notre entourage. Il n'y a que des êtres affamés d'unité et d'harmonie qui marcheront en frères dès le jour même où ils verront la route assez amplement ouverte devant leurs pas pour qu'ils y puissent tous progresser de front à l'aise et au large. (Certes, mais qui la leur ouvrira de la sorte ?) Par exemple, les ouvriers manuels que rebutent actuellement des besognes injustes, démesurées, mal appropriées, sont tout prêts à œuvrer dans la joie le jour où ils n’auront plus que leur part logique et choisie par eux du grand labeur commun! — Eh mais, ce sont là, une fois de plus, deux épithètes qui hurlent d’être accolées ensemble. Le problème est ici résolu par l'assimilation sophistique et forcée des contradictoires. Ce ne serait que dans le cas d'ouvriers à la fois omniscients et parfaitement raisonnables que la logique des besoins communs serait pleinement satisfaite par le choix individuel des tâches. Par quel miracle, en effet, ce choix pleinement arbitraire réalisera-t-il l’organisation logique, c’est-à-dire expérimentale et raisonnée de la production humaine ? Fourier résolvait l’objection en fils spirituel authentique de Rousseau ; il supposait l'intervention de la divinité parlant par la voix de la

passion au cœur de l’homme. En réalité, ç’a été précisément le levier du progrès capitaliste de la production que l'appropriation à peu près logique de l'homme à sa tâche, mais par de toutautres procédés que ceux du sentiment ou de la passion, il est vrai.

Poursuivant ses méditations sur le rêve harmonique de Fourier, Luc Froment est remonté jusqu’à cette persuasion psychologique qui est à la racine même du mysticisme rousseauiste. Il a jugé qu'il fallait en finir avec la conception chrétienne du péché (d’origine) encore acceptée aujourd’hui par certains prétendus démocrates qui croient au progrès réalisé par la discipline étatiste. Ces gens persistent, selon lui, à proclamer l’homme damnable, perdu une première fois, puisracheté, mais prét à se perdre encore : c'est pourquoi ils continuent de traquer ses passions et de lutter contreelles, ainsi qu’on l’a fait depuis des siècles. Mais puisque l'égoïsme ainsi entendu comme un péché a donné une société effroyable, ne pourrait-on produire une société admirableen proclamant que l’égoïsme n’est pas un péché ? — C'est exactement le raisonnementde Gribouille se plongeant dans la rivière pour éviter d'être atteint par l’averse! — Luc acceptera donc l’égoïsme, mais en l'entendant à sa manière, en le regardant comme le désir très légitime et comme l’invincible besoin que nous avons tous du bonheur. Loin de détruire l'intérêt personnel sous cette forme licite, il prétend le renforcer en Je précisant. — Or, dans cette précision-là consiste l'effort moral depuis les origines humaines.

Le deuxième coup de génie de Fourier, c’est le travail remis en honneur, devenu fonction publique,

PS

non plus imposé brutalement à des vaincus, mais

librement accepté par des vainqueurs et exercé pendant le érès petit nombre d'heures qui doit suffire à une surabondante production dans l'avenir ! — Voilà qui faciliterait singulièrement en effet l’acceptation libre des tâches et l’ « honneur » recherché dans l'effort, s’il n'y avait là une fort dangereuse illusion mystique, comme l'expérience, la grande éducatrice, commence à le faire sentir. Cet espoir des fouriéristes est fondé sur la vague et abstraite tendance à l'unité, assurant le rapprochement spontané des travailleurs

CE

et préparant leur harmonie finale : elle les pousse à

se grouper, à se classer d'eux-mêmes dans des séries !

Et tout le nouveau mécanisme serait là, dans le travail divisé à l'infini, dans l’ouvrier choisissant la tâche qu'il fera le plus gaiement, cessant d’être cloué au même métier pour passer librement d’un labeur à l’autre, poussé par cette salutaire disposition au changement que le théoricien du phalanstère avait baptisé d’un nom pittoresque : la « papillonne (1)»..

Enfin Luc Froment, sans parler de « coup de

génie » cette fois, empruntera de Fourier sa péda-

gogie qui passe encore aujourd'hui pour originale auprès de certains esprits inclinés vers la mystique sociale. En réalité, elle procède de Rousseau comme tout le reste de la doctrine et elle est simplement banale là où elle n'est pas manifestement absurde. Luc n’en proclamera pas moins que nos éducateurs actuels se fourvoient lorsqu'ils per-

(1) Voir notre étude sur Fourier dans le 3° volume de notre Philosophie de l'impérialisme (Plon, 1907).

sistent dans celte vue arriérée que l’homme a besoin de récompenses ou de châtiments pour marcher droit. Leur pédagogie |torture les intelligences, se refusant à tenir compte des individualités distinctes, de l'esprit critique et du libre examen de chacun. Or la véritable tâche du professeur consiste à discerner les aptitudes de l'enfant pour les favoriser de son mieux. [ly a dans l’homme un immense, un insatiable besoin d'apprendre qui devrait être le seul aiguillon de l'étude sans qu’on eût besoin de rémunérer ou de châtier. — La plus humble mère, après avoir appris à lire à ses bambins, sait à que s'en tenir sur cet « insatiable besoin-là ». — Il n'yapas d'enfants paresseux, insiste Froment, mais seulement des enfants malades. Pour les guérir, il suffira d'utiliser l'immense désir de savoir qui brûle au fond de chaque être, et la curiosité inextinguible de l’enfant pour ce qui l'entoure : curiosité qui se trahit par son insistance à fatiguer les gens de questions (1)!

On reconnaît 1c1, sous la puérilité de l’argumentation, jusqu'à l'accent même de Fourier, ce commentateur baroque de l'Émile. Et quelle méconnaissance inouïe des nécessités de l'éducation rationnelle qui doit avant tout, au prix d’une stricte discipline et d'une pénible accoutumance, plier l'esprit à l’exercice, tout à fait antinaturel, de l'attention soutenue pour ce qui n'est pas besoin somatique immédiat ! C'est ainsi que s’est fait le progrès intellectuel, puis

(1) Tolstoï, ce dévot de Jean-Jacques, a essayé ces méthodes dans une école rurale fondée par lui à Iasnaia-Poliana (sa résidence) avec le succès que l'on devine et s’est bien vite fatigué de la tentative.

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