‹ Émile ZolaChapitre 7 sur 26 · LA NAISSANCE DU MONDE · texte numérisé non relu

LA NAISSANCE DU MONDE

Principe créateur, seule Force première, Qui d'un souffle vivant souleva la matière, Toi qui vis, ignorant la naissance et la mort, Du prophète inspiré donne-moi l'aile d'or. Je chanterai ton œuvre et, sur elle tracée, Dans l'espace et les temps je lirai ta pensée. Je monterai vers toi, par ton souffle emporté, T'otïrirce chant mortel de l'immortalité.

Toute une vie, un travail de bénédictin, un souffle poétique extraordinaire nourri par une universalité de connaissances, voilà ce qu'il eût fallu pour une pareille tâche. Et encore une besogne aussi héroïquement synthétique était-elle faisable dans notre siècle de transition et d'analyse, où les grandes inventions aux conséquences encore inconnues se multiplient, où le progrès marche par bonds, où la vérité d'hier soir n'est plus celle de ce matin? Néanmoins, je trouve attendrissant ce garçon de vingt et un ans, qui n'a pas de pain, et qui se plonge dans

les livres scientifiques, qui relit Luei'èee et Montaigne, et qui, avant d'avoir vécu lui-même, projette de constater où en est la vie de l'humanité. Plus tard, quand le jeune rêveur sera devenu un homme pratique, il lui restera queh|ue chose de cette tendance à « faire grand, » et, romancier, il écrira, non pas des romans isolés, mais « l'Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire. »

C'est vers la fin de cette cruelle année (1861) que, muni d'une recommandation de M. Boudet, membre de l'Académie de médecine, Zola se présenta chez l'éditeur Hachette. Malheureusement, il n'y avait pas de place immédiatement vacante, et M. Hachette ne put le prendre comme employé que quelques semaines plus tard. En attendant, pour apporter un adoucissement à la situation du jeune homme, tout en ménageant son amour-propre, M. Boudet lui glissa une pièce d'or dans la main, en le priant de remettre à domicile ses cartes de jour de l'an. Un jour de l'an bien triste ! Parmi ces cartes, plusieurs étaient destinées aux parents de certains de ses condisciples. Mais, un mois après, en 1862, le distributeur de cartes par occasion, entrait dans la maison Hachette, au bureau dit « du matériel, » avec des appointements de cent francs par mois. Pendant quelques semaines, ses fonctions se bornèrent à « faire des paquets. » Puis, montant en grade, il entra au bureau de la publicité. Le pain était désormais assuré. Laborieux et consciencieux, comme il l'est par

nature, il en avait fini à jamais avec la bohème; il avait désormais pied dans la vie ; il était sauvé.

Mais la vie régulière et normale a elle-même ses mélancolies. Dans son bureau, près de la fenêtre où se trouvait sa table, le nouvel employé, — déjà, à vingt-deux ans, porté à l'hypocondrie, — avait à refouler des tristesses toutes nouvelles. Ne plus être libre ! Travailler forcément et chaque jour, aux mêmes heures ! Une voix secrète vous souffle tout bas : « Tu étais bien plus gai et bien plus heureux, quand tu n'avais pas le sou ! » Une autre tentation aussi contre laquelle il eut à lutter : « Tous ces livres qui me passent par les mains, je n'ai pas le loisir de les lire. » Un vrai supplice pour un jeune écrivain. Mais il est déjà une volonté et une force. Non seulement il fait un employé passable, mais, chaque soir, et le dimanche toute la journée, il travaille pour lui.

A partir de ce moment, plus de vers! Soit qu'il ne se reconnaisse décidément pas poète, ou qu'ayant un sens de la vie littéraire très pratique, il croie la prose un outil plus moderne, il se donne à la prose tout entier et pour toujours. Il avait déjà écrit deux contes, la Fée amoureuse et le Carnet de danse. Il se mit à en écrire un autre, puis un autre, puis un autre. Pendant deux ans, de 1862 à 1864, il fit ainsi de courtes nouvelles, qui, réunies, devaient former son premier volume. Outre que ses fonctions d'employé lui prenaient la plus grande partie de son temps, il

travaillait fort lentement au début, ayant le travail très difficile, ne faisant guère plus d'une page dans toute sa' soirée. Il est d'ailleurs à remarquer que ce premier volume, qui ne contient qu'en germe la puissance et la largeur de conception à laquelle le romancier devait s'élever dans la suite, est d'un style très soigné, déjà merveilleusement équilibré. Je dirai même que c'est le plus écrit de ses livres, le « trop écrit » étant à mes yeux un défaut.

Voici les divers logements de Zola pendant ces deux ans.

Du terrible hôtel garni de la rue Soufflot, il alla habiter, 7, impasse Saint-Dominique, dans une maison aujourd'hui démolie. C'était un ancien couvent, aux longs couloirs voûtés, ayant conservé quelque chose de la paix d'autrefois. Il avait meublé là une chambre d'aspect monacal. La fenêtre donnait sur de vastes jardins. C'est dans cette chambre qu'il écrivit trois de ses contes : Le sang; Simplice; les Voleurs et l'Ane. Ensuite, il habita rue de la Pépinière, à Montrouge, logement romantique celui-là, dont les fenêtres donnaient sur la vaste étendue du cimetière Montparnasse; il y composa Sœur des pauvres, et le plus aigu, le plus vibrant de ses premiers contes : Celle qui ni aime. Puis, au commencement de l'hiver 1863-18G4, il vint se loger rue des Feuillantines, n" 7, encore dans une vieille maison, où il trouva une grande chambre, dont la vue s'étendait jusqu'aux jardins de l'École normale.

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Ce n'était plus la misère noire, mais ce n'était pas la fortune, ni même l'aisance. Pendant une dizaine d'années encore, il eut à se débattre dans une sorte de gêne, luttant contre la dette, obligé de parlementer avec des huissiers : souffrances d'argent, souffrances réelles que connut bien Balzac, mais qui servent d'aiguillon aux forts, et qui ne paralysent que les faibles.

Non seulement l'emploi dans la maison Hachette tira Zola de la misère, l'affranchit des dangers de l'oisiveté et des compromissions funestes de la bohème; mais sa véritable éducation littéraire et parisienne fut faite là. 11 dut à ses fonctions mêmes de chef de la publicité, toute une initiation. En rapports quotidiens avec les écrivains et avec les journaux, avant d'être du bâtiment, il acquit une connaissance précoce et bien utile de tout le personnel du monde littéraire. Que de fois, maintenant encore, quand je lui parle de quelque homme de lettres, souvent de notoriété fort restreinte, rencontré par moi dans un milieu étrange, je l'entends s'écrier: «Un tel? je l'ai connu autrefois, chez Hachette. » C'est là qu'il vit de près, de bonne heure, ce que sont les journaux, et qu'il les englobât tous, hebdomadaires ou quotidiens, boulevardiers ou doctrinaires, républicains ou monarchistes, dans un même mépris. « Tous, des boutiques ! »

Pendant près de quatre ans, MM. Taine, About,

Amédée Achcard, Prévost Paradol, d'autres encore, en leur qualité d'auteurs de la maison, eurent souvent des rapports avec le jeune employé. J'ignore si, à quelque phrase ardente du jeune homme, un de ces écrivains pressentît la renommée future d'Emile Zola. Non seulement avec les auteurs célèbres, mais avec les nouveaux venus, les débutants apportant un manuscrit, il se tint sur la réserve, et ne contracta aucune nouvelle amitié. Peu liant, il en resta à ses vieux amis du Midi : Paul Cézanne venait de prendre un atelier à Paris ; Baille, élève à l'École polytechnique, sortait deux fois par semaine. Les « trois inséparables » réalisaient donc leur vieux rêve, caressé sous les platanes de la cour carrée du collège, et dans les grandes promenades, au milieu des collines pelées : à trois, sans se quitter, en se soutenant mutuellement, conquérir Paris. Maintenant, c'était dans Paris même et aux environs, qu'ils faisaient de longues promenades, le dimanche. Et, il n'y avait pas à dire : la grande conquête était commencée ! Paul, le plus fortuné des trois, mais le plus frissonnant et le plus tourmenté, les initiait à ses rêves de peintre. Baille, le plus maître de lui, le plus froid, tourné vers la science pure, ambitionnait une haute situation scientifique. Tenant à la fois de l'un et de l'autre, leur servant de trait d'union, plus complet et plus dans la vie, Zola était déjà un centre. C'est à cette époque qu'il commença à recevoir

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le jeudi : réceptions sur lesquelles je reviendrai, et dont le personnel s'est augmenté à la longue, mais dont le caractère d'iniimité est resté le même. Marins Roux, le plus ancien ami, celui du pensionnat Isoard, y fut assidu. Baille et Paul Cézanne amenèrent quelques rares camarades, entre autres Antony Valabrègue, un poète débarqué d'Aix également, le même qui m'introduisit dans la maison, quelques années plus tard. Puis, beaucoup plus tard encore, j'introduisis moi-même une partie des derniers venus. De sorte que, à eux tous, les habitués de la maison forment comme une chaîne d'amitié non interrompue. A ces premières réceptions du jeudi, il n'y avait certes pas le même luxe de petits fours ni de liqueurs exotiques qu'aujourd'hui ; mais, un y trouvait la même tasse de thé et la même poignée de main affectueuse, le même accueil bonhomme, de celui que la légende représente comme un malade d'orgueil passant sa vie à adorer son nombril et à se le faire adorer par une bande de galopins.

Cependant, Emile Zola prenait peu à peu, dans la maison Hachette, une situation supérieure à celle d'un employé ordinaire. Un samedi soir, avant de quitter la librairie, il s'était introduit dans le cabinet de M. Hachette, et avait déposé sur le bureau un manuscrit de « V Amoureuse comédie. » Jugez dans quelles transes il dut passer son dimanche ! Comment M. Hachette allait-il prendre la confi-

dence ? Allait-il, le lundi, lui dire : « Vous êtes un enfant sublime : je vous édite ! » Ou bien, notre débutant recevrait-il une algarade décourageante ? Le lundi matin, Zola arrive à la librairie, et essaye de lire son sort sur le front du vieil éditeur, llien ! ce front reste impénétrable! Enfin, un peu avant midi, au moment du départ des employés pour le déjeuner, M. Hachette Tappelle dans son cabinet et, faveur inaccoutumée, le prie de s'asseoir. Sans crier au chef-d'œuvre — il n'y avait pas lieu, je crois — l'éditeur parle avec bonté au poète, et l'encourage. Ce fut à partir de ce jour qu'il montra plus de considération pour le jeune homme, s'intéressa davantage à lui, et non content d'avoir porté ses appointements à deux cents francs, s'ingénia à lui procurer de temps à autre quelques travaux supplémentaires.

Deux mois plus tard, M. Hachette lui ayant demandé une nouvelle pour un journal d'enfants que publiait sa librairie, Zola écrivit : Sœur des pauvres. L'éditeur, après avoir lu ce conte, fit encore venir l'auteur dans le fameux cabinet, où il lui dit ce mot singulier : « Vous êtes un révolté ! » La nouvelle, jugée trop révolutionnaire, ne fut pas imprimée. On peut la lire dans les Contes à Ninon.

Tout en faisant ainsi son chemin comme employé, Zola travaillait pour lui. Le soir, son dîner achevé, vers huit heures et demie, il se mettait à écrire. L'habitude d'un travail régulier, qu'il a toujours

eue depuis, remonte à 1862. Et, particularité curieuse, rhabitude de ce travail du soir était alors si forte, que le dimanche matin, lorsqu'il voulait profiter de sa liberté pour donner un coup de collier, il fermait d'abord les persiennes et allumait une bougie, ne pouvant travailler que dans cette nuit volontaire.

Au commencement de l'année 1864, Zola se trouva avoir la valeur d'un volume de nouvelles : premier résultat de son labeur quotidien. Ce volume , tout son bagage de prose, il s'enhardit à le présenteràun éditeur : pas à M. Hachette, cette fois , mais à M. Hetzel. Le manuscrit se com])osait des contes dont j'ai donné plus haut Ténumération , en les répartissant dans les divers logements où ils furent composés. De ces contes, certains étaient inédits, d'autres avaient été imprimés dans diverses publications : la Fée amoureuse, à Aix, en 18d9, dans le journal « La Provence; » Sirnplice et le Sang, dans la Revue du Mois, à Lille, en 1863. Celle qui rn aime, s'était cassé le nez au Figaro hebdomadaire. Comment M. Hetzel allait-il accueillir ce volume de début?

Je n'insiste pas sur les émotions du débutant, émotions par où il faut avoir passé pour les comprendre. Enfin, un jour, Zola trouve, en rentrant chez lui, deux lignes de M. Hetzel, un simple «Veuillez passer demain chez moi, à telle heure. » Ici se place une promenade pleine d'hypothèses fiévreuses dans le jardin du Luxembourg, et suivie d'une longue nuit d'insomnie. Le lendemain, le débutant

s'échappe de la librairie Hachette et court chez M. Hetzel, qui lui dit : «Votre volume est pris. Voici M. Lacroix, qui vous édite. Il va vous signer un traité. » L'affaire fut conclue séance tenante. Un traité, songez donc ! Est-on heureux, quand on signe ce premier traité ! Tient-on fièrement la plume, qui vous tremble un peu dans les doigts ! Quelques minutes après, Zola, essoufflé d'avoir couru, annonçait la grande nouvelle à sa mère. Cela se passait en juillet 1864. Le 24 octobre, parurent les Contes à Ninon, premier volume, que je n'ai pas à juger ici. Je ne donne que des faits.

1,QS Contes à iV/«o« publiés , Emile Zola continua

pendant dix-huit mois sa double existence, employé

lejour chez l'éditeur Hachette, consacrant ses soirées

et son dimanche à des travaux littéraires. En 1865,

il donna quelques articles au Petit Journal, deux

ou trois courtes nouvelles à la Vie Parisienne, entre

autres la Vierge au Cirage; et dans le Salut public,

de Lyon, il commença à faire paraître de grandes

études littéraires et artistiques, qui furent réunies

plus tard en volume sous le titre : Mes Haines. Entin,

toujours en 1865, il termina la Confession de Claude,

dont le premier tiers avait été composé en 1862,

dans l'intervalle de deux contes. La Confession de

Claude parut en octobre 1865, juste un an après les

Contes à Ninon, toujours chez Lacroix. Ce second

volume rapporta quelques droits d'auteur, tandis

que le premier avait été édité pour rien.

