Nous retenons cettP parole
journalisme que je fais moi-même autour de mes œuvres. » fJournal des Concourt, 2^ série, 2^ vol., p. 314- 315.)
L'intransigeant cher à M. Bourget se révèle-t-il bien? Dites, se révèle-t-il assez ? ^'otcz que ces propos ne sont pas niables. C'est Concourt, l'ami de M. Zola, qui les a consignés dans ses notes le jour même où ils furent tenus. Le doute n'est pas possible ; il l'est d'autant moins que, dans une polémique retentissante et où l'oiseau bleu que fut Renan perdit ce qui lui restait de plumes, Concourt s'est expliqué très nettement sur l'authenticité des conversations rapportées par lui dans son Journal. « J'affirme, déclarait-il, que les conversations données par moi., sont pour ainsi dire des sténographies, reproduisant non seulement les idées des causeurs, mais le plus souvent leurs expressions, et j'ai la foi que tout lecteur désintéressé et clairvoyant reconnaîtra que mon désir, mon ambition a été de faire vrais les hommes que je portraiturais, et que pour rien au monde je n'aurais voulu leur prêter des paroles qu'ils n'auraient pas dites. » On n'éprouve qu'un regret en lisant Concourt : pourquoi ce gentilhomme de lettres, cet esprit fier, presque hautain, ce descendant en droite ligne de Saint-Simon a-t-il réservé, pour ses mémoires posthumes, une partie de ce qu'il appelait « lu vérité désagréable » ? Était-ce pour imiter mieux son grand ancêtre? Peut-être, mais à un certain point de vue ce contretemps est bien fâcheux. Dans vingt ans, en effet, M. Zola aura été pourrir au ventre du cercueil ; il ignorera toujours le jugement
définitif porté sur lui par Concourt. Encore une fois, quel dommage ! Vivant, Concourt en dit suffisamment pour qu'on le taxât d'indiscrétion. Mort ^ que ne doit-il pas raconter ?
Reprenons le Journal. Le l^"" février 1880, Tourgueneff, qui part pour la Piussie, offre à ses amis un dîner d'adieu. On se meta table, lorsqu'on entend cette phrase qui revient aux convives « comme un refrain » :
« Décidément, je crois que je vais être obligé de changer mon procédé!... 11 me paraît usé... diantrement usé. » f Journal des Concourt, 2^ série, 3*^ vol., p. 102.)
Qui parle ainsi? M. Zola toujours, le doctrinaire intransigeant.
J'ai dit qu'il a une âme de rentier, il a aussi une âme d'épicier : M. Zola a toutes sortes d'âmes. Il pose des chiffres, il additionne, il passe sa vie à compter :
« Savez-vous un rêve que je fais... s'il m'arrivait, d'ici à dix ans, de gagner 500,000 francs, ce serait de me fourrer dans un livre, que je ne terminerais jamais... » (Journal des Concourt, 2^ série, 3^ vol., p. 195.)
Quand une année a donné ou menace de donner moins de bénéfices que l'année précédente, M. Zola s'apitoie sur lui-même :
« Malgré lui, l'écrasant succès de ses premiers livres est l'empoisonnement de sa carrière future. Et il laisse
1. Ces mémoires d'outre-tombe seront une vraie boîte à surprises.
échapper, sur la noie d'une profonde tristesse : «c Au fond je ne referai plus jamais un roman qui remuera comme V Assommoir, un roman qui se vendra comme Nana ! » (6 juillet 1882. Journal des Concourt, i^ série, 3«Yol.,p. 209.)
Pauvre homme ! Pauvre romancier ! Pauvre bouti-
[ier !
Zola subordonne tout k la « vente ». Écoulez-le :
quier !
« En sortant de table, la discussion va de la musique à la guerre de 1870, à la guerre de son prochain volume. Sur ce qu'il n'y a pas de cochoncetés dans son roman, dit Zola, Magnard aurait été tenté de publier son roman dans le Figaro, mais il a eu peur de cette publicité ! Il a craint l'effet de certains chapitres qui ne paraîtraient pas assez patriotiques, il a craint l'ennui d'une description de bataille ayant deux cents pages, il a craint la diminution de la vente du volume par la publicité du feuilleton, et il a traité avec la Vie populaire. » (15 juillet 1891. Journal des Goncourl, 3^ série, 2«vol.,p. 2o8.)
Ces calculs vous étonnent? Ils n'étonnent pas M. Bourget. C'est l'homme de « principes » qui s'aftirme, dit-il. Regardons-le donc continuer à s'atïirmer, le spectacle en vaut la peine.
