Journal des Goncourt, 2^ série, 2^ vol., p. 175- 17G
Paris débute ainsi :
« Ce matin là, vers la fin de janvier, Tabbé Pierre Froment, qui avait une messe à dire au Sacré-Cœur de Montmartre, se trouvait dès huit heures sur la butte^ devant la Basilique. El, avant d'entrer, un instant il regarda Paris, dont la mer Immense se déroulait à ses pieds.
» C'était, après deux mois de froid terrible, de neige et de glace, un Paris noyé sous un dégel morne et frissonnant. Du vaste ciel, couleur de plouib, toml)ait le deuil d'une brume épaisse. Tout l'Est de la ville, les quartiers de misère et de travail semblaient submergés dans des fumées roussàtres, où l'on devinait le souffle des chantiers et des usines; tandis que vers l'Ouest, vers les quartiers de richesse et de jouissance, la débâcle du brouillard s'éclairait, n'était plus qu'un voile ïin, immobile de vapeur. On devinait à peine la ligne ronde de l'horizon, le champ sans bornes des maisons apparaissait tel qu'un chaos de pierres, semé de mares stagnantes qui emplissaient les creux d'une buée pâle, et sur lesquelles se détachaient les crêtes des édifices et des rues hautes, d'un noir de suie. Un Paris de mystère, voilé de nuées, comme enseveli sous la cendre de quelque désastre, disparu à demi déjà dans la souffrance et dans la iionte de ce que son immensité cacliait.
» Pierre regardait, maigre et sombre, dans sa soutane mince, lorsque l'abbé Rose, qui semblait s'être abrité derrière un pilier du porche, pour le guetter, vint à sa rencontre.
h — Ah! c'est vous, enfin, mon cher enfant. J'ai quelque chose à vous demander.
» Il semblait gêné, inquiet. D'mi regard méfiant, il s'assura que personne n'était là. Puis, comme si la solitude ne suffisait pas à le rassurer, il l'emmena à quelque distance, dans la bise glaciale qui soufflait et qu'il paraissait ne pas sentir.
)) — Voici, c'est un pauvre homme doni on m'a parlé, un ancien ouvrier peintre, un vieillard de soixantedix ans qui, naturellement, ne peut plus travailler, et qui est en train de mourir de faim dans un taudis de la rue des Saules... Alors, mon cher enfant, j'ai songé à vous, j'ai pensé que vous consentiriez à lui porter ces trois francs de ma part, pour ([u'il ait au moins du pain pendant quelques joui's.
» — Mais pourquoi n'allez-vous pas lui faire votre aumône vous-même ?
» De nouveau, l'abbé Rose s'inquiéta, s'effara avec des regards peureux et confus.
» —Oh! non, oh! non, je ne peux plus, moi, après tous les ennuis qui m.e sont arrivés. Vous savez qu'on me surveille, et qu'on me gronderait encore si l'on me surprenait à donner ainsi sans bien savoir à qui je donne. 11 est vrai que, pour avoir ces trois francs, j'ai dû vendre quelque chose. Je vous en supplie, mon cher enfant, l'endez-moi ce service.
» Le cœur serré, Pierre considérait le bon prêtre tout blanc, avec sa grosse bouche de bonté, ses yeux clairs d'enfant dans sa face ronde et souriante. »
Les auteurs mécontents accusent volontiers la critique de leur faire des procès déloyaux. — « Vous prenez, disent-ils avec aigreur, quelques-unes de nos phrases, et sur ces lambeaux, vous jugez nos œuvres. Ce n'est qu'à moitié honnête. » Pour éviter qu'on pût nous adresser le même reproche, nous avons tenu à soumettre au public un morceau de consistance, et Ton reconnaîtra que nous n'avons nullement choisi. Or que trouvons-nous dans ces deux pages de M. Zola?
