CHAPITRE PREMIER
I. — 11 est temps d'entrer plus avant dans le sujet et d'aborder la question générale des rapports de la supériorité intellecluelle avec la névropathie que mon enquête a pour tut d'éclairer. Je dirai ici quelques mots de Thistorique, pour montrer que c'est là un vieux problème, que les esprits curieux de tous les temps se sont posé.
11 avait fait réfléchir Aristote qui avait remarqué que les aptitudes poétiques pouvaient se développer sous l'influence de la manie. Le philosophe grec se demande « pourquoi tous les hommes qui se sont illustrés en philosophie, en politique, en poésie, dans les arts, élaient bilieux, et bilieux à ce point de souffrir de maladies qui viennent de la bile noire, -comme par exemple on cite Hercule parmi les
héro^?... Parmi les modernes, Empédocle, Plaloii/ Socrale et une foule de personnages illustres en étaient là. Il en est de même de la plupart des poètes. C'est cette espèce de tempérament qui a causé les maladies réelles d'un certain nombre d'entre eux; et chez les autres, leur disposition naturelle avait évidemment tendance à ces affections. C'est là, ainsi qu'on vient de le dire, le tempérament particulier de tous ces personnages '. » Aristote, recherchant plus à fond la cause de celte tendance à des troubles de Tinlelligence, la trouve dans le tempérament bilieux de ces gens illustres, nous di-, rions aujourd'hui le tempérament névropathique.
Il est curieux de constater que, après tant de siècles de labeur scientifique, nous en soyons restés sur ce point — ainsi qu'on le verra plus loin — à celte opinion d'Aristote, qui avait vu la grosse chose, la seule qui nous frappe encore. Pendant longtemps et jusqu'à nos jours cette observation du philosophe grec a été reproduite et commentée.
Au siècle dernier Diderot^ écrivait : « Oh ! que le génie et la folie se touchent de bien près ! ceux que le ciel a signés en bien ou en mal sont sujets plus ou moins à ces symptômes : ils les ont plus ou moins fréquents, plus ou moins violents. On les enferme et on les enchaîne, ou on leur élève des statues. »
Plus tard, Lélut^, préoccupé de conceptions idéa-
1. Aristote, Les problèmes, traduction Barthélémy Saint- Hilaire, 1891, t. II, p. 318.
2. Diderot, in Lombroso, Vhomme de génie, traduction Colonna d'Islria, 1889, p. 3.
3. Lé LUT, Du démon de Socrate, 1836. — Id. V amulette de Pascal, 1846.
► listes, montra que les plus grands esprits pouvaient
f êlre frappés d'aliénation mentale, et notamment
i que Socrale et Pascal avaient été hallucinés.^
j II. — A peu près à la mêmei époque, Réveillé-
i Parise* reprit la question dans son ensemble et
écrivit un livre très original par les idées et aussi très documenté. Il parlait de ce principe que la faculté de sentir, d'avoir des émotions, croissait avec Tintelligence, aussi bien dans la série des êtres que des hommes sauvages aux hommes civilisés. « Si le génie, disait-il (p. 76), est comme le foyer d'un verre ardent qui ne brûle et n'éclaire que sur un point, il le doit certainement au pouvoir de condenser le plus possible l'action nerveuse. Mais comme l'unité sensitivo est indispensable à Tunité de l'être, puisque c'est elle qui la constitue, il faut un organe qui sympathise avec tous, qui perçoive toutes les impressions, qui communique avec tous les points de réconomie, et qui s'aiïeçle de toutes les modificalions. Cet organe est le cerveau. Il n'en est pas moins vrai cependant que, si cet organe est toujours le point de concenlratioA de la sensibilité, les autres organes ne tardent pas à s'oblitérer par le défaut d'innervation nécessaire à leur action normale. C'est môme là une des causes de la perte de la santé de ceux qui exercent Tesprit outre mesure. On entrevoit déjà le principe des maux qui tourmentent l'homme de génie, et comment a des fruits morts sont greffés sur Tarbre de vie. »