C'est vers la fin de cette même année 1863, que le jeune auteur prit une résolution grave : lâcher son emploi^ pour se consacrer tout entier à la littérature et ne plus vivre désormais que de sa plume. 11 avait maintenant deux volumes publiés; il commençait à placer ça et là de la copie, son nom ayant une petite notoriété naissante. D'un autre côté, un envoyé du parquet était venu chez Hachette demander des renseignements sur Tauteurde la Confession de Claude, dont certains détails réalistes avaient ému la pudeur du Procureur impérial. Zola, en novembre, crut devoir donner sa démission pour le 31 janvier de la nouvelle année, se réservant ainsi deux grands mois, pendant lesquels il chercherait une place dans le journalisme.

Donc, en six ans, de 1859 à 1863, celui qui avait eu des débuts si difficiles, celui qui, sa famille ruinée, son baccalauréat raté, s'était trouvé un moment sur le pavé de Paris, sans pain et sans espoir, celuilà, par sa volonté, par son intelligence et son travail méthodique, était parvenu à sortir de la misère noire. Et, maintenant, il n'avait plus qu'à se battre, car il entrait en plein champ de bataille.

Vivre de sa plume, remplacer les deux cents francs de son emploi, qui lui tombaient régulièrement chaque fin de mois: tel était tout d'abord le problème. Le « livre, » il ne fallait pas y compter pour le moment ; arrivant même à une seconde édition , ce qui est joli pour un débutant, un roman rapporte trop peu. Le « théâtre, )) plus productif, il n'osait même y songer, caries portes lui en étaient fermées, des portes qui demandent longtemps pour être enfoncées. Restait le « journal. » Donc, dans quelle feuille parisienne devait-il essayer de se caser ?

Depuis quelques années, à côté du grand journalisme politique, reléguant la littérature au rez-dechaussée, ou l'enclavant à la troisième page, sous la rubrique « Variétés, » entre les faits divers et les

annonces, — il en sortait de terre un nouveau, dit ' « petit journalisme, » mais plus vivant, plus moderne, approprié au besoin d'enquête de l'époque, nourri surtout d'actualité, d'informations, de faits, reléguant les théories politiques au second plan, accordant plus de place à la littérature. M. de Villemessant, un des créateurs de ce nouveau journalisme, à côté de son Figaro hebdomadaire, venait de fonder V Evénement, journal quotidien à deux sous,

Zola s'était trouvé maintes fois en rapports d'affaires, chez Hachette, avec M. Bourdin, gendre de- M. de Villemessant. A la suite de diverses conversations avec celui-ci sur les idées de son beau-père, il écrivit à M. de Villemessant une lettre, où il lui proposait de faire pour les livres ce qu'un rédacteur spécial faisait dans V Événement pour les théâtres : annoncer les publications nouvelles, comme on annonçait les pièces, en donner d'avance l'analyse, récolter des anecdotes sur leur composition, sur les auteurs, enfin reproduire des extraits des bonnes feuilles communiquées d'avance par les éditeurs. La réponse ne se fit pas attendre : elle donnait rendezvous à Zola pour le lendemain. M. de Villemessant, enchanté, le reçut très bien, et, séance tenante, le prit comme rédacteur, à l'essai: — «Pendant un mois, tout ce que vous donnerez, passera : V Événement est à vousl A la fin du mois, je saurai si vous avez quelque chose dans le ventre, et je déciderai de

votre sort. » La rubrique adoptée fut celle-ci : « Livres d'aujourd'hui et de demaiii. » Voilà un véritable rédacteur en chef! Et je recommande son exemple aux inintelligents spéculateurs, qui, vingt ans après, veulent jouer les Yillemessant, à la tète des grands journaux républicains ou autres.

Sorti de chez Hachette le 31 janvier, Emile Zola débuta donc à VÉvénnment, dans le numéro du 2 février 1866. La moitié du mois n'était pas écoulée, que M. de Villemessant lui avait déjà adressé des félicitations. A la fin du mois, Zola passe à la caisse, sans savoir encore à combien l'on avait fixé ses appointements. Le caissier lui remet cinq cents francs. Éblouissement du jeune journaliste! Cinq cents francs, songez donc! Jamais de sa vie encore, il n'avait touché à la fois une pareille somme. Comme il est doux à recevoir, ce premier argent que rapporte la littérature. On s'est donné quelquefois un mal de chien pour le gagner, et il semble qu'on ne vous le devait pas : c'est comme une alouette toute rôtie qui vous tomberait du ciel !

M. de Villemessant fut même si content des articles : « les Livres d'aujourd'hui et de demain, » qu'il n'hésita pas à confier le Salon à Zola. Celui-ci prit pour titre : « Mon Salon, w et consacra son premier article à une étude des membres du jury. L'émotion fut immédiate et extraordinaire, parmi les artistes. A chacun des articles suivants, le scandale ne fit qu'augmenter. On se demandait quel pouvait être

cet Emile Zola, que personne ne connaissait et qui piétinait toutes les idées artistiques ayant cours, ne respectant rien des hommes ni des choses, jusque-là réputés les plus respectables. La logique, l'accent de conviction ardente avec lequel le nouveau critique d'art enfonçait la cognée, exaspérèrent. Ce qu'on trouva exorbitant par-dessus tout et intolérable, ce fut la défense acharnée de ce Manet, dont le talent original encore incompris excitait la colère etla risée, et que le critique mettait héroïquement au-dessus des médiocrités gorgées de succès. Des forcenés allèrent jusqu'à déchirer le journal en plein boulevard, devant les kiosques. Le salonnier de V Événement recevait jusqu'à des trente lettres par jour, contenant quelques-unes des encouragements, la plupart des injures; il faillit avoir un duel. Enfin, M. de Yillemessant, inquiet, coupa court à l'émeute, en priant Zola de terminer brusquement Mon Salon en deux articles : ce qui fut fait. Mon ^Sa/on parut en brochure chez Julien Lemer. La brochure est aujourd'hui épuisée. Mais on retrouve, à la fin de la nouvelle édition de Mes haines, ces quelques articles, quïl est bon de consulter, si Ton veut comprendre l'évolution artistique des vingt dernières années.

Une autre tentative de Zola à V Evénement, celle-là moins brillante, fut un feuilleton : le Vœu d'une morte. Peu après « Mon Salon, y, désireux de tenter une expérience, il proposa à M. de Yillemessant

(le lui faire un roman, non pas un roman réalisant toutes ses tendances artistiques, mais une œuvre spécialement écrite pour le journal, dans le but de plaire aux abonnés, sans négliger les suspensions habiles de « la suite au prochain numéro. » Il lui soumit même le plan du roman, qui fut agréé. Mais l'expérience ne fut pas heureuse : le Vœu d'une moi'te n'eut aucun succès. Soit que le public n'aime qu'à être violenté, soit qu'un véritable artiste se trouve paralysé en travaillant sur commande, le roman dut être arrêté à la fin de la première partie, et la seconde n'a jamais été écrite. Le Vœu d'une morte parut pourtant en volume, chez Achille Faure. Avec les Mystères de Marseille, autre roman écrit l'année suivante dans des conditions analogues, c'est ce que Zola a fait de moins bon, car ce sont les œuvres où il a le moins mis de lui-même.

Sous le titre « Marbres et plâtres, » il entreprit enfin dans V Événement une série de portraits littéraires, qu'il signa « Simplice. » Edmond About, Taine, Prévost Paradol, Jules Janin, Flaubert, etc., etc., défilèrent tour à tour dans cette galerie. Sur ces entrefaites, le journal fut supprimé, et remplacé par le Figaro devenu politique et quotidien. Il y écrivit quelques articles de fantaisie. Mais sa faveur auprès de M. de Villemessant décroissait de jour en jour; et, au commencement de 1867, il cessa toute collaboration.

Tel fut son passage dans les feuilles de M. de

Villemessant, feuilles où le plus grand nombre de ses contemporains ont débuté. On charge ordinairement le Figaro des crimes de toute la presse, bien que sa besogne ne soit pas pire que celle des autres journaux. Pour moi, je n'ai pas été surpris de voir Zola, treize ans plus tard, rentrer dans le journal où il avait fait ses premières armes. Du vivant de M. de Villemessant, tout rapport avait cessé entre eux. En outre, le Figaro s'est maintes fois livré à de féroces éreintements du romancier. Mais je sais que ce dernier gardait quand même un bon souvenir de M. de Villemessant : il avait de la reconnaissance pour l'homme et de l'estime pour l'intelligence du maître journaliste.

Une belle année d'ailleurs, pour Zola, que cette année 1866-67. De la jeunesse, de l'enthousiasme, et les premières douceurs du succès ! Toutes les difficultés d'une vie jusque-là si difficile, subitement aplanies! De la liberté, plus de travail de bureau le tenant à l'attache ! Et, avec cela, de l'argent plus qu'il n'en avait jamais eu ! L'été venu, il put s'offrir une débauche de verdure, aux bords de la Seine, à Bennecourt. Là, pendant quelques semaines, les amis de Provence, Baille, Cézanne, Marins Roux, Valabrègue, vinrent tour à tour; et je vous laisse à deviner les parties de canot, coupées de discussions artistiques qui faisaient soudain s'envoler les martinets de la berge. A Paris, tout en restant beaucoup chez lui et en noircissant déjà pas mal de papier.

Zola avait fait tle nouvelles connaissances, surtout dans le monde des peintres. Avec Cézanne, (jui venait alors de rencontrer Guillemet, il fit le tour des ateliers, surtout des ateliers de l'école dite « des Batignolles, » qui fut le berceau des impressionnistes d'aujourd'hui. C'est ainsi qu'il se lia avec Edouard Béliard, Pissaro, Monet, Degas, Renoir, Pantin Latour, etc.

Jadis, quand il était employé, Zola voyait quelquefois entrer dans son bureau un petit homme aux extrémités fines, froid, très correct, très raide, fort peu communicatif, qui lui demandait les livres nouvellement parus, pour en rendre compte dans un journal de Lyon. Puis, en attendant qu'on lui apportât les volumes, le petit homme aux façons sèches mais aristocratiques, prenait une chaise et s'asseyait sans rien dire. C'était Duranty. Si peu liant qu'il était, Duranty devint plus tard un ami de Zola, quand celui-ci l'eût rencontré de nouveau dans l'atelier de Guillemet. Entre ces deux hommes de lettres, d'un talent et d'une nature si dissemblables, de solides liens ne tardèrent pas à s'étabUr. Et, plus tard , affectionnant beaucoup moi-même Duranty, il m'a été donné d'assister à la curieuse action de ces tempéraments agissant l'un sur l'autre. Ces deux hommes n'avaient d'autre point de contact qu'une mutuelle estime pour leur intelligence. A chaque œuvre nouvelle, j'ai vu Zola se poser avec curiosité cette interrogation : « Qu'en pensera Duranty? »

Celui-ci, qui n'était pas expansif, ne disait guère son vrai sentiment; d'ailleurs, l'auteur des Rougon- Macquart ajoutait en riant qu'il ne devait pas aimer du tout sa littérature. Pourtant, presque à chaque oeuvre de son ami, j'ai vu Duranty stupéfait du pas fait dans cette œuvre, comparée à la précédente. Il n'aimait pas cela davantage, certes, mais il était prodigieusement étonné et reconnaissait à son confrère un « don surprenant d'assimilation et de perfectibilité. » J'en induis que tous deux peu à peu se rapprochaient : l'un allant de la couleur à l'analyse et l'autre venant de ses premières sécheresses à plus de souplesse et plus d'art dans la phrase, ce qui du reste, à mon sens, le diminuait en lui enlevant de son entêtement. Je me permettrai ici un souvenir personnel. Un jeudi soir de février 1880, la dernière fois qu'en sortant de chez Zola, je l'ai accompagné jusqu'à sa porte, par une nuit de mars sans lune, Duranty me disait, dans le noir de la rue Véron mal éclairée : « Je vais, avant un an, me mettre à un roman... Je n'attends que de m'être fait des certitudes qui me manquent, sur certains rapports entre le physique des individus et leur moral... On verra que je n'ai pas encore tout donné... » Puis, m'ayant serré la main, il rentra. En m'éloignant, je cherchais à deviner ce que serait ce roman; et, la curiosité piquée par ces « certitudes » auxquelles il espérait arriver sur les rapports du physique et du moral, je me promis de faire causer Duranty davan-

LA LUTTE LITTÉRAIRE. Id

tage, quand je le reverrais. Hélas! je ne l'ai jamais revu. Quelques jours plus tard, nous accompagnions ses restes de la maison Dubois au cimetière de Gayenne.

Il me reste à dire quecefutparDuranty et Guillemet que Zola fit connaissance d'Edouard Manet, lequel, à la suite du « Salon » de V Événement, devint aussi un des grands amis de son défenseur.

A l'époque où le critique faisait cette campagne dans V Événement, il habitait, 10, rue de Vaugirard, au sixième, un logement, dont la terrasse donnait sur le jardin du Luxembourg; auparavant, il avait successivement demeuré, 278, rue Saint-Jacques, encore à un sixième avec terrasse, et 142, boulevard Montparnasse, au second, à côté d'un tir dont les détonations l'empêchaient de travailler. Gomme il sortait à^V Événement, il quitta la rue de Vaugirard, et traversa la Seine, pourvenirse loger auxBatignolles, avenue de Glichy, au coin de l'ancienne rue Moncey.

