Article paru dans le Journal du 23 octobre
suite : l'écrivain sincère, l'homme plein de sa pensée, tâche à faire correspondre le plus qu'il peut ses actes à ridée qui le possède; l'attitude, même chez un homme qui ne varie pas, ne correspond pas nécessairement à un sentiment intime. Une attitude est chose extérieure, souvent conventionnelle, parfois trompeuse. C'est aussi vrai en littérature qu'en politique...
Le Journal des Goncourl nous renseigne, d'ailleurs, sur « l'ardeur de conviction, le courage des principes, l'intransigeance de doclrine » de M. Zola.
En décembre 1868, ce dernier confie à Concourt « le désir et le besoin qu'il aurait d'un éditeur l'achetant, pour six ans, 30,000 francs, et qui lui assurerait ainsi, chaque année, 6,000 francs : le pain pour lui et sa mèie. »
« Car il voudrait faire de grandes machines et plus de ces articles « infâmes, ignobles, crie-t-il, sur un ton qui s'indigne contre lui-même, oui, les articles que je suis obligé de faire à la Tribune, au milieu de gens dont il me faut prendre l'opinion idiote... Car, il faut bien le dire, ce gouvernement, avec son inditîérence, son ignorance du talent, de tout ce qui se produit, rejette nos misères aux journaux de l'opposition, les seuls qui nous donnent de quoi manger. Vrai, nous n'avons absolument que cela. » Puis après un silence : « C'est que j'ai tant d'ennemis... Et c'est si dur défaire parler de soi. » (^Journal des Goncourl, V^ série, 3^ vol., p. 246-247.)
Il n'est guère question, là dedans, de « conviction »
ardente ou simplement tiède. M. Zola y paraît surtout préoccupé de faire plus de ])ruit autour de son nom : faire plus de bruit serait le moyen de gagner plus d'argent. Il exerce un bas métier dans de bas journaux, et il s'en rend compte, et il voudrait sortir de cet avilissement, effacer de sa vie cette salissure pour lancer de grandes machines. De gratides machines! Voilà comment M. Zola, qui serait heureux d'en finir avec les inférieures et plates et dégradantes besognes du moment, parle de ses prochains travaux. C'est peut-être le langage d'un gâcheur, d'un manœuvre qui s'essaierait à fabriquer des livres, ce n'est, à coup sûr, pas le langage d'un homme ayant le respect de son art...
Le 27 août 1870, Zola dit à Concourt :
« Après les analyses des infiniment petits du sentiment, comme cette analyse a été exécutée par Flaubert dans Madame Bovary ; après l'analyse des clioses artistiques, plastiques et nerveuses, ainsi que vous l'avez faite ; après ces œuvres-bijoux, ces volumes ciselés, il n'y a plus de place pour les jeunes ; plus rien à faire ; plus à constituer un personnage, une figure ; ce n'est que par la quantité des volumes, la puissance de la création, qu'on peut parler au public. » (Journal des Concourt, 2« série, l*"" vol., p. 15-16.)
Ce n'est que par la quantité des volumes qu'on peut parler au public. Je livre cette maxime aux réflexions de M. Paul Bourget ; il n'y trouvera pas, même en cherchant bien, la marque d'une conviction très ferme.
ni de principes très solides ; en revanche, il pourra y constater la parfaite roublardise de M. Zola. On ne vaudra plus désormais que par le poids tlu papier qu'on aura noirci. Allons ! M. Zola fait bon marché des chefsd'œuvre futurs ; il se connaît assez pour croire qu'il n'en sortira pas de lui. Malgré tout, il tient k parler au public et, puisque le public goûte les « séries », M. Zola lui en servira, M. Zola l'en bombardera. M. Zola est un homme pratique.... Au fond, sa formule c'est la mort de toute littérature.
11 ne s'agit plus, en effet, d'explorer nos âmes, de recommencer ce voyage toujours fécond en surprises nouvelles, de jeter la sonde en ce pauvre cœur humain, le plus troublé et le plus mystérieux des mondes ; M. Zola, qui n'a jamais travaillé que dans les égoûts et les fosses d'aisances, nous l'affirme : Plus rien à pêcher dans l'océan du cœur de l'homme ! Ml ne s'agit plus d'ouvrir des fenêtres sur l'infini, ni de révéler à ses compatriotes les lois de l'esthétique ; M. Zola personnellement incapable de comprendre un marbre ou un tableau, déclare que le dernier mot a été dit sur ces choses. Il s'agit encore moins de mettre au jour une oeuvre longuement, silencieusement et amoureusement couvée, une œuvre de pensée lumineuse et d'expression rayonnante, une œuvre qui dure, enfin, et qui, dans sa beauté éternellement jeune, fasse, à chaque siècle, la
1. En 1883, à propos d'une œuvre qu'il projette d'écrire, lu Douleur, M. Zola reconnaissait qu'il n'était pas du tout un homme d'analyse, (Voiv Journal des Goncourt, 2^ série, 3^ vol., p. 248-249.)
joie de quelques nobles esprits. Ce qu'il faut, c'est empiler des volumes, élever, jusqu'au plafond des librairies, des pyramides de volumes, vendre ces volumes, A quoi bon des chefs-d'œuvre ? Ils ne s'adressent qu'à une élite et ne nourrissent pas toujours leurs auteurs ; j'aime niieux écrire des livres bêtes, ils sont moins douloureux à pondre et ce sont ceux-là que les badauds préfèrent. Ainsi raisonne M. Zola, l'homme en qui M. Bourget a découvert tant de « fortes vertus ».
