‹ Émile ZolaChapitre 13 sur 68 · DU CHOIX DES PERSONNALITÉS · texte numérisé non relu

DU CHOIX DES PERSONNALITÉS

de chances, parce que leurs découvertes remuent les passions de la foule.

La notoriété est donc suspecte, d'une façon générale. Cependant il ne faut pas rejeter cet instrument de choix. Le génie méconnu — j'entends celui y?« se produit et qu'on méconnaît — est rare ; pour ma part je n'y crois guère. La moyenne intellectuelle est telle que la moindre supériorité — même légère — permet à un individu de se hisser facilement sur les épaules de ceux qui l'entourent. Cependant on ne peut nier les circonstances heureuses de fortune et de relations qui permettent à bien des médiocres d'occuper des situations plus ou moins prestigieuses. Quelquefois encore ce qui fait arriver un individu, ce sont des qualités de souplesse, d'habileté, qui ne sont en définitive que des qualités cérébrales de second ordre ; encore ne doit-on pas les dédaigner et trahissent-elles une certaine supériorité intellectuelle. Il faut accepter en somme que les hommes supérieurs — je parle surtout des écrivains et des artistes qui s'adressent au grand public, car les savants sont moins connus — arrivent tôt ou lard à la notoriété, qui est donc un élément d'appréciation légitime. Quant à ceux qui n'y arrivent pas, la renommée ne les désignera pas évidemment ; mais l'inconvénient est en somme minime, puisqu'il consiste dans la seule perte de quelques faits.

11 est toutefois bien certain que la notoriété peut désigner des individus médiocres. Dans une enquête collective, l'erreur est, je le répète, peu importante puisque le niveau de la supériorité n'en

sera au total qu'abaissé légèrement. Pour corriger cette * erreur causée par la célébrité, il faut s'adresser à ropinion, non plus de la foule, mais des individus compétents dans chaque branche. Encore doit-on n'accepter qu'avec réserve les voles de ce suffrage restreint. Les professionnels se jalousent et se détractent ; les questions d'école et de métier dirigent trop leurs opinions, au point que des défauts ou des qualités purement techniques sont parfois grossis démesurément. Les critiques, les gens éclairés, des amateurs, qui sont instruits en beaucoup de choses, peuvent encore donner un avis utile.

Je me suis donc basé surtout sur la notoriété, en essayant d'en contrôler les désignations par les professionnels et certaines personnes compétentes. Pour moi, bien que j'aie aussi une opinion, je me suis efforcé de la compter pour rien. Je ne suis d'ailleurs ni littérateur, ni peintre, ni sculpteur, simplement médecin et travaillant comme tel un coin du champ scientifique. Mon avis n'avait dans la question que la valeur d'une unité du suffrage universel, c'est-à-dire d'une quantité absolument négligeable.

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