‹ Émile Zola 1923Chapitre 75 sur 77 · AA ÉMILE ZOLA · texte numérisé non relu

AA ÉMILE ZOLA

moral de l'humanité dans Le passé : c’est encore ainsi que se fera dans l'avenir la formation de toutes les races fortes. Mais Luc Froment ne s’embarrasse guère des leçons du passé. Un de ses jeunes pupilles rustiques est-il tombé dans quelque faute, il lui suffit d’avoir fait mine de s’en attrister pour que déjà le petit coupable se montre tout ému de voir la peine de son maître, en bon petit enfant qu'il est au fond! Alors Luc n'aura plus qu’à dire bien haut, sans appliquer aucune autre sanction : « Allez, mes petits, vous ne recommencerez plus parce que vous me feriez du chagrin ! » Aussitôt, tout rentrera dans l’ordre pour longtemps ! Et chacun reconnaîtra dans cette naturaliste évocation de la réalité le spectacle bien authentique d'un groupe d'écoliers face à face avec un surveillant qui ne punit jamais.

Il. — Fouriérisme pratique.

Ayant, à une aussi bonne école que celle du maniaque lyonnais, fixé ses vues théoriques sur la nature humaine et sur l’artdifficile de façonner les âmes novices aux combats de la vie, Luc Froment décide de passer à l’action pratique sur une vaste échelle et de travailler sans plus de retard au bonheur prochain de l'humanité, enfin éclairée sur elle-même ainsi que sur les méthodes propres à lui assurer la paix sociale. Ce n’est pas qu’il prétende à révolutionner le monde d’un seul coup, comme le voudraient certains anarchistes dénués de patience. Non, il commencera

modestement, petitement : et notons qu'en cela réside précisément l'avantage que Zola trouve à écouter les lecons de Fourier : !/car la confiance de cet illuminé en ses « découvertes » psychologiques et sociales était si entière qu’il se serait contenté du plus humble début dans la voie tracée par ses soins, promettant de réformer alors en quelques mois l’univers. Obsédé par le désir ardent de trouver quelque Mécène qui l’assisterait à cet effet de son or, il simplifiait sans cesse le plan de son phalanstère et mesurait toujours plus court le temps nécessaire à la contagion « harmonienne », afin de restreindre ses frais de premier établissement et d'’inspirer à ses ‘partisans la confiance, — bien assuré d’ailleurs que Dieu, son allié, ne le laisserait pas sans secours. Luc Froment agira tout à fait de même. Il « expérimentera »° d’abord le système moral nouveau, selon les normes expérimentatrices du naturalisme, c'est-à-dire au moyen de l’encre d'imprimerie : il mettra sur pieds avec quelques centaines de travailleurs, la première « phalange », base unitaire de la grande armée industrielle de l'avenir. Pour commencer, 1l formulera même un simple appel aux bonnes volontés dans son voisinage immédiat, demandant à chacun de faire un effort pour associer, sous sa direction, le capital, le talent et le travail. — Comme si toute fondation industrielle capitaliste avait jamais un autre point de départ, son succès dépendant surtout du « talent » dans la direction compétente. — Si modeste soit-elle, son association va bientôt, selon ses prévisions, produire avec une abondance centuple (et Fourier se contentait du tren-

tuple seulement) ! Déjà le travail y devient une féte perpétuelle. Le commerce, ce parasite, est en voie d'élimination, et bientôt les armées, la police, les tribunaux et les prisons vont s’évanouir à leur tour ! Examinons maintenant l’activité de Luc à la recherche de cette difficile loi du travail qui permettra de faire équitablement désormais le partage économique qui ne l’a jamais été jusqu'ici. Nous ne le verrons pas réaliser autre chose que des perfectionnements dont les grandes industries capitalistes prospères (et celles-là seulement) ont dès longtemps doté leurs collaborateurs salariés : maison commune abritant cercles ouvriers, écoles, bibliothèque, salle de fêtes, jeux, établissements de bains; puis encore associations coopératives de consommation ; enfin participation aux bénéfices. Chez lui, en effet, le capilal engagé dans l’entreprise continue d'être rémunéré par un intérêt annuel, et il l’est beaucoup plus sûrement que jamais, en raison de la prospérité préparée à son entreprise par les méthodes rousseauistes dont il fait usage. D'autre part, les salaires y sont peu supérieurs (en attendant mieux) à ce qu'on les voit dans les industries capitalistes de la région. Concession méritoire au bon sens sous la plume de Zola qui revient toutefois à l'utopie presque aussitôt en nous indiquant que chaque ouvrier fait dès lors, s’il le veut,un peu de tout et passe deux heures environ à chaque sorte de travail (en attendant le quart d'heure d'activité que Fourier réclamait de ses séries passionnelles pour abattre la totalité de leur besogne, si infiniment productive). — Plus utopique encore est la peinture d’une moisson d'amour germant déjà sur le