Là, commença une autrepériode. Après la chance heureuse du premier début, vinrent des heures difficiles, un recommencement de misère relative, d'autant plus sensible, qu'une année d'aisance l'avait accoutumé amener plus largement la vie. Bien que n'ayant pas de situation fixe dans un journal, il arriva toujours, en déployant beaucoup d'activité, et en acceptant môme des besognes peu relevées et peu rétribuées, à se faire avec sa plume une moyenne de trois ou quatre cents francs par mois. Outre divers

articles placés çà et là, il écrivit à cette époque, (1867), un « Salon » à la Situation^ journal qui appartenait au roi de Hanovre ; du reste, sesjugeraents artistiques ayant terrifié la rédaction, ce « Salon» ne fut pas achevé. Pour gagner immédiatement quelque argent, il se livra alors, comme je l'ai dit plus haut, à une tentative de roman-feuilleton écrit au jour le jour. Un certain M. Arnaud, mort depuis, publiait un journal à Marseille: le Messagei' de Provence. Sur des documents judiciaires fournis par celui-ci, Zola bâcla pour ce journal un grand roman en trois parties, qui lui fut pa}'é deux sous la ligne, ce qui était superbe de la part d'une feuille de province. Les Mystères de Marseille, réunis en trois petites brochures, aujourd'hui introuvables, reparurent longtemps après, dans le Corsaire de M. Edouard Portails, sous le titre : Un duel social. C'est de la fabrication pure : la phrase s'y trouve tout aussi correcte que dans les autres œuvres de l'écrivain, mais il n'y a pas de fond. La justification de l'auteur, c'est qu'il lui fallait gagner du pain. D'ailleurs, en ce temps-là, quand iJ passait son après-midi à brosser son feuilleton des Mystères de Marseille, il avait consacré sa matinée à écrire trois ou quatre pages d'une œuvre sérieuse : il travaillait à Thérèse Raquin. Voici comment il eut l'idée première de ce roman. Le Figaro venait de publier en feuilleton la Vénus de Gordes, de MM. Adolphe Belot et Ernest Daudet, œuvre dans laquelle les auteurs, après avoir fait tuer

un m.iri par l'amant de la femme, montraient les deux complices découverts et passant en cour d'assises. Dans un article, une sorte de nouvelle, qui parut au même Figaro, Zola imagina la donnée autrement saisissante d'une femme et de son amant ayant également assassiné le mari, mais dont le crime échappait à la justice des hommes; et le drame commençait là, par le supplice du remords entre les deux coupables, qui, se punissant l'un l'autre, passaient le reste de leur vie à se déchirer. En écrivant l'article, il s'était aperçu que le sujet, comportant une étude puissante, méritait les développements d'un grand roman. Et il s'était mis à l'œuvre, tout en faisant à côté des besognes inférieures pour vivre.

Commencée en 1866, rue de Yaugirard, Thérèse j^a//Mm fut achevée en 1867, avenue de Glichy, et parut d'abord dans Y Artiste, revue d'Arsène Houssaye. Ce dernier avait déjà inséré une grande étude de Zola : Edouard Manet , qu'il paya deux cents francs, Thérèse Raquin, publiée sous le titre « Une histoire d'amour, » fut payée six cents francs. Le volume parut en octobre 1867, chez l'éditeur Lacroix, et eut un certain succès. M. Louis Ulbach, qui faisait alors au Figaro « les lettres de Ferragus, » consacra une lettre à l'éreintement de l'œuvre. Il n'était pas encore question, alors, de naturalisme. Mais Ferragus dénonça à l'indignation des honnêtes gens ce qu'il appelait « la littérature putride. » L'au-

leur obtint, de M. de Yillemessant, l'autorisation de répondre àFerragus dans le Figaro. Lancé par cette polémique, le livre se vendit bien, et, au commencement de 1868, eut les honneurs d'une seconde édition ; tandis que le volume de début, les Contes à Ninon , très bien accueillis par la critique , couverts d'éloges dans les moindres feuilles de choux, ont mis dix ans à se vendre à mille exemplaires. Dès la Confession de Claude, le romancier est conspué et appelé (( égoutier littéraire. » Pour Thérèse Raqidn, il s'agit de « littérature putride. » C'est le succès qui commence.

Le succès, mais peu d'argent. Il fallait ne pas s'endormir sur le bruit. Du logement de l'avenue Glichy, il était allé, rue Truffant, habiter un pavillon avec jardin : c'est là qu'il écrivit Madeleine Férat.

Si Thérèse RaquindiWdH d'abord été ébauchée dans un article du journal, Madeleine Férat fut tirée d'un drameentroisacte3,écritenl86o,maisqui n'a jamais été joué. Au milieu de l'activité de cette lutte littéraire pour la vie, parmi tant de tentatives, à droite, à gauche, dans tous les sens, à côté du journalisme et du roman, Zola avait donc trouvé encore le temps de songer au théâtre. Et je dois mentionner ici ses essais dramatiques, antérieurs à la première pièce qu'il fit jouer.

1° Vers 186o, étant encore employé chez Hachette, il avait écrit la Laide, comédie en un acte, commencée en vers, puis mise en prose. L'acte achevé,

fut aussitôt présenté à TOdéon, et refusé. La Laide n'a jamais été jouée, ni imprimée.

2° En 18G7, Zola, en collaboration avec son ami Marins Roux, avait tiré un grand drame des Mystères de Marseille, q\nïidi]dimdX% été imprimé, mais qui fut joué trois fois au théâtre du Gymnase, à Marseille, en octobre 1867. Les deux auteurs firent exprès le voyage et surveillèrent les deux dernières répétitions. Bien qu'égayée ça et là de quelques sifflets, la première marcha assez bien. Principaux interprètes: Pujol, Péricaud, et mademoiselle Méa.

3° Enfin, la Madeleine, drame en trois actes, composé en 1865, dans l'intervalle des deux autres pièces, — tentative plus sérieuse et plus littéraire. 11 présenta d'abord la Madeleine au Gymnase. M. Montigny lui répondit immédiatement une lettre, aimable d'ailleurs, où iljugeait le drame impossible, fou, à faire crouler le lustre, si on le jouait. De M. Montigny, la pièce fut portée à M. Harmant, directeur du Vaudeville, qui, lui, ne prit sans doute pas la peine de la lire, et la rendit en la trouvant a beaucoup trop « pâle. »

C'est de la Madeleine, que fut tiré en 1868 le roman de Madeleine Férat. La pièce n'a jamais été jouée, ni éditée; mais le manuscrit existe encore, et l'on y reconnaîtrait des scènes entières qui ont passe dans le roman.

Madeleine Férat, parut d'abord en feuilleton et s'appela « la Honte, » dans un nouvel Evénement,

EMTLF. ZOLA,

celui de M. Bauer, qui avait pris le titre de l'ancien Evénement, de M. de Yillemessant. La publication de In Honte dut être interrompue devant la pudibonderie des abonnés : phénomène que nous verrons se reproduire plusieurs fois. Les romans de Zola, publiés en feuilleton, ont toujours eu des malheurs. Thérèse Raquin, dans VAiHiste, était bien allée jusqu'au bout; mais Arsène Houssaye l'avait supplié de couper certains passages, « parce que, disait-il, l'impératrice lisait sa revue. » Le romancier y consentit, se réservant de tout rétablir dans le volume. Mais, où il se fâcha tout rouge, ce fut lorsqu'il trouva, sur le dernier feuillet des épreuves, une grande coquine de phrase finale, où Arsène Houssaye agrémentait l'œuvre d'une belle conclusion morale. Ici, il se montra intraitable, et l'auteur des Grandes Dames dut rengainer sa moralité.

Madeleine Férat qui n'était que la répétition, et par suite que l'affaiblissement, de Thérèse Raquin, ne souleva pas la même polémique dans les journaux. Le succès de vente fut pourtant à peu près le même, c'est-à-dire que le volume eut une seconde édition.

Telle était donc la situation littéraire de Zola à cette époque. Il s'était fait connaître comme journaliste, avait tenté inutilement le théâtre, et, dans le roman, commençait à être discuté, c'est-à-dire à être quelqu'un. Enfin, comme situation dans la vie, il se trouvait toujours sur la brèche, avec des hauts

et des bas, mangeant parce qu'il travaillait beaucoup. En somme, il lui restait à livrer et à remporter quelque grande bataille décisive.

Avant de passer à une autre phase de sa vie, et de raconter comment il engagea cette grande bataille, il me reste à dire un mot de ses relations et amitiés littéraires de cette époque.

Vivant très retiré, il n'avait eu d'abord d'autres amis que les anciens camarades de collège, natifs de cette Provence où il avait passé son enfance; puis, comme je l'ai dit, Cézanne lui avait fait connaître des peintres. Maintenant, à mesure qu'il avançait dans la carrière des lettres, de nouvelles amitiés, uniquement ducs à des sympathies littéraires, lui étaient venues.

J'ai déjà parlé de Duranty. Zola n'avait encore fait que coudoyer Alphonse Daudet à Y Evénement, où le futur auteur du « yabab, » écrivait alors « les Lettres de mon Moulin. » S'étant presque aussitôt perdus de vue, ils ne devaient se retrouver que bien plus tard, en 1872, chez leur éditeur, M. Georges Charpentier. Mais une des premières grandes amitiés littéraires de Zola fut celle d'Edmond et Jules de Concourt. En 1863, dans le Salut public, de Lyon, il avait publié un article très enthousiaste sur Germinie Lacerteux, article qu'on retrouve dans Mes Haines. Touchés de voir leur livre défendu de cette manière par un jeune inconnu, les deux frères lui écrivirent; et il vint les voir, dans leur petite maison

d'Auteuil, où il déjeuna de temps à autre. Il les rencontrait aussi chez Michelet, où il allait quelquefois passer la soirée. Vint la houleuse première d'Henriette Maréchal, au Théâtre Français. Il va sans dire qu'il y eut son fauteuil d'orchestre, et qu'il fut un des plus chauds à soutenir la pièce contre les sifflets imbéciles de la cabale. Cette amitié ne s'est jamais refroidie depuis lors; plus tard, quand il se fut lié avec Gustave Flaubert, elle devint de plus en plus étroite.

Pendant les années 1867 et 1868, il fréquenta aussi un salon artistique et littéraire, celui de madame Paul Meurice, où le peintre Manet l'avait introduit. 11 s'y trouvait un peu dépaysé, au milieu des romantiques impénitents. Toute la graine du Parnasse, de ce Parnasse qui devait germer plus tard chezréditeurAlphonseLemerre,se donnait rendez-vous dans ce salon. Parmi les invités, il remarquait parfois un jeune homme dont le profil maigre rappelait celui de Bonaparte à Brienne : c'était M. François Goppée,qui allait faire jouer le Passant. M. Paul Meurice était naturellement là, avec ses longs cheveux, boutonné dans une redingote qui lui donnait un air vague d'ecclésiastique. Enfin, au loin, invisible et présent, debout sur son rocher, n'y avait-il pas l'exilé, le souverain maître, le dieu : Victor Hugol Emile Zola, qui, tout en adorant Hugo, avait déjà des besoins d'indépendance, se sentait donc assez mal à l'aise, devant les rites de cette cha-

pelle. Pour ne pas commettre d'impair, il était obligé de se surveiller. Un jour pourtant, quelqu'un ayant prononcé le nom de Balzac, voilà qu'une discussion s'engage sur les mérites de l'auteur de la Comédie humaine. Il entend porter des jugements si étranges, qu'agacé à la fin, il se mêle à la discussion et affirme hautement son admiration pour Balzac. Jugez s'il dut jeter un froid!

Ce fut enfin dans ce salon qu'il assista à l'incubation du journal le Rappel. Depuis deux ans, on en causait dans la maison; on se distribuait les rôles, et il en était ! Même, M. Paul Meurice lui avait écrit plusieurs fois à ce sujet, pour le convoquer. Cela fait sourire aujourd'hui : Emile Zola, un des rédacteurs-fondateurs du Rappel! Quand le journal eut paru, non content d'en être, il avait même tâché d'y faire entrer certains de ses amis, moi entre autres, qui arrivais d'Aix. Il y donna plusieurs articles, notamment un sur Balzac (1870), qui ouvrit les yeux à MM. Vacquerie et Meurice, et qui fut, je crois, le dernier. Plus tard, avant que les bons rapports cessassent tout à fait, on se tint à son égard sur le pied de la méfiance et de la politique : le Rappel voulait bien parler, même avec éloge, des premiers volumes des Rougon-Macquart, mais « à la condition » que Zola, alors rédacteur de la Cloche^ parlerait de Mes premières années à Paris, de M. Vac-querie. Plus tard enfin , à cette période mixte qu'on pourrait appeler « la période des marchés, »

succéda Je modus vivendl actuel : le Rappel nïmprime même plus aujourd'hui le nom de M. Zola, et M. Zola a cessé d'écrire les noms de MM. Paul Meurice et Auguste Vacquerie, excepté bien entendu dans les circonstances où le silence est impossible.

De certains problèmes physiologiques, étudiés en travaillant à Madeleine Férat, était née chez Zola la préoccupation de l'hérédité, au point de vue de ce qu'elle pouvait apporter dans l'analyse des personnages d'un roman. Cette préoccupation ne fit que grandir, et, avec le concours de plusieurs autres circonstances, l'amena à entreprendre ce qui sera la grande œuvre de sa vie : la série des Rougon-Macquart.

Quelles étaient ces autres circonstances? Outre le penchant naturel de cet esprit vers les études physiologiques et vers la méthode expérimentale^ si je jette un regard en arrière, je découvre en lui le rèvc ancien d'une œuvre générale. Tout jeune, au sortir du collège, avec des réminiscences de Musset, il

compose un poème; ce poème achevé, il se met à en écrire deux autres, qui sont comme les épanouissements du premier et forment avec lui une trilogie. Plus tard, sans argent, vivant sans feu et sans pain dans des mansardes, il conçoit le plan d'une œuvre poétique considérable, qui devait -embrasser successivement la création du monde, l'histoire entière de l'humanité et l'homme de l'avenir ! Ce plan, certes, il ne le réalise pas. Après quelques notes prises dans Flourens et Zimmermann, il se tourne vers la prose, écrit un volume de contes, gagne sa vie dans le journalisme et lance plusieurs romans, mais sans abandonner son rêve de faire grand un jour.