Le 24 octobre 1894 :
« Il parle de Lourdes, se plaignant que la campagne catholique faite contre son livre, qui serait une bonne
chose pour un livre lire à 30,000 est préjudiciable à un livre tiré à 120,000, parce qu'elle lui enlève les 80,000 acheteurs qui pourraient faire monter son livre à 200,000. » (Journal des Concourt, 3'' série, 3^ vol., p. 258-259.)
Le 8 février 1895, Zola se lamente ;
« II a les préoccupations de trois procès : le procès en diffamation, à propos de Lourdes, un procès avec le Brésil, je ne sais à propos de quelle piraterie, un procès avec le Gil Blas, dont il n'a pas encore touché un sol des 50,000 francs qui lui sont dûs pour son roman de Lourdes. » (Journal des Concourt, 3^ série, 3"^ vol., p. 307.)
Quelquefois le nez de Zola se met à parler, et ce nez là, quand il parle, est aussi révélateur que le trou qui est dessous :
a Le nez de Zola est un nez très particulier, c'est un nez qui interroge, qui approuve, qui condamne, un nez qui est gai, un nez qui est triste, un nez dans lequel réside la physionomie de son maître, un vrai nez de chien de chasse, dont les impressions, les sensations, les appétences divisent le bout en deux petites lobes, qu'on dirait, par moments, frétillants. Aujourd'hui il ne frétille pas, ce bout de nez, et répète ce que la voix morne du romancier formule sur le ton de : « Frère, il faut mourir », à propos de la vente de nos livres futurs :
« Les grandes ventes... nos grandes ventes sont finies ! » (Journal des Goncourl, 2^ série, 3^ vol., p. 2o4.)
La valeur intrinsèque de ses romans, si toutefois ses romans en ont une ; le talent qu'il y a mis, à supposer qu'il en ail mis, n'occupent guère, on le voit, la pensée de M. Zola. Le livre vaut ce qu'il vaut ; s'il est passable, tant mieux ; s'il est moins que médiocre, s'il est nul.... S'il est nul? Ce n'est pas la question, l'essentiel est qu'il «rapporte);. Aussi bien, depuis que le monde est monde, l'argent n'est-il pas la mesure de tout? On pourrait croire que nous exagérons, si nous n'avions sur ce point également les aveux de M. Zola. Le 16 octobre 1890, il entretient de son volume V Argent, Edmond de Concourt qu'il a rencontré chez Charpentier :
« Son livre se compose de douze chapitres. 11 en a fait huit, il ne lui en reste plus que quatre. Il n'est pas tout à fait content de son livre, mais il ne faut pas le dire trop haut.... ça pourrait nuire.... et il y a (Tauti'es livres dont il n'était pis content, et qui ont marché cependant.... et puis, il n'est pas possible que tous les livres, quand on en ])roduit un certain nombre, aient la même valeur, d (Journal des Goncourl, 3^ série, 2^ vol., p. ITo.)
11 y a des livres dont je n'étais pas content et qui ont marché tout de même ! M. Zola est tout entier dans le tranquille cynisme de cette parole. Ce mot là résume cet homme là. Jamais auteur descendit-il à une pareille vul-
garité d'àme ? La conscience du « grand honnête homme de lettres », ainsi que J'appelle M. Bourget* est une conscience marchande, une conscience de phénicien.... Sainte Beuve écrivit, il y a 60 ans, un chapitre curieux sur la littérature industrielle ; s'il ressuscitait demain, il en écrirait un second qui serait le pendant du premier. Cela s'intitulerait : du mevcnntWsme en iillérature, et ce serait toute l'histoire de M. Zola.
Il nous serait facile de pousser plus avant Tétude du caractère de M. Zola, les documents abondent, et personne n'a oublié les abracadabrances de l'affaire Dreyfus. Ce serait inutile. On vient d'entendre M. Zola luimême ; il en a dit assez pour que nous le fassions entrer, sans plus d'explications, en jouissance de notre mépris. [1 aurait tort de récriminer : l'admiration de M. Bourget lui reste.... Le seul qui soit à plaindre en l'aventure, c'est M. Bourget. 11 ne méritait pas d'avoir de l'estime pour M. Zola.
« L'ardeur de la conviction », le « courage des principes », « r intransigeance de la doctrine », nous savons ce qu'il en faut penser. Quant à « la persévérance dans le travail », les occasions ne nous manqueront pas d'examiner la question au cours de ce livre. Pour l'instant voyons si le talent, chez M. Zola, l'emporte sur le caractère, et si l'engouement du public pour l'écrivain naturaliste n'a pas de ce fait, à une certaine époque, trouvé sa justification.
Il est une chose que nous devons reconnaître : M. Zola,