PAT TNE

sol semé de la même graine par l'initiateur de l'œuvre. Froment sera bientôt en mesure de réaliser une association entre ses ouvriers d'usine et les agriculteurs d’alentour (ona déjà vu en Russie comme les choses se passent en pareil cas, car c’est avec du canon que les ouvriers visitent là-bas les exploitations agricoles pour s'y ravitailler à grand’peine). De là une prodigieuse richesse qui se déclare aussitôt (le verbe est typique) au profit de ces cultivateurs bien avisés. Un hectare va produire trois fois plus en travaillant trois fois moins, c’est-à-dire que la productivité rurale, par le seul fait de cette « association » dont on ne discerne pas bien le mécanisme, augmentera de 800 p. 100 | En dépit de ces promesses folles, on voit que le fouriérisme initial de Froment s’est malgré tout rationalisé, embourgeoisé, dirions-nous volontiers, au contact des faits : contact aussi lointain qu'il peut l'être à travers les feuillets d’un roman. Mais Zola est un bourgeois d'origine et d'éducation, ne l'oublions pas, et son tempérament mystique ne l'est assurément pas jusqu’à la manie, trop évidente, comme ce lut le cas de Fourier. La doctrine de son héros ressemblerait plutôt à ce fouritrisme mitigé que Bebel exposa jadis dans la Femme et le Socialisme, cetécrit d’agitation (c'est-à-dire de rétrogradation du sens commun) si prodigieusement efficace qui a été traduit en français il y a longtemps et que l’auteur de Travail avait très probablement lu. Aussi bien Luc Froment déclare-t-il expressément ne pas accepter toutes les idées de Fourier, celui-ci étant à ses yeux un sage (oh combien !), un penseur qui a connu des

jours de lucidité géniale, mais non pas un révélateur impeccable et définitif cependant comme le sera, par exemple, le fils de Pascal Rougon. En effet, les « antilions » ou les révolutions prochaines du système planétaire sous l'influence harmonienne devaient l'inquiéter quelque peu dans son sens logique, si anémiée que fût en lui cette dernière faculté par son appétit impatient du pouvoir.

Cette relative prudence marque seulement les premières étapes du récit de Zola. Parvenu au milieu de son roman, il se prend à entasser sous nos regards éblouis les résultats les plus prodigieux du fouriérisme de Froment. Le travail, réduit à trois heures par jour danslephalanstère créé par ce magicien, y prend de plus en plus un caractère de fète. L'exemple, éminemment contagieux, de ce succès opère alors de proche en proche avec une rapidité inimaginable. Déjà les associations qui pullulent de toutes parts se sérient en groupements naturels. Les tribunaux ont élé emportés déjà par cet ouragan de justice et de vérité avec les restes de notre abominable monde. L'électricité se charge de toute la besogne humaine : on va bientôt diriger la course des nuages ! — Conformément aux vues de Fourier, une bonne partie de ces miracles a été réalisée grâce à la coopération de l’enfance instinclive, inconsciente, irrationnelle par excellence et qui doit donc réussir beaucoup mieux que la maturité dans la mise en. œuvre de l'amour-instinct. Il y a là une sorte de leit-motiv attendri qui court sous cette vaste symphonie de rhétorique comme il se développait jadis à travers les hallucinations de Fourier,