Nous voyons, répétés à des distances vraiment pas assez éloignées, des mots que M. Zola, s'il avait eu le souci de son art, n'aurait pas sortis de son encrier. Nous remarquons, entassés les uns sur les autres : quelque, quelque chose, quelque, quelques, quelque chose. Deux devinait cheminent côte à côte. Deux semblait voisinent également; il y en a un troisième (semblaient) ; de ce vagabond ne parlons pas : il est' perdu sur la grand' route. — La débâcle du brouillard n'est plus qu'un voile fin, et Paris est voilé de nuées. A noter un duo : une mer immense et une immensité, et un trio, trois membres de la môme famille : un apparaissait, un disparu, un paraissait.
Au fait, débitons par menues tranches la viande de cheval que M. Zola nous a servie :
« ... il s'assura que personne n'était-là. Puis, comme si la solitude ne suffisait pas à le rassurer... ».
«... Vous savez qu'on me surveille et qu'on me gronderait encore si l'on me surprenait à donner ainsi, sans bien savoir.., »
«... Pierre considérait le bon prêtre tout blanc, avec sa grosse bouche de honte... »
11 convient aussi de souligner les de, les des, les dans, etc.. dont M. Zola se plaît à cribler sa littérature.
« Tout l'Est de la ville, les quartiers de misère et de travail, semblaient submergés dans des fumées roussâtres, où l'on devinait le souffle des chantiers et des usines; tandis que vers l'Ouest, vers les quartiers de richesse et de jouissance, la débâcle du brouillard s'éclairait, n'était plus qu'un voile fm, immobile de vapeur. »
Onze de, des, etc.. dans une seule phrase, c'est beaucoup. L'oreille n'en est guère flattée. 11 est vrai que M. Zola n'écrit pas pour l'oreille de ses lecteurs; il écrit pour les siennes, qui ne sont pas des oreilles de bon. Du reste, la phrase suivante n'a que neuf de ou des... !
« On devinait à peine la ligne ronde de l'horizon, le champ sans borne des maisons apparaissait tel qu'un chaos de pierres, semé de mares stagnantes qui emplissaient les creux ^/'une buée pâle, et sur lesquelles se détachaient les crêtes des édifices et des rues hautes, d\\n noir de suie. »
Arrêtons, pour l'instant, nos citations, et demandons à M. Zola de nous instruire. Qu'est-ce que la débâcle du brouillard ? Et qu'est-ce qu'une débâcle qui n'est plus qu'un voile fm de vapeur ? Nous avouons ne pas le
savoir. Le brouillard ne serait-il pas dans le cerveau de récrivain ?
Et où M. Zola a-t-il observé la ligne ronde de l'horizon ? Une ligne est droite, courbe ou brisée, elle ne peut être carrée ni ronde... Rond, ronde se disent d'un corps, d'une figure de forme telle que toutes les lignes droites tirées du centre à la circonférence sont égales. Notre auteur ignore la précision du langage géométrique — il est, apparemment, resté en deçà du pont-aux-ànes ! Concédons-lui pourtant que dans le langage usuel l'emploi de l'adjectif qui nous occupe ne requiert pas des conditions si rigoureuses. L'a peu près suïïû. C'est ainsi, par exemple, que certains visages sont qualifiés communément : ronds, sans être ronds absolument, et M. Zola écrit très bien : « sa face ronde». Cela n'est pas douteux. Ce qui ne l'est pas non plus, c'est que ce qualificatif doit s'appliquer toujours à un corps ou à une figure, et une ligne, fût-ce la ligne de l'horizon, n'est ni une figure ni un corps ! M. Zola a-t-il compris ?
La prose de M. Zola témoigne d'une invincible répulsion pour le mot propre, c'est entendu; M. Zola se répète constamment et absurdement, personne n'y contredira. Mais si la quintuple répétition d'un terme est, pour lui, la chose la plus naturelle du monde, en revanche, il estime parfois nécessaire de varier les images, alors qu'une seule image suffirait. Sous la plume de M. Zola, en effet, Paris est tantôt une mer, et tantôt un champ.
