FIS DES ÉTUDES, A PARIS
les uns des autres, ces messieurs délibèrent. La délibération est longue. Les professeurs de sciences, encore émerveillés de la lucidité d'esprit, de la netteté de déduction du candidat, intercèdent pour lui, conjurent leur collègue de ne pas maintenir la note « nul » qui entraînait de plein droit l'ajournement. Mais leurs efforts furent vains : le professeur de belles lettres maintint la note. Que n'ai-je le temps, aujourd'hui, d'aller fouiller au fond des archives universitaires! J'aurais voulu livrer au public le nom du héros qui, lui, tout seul, refusa au baccalauréat l'auteur des lîougon-Macqiiart , pour l'avoir trouvé « nul » en littérature.
Cet échec n'empêcha pas Zola d'aller, comme l'année précédente, passer de bonnes vacances dans le Midi. Huit jours après, en blouse et en gros souliers, le carnier sur l'épaule, il courait de nouveau dans les collines avec Baille et Cézanne, à huit cents kilomètres de Paris, à mille lieues de l'Université. Cependant, les vacances écoulées, l'idée lui vint de faire un nouvel effort, de rapporter de Provence ce malencontreux morceau de parchemin qu'il n'avait pu conquérir à Paris. Il prolongea donc son séjour de quelques semaines, travailla, et se représenta à la session de novembre, à Marseille. Cette fois, lui qui, à Paris, où les classes sont plus fortes, avait été reçu le second, à « l'écrit, » ne passa même pas la première épreuve. Décidément, c'était une fatalité : il ne serait jamais diplômé I Pas plus
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que, vingt ans plus tard, décoré! De retour à Paris, il ne rentra pas au lycée. Nous sommes en novembre 1859. Le fruit sec avait vingt ans, moins quatre mois. Et, sans avoir passé comme les autres par la porte large qui, dit-on, mène à t|Out, il se trouvait maintenant devant la vie, en face de. sévères réalités.
Sans argent, ayant perdu le chimérique espoir de tirer par des procès une fortune de l'œuvre de son père, obligé de gagner immédiatement son pain, que pouvait faire Emile Zola? Tel fut le problème qui se dressa tout de suite.
Les premières semaines, après la sortie du collège, sont d'habitude pleines de charme pour les fils de familles riches, enchantés de se sentir enfin la bride sur le cou, n'ayant que l'embarras du choix devant toutes les carrières ouvertes. — « Oh ! rien ne presse ! Nous avons le temps de songer au sérieux! Pour l'heure, amusons-nous. D'ailleurs, nos parents ont travaillé, notre famille est là, pour nous entretenir en joie et en paresse. » — Zola, lui, ne put dire que ceci: « Gomment vais-je manger demain? »
Manger, et payer le terme, et se vêtir! Si encore il avait eu un métier manuel dans les doigts ! Son embarras et son découragement furent tels, qu'il se demanda, un instant, s'il ne devait pas entrer dans une imprimerie, pour apprendre le métier de typographe.
Quelques semaines après, au commencement de 1860, le même M. Labot, qui lui avait fait obtenir une bourse au lycée, lui procura bien une place. Mais quelle place ! Soixante francs par mois, dans un emploi inflme, aux Doks, rue de la Douane. Pas même de quoi vivre, et aucun espoir d'augmentation. Zola, découragé, quitta les Doks au bout de deux mois.
Et, alors, tout le reste de cette année 1860, toute l'année 1861, et pendant les trois premiers mois de l'année 1862, le voilà lâché sur le pavé de Paris, sans, position , sans ressources , ne faisant rien , n'ayant devant lui aucun avenir. Deux années entières de bohème. Une vie de misère, d'emprunts sollicités la rougeur au front, de dettes contractées sous la griffe du besoin. Une vie de hasards, d'engagements au mont-de-piété, de meubles abandonnés en payement. Enfin, une de ces périodes sombres, que ceux qui les ont traversées, ne se rappellent jamais sans un frisson.
Cependant, il ne faudrait pas pousser au noir. La jeunesse, la vie libre, l'ambition littéraire, entraînent avec elles tout un monde d'illusions, d'insou-
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ciance, de grandes joies pour de petites causes. Ce ne fut jamais la misère haineuse, sans espoir. Quand Zola se reporte à ces deux années, le gourmand, en lui, peut frémir au souvenir des repas faits avec du pain et du fromage d'Italie ; mais il lui arrive aussi de soupirer, à la pensée de cette misère, si pleine de larges espérances. Pour avoir eu des commencements difficiles, il n'en regrette pas moins, comme les autres, sa vingtième année. Il faisait des vers, en ce temps-là, rien que des vers. II écrivait plus que jamais à ses deux camarades provençaux, de ces lettres comme on n'en écrit plus par la suite, de ces effusions en dix-huit pages, où il répandait ses rêves, sa vie, ses sensations, ses agrandissements d'horizon philosophique et littéraire. La littérature, eh! il n'y voyait pas alors une profession. Quelques strophes, une page de prose de lui imprimée dans je ne sais quelle feuille de chou de province, l'empêchaient de dormir toute une nuit, passée à se lire et à se relire. Voir son nom en haut d'une de ces couvertures jaunes, ou roses, ou vert tendre, étalées aux vitrines des librairies, cela lui paraissait un rêve aussi lointain, aussi chimérique, aussi irréalisable, que d'obtenir la main d'une princesse de maison royale l'élevant tout à coup jusqu'au trône. Mais, si pas un cheveu de sa tête ne se doutait alors qu'il vivrait un jour de cette littérature, il l'aimait déjà instinctivement, pour elle-même, avec passion. Elle était son unique compagnie, en ce temps-là, car il vivait seul.