inventeur des « petites hordes ». Ah! ces chers petits, soupire Zola sexagénaire avec un attendrissement d’aïeul, s'ils pouvaient être sages un jour, ils ne se dévoreraient plus entre eux comme font les gens d'aujourd'hui. Et déjà, dans le rayonnement qui émane du Messie social, ils ne ressemblent plus à leurs pères et mères. Très gentils, très doux, ils dégagent une bonne et fraîche odeur d'’espoir prochain ; ils font oublier le souffle cuisant de lutte et de haine qui passe encore sur les relations de leurs parents mal inspirés. Dans Travail, à surprise, les plus odieux bourgeois, avec leur sang pourri et gâté par le vice, n'ont que bons et beaux rejetons. Pelits riches et petits pauvres y fraternisent à pleins bras aussitôt qu'ils sont séparés de leurs surveillants ordinaires, parce que la bonne nature les rapproche pour le plaisir du jeu. Ils se tutoient aux premiers mots échangés : la petite fille du peuple, par son air aimable, sa saine et jolie figure, séduit la petite fille de la bourgeoisie, qu’elle juge d’ailleurs de son côté, fort gentille, si gaie et sentant bon ! Ah, les braves petits! Comme ils se sont vite mis d'accord devant un bateau mécanique! Comme ils résolvent aisément toutes les difficultés (?) sociales dès qu'il s’agit de faire fonctionner en commun ce beau jouet (parce qu'il ne s’agit aucunement de le fabriquer et qu'il est un don gratuit de la Providence bourgeoise, qui préside aux achats des parents riches !). Et, par là, quel rêve de triomphant avenir ils apportent !

En voici d’autres, un peu grandis, qui ne sont pas moins prophètes de bonheur social. Une fille d’ou-

| vrier a fauté avec un jeune bourgeois et Luc Fro-

ment, après avoir un instant compati au désespoir du père de cette imprudente, — un honnête travailleur de l’ancienne école morale, et qui tient donc à l'honneur ainsi qu’à la réputation des siens, — Luc sentira Son Cœur se noyer de tendresse dans le souffle caressanñt d'espoir qui lui vient de ce libre amour si doux —— amour que l'auteur de Poi-Bouille aurait considéré d'un œil si sévère pourtant. — N'est-ce pas le lendemain plus heureux que prépa- ‘rent déjà ces enfants sortis de tous les milieux, et jouant entre eux, et se baisant, et énfantant déjà par cette voie la cité future ? Dans le cœurattendride Froment, toute une vision radieuse se lève à contempler les enfants des deux classes qui fraternisent par-dessus les clôtures, qui jouent et rient côte à côte au milieu des luttes où s’attardent leurs pères. La paix de la cité fraternelle va-t-elle donc fieurir bientôt sous leurs doigts menus ?

Vers le dénouement, tout cet effort passionnel aboutit heureusement au règne de la raison sans ‘nuage, à l’Anarchie théorique, à la Commune libertaire. Mais en dépit d’une si éclatante réussite, Luc répudie cèt esprit étroit qui distingue tant d’inventeurs réclamant pour leur procédé le monopole du succès. Il n’ighore pas qu'un autre état voisin a préféré marcher au même but par la voie du collectivisme marxisté. À travers des ruisseaux de sang, ôn est parvenu, dans cette région, à la solidarité fratéernelle. Et qui donc, bientôt, s'inquiétera de ce sang versé dans le passé ? -- Un troisième peuple non moins progréssif a choisi les procédés de l’Anarchie

préalablement destructive ; là, c'a été non plus des rivières, mais un déluge de sang : après quoi, le rêve hautain et pur des opérateurs du massacre a bien été contraint de tenter $a réalisation sur les ruines fumantes. Et la réalisation n’a pas manqué à l'appel.

Certes, Zola confortablement installé entre les siens, ne laisse pas de regretter quelque peu tout ce sang dont il conseille indirectement mais très efficacement l’effusion. Pour sa part, il préfère la mé-. thode fouriériste mitigée dont il vient de réaliser la facile « expérimentation » sous nos yeux. Mais ses lecteurs restent bien prévenus que le même but peut être atteint par les deux autres chemins que nous venons de Jjalonner en rouge : ils choisiront entre les trois à leur convenance, assurés de la bénédiction finale du Dieu du mysticisme nouveau. Pour leur faire préférer sa méthode, l’auteur de Travail compte sans doute sur la douceur innée de leurs idylliques instincts. Si, toutefois, après essai loyal, ils rencontraient sur cette voie quelques déboires (bien peu probables certes), 1ls savent désormais qu’ils ont d’autres cordes à leur arc.

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