Signalons enfin aux amateurs du rire une drôlerie de M. Zola.
« Pierre regardait, maigre et sombre, dans sa soutane mince, lorsque l'abbé Rose... »
Vous et moi eussions écrit : « Maigre et sombre, dans sa soutane mince, Pierre regardait... » M. Zola n'a pas cette simplicité, ce goût, cette clarté; il alambique sa phrase; il veut, à toute force, qu'on se moque de lui et qu'on lui demande ce que JMerre peut bien regarder dans sa soutane mince. . .
Nous venons d'examiner les deux premières pages de Paris, et nous savons ce qu'elles valent Nous analyserions les deux dernières que les constatations seraient identiques, aucun écrivain n'étant plus uniformément incorrect que M. Zola. Nous ferons mieux, nous étudierons l'œuvre dans son ensemble. Seulement, les redites, les redondances, les solennelles bêtises — car la bêtise est toujours solennelle chez M. Zola, et c'est justement pourquoi on ne la lui pardonne pas! — y forment une végétation si dense qu'il nous faudra, malgré nous, renvoyer, sur divers points, le lecteur au roman. Paris est un tel fouillis d'infractions à la langue qu'à vouloir les mentionner toutes on noircii-ait un kilo de papier. Or nous n'écrivons pas d'assommoirs...
« Comprenez-vous Vimbécillité de travaillei- à ôter les assonnances d'une ligne ou les répétitions d'une page ? Pour qui ?. .. La forme ! ah ! la forme ! mais qui est-ce qui, dans le public, est réjoui et satisfait par la forme. » (Paroles de Flaubert, Journal des Goncoiwt, Ire série, 1er vol., p. 306).
Flaubert ne criait pas, il « gueulait » son mépris pour les bourgeois, incapables, à ses yeux, (.rapprécier l'ampleur rythmique d'une période^ Tharmonie pleine et variée d'une belle page de livre. Il les traitait de philislins, mais il ne croyait pas devoir sacrifier ses formules d'art à un public grossier. Et, tout en se plaignant du pan-muflisme contemporain, il ne changea rien à sa manière. Il continua d'être sévère pour lui-môme et tendit de plus en plus vers la perfection de la forme. Certes, il fut excessif, et nous n'avons pas besoin de dire que, si nous rappelons ses théories, ce n'est pas pour
les faire nôtres — nous les opposons simplement aux pratiques littéraires de M. Zola. L'auteur de Madame Bovary entendait qu'il n'y eût dans une page aucune répétition ; Pascal avait fait preuve de plus de raison et d'une compréhension plus large des difficultés de notre langue en écrivant : « Quand dans un discours se trouvent des mots répétés et qu'essayant de les corriger on les trouve si propres qu'on gàîerait le discours, il les faut laisser, c'en est la marque, et c'est là la part de l'envie, qui est aveugle, et qui ne sait pas que cette répétition n'est pas faute en cet endroit, car il n'y a point de règle générale * ».
Nous sommes rassurés quant à M. Zola ; il ne tombera point dans l'extrémité où tomba Flaubert dont pourtant il se réclame ; ce n'est pas lui qui passera jamais une nuit sur une phrase et raturera soixante-dix-sept fois le mot « mais » au commencement d'un paragraphe -. M. Zola n'a pas de ces scrupules. Aura-t-il au moins la conscience de ne pas abuseï- du conseil modéré de Pascal? Pas davantage. Pascal permet la répétition, il ne la permet toutefois qu'exceptionnellement. Pour M. Zola, au contraire, c'est la répétition qui est la règle générale.
La parole est à M. Zola :
« Son petit rez-de-chaussée de la rue de Charonne, dont il faisait un asile, où il recueillait toutes les misères de la rue, avait fini... etc. »