Passons sur « la quantité des volumes », sur « l'enfilade des romans » * et examinons de plus près « l'ardeur de conviction », le a couraoe des principes », l'intransigeance de doctrine » de M. Zola.
Le 25 janvier 1875, dans un dîner qui réunit Tourgueneff, Daudet, Concourt et Zola, ce dernier se plaint « des amertumes de sa vie de tous les jours, des injures qui lui sont adressées, de la suspicion où on le tient, de l'espèce de quarantaine faite autour de ses œuvres ». Tourgueneff place un mot, que n'écoute pas Zola. Ici il convient de citer textuellement Concourt :
« Zola qui n'a pas écouté continue à gémir et, comme on lui dit qu'il n'a pas à se plaindre, qu'il a fait un assez beau chemin pour un homme n'ayant pas encore ses trente-cinq ans :
a Eh bien ! voulez-vous que je vous parle là, du fond
1. Le mot est de M. Zola. « Vraiment quand je pense à l'enfilade de romans qui me restent à fabriquer, je sens qu'il n'y a qu'un état de lutte et de colère qui puisse me les faire faire ! » 17 mai 1878. (Journal des Goncourt, 2<^ série, 3*^ vol., p. 23.)
de mon cœur, s'exclame Zola, vous me regarderez comme un enfant, mais tant pis... Je ne serai jamais décoré, je ne serai jamais de l'Académie, je n'aurai jamais une de ces distinctions qui affirment mon talent. Près du public, je serai toujours un paria, oui un paria. Et il le répète quatre ou cinq fois : « un paria ». f Journal des Goncourt, 2^ série, 2*^ vol., p. 174-175.)
A cette époque, le gros souci, le gros chagrin de M. Zola est de n'être ni de la Légion d'honneur, ni dos Quarante. Il brûle d'avoir la croix ; il grille d'entrer dans un frac d'académicien. L'intransigeance de la doctrine s'allie mal à un si vif amour du hochet, à un si cuisant désir de gloire et, certes, M. Bourget, qui est psychologue, pourrait, de sa plume joliment ironique, nous donner là-dessus quelques fines pages ; malheureusement pour nous, la psychologie de M. Bourget ne s'exerce pas à l'endroit, ni surtout à l'envers de M. Zola....
A la rigueur pourtant, ^L Zola ferait son deuil des joujoux ; il y a chez lui quelque chose de plus fort que la fringale des décorations, quelque chose de plus fort que l'enragé besoin de porter l'habit aux palmes vertes : c'est l'envie d'être riche. Jetez à M. Zola de l'argent, beaucoup d'argent, le plus d'argent possible, et M. Zola se passera du reste : il a une âme de rentier. Comblé, il s'obstinera sans doute à vouloir introduire Nana chez les Immortels, mais l'ennui de faire le pied de grue à la porte de l'Académie n'empoisonnera plus autant ses jours. Nous n'inventons rien ; vous avez entendu geindre
Taffanié d'honneurs, l'être de vanité, vous allez voir sourire le propriétaire. C'est le 7 janvier 1876, dans la maison de Daudet :
«.... La satisfaction de Zola s'expansionne dans le bonheur bien naturel de voir la fortune et l'argent prendre le chemin de son intérieur. » fJournûl des Goncourt, 2« série, 2^ vol., p. 251.)
Ce n'est pas tout, M. Zola a des moyens à lui, des moyens qui lui sont particuliers pour, une fois l'argent venu, lui faire faire des petits. Le 19 février 1877, à propos de ses professions de foi naturalistes, il dit à Flaubert, devant ïourgueneff et Concourt :
(( Eh ! mon Dieu, je me moque comme vous de ce mot naluralisme, et cependant, je le répéterai, parce qu'il faut un baptême aux choses pour que le public les croie neuves.... Voyez-vous, je fais deux parts clans ce que j'écris ; il y a mes œuvres avec lesquelles on méjuge et avec lesquelles je désire être jugé ', puis il y a mon feuillelon du Bien Public, mes articles de Russie, ma correspondance de Marseille, qui ne me sont de rien, que je regrette, et qui ne sont que pour faire mousser mes livres. J'ai d'abord posé un clou, et d'un coup de marteau je l'ai fait entrer d'un centimètre dans la cervelle du public, puis d'un second coup je l'ai fait entrer de deux centimètres.... Eh bien ! mon marteau, c'est le