sans amis, sans femmes, ne mettant pas les pieds dans les cafés ni dans les brasseries, n'ayant aucun rapport avec le monde littéraire. Les journaux, ses moyens ne lui permettaient d'en lire que rarement, et encore les lisait-il en garçon aussi peu initié que s'il vivait au fond d'un village perdu des Basses-Alpes. Sa grande occupation d'alors , son plaisir unique, était de passer des journées entières le long des quais, faisant d'interminables stations devant les bouquinistes, dévorant toute espèce de livres, à ces cabinets de lecture gratuits et en plein vent. Il était mal habillé, par exemple I Un certain paletot surtout , un paletot verdâtre, luisant aux épaules, montrant la corde, a longtemps fait son désespoir.
Je ne le connaissais pas à cette époque. Mais que de fois, depuis dix ans, en pleine lutte littéraire, et même plus tard, à l'heure du succès, ne l'ai-je pas entendu revenir volontiers sur ces souvenirs lointains. — « Tenez ! mon cher, me disait-il encore dernièrement , je n'avais pas le sou, je ne savais pas ce que je deviendrais, mais n'importe I c'était le bon temps!... Ah! la jeunesse! les premières admirations littéraires ! l'insouciance !... Quand j'avais bien lu le long des quais , ou que je revenais de quelque promenade lointaine , des bords delaBièvre, ou de la plaine d'Ivry, je rentrais chez moi, je mangeais mes trois sous de pommes, et je travaillais... Je faisais des vers , j'écrivais
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mes premiers contes, j'étais ^heureux... Du feu? il n'y fallait pas penser, le bois était trop cher ; les grands jours seulement, quelques pipes de tabac, et surtout une bougie de trois sous... Oh! une bougie de trois sous , songez donc : toute une nuit de littérature ! »
Aujourd'hui, il ne travaille plus la nuit. Et il ne fait plus de vers. Et s'il a toujours chez lui d'excellents cigares, c'est pour les autres: lui, a dû s'abstenir de fumer.
Voici, maintenant, les divers logements qu'il occupa à cette époque, et les souvenirs évoqués par chacun d'eux. Nous l'avons laissé, 63, rue Monsieurle-Prince, dans son premier logement de Paris, où il demeura avec sa mère, de février 1858, date de son arrivée de Provence, à janvier 1859, moment oii il suivait les cours du lycée Saint-Louis, en rhétorique, comme externe surveillé. Puis, de janvier 1859 à avril 1860, il avait habité, 241, rue Saint-Jacques. Là, par conséquent, fm de la rhétorique; aux vacances, dernier voyage à Aix ; double insuccès au baccalauréat; entrée dans la vie difficile; deux mois employé infime aux Docks.
De la rue Saint-Jacques, Zola passa au 35 de la rue Saint- Victor. Il y habita six mois, d'avril à octobre 1860, non pas au sixième, mais dans une construction légère élevée au-dessus de cet étage, par conséquent à un véritable septième. Devant la chambre, se trouvait une grande terrasse, d'où l'on voyait
tout Paris. Cézanne était arrivé de Provence pour faire de la peinture. Les deux amis jetaient sur la terrasse une large paillasse, où ils passèrent bien des nuits d'été à causer peinture et littérature, sous les étoiles. Quelquefois, pour mieux voir ce Paris qu'il s'agissait de conquérir , grimpant avec une échelle, ils allaient s'asseoir tous les deux sur le toit du septième. C'est dans ce logement que furent écrits le Carnet de danse , un des premiers contes à Ninon, et un grand poème à la Musset : Paolo. L'année précédente, à Aix, entre les deux épreuves in-j fructueuses du baccalauréat, le candidat malheureux s'était consolé en composant un premierpoème :| Rodolpho. Plus j^une encore, il avait écrit sur les bancs du lycée Saint-Louis: la Fée amoureuse , le plus ancien des contes.
D'octobre 1860 à avril 1861, Zola demeura rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, seul pour la première fois : sa mère vivait alors dans une pension bourgeoise. La chambre qu'il occupait était un belvédère, une sorte de cage vitrée, posée sur le toit, et qu'on disait, dans la maison, avoir été habitée par Bernardin de Saint-Pierre. Il composa là un troisième grand poème: V Aérienne ^ titre qu'on aurait dit inspiré par ce logement, où tous les vents du ciel couraient librement, d'une fenêtre à l'autre. Non seulement pas de feu, mais pas même de cheminée ! Il est neuf heures du matin, en hiver; au dehors, un froid terrible, la neige, une bise glacée, le givre étoilant le?
vitres. Un jeune homme grelottant dans son lit, tout re qu'il possède d'habits entassé sur les jambes, le nez et les doigts rougis, écrit quelque chose au crayon. Que peut-il bien écrire? Des lignes qui ne vont pas jusqu'au bout! des vers! Et ce jeune homme est aujourd'hui l'auteur de VAssomnioir! L'hiver passa. Aux premiers beaux jours, des promenades au soleil dans le Jardin des Plantes , qui était à deux pas, lui causèrent des sensations délicieuses.
