‹ Émile ZolaChapitre 24 sur 68 · Lombroso, ouv. cité, p · texte numérisé non relu

Lombroso, ouv. cité, p

parla suite ? Mais quel enfant n'est pas iombé peu ou prou sur la tête? C'est là un accident banal, trop fréquent pour qu'il faille l'accepter, quand on le note, comme une éliologie évidente de la supériorité intellectuelle. J'admets toutefois que ces accidents peuvent, dans certains cas, par la commolion du tissu nerveux qu'ils déterminent, provoquer dans le fonctionnement cérébral des modifications nutritives, circulatoires ou autres, favorables au travail psychique. La chose est possible après tout ; mais pour l'affirmer, il serait nécessaire de prendre quelques cas circonstanciés et qui montrent nettement, chez un homme déjà fait de préférence à un enfant dont l'évolution pleine d'imprévus se poursuit, un changement considérable entre les facultés antérieures et celles qui se sont manifestées plus tard. On a dit que Pasteur par exemple était devenu surtout remarquable après le début de son hémiplégie. Il est malheureux que ce changement n'ait pas été observé plus rigoureusement, d'autant plus que le fait est par lui-même paradoxal. Car les apoplexies cérébrales provoquent, dans la majorité des cas, un affaiblisseriient de l'intelligence. Il est vrai cependant qu'un ictus peut être comparé à un traumatisme interne et, comme lel, peut déterminer des modifications imprévues. Puis le siège de la lésion encéphalique a certainement aussi son importance.

Dans le développement des hautes facultés intellectuelles, il est bon de faire la part de l'éducation et de rechercher jusqu'à quel point ces facultés exceptionnelles manifestent des aptitudes

congénitales. Car, pour prendre un exemple, les mémoires surprenantes de certains calculateurs peuvent êlre le résultat de Texercice. Même le génie naît brut et informe. Ce qui le façonne, ce qui lui donne la possibilité de se manifester, c'est l'éducation. Il n'y a pas de génie sans patience, et BufTon avait certainement raison là-dessus. Plus je vais dans mon enquête, plus je me rends compte que le travail est la condition la plus constante des belles œuvres.

La part du milieu général dans le développement des hautes facultés intellectuelles est aussi très grande. Le génie est un fait psycho-social, tout comme le vice, le crime et même la folie. Ceux qui ne verraient en lui que la simple, expression d'aptitudes innées se tromperaient grossièrement. L'esprit souffle oîi il peut^ voilà la vérité. Si la Révolution avait été arrêtée en 1789, personne ne pourrait dire ce que Bonaparte serait devenu. Mais il est probable qu'il n'eût pas laissé une réputation d'homme de génie» Ce qui est vrai des génies militaires l'est davantage encore des génies religieux, et je doute qu'un nouveau prophète puisse — serait-il un nouveau Christ ou un nouveau Mahomet — édifier de nos jours dans l'Occident une religion nouvelle. Dans les lettres et les arts, l'occasion favorable n'est pas moins nécessaire. Il est à remarquer que les grands mouvements d'idées, comme le Romantisme et le Naturalisme, se sont développés après des guerres très meurtrières qui avaient saigné à blanc le pays. La France était pauvre en intelligences et en activités ; c'est

ne sont remarquées par personne, — phénomène peu vraif^emblable, — mais c'est le génie avorté. Il n'est donc pas indifférent de naître dans une famille inculte, de ne recevoir aucune iastruction, ou d'apparaître dans un milieu tout opposé. Bien des cerveaux supérieuremenl doués doivent finir obscurément dans les champs ou à l'atelier, parce qu'il leur a manqué les moyens nécessaires pour les développer et la scène oîi se produire.

Ces conditions individuelles n'existent pas seulement que dans la littérature et dans l'art, mais aussi dans la science. Certes, là les formules importent peu, et le goût du jour n'est pour rien dans le triomphe d'une grande découverte qui, faite par un isolé, s'impose à tous, bien plus facilement qu'une nouvelle conception esthétique. Encore faut-il que celte découverte appartienne à un ordre de phénomènes où la vérification soit facile et puisse être faite en dehors de l'autorité de certaines collectivités savantes. Dans le monde scientifique, où l'on ne recherche que la vérité, l'indépendance est moins grande que dans celui de la littérature et de l'art, où cependant une forme de beau variable et jamais fixée est le seul idéal. Le contraire serait préférable. Or, s'il n'en est pas ainsi, cela lient à ce que les savants forment une corporation où les places servent à la fois à vivre et à travailler. Chaque territoire scientifique peut être coniparé à une administration, et ceux qui l'exploitent ne sont et ne peuvent pas être plus indépendants que ne le sont les uns

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par rapport aux autres des fonctionnaires hiérarchisés.

L'étudiant qui veut devenir un homme de science doit songer — je parle surtout de la médecine — à se faire des maîtres qui le poussent et le font arriver, parles concours et les élections, jusqu'à eux. La fidélité et même la docilité sont des qualités importantes ; aussi les élèves hésitent-ils à émettre des idées différentes de celles de leurs maures. Car s'il en est, parmi ces derniers, d'un esprit large et tolérant, il peut s'en trouver qui ne supportent pas volontiers une divergence de vues complète ; et les élèves ont besoin de rinfluence de leurs maîtres et de leurs votes jusqu'au seuil de la vieillesse, l'ambition étant indéfinie et ne s'arrêtant qu'à l'Institut. Or, si l'élève a été habile et souple, il arrivera plus facilement à être maître à son tour. 11 aura alors à sa disposition un de ces champs de travail, en dehors desquels on ne peut rien faire.

On ne s'improvise pas en effet homme de science ; il faut pour cela une longue éducation qu'on ne peut acquérir que dans des milieux d'études qui ne sont pas ouverts à tous. Il y a bien des concours qui, en apparence, semblent permettre aux mieux doués d'arriver. Mais leur organisation actuelle en France les a peu à peu transformés en luttes d'influences, parmi lesquelles la valeur du candidat n'est pas la plus forte. Ce n'est pas que cette valeur soit petite ; la moyenne de la plupart des concurrents sérieux est toujours fort honorable. Mais grâce aux conditions même des concours, qui ont pour effet de niveler les intelligences et

non pas de mellre en lumière la vérilaMe supériorité intellectuelle, faite d'esprit créateur et d'originalité, les personnalités se dessinent difficilement; et Ton conçoit que le choix des juges soit dans ces conditions ardu et que d'autre part 1ers influences des maîtres les plus puissants s'exercent sans trop d'injustice.

Ces défauts propres au recrutement du personnel scientifique sont connus de tous et ont été souvent dénoncés. Mais il est malaisé de les faire disparaître. En Allemagne, où les concours n'existent pas, c'est la volonté seule du savant qui ouvre les milieux d'études aux jeunes. Il en résulte que, ici et là, dans tout le monde scientifique, les moyens d'instruction et de production ne sont guère qu'à la disposition de ceux qui ont su réussir auprès des personnalités qui détiennent les places. La sélection, de la sorte, n'est pas basée sur la véritable supériorité intellectuelle; et il est même à craindre qu'elle ne s'exerce parfois, en de certaines mains, au rebours de Toriginalité et de l'indépendance d'idées, qui sont en science comme en art les qualités maîtresses.

Donc les conditions favorables au développement des facultés intellectuelles sont partout nécessaires ; et il est bon de les rechercher pour essayer de faire la part de ce qui est dû à des circonstances heureuses et non à Teffort vraiment personnel de l'individu. On est porté, comme le fait remarquer M. Manouvrier ', à prendre une infériorité d'ordre sociologique pour une infériorité d'ordre psycho-

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