‹ Émile Zola, ParisChapitre 6 sur 15 · Article paru dans le Journal à\x 23 octobre · texte numérisé non relu

Article paru dans le Journal à\x 23 octobre

quand on le lit pour la première fois, produit une impression forte, il vous a empoigne )>. Une lecture plus attentive a vite effacé l'impression.... « C'est plutôt faible » soupirent les plus indulgents. « C'est moins que rien », disent les autres, ceux qui sont plus voisins de la justice que de la charité. Et ils le disent surtout de Paris... A quoi tenait donc, alors, cette constriction de tout l'être qu'on éprouvait au commencement ? La réponse est aisée. M. Zola brasse de la matière — le genre plut, d'ailleurs, toujours à cette partie de l'opinion qui n'est pas l'élite — mais c'est dans la matière contemporaine qu'il travaille. Il écrit de ce que nous voyons, de ce que nous entendons, de ce que nous faisons et par là, plus particulièrement, il a prise sur son lecteur. La peinture a beau n'être pas exacte, et elle ne l'est pas souvent, peu importe ! La réclame, qui ne se lasse pas de crier qu'on n'a jamais rien lu d'aussi vrai, en fait accroire aux naïfs. Les grands succès de librairie de M. Zola n'ont pas d'autre raison. Si l'action de ses romans se déroulait au xviii^ siècle et en Grèce, on ne les achèterait pas...

— Comment, vous prétendez que la valeur de ces livres est indépendante du talent de l'auteur, et de la sincérité de l'artiste ?

— J'ose le prétendre et, ne vous en déplaise, j'ajoute que, dans quarante ans, personne n'y touchera ; ils n'intéresseront plus.

— Au moins, vous ne nierez pas l'énorme talent du romancier... ?

— C'est ici que je vous attendais. Je nie toute supério-

rite de talent chez M. Zola ; j'irai plus loin : je nie que M. Zola ait du talent.

Si je l'envisage sous le rapport des idées, je constate qu'il n'a élargi, d'aucun côté, le champ de la pensée humaine. C'est un esprit borné, n'ayant point vue sur les espaces infinis, à qui les abîmes d'en haut ne seront jamais ouverts. 11 n'a aucune conception générale du monde, pas plus du monde physique que du monde intellectuel et moral. En sociologie, simple bélier du troupeau de Panurge, il va répétant les bêlements vagues de l'humanitarisme. Pour le reste, il marche front à terre. Bref, il en est réduit à pâturer dans les prairies communes ; il est, par excellence, l'être sans originalité.

Si maintenant je ne considère dans les livres de M. Zola que l'exécution, je constate que l'œuvre est inerte, ne respire pas, ne vit pas. L'artiste seul peut insuffler la vie à une œuvre. Or les dons qui font l'artiste, M. Zola ne les a pas. Lisez Paris, son dernier roman, vous n'y trouverez, nulle part, une de ces peintures qui rafraîchissent ou illuminent l'àme, un de ces tableaux où l'écrivain met toutes ses émotions et toute son imagination et qui semblent tracés avec une plume trempée dans le sang pourpré des cœurs ou dans le feu des étoiles. Rien qu'une prose massive. Gela paraît écrit avec une corne de bœuf plutôt qu'avec une plume. En art, M. Zolan'est qu'un butor... Ce n'est pas qu'il n'ait de l'imagination, il en a; très peu, mais il en a : il ne lui manque que la manière de s'en servir ; quant à s'émouvoir, c'est un accident qui doit lui arriver de temps en

temps; nous supposons un cœur à M. Zola. Il n'a toutefois jamais fait pleurer personne.

Enfin, et j'insiste sur ce point, cet écrivain ne sait pas écrire. Théophile Gautier estimait que l'auteur d'Andromaque — pardonne, ombre de Racine ! — faisait des vers comme un porc *. Je serais très embarrassé pour dire comme qui ou comme quoi M. Zola fLiit de la prose, Gautier m'ayant volé l'unique terme de comparaison qui eût convenu ! Car M. Zola est incapable, d'une incapacité radicale, découcher sur le papier cinquante lignes, sans entasser les répétitions, les impropriétés, les pléonasmes, les fautes de syntaxe, les contre-sens et les nonsens. Paris notamment accuse une ignorance profonde du français, à croire que M. Zola n'ajamais appris notre langue ailleurs que chez les basques espagnols. Vainement soutiendrait-on que ces erreurs ont échappé (elles auraient, dans ce cas, échappé à jet continu !) à l'attention du (( Maître ». La mode est aux dilemmes, je pose le mien : De deux choses Tune, ou M. Zola, péchant par négligence volontaire, s'est dit que ce qu'il remettait à son éditeur était toujours assez bon pour le public, et alors il est un « grand malhonnête homme de lettres » ; ou bien M. Zola, ayant écrit un livre qui est un long blasphème contre le goût et contre la langue, ne l'a pas fait exprès, et alors il n'est plus un homme de lettres.... il n'est plus rien du tout. A votre choix !

Mais c'en est assez. Ce que nous venons d'affirmer, il s'agit de l'établir. 11 s'agit de prouver, qu'à défaut

1 Journal des Goncourt, l''*^ série, 2e vol., p. 125.

d'un talent supérieur, M. Zola n'a même pas les élémentaires notions de style, la simple correction qu'on exigerait d'un élève de quatrième. Nous allons l'essayer. M. Zola nous renverra peut-être au pays de la cuistrerie. D'avance, nous en sommes consolés. La postérité, nous le craignons pour lui, nous l'espérons pour elle, le renverra beaucoup pour loin....

« La science du romancier n'est pas de tout écrire, mais de tout choisir. » (Journal des Goncouri, Fe série, S*" vol., p. 245.)

Flaubert mettait sept années à écrire un livre.

Zola met huit mois, au maximum dix mois, à remplir un volume *. Il « s'arrache » cent lignes tous les jours ^. C'est ce que M. Bourget appelle sans doute « la persévérance dans le travail ».

Les résultats sont connus : Flaubert nous donne un chef-d'œuvre, Zola nous laisse Paris.

J'ai lu ce roman au fur et à mesure de sa publication dans le Journal. On peut le dire : c'est plus pauvre que l'indigence.

1. « Allons, dit-il en s'en allant avec une espèce d'air d'eifroi, en voilà là-bas pour huit mois. Oui, huit mois pendant lesquels il faut soulever tout un monde... » (Journal des Goncourt, 2« série, 3^ vol., p. 195.)

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