■^ Il est curieux de remarquer en passant que Ré-
1. Réveillé-Parise, Physiologie des hommes livrés aux travaux de l'esprit, 1843.
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ENQUÊTE WÉDIGO-PSYCHOLOGIQrE
veillé-Parise faisait des troubles nerveux surtout les conséquences de Taclivilé cérébrale exagérée des sujets bien doués intellecluellement. C'est une curieuse observation, sur laquelle j'aurai l'occasion de revenir, et qui est tout à fait l'opposé de celles que Télude de celte question avait inspirées ou inspira plus tard aux autres observateurs, pour lesquels le tempérament nerveux et aussi les troubles névropathiques sont les conditions mêmes, o'esl-à-dire les causes et non les effets du talent ou du génie. D'ailleurs, Ré veillé-Parise (p. 80) admettait aussi une disposition individuelle primitive, un état d'extrême irritabilité qu'il appelait la susceptibilité nerveuse et qui était la manière d'être congénitale des hommes qui exercent longtemps et fortement les facultés inlellectuelles. Réveillé-Pal'ise (p. 376) explique ainsi la fréquence des troubles mentaux chez les hommes de talent. Ils naissent avec des aptitudes exceptionnelles qui les poussent à vivre dans une perpétuelle agitation cérébrale, laquelle à son tour retentit sur le système nerveux — car « plus les nerfs sont irrités, plus ils sont irritables » — et finit par engendre-r des troubles morbides.
III. — Moreau (de Tours) *, qui vint après, s'appropria quelques-unes des idées de Réveillé-Parisc, en inclinant vers celles qui faisaient de la névropa- Ihie la condition du génie. Il sut, étant un aliénisle distingué, apporter des preuves nombreuses à celte manière de voir et bénéficia de la clarté qu'il mit à
1. MoRPAU (de Tours), La psychologie morbide dans se» rapport» avec la philosophie de l*histoire, 1859.
exposer des idées qui ne lui appartenaient pas en- Uèrement. Pour Moreau (de Tours) la névropalhie élail la condition principale de l'éclosion des facultés exceptionnelles ; et voici comment il comprenait cette influence. La névropathie lui apparaissait commeune exaltation des propriétés vitales, comme un excës de vie, la stupeur n'étant elle-même que la conséquence de cette exagérationfonctionnelle. Or le génie n'est-il pas caraclérisé par l'excitation de la pensée, par la violence des sentiments, c'està-dire par des phénomènes semblables? Moreau (de Tours) poursuivait encore l'analogie en comparant l'inspiration poétique à la manie. Dans ces deux étals d'esprit les idées viennent en grand nombre et s'associent d'une fa(,'on imiirévue et originale ; en outre les images mentales apparaissent en dehors des procédés habituels qui les font naître et surgissent avec une curieuse sponlanéité. Napoléon expliquait bien ce fait en disant que le sort d'une bataille dépendait à'uae élmcel/e morale qui éclairait loul à coup les délibéralions de l'homme de guerre. D'autre part, après l'enthousiasme comme après l'excitation maniaque, le môme abattement survient ordinairemenl.
De tous ces faits, Moreau (de Tours) concluait que les facultés exceptionnelles avaient les mêmes conditions organiques que celles qui provoquent la névropathie et la folie. Ces conditions sont ellesmêmes données par l'hérédité morbide ou sont sous l'inHuence de divers agents physiques et moraux, 11 y a aussi un élément particulier, /'incomi'ie à dégager, qui fait que tous les fous ne
sont pas des hommes de génie. Une combinaison I mystérieuse des mêmes dispositions névropathi-
ques fait verser les sujets tantôt dans Tidiotie et tantôt dans le talent. Certains troubles morbides qui dérangent l'esprit peuvent aussi exciter l'intelligence au point de rendre éloquents et profonds ^ des esprits médiocres et même imbéciles; tels, cer-
tains empoisonnements, et notamment l'intoxication par le haschisch, et aussi les maladies fébriles et aiguës, les congestions cérébrales, la folie et toutes les névropathies.
En somme, se demande Moreau (de Tour6)(p. 464), « le génie, c'est-à-dire la pins haute expression, le nec plus ultra de l'activité intellectuelle, n'est-il qu'une névrose ? Pourquoi non ? on peut très bien , ce nous semble, accepter cette-définition en n'attachant pas au mot névrose un sens aussi absolu que lorsqu'il s'agit de modalités différentes des organes nerveux, et en en faisant simplement le synonyme |;; d'exaltation (nous ne disons pas trouble, pertur-
i bation) des facultés intellectuelles. Le mot névrose
P indiquerait alors une disposilion particulière de
%/ ces facultés, disposition participant toujours de
|~^ l'état physiologique, mais en dépassant déjà les
ï limites et touchant à l'état opposé, lequel d'ailleurs
f s'explique si bien par la nature morbide de son
origine ». Moreau (de Tours) s'appuyait en outre, ' . pour justifier cette proposition, sur la biographie
des nombreux hommes célèbres qui avaient présenté durant leur vie des symptômes plus ou J; moins accusés de névropathie.