D'autre part, Zola n'était plus un débutant. Bien qu'âgé seulement de vingt-huit ans^ il avait derrière lui six volumes publiés : la période des débuts était donc finie. L'heure venait de dégager son originalité, de donner sa vraie mesure. Dans notre champ httéraire, qui n'avance pas recule, et il faut constamment se surpasser soi-même. Il crut donc qu'il se renouvellerait et se développerait plus sûrement, dans le cadre vaste d'une série d'oeuvres, rattachées les unes aux autres par certains liens, mais dont chacune serait la partie distincte d'un vaste ensemble.

Enfin, pour toutdire, outre ce penchant inné vers les études scientifiques, outre le rêve ancien d'une œuvre générale, outre l'instinct d'une originalité à dégager et le désir de délimiter d'avance sa car-

rière de romancier, d'eu chasser l'imprévu, Targent lui-même, la question d'argent, le poussa à entreprendre les Rougon-Macquart. Toujours sur le quivive, sorti de la misère, mais connaissant encore la gêne, il s'était dit depuis longtemps qu'une rente mensuelle de cinq cents francs, assurée par quelque éditeur, le mettrait à l'abri du souci et de l'incertitude. Pour traiter sur ces bases, il fallait s'engager pour une suite de romans.

Résolu donc à tenter cette série, vers laquelle tout le poussait et qui arriverait après un grand précédent, unique dans la littérature contemporaine :1a Comédie humaine de Balzac, Zola se dit qu'il ne fallait rien remettre au hasard, ni tenter à la légère. L'idée de la Comédie humaine n'était venue à Balzac qu'après coup, et lorsqu'une partie de ses admirables romans était déjà écrite. Aussi, les diverses œuvres n'ont entre elles d'autres attaches que le titre général et les noms de certains comparses déjà présentés dans les œuvres précédentes, revenant, servant à peupler les divers épisodes. Zola, lui, se demanda quelle aide pouvait lui apporter le lien d'une application des règles de l'hérédité, dans l'étude des personnages principaux. De là à les prendre tous parmi les membres d'une même famille, il n'y avait qu'un pas ; et l'idée était trouvée, sa série raconterait « l'His* toire naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire. » Partant delà, il se mit à l'œuvre. Pendant huit mois, fm de 1868, commencement de 1869, il

travailla uniquement à ce plan, allant presque tous les jours à la Bibliothèque impériale, plongé dans les livres de physiologie et dhistoii'e naturelle, prenant des notes, he Traité de riiérédité naturelle, du docteur Lucas, lui servit surtout. Enfin, les notes prises, le plan général de la série arrêté, l'arbre généalogique de la famille dressé, — ce même arbre généalogique, que, huit ans plus tard, il se décida à publier en tête d'i'?ie page d'amour, et que la perspicacité de la critique courante prit pour une bonne farce inventée après coup , — il rédigea un projet de traité et porta le tout à l'éditeur Lacroix.

Les Rougon-Macquart, primitivement, dans sa pensée, ne devaient comprendre que douze romans. L'éditeur traita d'abord pour les quatre premiers. Le traité qui fut signé était assez compliqué.

Zola s'engageait à fournir deux romans par an, et;, chaque mois, il touchait cinq cents francs chez M. Lacroix, — total six mille francs. Mais ces six mille francs ne représentaient nullement le prix des deux romans; ils n'étaient qu'une avance faite à l'auteur par l'éditeur. Ce dernier devait rentrer dans son argent, en prélevant cette avance sur les sommes que rapportait la publication des œuvres dans les journaux. Quant aux droits d'auteur, lors-^ que les romans paraissaient ensuite en librairie, ils étaient fixés à huit sous par volume. Donc^ après chaque roman, on établissait un compte; M.Lacroix

LES ROUGOX-MACQUART. 87

se remboursait de ses trois mille francs sur l'argent rapporté par le feuilleton, et, si cet argent ne suffisait pas, retenait l'appoint nécessaire sur les droits d'auteur de chaque volume; puis, naturellement, les trois mille francs payés, Zola touchait le surplus, et sur le feuilleton, et sur le volume.

Cet ingénieux traité ne fut d'ailleurs jamais strictement exécuté. Le romancier, en mai 1869, commença avec ardeur isi FoiHime des Bougon, eifathicntôt en mesure d'en livrer les premiers chapitres au journal le Siècle. Mais de mauvaises volontés se produisirent, et la publication, après beaucoup de difficultés, commença seulement en juin 187U. La guerre, arrivant sur ces entrefaites, interrompit la publication, ce qui retarda l'apparition du volume jusqu'à l'hiver 1871. Aussi le second volume de la série, la Curée, ne parut-il chez M. Lacroix qu'en octobre 1872, c'est-à-dire au bout de trois ans. Donc, par suite de circonstances indépendantes de la volonté de l'auteur, la clause des « deux volumes par an » recevait un véritable croc-en-jambe.

Sous le rapport de l'argent, ce fut une bien autre afi*aire. Il touchait cinq cents francs chaque mois, ai-je dit. Seulement, d'après les termes du traité, il signait un billet de cette somme à échéance de trois mois, et qui devait être renouvelé jusqu'à la livraison régulière des romans. Il se produisit alors deux faits : d'abord, comme je l'ai expliqué, les deux premiers romans éprouvèrent des retards, l'éditeur

ne fut donc pas remboursé tout de suite; d'autre part, se trouvant embarrassé, ne pouvant payer les billets, il continua de demander à l'auteur des renouvellements. Pour comble de confusion, les anciens billets n'étaient pas toujours rendus au signataire, soit qu'ils restassent en circulation, soit qu'ils fussent revenus entre les mains de M. Lacroix. Vers la fin, Zola eut ainsi sur la place de Paris pour près de trente mille francs de billets, dont plusieurs, protestés, s'étaient enflés de près de moitié. On aurait pu même croire, lorsqu'arriva la débâcle de M. Lacroix, que le romancier était un homme de paille, signant des billets de complaisance; et, plusieurs fois, il dut présenter son traité pour expliquer sa situation. Au lieu d'assurer et de tranquilliser sa vie, ce fameux traité ne fit donc que lui apporter beaucoup d'ennuis. Un jour même, un huissier vint pour le saisir. Bref, il ne se débarrassa de toute cette affaire que beaucoup plus tard, vers 1875, en payant certaines sommes arriérées. Les comptes furent, à cette époque, définitivement réglés avec M.Lacroix, et à la satisfaction de chaque partie.

Ce fut après la Curée, que Zola porta la série chez un autre éditeur, M. Georges Charpentier. Celui-ci acheta à M. Lacroix, moyennant huit cents francs, le droit de rééditer les deux volumes parus.

Avec M. Georges Charpentier, le traité fut établi sur ries bases toutes nouvelles. Il s'agissait toujours de deux romans par an; seulement, l'éditeur les

achetait ferme, et les payait à l'auteur trois mille fi-ancs pièce. C'était le manuscrit qu'il achetait, manuscrit qu'il pouvait publier dans les journaux, en volume, faire traduire, et cela pendant dix ans. C'est dans ces conditions que parurent le Ventre de Paris, la Conquête de Plassans et la Faute de l'abbé Mouret.

Le succès, sans prendre encore les proportions qu'il a eues depuis, s'annonçait déjà comme productif, au point de vue de l'an'aire de librairie. Mais le romancier, qui menait de front d'autres travaux, se mettait toujours en retard dans ses engagements. Il en était arrivé à redevoir deux ou trois volumes à M. Charpentier, et à avoir ainsi touché plusieurs milliers de francs d'avance. N'étant pas sans inquiétude là-dessus, un jour, il se rend à la librairie, alors située quai du Louvre, afin d'avoir une explication avec son éditeur. Mais, dès les premiers mots, ce dernier l'interrompt, en disant : — a Mon '< cher ami, je ne veux pas vous voler. J'entends ne « prélever sur vous que mes gains habituels... On « vient d'établir sur mon ordre le compte de vos « droits d'auteur à quarante centimes par volume, <' et d'après ce compte, ce n'est pas vous qui me « devez de l'argent, c'est moi qui vous suis redc- « vable de dix mille et quelques fi-ancs... Voici « votre traité que je déchire, et vous n'avez qu'à « passer à la caisse. »

Quel est l'éditeur qui en ferait autant? Ce trait

90 ÉMILK ZOLA.

de scrupuleuse honnêteté est assez éloquent par lui-même. Un peu plus tard, M. Charpentier, qui est un ami pour les écrivains plutôt qu'un éditeur ordinaire, porta les droits d'auteur de Zola à cinquante centimes par volume, afin que celui-ci ne fut pas plus mal traité que M. Edmond de Concourt. Le glorieux auteur de Madame Bovary, Custave Flaubert, lui, touchait soixante centimes.

Maintenant, ayant expliqué les diverses phases par lesquelles passa la série au point de vue financier, j'en ai fini avec les généralités sur les Rougon- Macquart. Je n'ai plus qu'à évoquer mes souvenirs sur chacun des neuf romans publiés. Et, si je me sers du mot a souvenirs, « c'est que l'époque où Zola écrivait le premier volume des Rougon-Macquart , coïncide avec celle où je fus conduit pour la première fois chez lui, et où notre liaison commença. A partir de cet endroit de mon récit, je ne suis plus un simple historiographe , mais un témoin oculaire.

Donc, vers le 15 septembre 1869, sur les huit heures du soir, mon compatriote et ami, le poète Antony Valabrègue, et moi, nous avions pris l'impériale de l'omnibus « Odéon-Batignolles-Clichy. » Arrivé à Paris depuis quelques jours pour « faire ^ de la littérature, mais bien jeune encore et n'apportant d'autre bagage que quelques vers à la Baudelaire, j'allais être présenté par Yalabrègue à cet Emile Zola que je n'avais jamais vu, mais dont j'avais entendu parler sur les bancs du collège, dès ma

troisième, lorsqu'il ne faisait encore lui-même que des vers, — à cet Emile Zola dont je savais les œuvres par cœur, et qui, quelques mois auparavant, m'avait causé l'inespérée, la délicieuse joie devoir pour la première fois mon nom « Paul Alexis » imprimé tout vif dans un article du Gaulois, consacré à mes pauvres « Vieilles Plaies. »

A l'endroit de l'avenue de Clich}- appelé « la Four- '^ che, » nous dégringolons, Valabrègue et moi, de notre impériale. Quelques pas dans la première rue à gauche, et nous voici sonnant au 14 de la rue de la Gondamine. Le cœur me battait. Le premier mot de Zola fut celui-ci : « Ah! voilà Alexis!... Je vous (( attendais. » Dès la première poignée de main, je sentis que c'était fini, que je venais de donner toute mon affection, et que je pouvais maintenant compter sur l'amitié solide d'une sorte de frère aîné. Dans la salle à manger du petit pavillon qu'il habitait alors au fond d'un jardin, dans l'étroite salle à manger, — si étroite que, ayant acheté plus tard un piano, il dut faire creuser une niche dans le mur, afin de l'y caser, — je me revois, assis devant la table ronde, d'où la mère et la femme du romancier venaient de retirer la nappe. Au bout d'une heure de causerie, quand il m'eut longuement fait parler de moi, de mes projets, de cette Provence, qu'après onze ans d'éloignement il chérissait encore et dont je lui apportais sans doute comme un parfum lointain, la (îonversation tourna : et il m'entre-

tint à son tour de lui, de son travail, de son grand projet des Bougon-Macquart ^ du premier volume alors sur le chantier. Puis, quand le thé eût été servi, étant allé sur ma demande chercher son manuscrit, il me lut les premières pages de la Fortune des Bougon, toute cette description de « l'aire Saint- Mittre » à Plassans, à ce Plassans que je reconnus, puisque j'arrivais d'Aix en Provence. Inoubliable soirée qui ouvrait un large champ aux réflexions du débutant homme de lettres, du provincial frais débarqué que j'étais alors. Soirée comme j'en ai passé depuis tant d'autres, pendant lesquelles j'ai vu pousser de près cette végétation des Rougon- Macquart, qui, alors, sortait à peine de terre.

Je reviens à l'histoire de ce vaste ensemble de romans, et je vais les prendre un par un, en épuisant mes souvenirs.

Dans la Fortune des Rougon, parallèlement à la préoccupation du roman lui-même, Zola en a eu tout le temps une autre : celle d'asseoir la série entière, en racontant le point de départ de la famille, dont il montre les principaux membres. Il a déjà bâti certains des personnages de ce premier volume, en vue du dernier, du « roman scientifique, » de celui qui ne sera peut-être fait que dans quinze à vingt ans, et où il compte donner comme une synthèse de toute l'œuvre. Celui qui s'embarquait dans un pareil travail venait d'avoir vingt-neuf ans, lorsqu'en mai 1869, il attaqua Técriture de ce premier volume.

Pour berceau à la famille dont il allait raconter « l'histoire naturelle et sociale, » l'auteur a inventé une ville : Plassans. Plassans, c'est Aix en Provence, arrangé. Les noms des villages, à travers lesquels se promène l'insurrection, sont aussi inventés. Cela provient de ce qu'à cette époque, il n'avait ni les loisirs ni l'argent nécessaires pour aller revivre quelques jours en Provence et y prendre des notes. En outre, quelques timidités de romancier jeune, la crainte de passer pour avoir voulu faire certaines personnalités sur les habitants d'une ville où il avait conservé des relations, contribuèrent à le décider en faveur de ce nom fictif de Plassans. Je suis sûr qu'aujourd'hui il nommerait carrément Aix. Les détails sur l'insurrection en Provence ont été pris par lui dans ÏHistoire du coup d'État, de M. Ténot. Et, particularité assez curieuse, le roman qui se passe au commencement du second Empire, a été interrompu, dans le journal le Siècle, par la guerre et par la chute de cet Empire. Outre les angoisses patriotiques qu'il put éprouver pendant le siège de Paris, Zola passa plusieurs mois dans une angoisse littéraire. Songez donc ! le Siècle lui avait perdu tout le dernier chapitre! Démembrement tout aussi douloureux, pour un artiste, que celui de l'Alsace et de la Lorraine ! Deux provinces perdues peuvent se reconquérir, tandis qu'un grand chapitre anéanti ne sera jamais refait tel qu'il était. Rentré à Paris, le premier soin de Zola fut de courir à l'imprimerie du

Siècle. Jugez de sa joie: son pauvre manuscrit, que depuis six mois on avait cherché en vain partout, lui, le retrouva tout de suite. Il était simplement sur le bureau du correcteur, bien en évidence.

