IV. — L'expression de ces idées fit grand bruit
S ENQUÊTE MÉMCO-PSYCHOLOGIQUE
Tencéphale. Mais ce n'est là qu'une hypothèse touchant la cause prochaine de la maladie, hypothèse plu tôt verbale, c^vY irritation rappelle un peu la vertu dormitive par laquelle on a voulu expliquer l'action de l'opium. Dans tous les cas, ce n'est point par cette phrase, qui éveille, je le répète, une idée purement pathogénique, que l'on doit définir une maladie.
Pour moi, l'épilepsîe est essenliellement caractérisée par des attaques convulsives, brèves et suivies d'amnési..e plus ou moins absolue, et par certains troubles qui les précèdent, les suivent ou les remplacent. Mais encore faut-il, avant de reconnaître ces derniers comme appartenant au morbus sacer^ que ces accidents morbides paraissent nettement liés dans leur évolution aux crises convulsives, soit chez le même sujet, soit chez d'autres malades analogues. On ne saurait donc étendre sans de bonnes raisons le champ de Vépilepsie larvée. Celle-ci comprend naturellement des troubles pathologiques qui ne sont que des symptômes isolés de lagrande attaque. On les reconnaît pour les avoir vus dans leur cadre habituel. Us s'accompagnent d'ordinaire d'amnésie, sont souvent justiciables du bromure de potassium et paraissent remplacer dans révolution du mal les grandes attaques convulsives. On peut encore ranger dans l'épilepsie larvée certains délires, brusques dans leur apparition et leur disparition, ainsi que des paroxys- i mes moteurs, qui surviennent souvent après des 1 attaques ou sont terminés par elles et enfin sont j marqués du cachet de l'amnésie. 11 est encore dé-
fendable, et cependant plus hasardé, ainsi que le fait judicieusement remarquer M. le P' Joffroy*, de réunir à ces syndromes certaines fugues liées d'ordinaire à des crises et suivies d'une aboliliou plus ou moins complète de la mémoire. Mais il me parait bien aventuré de faire du génie un mode d'épilepsie larvée.
Voyons les faits sur lesquels Lombroso (p. 48i) s'appuie. Ce qui prouve, selon lui, que le génie appartient à la famille des épilepsies, c'est qu'il « dérive (par la naissance) fréquemment d'alcooliques, de vieillards, d'aliénés; c'est aussi l'apparition du génie à la suite de lésions à la têle *; ce sont les fréquentes anomalies, spécialement d'asymétrie crânienne et de capacité, tantôt trop grande et tantôt trop faible, c'est la fréquence de cette folie morale, à laquelle s'ajoutent aussi souvent les hallucinations, la précocité vénérienne et intellectuelle, et assez souvent le somnambulisme, la fréquence du suicide, qui est d'autre part très commun chez les épileptiques, l'intermittence et surtout les amnésies et les analgésies, la tendance fréquente au vagabondage, la religiosité qui se manifeste jusque chez les athées comme chez Comte, les étranges terreurs dont bien des fois (Walter Scott, Byron, Ilaller) ils sont saisis ; la double personnalité, la multii)licité des délires simultanés, si communs chez les éjdiepliques et que nous avons vus être presque constants chez eux ; la fréquence des délires môme produits par des