Le soleil, malheureusement, ne met pas de l'argent dans le vieux porte-monnaie défraîchi. Ici, la misère redouble. De son aérien et poétique belvédère, je dis poétique pour faire plaisir à l'ombre de l'auteur de Paul et Virginie, Zola échoue, 11. rue Souftlot, dans une maison aujourd'hui démolie, dans un hôtel garni, misérable et louche. Pour locataires, des étudiants et des filles. Les chambres n'étaient séparées que par des cloisons minces. On se doute de ce que notre jeune poète entendait au travers : bouteilles débouchées, rixes, baisers, soupirs, et le reste! Tout à coup, au milieu delà nuit, des cris déchirants de femmes le réveillaient en sursaut. On eut dit le vacarme de cinq ou six assassinats commis en même temps. Ce n'était qu' « une descente : » les agents des mœurs faisaient une rafle. Là, au milieu de cette atmosphère de désordre et de vice, pendant un an, d'avril 1861 à avril 1862, pendant les huit premiers mois surtout, Emile Zola vécut d'une vie affreuse. Il y connut toutes les pri-
valions. Voici quels étaient ses menus : du pain et ^ du café ; ou, du pain et deux sous de fromage d'Italie ; ou, du pain et deux ^ous de pommes. Quelquefois, rien que du pain! Quelquefois, pas de pain du tout! Ses vêtements, cela va sans dire, filaient Tun après l'autre au mont-de-piété. Même il lui arrivait, ayant fait porter au clou sa dernière nippe, d'être obligé de passer des trois ou quatre jours chez lui, sans pouvoir sortir, enveloppé des couvertures de son lit : ce qu'il appelait pittoresquement u faire l'Arabe. » Une fois, ayant couru en vain tout le quartier sans trouver à emprunter les quelques sous du dîner, et, il faut tout dire, ayant à ce moment sur les bras une femme, — une liaison de quelques semaines, — que fait le futur propriétaire de MédLL:i? Il retire son paletot, le jette à la femme : « Porte ça au mont-de-piété ! » Et il rentre chez lui en bras de chemise, par un froid de plusieurs degrés au-dessous de zéro.
Malgré tant de misère, Zola ne traversa jamais d'époque plus sereine , plus heureuse intellectuellement. La vie a de ces compensations. Une magnifique insouciance le rendait insensible aux souffrances matérielles. Il nourrissait mal son corps, mais son esprit, développé par la lecture et le raisonnement, assoupli déjà par la gymnastique du travail quotidien, commençait à voir clair en lui. Fixé désormais sur sa vocation littéraire, ne se sentant plus le courage d'embrasser n'importe
quelle autre carrière, il s'aperçut un beau malin qu'en réunissant ses trois poèmes, il avait un volume de début, un volume de vers. Rodolpho, c'était l'enfer, l'enfer de l'amour! i'AeV/enne, le purgatoire! Paolo, le ciel ! Dans sa pensée, cela formait donc un tout complet, une sorte de cycle poétique auquel il donna un titre général : « l'Amoureuse comédie. » Plus qu'à trouver un éditeur! Le chercha-t-il réellement, cet éditeur? Timide comme il l'était encore, vivant en dehors du monde littéraire, il se contenta, je crois, de le rêver. D'ailleurs, il avait déjà cette tendance des grands producteurs, à ne pas accorder beaucoup d'importance à l'œuvre faite, à reporter toutes ses préoccupations et toute sa sollicitude sur l'œuvre à faire. Maintenant, V Amoureuse comédie, terminée, était reléguée au fond d'un tiroir, et il ne rêvait plus qu'à la Genèse, une autre grande trilogie poétique, bien plus haute, bien plus vaste, qui devait comprendre trois poèmes scientifiques et philosophiques. Le premier de ces poèmes aurait raconté « la Naissance du monde, » d'après les dernières données de la science moderne. Le second présentait un tableau complet de « l'Humanité, » une sorte de synthèse de l'histoire universelle, depuis les commencements de l'homme jusqu'à l'épanouissement de notre civilisation contemporaine. Enfin, le troisième et dernier, celui qui devait être sublime, sorte de résultante logique des deux autres, aurait chanté l'Homme s'élevant de plus en plus
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dans l'échelle des êtres, u l'Homme de l'avenir, » l'Homme devenant Dieu. Je n'étonnerai personne en révélant ici que le jeune poète, aux plans si audacieux, n'écrivit jamais de la Genèse que... les huit premiers vers! D'ailleurs, les voici tous les huit, tels que je les ai retrouvés sur une vieille feuille de papier jaunie :