La Curée, celui des romans de la série qui fut le plus rapidement mené, a été écrite en quatre mois. Le premier chapitre, le retour de la promenade au Bois, était même fait avant l'achèvement de la Fortune des Rougon, dont le comité de rédaction du Siècle avait retardé longtemps la publication ; ce qui avait décidé l'auteur à entreprendre un second roman, avant d'avoir terminé le premier. La Curée y commencée donc bien avant la guerre, n'a été terminée que bien après, en 1872, à mesure qu'elle passait en feuilleton dans la Cloche. Seulement, le feuilleton n'alla pas jusqu'au bout, ce qui avait déjà eu lieu pour la publication de la Honte [Madeleine Ferai). Cette fois, le procureur de la République s'émut de l'audace de l'œuvre. Après la scène du cabinet particulier, au café Uiche, l'auteur fut officieusement averti de passer au parquet. Reçu par un substitut très poli, mais absolument bouché aux questions d'art, il eut beau protester de la pureté de ses intentions, se défendre comme un diable: le substitut lui « conseilla » de cesser la publication. Et le romancier préféra sacrifier le feuilleton, pour sauver le livre. Il est à remarquer que, si l'Empire avait duré deux ou trois ans de plus, la Curée paraissant sous l'Empire, eût très probablement été poursuivie.

LES ROUGON-MACQUAUT. 95

Alors, qu'ari'ivait-il? Le succès qui devait enfin éclater, énorme, cinq ou six ans plus tard, avec VAssonimoir, se serait peut-être produit plus tôt. Chacun, en ce temps-là, n'aurait parlé que de la Cia^ée ; tandis que ce livre, comme le précédent, au milieu des préoccupations politiques, passa presque inaperçu, n'obtint que deux ou trois articles, et fut modestement vendu tout d'abord à deux éditions.

Pour écrire l'ouvrage, Zola eut à surmonter un ordre de difficultés tout nouveau, contre lequel il ne s'était pas encore heurté. En eflet, la Cia^éese passe entièrement dans le haut monde de l'Empire, dans un milieu luxueux oi^i il n'avait jamais pénétré. Il lui fallut donc toute sa perspicacité et sa divination pour arriver à dépeindre sans erreur grossière ces régions ignorées. Il se donna beaucoup de mal. Rien qu'au sujet de la question « voitures, » il dut aller interroger deux ou trois grands carrossiers. Pour décrire l'hôtel de Saccard, il se servit surtout de l'hôtel de M. Ménier, à l'entrée du parc Monceau; mais, n'en connaissant pas alors le propriétaire, il ne prit que Textérieur. Plusieurs années après, étant allé aux soirées de M. Ménier, il regretta de n'avoir pas vu autrefois l'intérieur, bien plus typique que ce qu'il avait dû imaginer. La grande serre de Renée fut faite sur la serre chaude du Jardin des plantes, que le romancier obtint l'autorisation de visiter, et où il nota, en une après-midi, l'aspect des plantes les plus curieuses. Ce qui lui demanda plus de temps et

plus de peine encore, ce furent les renseignements sur les démolitions de M. Haussmann et sur les grands travaux du nouveau Paris. A cette occasion, il alla même voir M. Jules Ferry, avec qui un coreligionnaire politique de ce dernier, le mit en rapport. Mais l'auteur des « Comptes fantastiques « fV Haussmann » ne put le renseigner en rien ; il ne savait que ce qu'il avait donné dans sa brochure. Après deux ou trois autres démarches infructueuses, Zola commençait à désespérer, lorsqu'il découvrit certains mémoires d'entrepreneurs de l'époque, qui lui fournirent Jes renseignements indispensables. Bien que le Ventre de Paris soit une première étude sur le peuple, qu'il connaissait à fond, pour l'avoir longtemps coudoyé en ses années de misère, la recherche des documents fut également longue et pénible. C'était une vieille idée en lui, d'écrire quelque chose sur les Halles. Que de fois, en 1872, lorsque nous sortions du n° 5 de la rue Coq-Héron, des bureaux de la Cloche^ où je faisais à ses côtés mes débuts de journaliste, que de fois, je m'en souviens, il m'entraina dans les Halles I — « Le beau livre à faire, avec ce grcdin de monument ! me répétait-il. Et quel sujet vraiment moderne'.... Je rêve une immense nature morte. » Nous flânions un moment de ci, de là, au milieu des pavillons presque déserts à cette heure de la journée. Une fois, en nous en allant, arrivés à un certain endroit de la rue Montmartre, il me dit tout à coup : « Retournez-

VOUS et regardez ! » C'était extraordinaire : vues de cet endroit, les toitures des Halles avaient un aspect saisissant. Dans le grandissement de la nuit tonibante, on eût dit un entassement de palais babyloniens empilés les uns sur les autres. Il prit note de cet effet, qui se trouve décrit quelque part dans son livre. Et c'est ainsi qu'il se familiarisait avec la physionomie pittoresque des Halles. Un crayon à la main, il venait les visiter par tous les temps, par la pluie, le soleil, le brouillard, la neige, et à toutes les heures, le matin, l'après-midi, le soir, afin de noter les différents aspects. Puis, une fois, il y passa la nuit entière, pour assister au grand arrivage de la nourriture de Paris, au grouillement de toute cette population étrange. H s'aboucha même avec un gardien chef, qui le fit descendre dans les caves et qui le promena sur les toitures élancées des pavillons. Enfin , quand il posséda tout à fait ses chères Halles, qu'il en connut les divers aspects, les dessus et les dessous, la face et le profil, les larges avenues et les coins ignorés, qu'il se fut même livré à une étude approfondie des environs, des rues adjacentes, de tout le quartier, ce ne fut pas fini : les véritables difficultés commencèrent. Gomment se faire expliquer l'organisation intérieure, toutes sortes de rouages administratifs^ policiers et autres, qu'il ne suffisait pas de voir fonctionner, qu'il fallait aussi comprendre? A quels documents écrits recourir? Il fouilla d'abord, en vain,. la Bibliothèque. Rien n'exislait sur les Halles

modernes , qu'un certain chapitre du livre de M. Maxime Du Camp : Paris, sa vie et ses organes. Mais M. Maxime Du Camp ne donnait que des documents incomplets. Rien sur la police intérieure, ni sur les inspecteurs, les forts de la Halle, les criées, etc. Rien ! Le romancier vit qu'il ne lui restait d'autre ressource que d'aller à la préfecture de police. Là, il fut reçu d'abord assez mal ; on le renvoyait de bureau en bureau. Enfin, il eut la chance de tomber sur un employé intelligent et ser viable, un ancien ami de l'auteur du Paris ignoré, ayant jadis roulé un peu partout avec Delvau. Cet employé donna au romancier de précieuses explications verbales, et lui laissa prendre copie de tous les règlements de police en vigueur sur la matière.

Une des préoccupations constantes de l'auteur des Rougon-Macquart est celle-ci : <( Il faut varier les œuvres, les opposer fortement les unes aux autres. » A chaque nouveau livre, de peur de tomber dans l'uniformité, il cherche à faire l'opposé de ce qu'il a tenté dans le précédent. Donc, après le Ventre de Paris, qui n'est qu'une vaste nature morte, rien d'étonnant qu'il songeât à un roman d'analyse et de passion* Son éditeur, M. Charpentier, était le premier à lui demander amicalement « quelque chose de moins croustillant comme art. » 11 suivit ce conseil et écrivit la Conquête de Plassans. Là, il eut peu de notes à prendre. Presque tout le travail préparatoire se borna à la composition d'un plan, comme

toujours foi'l détaillé. 11 y utilisa certains souvenirs anciens sur Aix, un curieux intérieur de famille qu'il avait connu jadis, certaines histoires scandaleuses, réellement arrivées, et qu'il arrangea pour les besoins du drame. Quant au cas particulier de la folie de Mouret, tout le caractère de cet homme qui n'est d'abord pas fou, mais qui passe pour l'être, puis qui, à force dépasser pour l'être, finit par le devenir, l'idée en est tirée d'un de ses anciens articles de Y Evénement, intitulé: Histoire d'un fou. Il exécuta le livre en s'y donnant tout entier comme à l'ordinaire, mais sans grand contentement artistique. Et, chose curieuse, le volume s'est constamment vendu moins bien que les autres. Même aujourd'hui, dans la grande impulsion de vente que le formidable succès de V Assommoir et de Nayia a communiquée à toute la série, la Conquête de Plassans est restée un peu en arrière ; tandis que des livres où rien ne semble devoir passionner le public, tels que le Ventile de Paris, l'ont dépassée comme vente. D'où il résulterait qu'en art le succès est toujours pour les notes extrêmes, et que la foule est une femme qu'il ne faut pas courtiser, car elle ne demande qu'à être violée.

Avec la Faute de l'abbé Mouret, notre romancier se permit de nouveau une belle débauche d'art. L'œuvre est divisée en trois parties distinctes. Au milieu de deux parties où la réalité est côtoyée de près, éclate brusquement la fantaisie d'une sorte de poème en prose, imité de la Genèse. Et, à ce propos,

100 ÈMILK ZOLA.

sans me permettre de condamner ni d'approuver^ je constate que, jusqu'à ce jour, dans chaque livre de l'auteur des Rougon-Macquart ^ on retrouve quelque idée mélodique de ce genre, une sorte d'intention extralittéraire, qui n'est point dans telle page plutôt que dans telle autre, mais qui ressort évidemment de l'ensemble de l'œuvre. Ainsi, toute la Fortune des Rougon a été faite pour l'idylle de Miette et de Sylvère, qui, au milieu d'un long drame bourgeois, sanglant et bête, éclate tout à coup comme un chant de flûte héroïque. Pour la Curée^ — je demande pardon de me citer moi-même, mais voici ce que je constatais, il y a neuf ans, dans la Cloche du 24 octobre 1872 : — « L'or et la chair, comme le romancier l'a voulu, y chantent à chaque page. Ces deux thèmes s'enroulent l'un à l'autre, se soutiennent, se confondent, se quittent pour s'enlacer bientôt plus étroitement encore; et cette phrase mélodique dure tout le long du livre, produisant une musique à part. » Le Ventre de Paris ^ lui, est tout entier une prodigieuse nature morte. Une des pages les plus aiguës, est cette fameuse « Symphonie des fromages» qui fit se boucherie nez à certain critique, bonhomme à vue courte, qui ne s'aperçut pas alors que le livre, d'un bout à l'autre, est une symphonie : celle de la mangeaille, celle du ventre, de la digestion d'une capitale. Dans la Conquête de Plassatis, œuvre d'analyse pure, pas d'idée mélodique si l'on veut ; pourtant toujours une intention première, inexprimée en

apparence, mais courant au fond de chaque page, une sorte d'âme latente du livre; cette fois, c'est ridée de Temiettement continu d'une maison, en proie à d'invisibles termites, qui la minent sans cesse, jusqu'à l'effondrement final. En avançant davantage dans la série, ces intentions extralittéraires existent toujours, et d'une façon plus mathématique. Dans Une Page d'amour,, cinq descriptions de Paris, sous des aspects divers, reviennent comme un refrain de chanson.

La Faute de VabbéMouret fut écrite en 1874, l'été, dans la petite maison que Zola habitait alors rue Saint-Georges, aux Batignolles. L'été était très chaud, et le romancier, qui, n'en ayant pas fini avec la gêne, avait reculé devant le surcroît de dépenses d'une villégiature, travaillait au milieu d'une solitude absolue, ne sortant pas, ne recevant point de visites. Je me souviens de deux ou trois lectures qu'il me fit du roman sur le chantier, à la tombée' du jour, dans l'étouffement du petit jardin, entouré de grands murs, situé derrière la maison. Et ce livre fut un de ceux qui lui donnèrent le plus de mal. Il avait dû amasser une montagne de notes. Depuis de longs mois, sa table de travail n'était encombrée que de livres religieux. Toute la partie mystique de Toeuvre, le culte de Marie notamment, a été prise dans la lecture des jésuites espagnols. Beaucoup d'emprunts, presque textuels, ont été faits à V Imitation de Jésus- Christ. Les documents sur les années de Grand Sé-

minaire lui furent communiqués verbalement par un prêtre défroqué. Enfin, plusieurs matins de suite, dans la petite église Sainte-Marie des Batignolles, les rares dévotes qui entendent les premières messes, ont dû être édifiées par la présence d'un homme assis à l'écart, son paroissien à la main, suivant les moindres mouvements du prêtre avec une attention si profonde, qu'elle eût pu passer pour du recueillement. Cet homme assistait à plusieurs messes de suite; puis, de temps en temps, avec un bout de crayon, il griffonnait à la hâte deux ou trois mots, dans la marge de son livre. Eh bien I le fidèle si attentif n'était autre que l'auteur des Rougon-Macquart préparant la Faute de Vabbé Mouret. Je me souviens de l'avoir accompagné ainsi à l'église, un matin, et d'avoir assisté, sans y comprendre grand' chose, à une représentation de ce drame mystérieux qu'on appelle « la messe. » Pour en pénétrer les moindres péripéties, il dut recourir aux explications de certains manuels spéciaux à l'usage du clergé. Le poème en prose qui est la seconde partie du roman, le Paradou,\m coûta aussi des recherches considérables. Ce fut un long et, par moments, douloureux effort. Les larges descriptions de plantes, de fleurs, qui s'y trouvent, n'ont pas été prises seulement dans les catalogues, comme on l'a dit; le romancier a poussé la conscience jusqu'à aller dans lee expositions horticoles , afin de décrire chaque plante sur la réalité. 11 a également mis là son vieil

amour idyllique de la nature, des souvenirs du Midi, un retour aux tendresses de son adolescence pour la campagne. On n'a pas oublié les grandes promenades du collégien d'Aix, avec ses deux inséparables, Cézanne et Baille. Et voilà que, seize ans plus tard, le souvenir de la propriété de u Galice, » entre Aix et Hoquefavour, donne au romancier l'idée du Parada u.