1. JOFFROY, Les fugues, leçons professées à TAsile Sainte-Ânne, mai 1896.
causes minimes, et le même misofiéisme, le même rapport avec la criminalité, dont lé trait d'union se trouve dans la folie morale : ajoutez-y Torigine et la descendance de criminels et d'imbéciles qui signalent constamment le génie et Tépilepsie et qui peuvent être constatés dans les tableaux connus des familles des Césars et de Charles V, la passion étrange pour le vagabondage et pour les bêtes que j'ai souvent trouvée chez les dégénérés et surtout chez les épileptiques. Les célèbres distractions des grands hommes ue sont très souvent, écrit Tonnini, que de simples absencesépileptiques. Mais ce qui le prouve encore mieux, c'est cette insensibilité affective, cette perte du sens moral qui est générale chez tous les génies aliénés et non aliénés, et qui réduit nos grands conquérants à la condition de brigands sur une large échelle. »
Où y a-t-il, dans cette longue énumération de preuves, un seul argument digne d'arrêter l'attention? Depuis quand est-il établi que Ton était épileptique parce qu'on élait fils d'alcooliques, de gens âgés ou fous, parce qu'on avait eu des lésions à la tête, que l'on présentait de l'asymétrie crânienne, elc, etc.? Mais c'est là une véritable pétition de principe ! Il aurait d'abor J fallu prouver que la propension au suicide, la simple prédisposition aux délires, l'insensibilité affective et tous les signes énumérés plus haut étaient bien des symptômes de l'épilepsie ; or je demalide à Lombroso si, après les avoir constatés même tous chez un de ses malades de la ville, il posera le diagnostic d'épilepsie.
EnQa Lombroso se base sur ce que plusieurs hommes de génie, parmi lesquels Molière, Jules César, Pétrarque, Pierre le Grand, Mahomet, Flaubert, Schiller, Alfieri, elc, étaient sujels à des attaques d'épilepsie convulsive (p. 68 et suiv.). D'abord les faits sont-ils bien établis? Pour ma part, je ne me suis occupé que du cas de Flaubert, notre contemporain, et je ne suis pas encore arrivé à la conviction. Comment Lombroso a-t-il pu vérifier ces nombreux faits, dont quelques-uns remontent à des temps anciens où les maladies- convulsives étaient toutes cpnfondues? 11 y a, par exemple, des attaques épileptiformes qui surviennent à un âge avancé, à la suite de lésions cérébrales, de Tathérome notamment. Est-ce que les individus qui ont présenté ces accidents morbides quelque temps avant leur mort peuvent légitimement être rapprochés, au point de vue psychique, des épileptiques du jeune âge dont le cerveau a été depuis Tenfance influencé par la névrose?
La manière dont Lombroso nous présente sans aucune preuve les faits les plus étranges n'est pas faite pour nous inspirer confiance. C'est ainsi qu'il cite cette anecdote (p. 55): « Buffon, un jour, plongé dans ses pensées, grimpa au sommet d'un clocher et en descendit le long des cordes, toujours distrait et agissant comme un somnambule. » Mais quand on raconte de pareilles histoires, il est élémentaire de dire où on les a prises, pour que le lecteur puisse juger du degré d'authenticité qu'elles présentent.
Malheureusement tout est un peu comme cela dans Lombroso. La bibliographie manque souvent
lorsqu'elle est le plus nécessaire * ; et, quand elle existe, les témoignages paraissent venir de gens incompétents ou être recueillis de troisième main, et non suffisamment contrôlés, c'est-à-dire suspects. PourTépilepsie des grands hommes il en est de même et Lombroso nous cite en deux lignes comme épileptiques une série de plusieurs personnages sans autre preuve que sa citation, alors qu'il aurait fallu un volume entier de critique historique pour établir la névrose de chacun d'eux.
Mais acceptons que quelques hommes de génie reconnus par Lombroso comme épileptiques l'eussent été réellement. Qu'en conclure? «Maintenant, dit l'anthropologiste italien (p. 486), pour qui connaît laloi binaire ousérielle delà statistique, suivant laquelle aucun phénomène ne se produit qui ne soit l'expression d'une série nombreuse de faits analogues, moins distincts, une telle fréquence de Tépilepsie chez des hommes — grands parmi les grands — doit nous en faire soupçonner la diffusion bien plus vaste qu'on ne le croirait tout d'abord, et nous aider à saisir la conception de la nalure épileptîque du génie. » C'est là de l'induction qui ne se justifie par aucune bonne raison. Parce qu'un certain nombre d'hommes de génie ont été (?) épileptiques, en conclure, même en s'appuyantsur laloi binaire ou sérielle (!), que tous les autres le sont aussi, c'est un véritable abus d'imagination scientifique.
1. Pour citer un exemple entre cent, voir (p. 40 du môme ouvrage) leâ faits très curieux d'écrivains ou de savants composant en rêve. Aucun n'est discuté ni établi sérieusement.
; ■ h' fi»