Pour Son Excellence Eugène Rougon, la sixième œuvre de la série, Zola eut à exercer de nouveau toute sa divination. Le monde officiel du second Empire lui était encore plus inconnu que le monde financier de la Curée. Dépeindre la Cour impériale cà Compiègne, quand on n'y a jamais mis les pieds, montrer un conseil des ministres, mettre en scène un chef de cabinet, faire parler Napoléon III, tout cela était hérissé de difficultés. Dix-huit mois de chronique parlementaire dans la Cloche, où il avait rendu compte des séances de l'Assemblée nationale, lui furent d'un grand secours. Pour Compiègne en particulier, un livre très documenté, intitulé : Souvenirs d'un valet de chambre, lui donna à peu près tout. Gustave Flaubert, un des anciens invités des fameuses séries, lui raconta aussi certains détails typiques, non seulement sur la résidence, mais sur l'Empereur lui-même, sur son aspect physique, son genre d'esprit, sa façon de parler, de marcher, etc. Pour le chapitre où est décrit le baptême du Prince impérial, le romancier dut chercher

longtemps des documents. Le Moniteur de l'époque contenait quelques détails, mais pas tous. Par exemple, pour les rues démolies, pour les nouveaux ponts, comment ne pas commettre d'anachronismes? Ainsi que dit Charles Baudelaire :

Le vieux Paris s'en va : les formes d'une ville Changent plus aisément que le cœur des mortels.

Rien qu'à vingt ans de distance, il est déjà très malaisé de reconstituer un horizon parisien avec quelque exactitude. Quant aux personnages de Son Exceiience Eugène Rougon, comme, plus tard, pour ceux de Nano, on a prétendu en donner diverses clefs; mais, sauf à Tégard du duc de Marsy, dont l'auteur a réellement voulu faire un duc de Morny, toutes les autres suppositions sont erronées. Ainsi, personne ne voudra croire que le nom d'Eugène Rougon n'a pas été choisi exprès, pour désigner d'une façon transparente M. Eugène Rouher. Il n'en est rien pourtant. Voici l'exacte vérité : le nom d'Eugène Rougon était adopté des 1868, époque où fut fait le plan de la série. Quand le nom de Rougon fut choisi pour être accolé à celui de Macquart, Zola ne pensait pas le moins du monde à M. Rouher; il se décidait uniquement pour « Rougon, » parce que ce nom, très commun en Provence, lieu originaire de la famille, lui semblait euphonique, facile à retenir. D'un autre côté, le premier Rougon, Pierre, ayant cinq enfants de son mariage avec Félicité Puech, et

r.ES ROUGOX-MACQUART. 105

celui dos cinc[ donl rauleiii" s\3st déculi' [)his lard à faire un ministre, ayant reru le prénom d'Eugène dans les premiers volumes de la série, il a bien fallu lui conserver ce prénom; Maintenant, cela étant un fait accompli, quand sept ans plus tard le romancier s'est mis a composer son personnage, j'avoue qu'il a pris à la réalité, c'ost-à-dirc à l'ancien ministre M. Rouher, deux ou trois choses, telles que : l'attitude du vice-empereur à la tribune, sa façon de combattre les arguments de l'opposition, sa manie de s'amuser à faire des réussites. Mais, à part ces deux ou trois points, je crois bien que le romancier s'est plutôt mis lui-même dans la peau de son ministre : Eugène Rougon, ce chaste qui échappe à la femme et qui aime le pouvoir intellectuellement, moins pour les avantages que le pouvoir procure que comme une manifestation de sa propre force, Eugène Rougon, c'est pour moi Emile Zola ministre, c'est-à-dire le rêve de ce qu'il eût été, s'il eût appliqué son ambition à la politique.

Le succès de Son Excellence Eugène Rougon, pas plus que celui des romans précédents, ne répondit aux espérances de cet ambitieux de lettres. C'était pourtant le sixième de la série; et, six volumes, cela forme déjà un tas! Les premiers s'étaient vendus tout d'abord à deux éditions; le sixième se vendait peut-être à une édition ou deux de plus; en outre, l'apparition de chaque nouvelle œuvre en faisait filer quelques centaines des précédentes. Certes,

106 EMILE ZOI.A.

M. Charpentier ne perdait pas d'argent; la série devenait en librairie une bonne affaire. Seulement, pas de passion parmi le public: pas d'enlevage. Dans les journaux, je ne dirai pas une conspiration de silence, mais de l'inattention, une pente générale des esprits à s'occuper de toute autre chose que de critique littéraire, un désintéressement de l'art étouffé par le vacarme politique. De loin en loin, pourtant, un aboiement forcené de M. Barbey d'Aurevilly; ou bien, dans le Siècle, quelque étude polie, mais à vue courte de M. Charles Bigot, passant à côté de la question. Tout cela était maigre de résultats, après six œuvres représentant plus de six années de travaux excessifs, une somme d'efforts considérables. Etre tourmenté du besoin d'arriver maréchal de la littérature, songez donc! et rester simple capitaine I Tel était l'état d'esprit de l'auteur des Rougon-Macquart.

Et dire que ce succès, qui ne venait pas, en France, — qui commençait pourtant à se dessiner à l'étranger, en Russie, — dire qu'il suffisait peut-être d'un rien pour le déterminer ! Le moindre heureux hasard pouvait être l'étincelle qui met Je feu à la poudre.

Quant au romancier, loin de se décourager des lenteurs du succès, il fît ce que font les forts en pareil cas. L'été étant venu, il partit avec sa femme et sa mère, pour passer trois mois à Saint-Aubin ; là, en face de l'Océan, il se mit à chercher le plan de VAssommoir.

LES rougon-:macquart. 107

J'étais allé le voir clans la petite maison ([u'il avait louée. Un après-midi, assis tous les deux sur le sable de la plage, nous causions en regardant les vagues. Il faisait un temps clair, et notre conversation à bâtons rompus allait et venait, des splendeurs du spectacle que nous avions devant nous, aux beautés, et aux diflicultés aussi, du prochain livre qu'il voulait entreprendre. Ce livre, une grande étude sur le peuple des faubourgs parisiens, était une vieille idée longtemps caressée, qu'il comptait enfin mettre à exécution. Le peuple, il le connaissait bien! Tout enfant, pendant un voyage à Paris, n'avait-il pas passé quelques semaines chez un parent qui était ouvrier, dans une de ces vastes maisons entièrement peuplées de ménages pauvres, comme il voulait en décrire une? Plus tard, pendant ses années de misère, n'avai:-il pas longtemps vécu aussi au milieu des ouvriers, et rue de la Pépinière, à Montrouge, et rue Saint-Jacques, et boulevard du Montparnasse? Il se souvenait d'avoir assisté à des choses -étonnantes de couleur et d'allures : à une mort notamment, et à des fêtes, et à de gr-ands repas joyeux, et à des bombances! Eh bien! il tirerait parti de tous ces souvenirs; son livre serait une monographie complète de la vie du peuple. Il y aurait une noce et un enterrement typiques; tous les âges, toutes les variétés du travailleur, le laborieux et rivrogne, l'honnête garçon et le souteneur de filles. Pour en ninnucr quelques-uns au travail, les outils

en main, il avait pris déjà ses notes, était ailé visiter avant son départ de Paris une forge, un atelier de chainiste travaillant l'or, un lavoir de blanchisseuses. Enfin, pour faire parler les ouvriers, il s'était aussi livré à une étude préparatoire de linguistique; même en dépouillant le « Dictionnaire de la langue verte, » de Delvau, il avait découvert son titre : V Assommoir. Seulement, une chose qu'il n'avait pas encore, et sur laquelle il restait très perplexe, c'était le drame même du livre, c'est-à-dire le fil qui relierait ces divers documents, l'affabulation autour de laquelle il mettrait en œuvre, ses notes et ses souvenirs. En un mot, il ne « tenait pas encore son drame, » et cette pensée coupait court à son enthousiasme; son front se rembrunissait soudain de l'expression soucieuse de l'homme qui cherche.

— Il me faudrait quelque chose de très simple! soupirait-il.

Devant nous, à perte de vue, les vagues au soleil faisaient danser des étincelles. Le ciel, au-dessus de nos tètes, se creusait tout bleu. Et, comme aucune nuée n'épaississait l'atmosphère, là-bàs, entre la mer et le ciel, la ligne d'horizon s'an'ondissait en une immense courbe, très nette.

— Tenez, me dit-il tout à coup en me désignant du doigt cette ligne d'horizon, il me faudrait trouver quelque chose comme cela... Quelque chose de tout à fait simple, une belle ligne allant tout droit... L'effet serait peut-être aussi très grand.

LKS ROUGON-MACQUART. 100

Et il ajouta qu'il se contenterait probablement d*' la simple vie d'une femme du peuple: ayant eu deux enfants d'un amant, se mariant plus tard avec un autre homme, gentille d'abord avec lui, courageuse au travail, arrivant même à s'établir blanchisseuse, puis, à la suite de son mari tombé dans le vin, roulant elle-même au désordre et à la misère. Mais le nœud lui manquait, et il ne poussa le fameux : Eurêka! que lorsqu'il eut l'idée de faire revenir Lantier dans le ménage. \J Assommoir était fait.

Telle fut la gestation de ce septième roman de la série, qui devait le dédommager de l'insuccès relatif des six précédents. L'écriture de V Assommoir lui prit plus de temps que celle de ses autres œuvres. Ce ne fut qu'après les deux premiers chapitres que lui vint l'heureuse idée d'employer, dans le cours du récit, non pas, comme on le dit, l'argot spécial des voleurs et des filles, mais le langage populaire que tout le monde comprend. Il avait par conséquent dépouillé les dictionnaires d'argot , ne cherchant pas à s'y faire une langue de toutes pièces, voulant simplement s'y rafraîchir la mémoire, y choisir, de façon à n'en oublier aucun, les termes dont des ouvriers avaient fait le plus fréquemment usage devant lui. Où l'auteur prend la parole, il adopta hardiment lui-même cette langue des personnages du livre. Laisser-aller apparent de style, qui n'est qu'un raffinement d'exactitude! Nouveau procédé du roman moderne, où. l'écrivain

s'efface le plus possible, afin de ne pas s'interposer entre l'intensité du drame et l'émotion immédiate du lecteur ! Cette forme neuve , pittoresque , fut sans doute une des causes de la prodigieuse fortune de V Assommoir. Le romancier, que la vogue n'avait pas gâté jusqu'alors, ne se doutait guère, en l'écrivant, que ce livre allait faire son trou dans la littérature comme un boulet. Cependant, certains symptômes avant-coureurs se produisirent, significatifs pour un œil clairvoyant.

L'AssoT/zmoir commença à paraître en feuilleton dans le Bien public, jour nal démocratique. Déjà critique dramatique de cette feuille, Zola lui vendit dix mille francs le droit de publier ïAssomtyioir en feuilleton. Si les bons démocrates s'étaient imaginé leur critique dramatique capable d'écrire pour eux une œuvre de flagornerie populacière, susceptible de « gratter » les faubourgs et de servir d'appât à l'abonné républicain, ils ne tardèrent pas à reconnaître leur erreur. Le tirage n'augmenta pas sensiblement, tandis que les rares abonnés se fâchaient. Comme à chaque publication d'un roman de Zola dans un journal, il pleuvait des lettres de lecteurs scandalisés, courroucés; cette fois, les reproches d'immoralité étaient couverts par un reproche autrement grave aux yeux du Bien public : celui de calomnier le peuple, d'insulter l'ouvrier. Ce débordement d'injures prit de telles proportions que le directeur du Bien public se vit obligé d'interrompre

au milieu la publication d'un feuilleton, que, d'ailleurs, je me hâte de le dire à sa louange, il eut l'honnêteté de payer en entier.

Sur ces entrefaites, M. Catulle Mendès, qui gouvernait alors une revue littéraire, la République des lettres, vint demander à Zola de lui laisser publier la partie du roman devant laquelle le républicanisme du Bien public avait reculé. Ce fut un beau moment pour la République des lettres, qui ne regretta pas les mille francs que son directeur avait offerts au romancier, et qui, pendant quelque temps, fut une revue très lue et très discutée. V Assommoir n'avait pas encore paru en librairie, qu'on s'était déjà beaucoup plus occupé de lui que de ses aînés. Un vent de discussions passionnées était dans l'air. Et je me souviens que, dès cette époque, un de mes amis, M. Tony Révillon, qui suivait le roman dans la République des lettres, me fit la prédiction suivante :

— Dites donc à Zola qu'il peut être tranquille : son livre se vendra comme des petits pâtés... JjAssojnmoir sera un succès extraordinaire.

Zola lui-même, porté à voir les choses en noir, espérait bien un succès; mais ses espérances les plus audacieuses n'allaient pas très loin.

— Je serais joliment content, me disait-il, si celui-ci atteignait une dixième édition.

Après le succès énorme, qui dépassa de beaucoup ses prévisions, avant de se mettre tout de suite à

Nana , sorte de contre-partie de Y Assommoir^ il pensa, toujours pour obéir à la nécessité de varier, qu'il serait d'une bonne tactique de placer, entre deux œuvres très montées de ton, une note de demi-teinte, plus douce et plus calme. Entre deux efforts, visant Tun et J 'autre à soulever un monde différent, l'auteur des Rougon-Macquart voulut se reposer par une analyse intime, fouillant un petit coin d'humanité. D'autre part, une de ses vieilles idées était d'étudier, physiologiquement et psychologiquement, ce qui se passe dans un de ces phénomènes qu'on nomme un amour, une passion. « Faire cela dans une étude sobre, à deux ou trois personnages, d'analyse pure, ce serait superbe ! » lui avaisje bien souvent entendu dire : telle était la pensée primitive ; mais, l'heure de la mettre à exécution arrivée, une autre vieille idée le sollicita à son tour — une idée datant de l'époque où il logeait rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont : — faire de Paris, vu d'une hauteur, une sorte d'être vivant, témoin muet d'un drame, toujours là, et changeant d'aspect luimême, suivant les divers états d'âme des personnages. De cette idée de virtuosité, jointe au projet de faire l'analyse exacte d'une passion^, est née Une page d'amour.

Ce fut encore dans une villégiature, à l'Estaque, petit village au bord de la Méditerranée, près de Marseille, que ce livre fut écrit en grande partie : été de 1877. Zola, cette fois, n'avait pas eu de notes

LES ROUGON-MACQUAKT. 11-J

à prendre; sauf pour les descriptions de Paris, qui le firent monter plusieurs fois au Trocadéro. Il avait aussi assisté à un bal d'enfants, pour pouvoir décrire celui qui est le cadre d'un des chapitres. Une chose à noter, c'est la division géométrique du livre : cinq parties, subdivisées chacune en cinq chapitres. Et le dernier chapitre de chaque partie est une grande description de Paris, a Une symétrie de damier I » disait-il en souriant. Patiemment, sans grand contentement artistique, il remplit, une à une, ses vingt-cinq cases, ne retrouvant un petit frisson qu'aux cinq chapitres où il s'attaquait à Paris. Certains gymnastes doivent avoir ainsi la nostalgie du casse-cou : il leur faut un trapèze sans filet, très haut, pour pouvoir travailler avec enthousiasme. •

Avec ISana, Tauteur des Rougon-Macqaavt se retrouvait dans son élément : en plein casse-cou 1 Camper debout la « fille » moderne, produit de notre civilisation avancée, agent destructeur des hautes classes ; écrire une page de l'histoire éternellement humaine de la courtisane; montrer, dans une sorte de chapelle ardente, au fond d'un tabernacle, le sexe de la femme, et, autour, un peuple d'hommes prosternés, ruinés, vidés ou abêtis : tel était son sujet. Sujet vaste, dont la difficulté s'aggravait pour lui de cette circonstance, qu'il avait peu d'impressions personnelles sur la haute galanterie. En ses années de misère, Zola n'avait coudoyé que

le vice d'en bas, celui des crémeries et des hôtels garnis. Plus tard, ayant de l'argent à sa disposition, mais absorbé par son idée fixe de littérature, ne sortant jamais de chez lui que pour des courses hâtives, rentrant moulu, souvent en rage contre la bêtise universelle, et ne se retrouvant heureux que dans son intérieur, notre romancier ne s'était point aventuré dans le monde des actrices pour rire et des « belles-petites. » Là encore, comme pour la Curée, pour le Ventre de Paris et la Faute de Vabbé Mouret, il eut besoin d'aller aux renseignements, afin de voir certains coins de vérité et de deviner le reste. Il connaissait bien les coulisses des théâtres, car il avait déjà fait jouer trois pièces. Depuis longtemps, ses documents étaient pris sur le mouvement de la scène, les artistes, les figurants, les machinistes, les dessus et les dessous des planches. Mais il n'était jamais allé dans les coulisses des Variétés, le théâtre qu'il avait choisi comme terrain de son roman, et ce fut un de nos auteurs dramatiques les plus parisiens, M. Ludovic Halévy, qui lui servit d'introducteur. Ils y passèrent ensemble toute une soirée, pendant une représentation de Niniche.

Un homme du monde, très parisien aussi et très initié, dont Zola avait fait la connaissance chez Flaubert, déjeuna au café Anglais avec lui, en tête à tête, dans un cabinet particulier; et là, après le café, sur ]e champ de bataille même, l'ancien viveur, fouillant dans ses souvenirs de haute cocotterie, se

confessait au romancier et lui racontait ce qu'il avait plus ou moins observé chez toutes : comment elles passent leur journée; — comment elles se laissent aimer; — à table, leurs goûts de perruche; — leur tenue envers les domestiques , les créanciers, le monsieur qui paye; — la question de l'amant de cœur, etc., etc. Le romancier écoutait, prenait des notes, posait de nouvelles questions. A quelques jours de là, il visita, boulevard Maiesherbes, Thôtel d'une de ces dames. Il put tout voir, tout noter : la disposition du salon communiquant avec une serre, la chambre, l'importance du cabinet de toilette, même les écuries, tout cela pour décrire en connaissance de cause l'hôtel de Nana. Enfin, lui qui ne va nulle part, se fit aussi inviter à un grand souper chez une demimondaine. Et, pendant les quelques mois que dura ainsi la gestation de Nana, il ne nous recevait plus, nous, ses amis, sans mettre la conversation sur les femmes, sans faire appel à nos souvenirs. Un de nous lui donna tous les détails sur la fameuse table d'hôte de la rue des Martyrs, où les clientes, en entrant, « baisent la patronne sur la bouche. » Un autre lui raconta l'arrivée, à cinq heures du matin, dans un souper de filles, de plusieurs messieurs en habit noir, trop gais et que personne ne connaît. Un autre lui donna le détail des bouteilles de Champagne vidées dans le piano. Et Zola écoutait tout, notait tout, s'assimilait tout. La comparaison de l'abeillo composant son miel du suc de diverses

fleurs, est bien vieille. Mais c'étaient de véritables fleurs de vice que nous lui apportions, ou qu'il récoltait ainsi lui-même, à droite et à gauche: faisant d'ailleurs, ensuite, un triage sévère, résistant souvent à l'attirance de leur beauté maladive, lorsqu'elles n'entraient pas dans la logique de son sujet; en un mot, ne cédant pas à l'imagination, cette faculté dangereuse que Balzac appelle, avec raison, « une cause d'irrégularité et d'égarement dans la production des œuvres d'art ! »

Tous ses matériaux amassés, puis triés, assimilés, distribués méthodiquement dans un plan, — besogne qu'il fit au milieu de la paix des champs, dans son vaste cabinet de travail de Médan, inauguré au printemps de 1879, — Zola écrivit en très grosses lettres, au haut d'une page, Nayia, — titre dont la brièveté et la simplicité le ravissaient, — et commença son premier chapitre. Toute une moitié de l'œuvre fut composée dans la plus profonde solitude, non sans un petit frisson intérieur, quelquefois, le matin, à la pensée qu'il ne fallait pas faire, cette fois, plus mal que V Assommoir ; en somme, en plein calme et dans une parfaite santé littéraire. Chaque mois, il faisait un chapitre, quarante à quarante-cinq pages, en une quinzaine de jours de travail; les jours de feuilleton dramatique du Voltaire, et son article de Russie écrit en une semaine, plus un court voyage à Paris, occupant les quinze autres jours. De mois en mois, les

chapitres s'empilaient. Bientôt, près de la moitié de l'œuvre se trouva faite. Tout se passait donc à merveille, lorsqu'une circonstance regrettable se produisit ; regrettable moins pour l'œuvre, qui heureusement n'en souffrit pas, que pour la santé physique et morale de l'au^ur.

Voici. On était alors fin septembre. Depuis cinq mois environ, un nouveau directeur était entré au Voltaire, avec l'idée de lancer le journal parla publication en feuilleton de yVana, tambourinée partout. D'un autre côté, dans sa période de gêne et d'obscurité relative, Zola pouvait sans aucun inconvénient laisser le journal commencer la publication de ses romans, avant que lui les eût terminés. Une avance dfe quelques chapitres lui suffisait pour ne pas se laisser rejoindre ; et cela, sans rien sacrifier à la hâte, sans tomber dans la fabrication. Donc, cett& fois encore, n'étant plus pressé par le besoin d'argent, mais étant pressé par l'impatient directeur du journal, il crut devoir céder. Le Voltaire annonça donc Nana pour le 13 octobre.

Mais Zola se rendit compte de son imprudence, lorsqu'il était trop tard pour revenir sur sa décision. Le Voltaire s'était livré aune véritable débauche de publicité, multipliant partout les affiches : dans les journaux, sur les murs, sur la poitrine et au milieu du dos d'une légion de « sandwichs, » et jusqu'à l'extrémité du tuyau en caoutchouc où l'on prend du feu, dans chaque bureau de tabac. « Lisez Nana !

NanaH Nana m » Et le roman n'était écrit qu'à moitié. Au point où il en était de son travail, l'auteur n'avait encore aucune certitude. L'œuvre pouvait, aussi bien venirdieu que table ou cuvette. Et voilà que l'œuvre était déjà livrée en pâture à la foule, dévorée, discutée , applaudie , outrageusement niée surtout ! Le premier feuilleton était à peine paru, qu'une polémique s'ouvrait dans les journaux et que des chroniqueurs, se posant en critiques sérieux, démontraient déjà par A plusB quele roman était manqué, absolument manqué, et que ce serait un four. Déplorables conditions de travail pour une nature nerveuse. Le romancier avait beau ne pas bouger de Médan, s'enfoncer de plus en plus dans son grand effort. Chaque jour, c'étaient des journaux et des lettres qui venaient l'exaspérer, le faire douter de lui et de son œuvre, qui le jetaient dans de troublantes et douloureuses distractions. Se mettre à son bureau devant une feuille blanche, et sentir braqués sur soi les canons de la chronique et du reportage, cela est sûrement fort désagréable. Que defois,pendant l'enfantement de ce neuvième roman de la série, ne dut-il pas se reporter avec mélancolie au grand calme dans lequel il travaillait, jadis, avant le succès! Aujourd'hui, il gagnait beaucoup d'argent, son nom était dans toutes les bouches, mais des angoisses nouvelles enfiévraient sa production, et il ne se sentait pas plus heureux.

D'ailleurs, le résultat matériel fut magnifique.

Nana, qui parut le 13 février 1880, fut tirée d'emblée à cinquante éditions, c'est-à-dire à cinquante -cinq mille exemplaires! fait inouï et, je crois, unique dans la librairie française. Ces cinquante-cinq mille volumes étaient tous vendus d'avance aux libraires de Paris, de la province et de l'étranger, dont plusieurs avaient fait leur commande depuis un an. La preuve, c'est que le jour même de la mise en vente, M. Georges Charpentier envoya à son imprimeur l'ordre de tirer dix autres éditions. Aujourd'hui, la centième édition est de beaucoup dépassée.

ISAssommoii', dont le succès matériel, moins instantané que celui de Nana^ fut aussi formidable, suit de près, arrive bon second, à peine distancé de quelques milliers d'exemplaires. Et les sept autres romans delà série, entraînés par l'action de ces deux favoris, viennent à la suite, diversement échelonnés, — les plus osés, ceux contenant le moins de concessions, en avant! — tous portés par une impulsion générale irrésistible. Littérairement, les Rougon- Macquart sont encore très discutés, et les intentions les plus nettement affirmées de l'auteur, méconnues, niées, travesties; mais, matériellement, commercialement, c'est le succès: succès longtemps indécis, obtenu par une accumulation d'efforts, aujourd'hui définitif.

Maintenant, un dernier mot.

La série doit compter vingt romans. Ce chiffre n'est qu'approximatif. Il peut varier, selon ce qu'il

reste à Zola, de vie non seulement, mais aussi de force et de courage. Que de fois, depuis quelque temps surtout, n'ai-je pas entendu ce grand travailleur soupirer mélancoliquement après la minute où il écrira le mot « fm » au bas de la dernière page du (( roman scientifique, » celui qui doit contenir la synthèse de l'histoire naturelle et sociale de toute la famille! a — Et après, que ferez-vous? — Après? mon ami, après? je ferai peut-être autre chose, quelque chose de tout différent... De l'histoire par exemple : oui ! quelque chose comme une Histoire générale de la Littérature française... Ou des contes pour les petits enfants... Ou, peut-être, rien... Je serai si vieux ! je me reposerai. »

Des onze œuvres environ que doit encore écrire celui qui a déjà soif de repos, je ne saurais donner une liste exacte ni définitive. Je ne puis que faire appel à ma mémoire et dire un mot des quelques idées favorites sur lesquelles il revient toujours dans ses conversations : idées de roman qu'il traitera à coup sûr, j'ignore dans quel ordre, et ill'ignore lui-même.

L'auteur des Rougon-Macguart fera un second roman sur le peuple. 'L'Assommoir décrit les mœurs de l'ouvrier; il reste à étudier sa vie sociale et politique. Les réunions publiques, ce qu'on entend par la question sociale, les aspirations et les utopies du prolétariat y seront analysées.

Un « roman militaire » racontera Sedan, la débâcle du second Empire. Le romancier se propose,

LES ROUGON-MACQUART. IvJl

quand il en sera là, d'aller visiter le champ de bataille, et de se faire expliquer sur les lieux, par quelque officier d'état- major, les principales opérations de la campagne. 11 étudiera la vie militaire, telle qu'elle est, au risque de passer pour un mauvais patriote.

Ensuite, je citerai une grande étude sur les paysans. Depuis qu'il est propriétaire à Médan, il vit au milieu d'eux et les observe. Attaché à la terre, sa grande maîtresse, ne se livrant pas, sournois et méfiant, ne disantjamais ce qu'il pense, quelquefois ne pensant même rien, le paysan est bien difficile à connaître. Je ne crois pas que le romancier se mette à cette œuvre avant d'avoir accumulé patiemment beaucoup d'observations. Parmi les choses qu'il a déjà vues et notées, se trouve cette scène fantastique : des cultivateurs, hommes, femmes et enfants, réveillés au milieu de la nuit par une tempête de grêle, et courant après l'averse, sous un ciel noir comme de l'encre, avec des lanternes, pour constater l'état de leurs récoltes.

Une œuvre dont les documents lui donneront moins de peine à réunir, c'est le roman qu'il compte faire sur l'art. Ici, il n'aura qu'à se souvenir de ce qu'il a vu dans notre milieu et éprouvé lui-même. Son personnage principal est tout prêt: c'est ce peintre, épris de beau moderne, qu'on entrevoit dans le Ventre de Paris; c'est ce Claude L:intier dont il dit, dans l'arbre généalogique des Rougon-Macquart :

« Claude Lantier, né en 1842; — mélange, fusion ; — prépondérance morale et physique de la mère (Gervaise, de VAssom7noir); hérédité d'une névrose se tournant en génie. Peintre. » Son projet est de raconter dans ce roman ses années de Provence, cette première jeunesse si curieuse, si particulière, dont j'ai essayé de donner une idée. Un voyage dans le Midi lui sera nécessaire pour « faire une Provence vraie. » Je sais qu'il compte étudier, dans Claude Lantier, la psychologie épouvantable de l'impuissance artistique. Autour de l'homme de génie central, sublime rêveur paralysé dans la production par une fêlure, graviteront d'autres artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, hommes de lettres,^tout une bande de jeunes ambitieux également venus pour conque ru^ Paris : les uns ratant leur affaire, les autres réussissant plus ou moins ; tous , des cas de la maladie de l'art , des variétés de la grande névrose actuelle. Naturellement, Zola, dans cette œuvre, se verra forcé de mettre à contribution ses amis, de recueillir leurs traits les plus typiques. Si je m'y trouve, pour ma part, et même si je n'y suis point flatté, je m'engage à ne pas lui faire un procès.

Outre le roman scientifique, le roman socialiste, le roman militaire, le roman sur les paysans et le roman sur l'art, tous les cinq d'une grande importance, voici deux autres projets qui tiennent tout particulièrement au cœur de Zola : un roman sur les

grands magasins commele Louvre ou le Bon Marché, et un roman sur les chemins de fer.

L'attrait de ces deux sujets consiste surtout dans leur modernisme, et je crois que l'auteur des /i?ci?/^o?i- Macquart leur accordera un tour de faveur. D'une part, s'attaquer au nouveau commerce, raconter l'histoire d'un de ces immenses établissements qui occupent tout un peuple d'employés, le prendre à ses débuts modestes, une petite boutique s'accroissant de jour en jour, ruinant les maisons rivales, finissant par accaparer toute la vie commerciale d'un grand quartier de Paris; et dépeindre en même tempsl'étonnant milieu moderne, tout contemporain, produit par l'agglomération d'employés des deux sexes fourmillant dans un de ces prodigieux caravansérails : quel thème attirant pour l'auteur du Ventre de Paris !

D'autre part, un sujet bien inexploré aussi, et qu'il traitera prochainement, en s'y donnant tout entier, c'est le roman « sur les chemins de fer. » A Médan, en face de sa maison, au bas du jardin en pente terminé par une haie, passe la ligne de Normandie. Cent trains par jour montent ou descendent, donnant un petit ébranlement aux vitraux de la large baie de son cabinet de travail : trains express vertigineux s'engouffrant sous le pont au-dessus duquel passe l'allée de beaux arbres qui conduit à la Seine ; trains omnibus que l'on entend venir déplus loin, puis dont le bruit se prolonge dans

la vallée ; trains de marchandises relativement si lents que Ton compterait presque les tours de roue et qu'on a tout le temps de voir, émergeant des wagons à i3estiaux, quelque mufle de bœuf en destination de la Villette, stupidement levé vers les nuages. Quand la nuit tombe, chaque locomotive apparaît dans une rougeur, et la lanterne grenat du dernier wagon semble quelque temps une étoile qui fuit. L'enfoncement dans le noir, de tout cet inconnu qui passe devant vous, semble plus irrémédiable. Eh bien! à cette heure mélancolique de la nuit tombante, lorsqu'on ne voit plus assez pour écrire ou pour lire, c'est en attendant les lampes, que Zola, accoudé sur le large balcon de son cabinet, m'a souvent parlé de ce plan favori:

— « Ce que je vois déjà, au milieu de vastes plaines, pelées et désertes comme des landes, dans une profonde solitude, c'est une de ces toutes petites maisons de garde, sur le seuil de laquelle on aperçoit parfois une femme qui tient le drapeau vert, au passage des trains... Et là, au bout du monde et à deux pas pourtant de ce formidable va-et-vient de la voie, de ce perpétuel fleuve de vie qui coule et remonte sans s'arrêter jamais, je rêve quelque drame bien simple, mais profondément humain, aboutissant à une catastrophe épouvantable, peut-être à un choc de deux trains volontairement causé pour assurer une vengeance personnelle... Ça ou autre chose ! vous savez que l'affabulation d'une œuvre ne

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me gêne pas et m'importe peu... Mais, ce qui m'importe, ce que je veux rendre vivant et palpable, c'est Je perpétuel transit d'une grande ligne entre deux gares colossales, avec stations intermédiaires, voie montante et voie descendante. Et je veux animer toute la population spéciale des chemins de fer : employés, chefs de gare, hommes d'équipe, chefs de train, chaufteurs, mécaniciens, gardes de la voie, employés du wagon des postes et télégraphes. La télégraphie jouera un grand rôle dans mon œuvre ; comme dans la réalité, on y entendra à chaque instant le tintement de la sonnette électrique, signalant une dépèche. On fera de tout dans mes trains : on y mangera, on y dormira, on y aimera, il y aura même une naissance en wagon ; enfin l'on y mourra. l::t, ce n'est pas tout : vous allez peut-être me traiter de vieux romantique, mais je voudrais que mon œuvre elle-même fût comme le parcours d'un train considérable, partant d'une tète de ligne pour arriver à débarcadère final, avec des ralentissements et des arrêts à chaque station, c'est-à-dire à chaque chapitre. »

Donc, les Chemins de fer, les Grands Magasins, TArt, les Paysans, l'Armée, le Prolétariat, et, pour conclusion à toute la série, la Science, tels sont les sept grands sujets, d'une importance capitale, que Zola traitera à coup sûr, et ajoutera aux neuf romans déjà existants : total seize. Si, comme il l'a fait déjà avec une Une Page d'amour, œuvre moins en avant

et moins ambitieuse, exécutée entre ï Assommoir et Nana par tactique, par délassement aussi, il intercale entre les grands ouvrages dont je viens de parler, des œuvres soi-disant de repos ou de récréation, sortant de sa manière ordinaire afin d'apporter de la variété, le chiffre de vingt volumes que j'ai annoncé sera atteint.

Enfin, il me reste à parler du roman qui va paraître.

Zola comptait, après Nana, exécuter une œuvre de sympathie et d'honnêteté, ayant pour thème principal: « la douleur » et, pour personnage central, Pauline Quenu. Vers la fin de l'hiver dernier, en mars et avril 1881, il se mit au plan de cette œuvre. Mais il ne parvint pas à se satisfaire. Le drame qu'il entrevoyait , à trois personnages , et qu'il voulait très simple, très poignant, présentait certaines lacunes. D'un autre côté, il lui aurait fallu, dans ce roman sur « la douleur, » recourir à des souvenirs autobiographiques, qui eussent cruellement ravivé une perte récente. Sur ces entrefaites, il écrivit pour le Figaro un article intitulé « L'adultère dans la bourgeoisie^ » qui contenait cette phrase : « Si, dans le peuple, le milieu et l'éducation jettent les filles à la prostitution, le milieu et l'éducation, dans la bourgeoisie, les jettent à l'adultère. » Cette idée de l'adultère, considéré comme plaie dominante de la classe bourgeoise, le préoccupait et l'amena un jour à se demander s'il n'y avait pas là

matière à écrire, sur cette classe, un pendant à V Assommoir. Une brusque clarté se fit dans son esprit. Il conçut Pot-Bouille, et remit à plus tard le roman au plan duquel il travaillait et dont le sujet venait mal.

De même qu'il avait pris, rue de la Goutte d'Or, une maison d'ouvriers, suant la misère et le vice, il lui fallait maintenant, dans quelque beau quartier, choisir une de ces modernes maisons aux dehors respectables; ensuite, il lui fallait l'étudier du haut en bas, rendre les murs transparents comme s'ils étaient de verre, arracher leurs secrets aux lambris dorés, voir tout ce qui se passe derrière une de ces façades de luxe et d'hypocrisie. Et il trouva tout d'abord le titre : Pol-Som'lle , c'est-à-dire le potau-feu bourgeois, le train-train du foyer, la cuisine de tous les jours, cuisine terriblement louche et menteuse sous son apparente bonhomie. Aux bourgeois qui disent : « Nous sommes l'honneur, la morale, la famille, » il voulait répondre : « Ce n'est pas vrai, vous êtes le mensonge de tout cela, votre pot-bouille est la marmite où mijotent toutes les pourritures de la famille et tous les relâchements de la morale. »

Afin de mettre cette idée en œuvre, il chercha dans ses propres souvenirs et dans ce que lui racontèrent ses amis, les cinq ou six histoires arrivées dont il avait besoin, pour le plan touffu qu'il rêvait : une sorte de page grouillante arrachée de la vie. Puis, après une promenade à la rue de Ghoiseul,

dans laquelle il plaçait sa maison bourgeoise, et une visite à l'église Saint- Roch, où plusieurs scènes devaient se passer, armé de toutes pièces, il partit pour la campagne et commença l'œuvre. Le plan d'abord. Il enchevêtra et répartit en dix-huit chapitres les cinq ou six histoires qu'il voulait mener parallèlement. La multiplicité des fils, le grand nombre des personnages à faire agir, la diversité exceptionnelle des faits, l'ont naturellement amené à tenter, pour cette œuvre, l'essai d'une formule littéraire qu'il cherche depuis longtemps. 11 veut se dégager de plus en plus de la scène à panaches romantiques, mettre tout son effort dans la simplicité et la vérité. Et rien que des descriptions de cinq lignes, le strict nécessaire. Ainsi compris, le roman devient presque du théâtre. L'écrivain s'efface de plus en plus, n'analyse que par les faits : chaque chapitre est un acte nouveau, que les personnages du livre jouent devant le lecteur.

Un dernier renseignement. Le magasin Au Bonheur des Daines^ dont il est question dans Pot-Bouille, est l'embryon du Louvre ou du Bon- Marché colossal, qui sera étudié dans le roman sur les Grands Magasins.

Je me suis promis de ne donner que des faits tout le long de ce livre. Je conclurai ici par un fait encore. D'après la proportion du chiffre des éditions des diverses œuvres, sur « cent » personnes qui ont lu Nana et V Assommoir , seulement « quinze » à

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« vingt » ont du lire les autre.-?. Donc, sur cent personnes qui tiennent l'auteur des Ilougou-Macquart pour un romancier cherchant les bas-fonds de parti- [)ris, ne parlant qu'argot et se complaisant dans Tordure, « quatre-vingts » pour le moins portent un jugement sans valeur, inique et précipité. L'unique conséquence à tirer est celle-ci : l'œuvre générale n'étant pas achevée, pour la condamner ou pour l'admirer en connaissance de cause, il faut attendre.

l'auteur dramatique

L'idée de faire du théâtre, chez Zola, remonte haut. Je l'ai déjà montré sur les bancs du collège d'Aix, en 18o6, écrivant une pièce en trois actes, en vers : Enfoncé le pion/ Naturellement, l'œuvre était enfantine et mauvaise. Le manuscrit existe; je l'ai eu entre les mains. Les trois actes sont terminés : c'est le plus bel éloge qu'on puisse en faire. Je crois me souvenir que deux élèves, là-dedans, disputent au pion Pitot, le cœur d'une femme. Je ne sais plus quel rôle burlesque joue le principal. Pingouin. Le tout n'a rien de génial : un élève de troisième ne peut pas écrire Tartufe.

Plus tard, à Paris, au lycée Saint-Louis, l'auteur {ï Enfoncé le pion! fait le plan et arrête le scénario d'un grand drame en vers : Rollon larcher. Le plan

commençait par celte ligne : « Ce drame résume l'humanité. » Tout simplement ! Cela eût été un gros drame romantique, un pastiche d'Hugo. Mais on ne les écrit jamais, ces pièces « qui résument l'humanité. » L'humanité ne se laisse pas résumer ainsi.

èur les bancs du même lycée Saint-Louis, notre auteur dramatique en herbe écrivit un acte en vers: Perrette, essai de comédie tiré de la fable la Laitière et le Pot au lait. Le fabuliste lui-même, le bon La Fontaine, y était incarné dans une sorte de vieux vagabond, porteur de besace et courant les chemins.

Immédiatement après Perrette, toujours au lycée, fut écrit un autre acte en vers : // faut hurler avec les loups, dont le manuscrit est perdu.

Plus tard, après ces essais enfantins, l'idée de faire du théâtre ne cesse de hanter Zola, avançant dans la vie. Employé chez Hachette, en 1863, je l'ai montré écrivant la Laide, un acte en prose, que l'Odéon lui refusa. Plus tard encore, il faut mentionner deux pièces dont j'ai parlé: les Mystères de Marseille, drame en cinq actes, en collaboration avec Marins Roux, joué trois fois à Marseille, en octobre 1867; et la Madeleine, drame en trois actes, refusé tour à tour par le Gymnase et le Vaudeville, inédit.

De tout ce passé obscur d'auteur dramatique, encore balbutiant et injoué— excepté à Marseille, — j'arrive aux trois tentatives sérieuses constituant, jusqu'à ce jour, le « théâtre d'Emile Zola. » La première de ces tentatives est Thérèse Raquin, drame

en quatre actes, joué le 11 juillet 1873, au théâtre de la Renaissance.

On avait plusieurs fois défié l'auteur de Thérèse Raquin de transporter au théâtre le drame violent du livre. « La pièce n'irait pas jusqu'au bout ! ;> lui prédisaient certains confrères. Et le public , dégoûté, enverrait les petits bancs sur la scène. « 11 faudra voir ça! » s'était dit naturellement le romancier conspué. Et, à partir de ce jour, il fut mordu du désir de bâtir la pièce. Pendant le siège, se trouvant à Marseille, il fit un premier plan, sans arriver à se satisfaire. Le véritable plan ne fut trouvé que l'année suivante, et fut inspiré à l'auteur par l'idée de conserver dans son drame Tunité de lieu. Après la Commune , de retour à Paris, il se mit à l'œuvre. Exécutée assez vite, la pièce était primitivement en cinq actes.

A quel théâtre fallait-il la présenter? Zola ne jouissait pas encore de cette retentissante notoriété qui ouvre toutes les portes. Cinq ans auparavant, à l'occasion de la Madeleine, il avait essuyé un refus au Vaudeville et au Gymnase : faire antichambre dans les mêmes théâtres, s'exposer à un nouveau refus, lui souriait peu. D'un autre côté, si Thérèse Baquin pouvait être jugée dangereuse par le directeur d'un théâtre de genre, la porter au Théâtre- Français ou à rOdéon était une démarche absolument inutile, une perte de temps certaine. Alors, avec ce tact d'homme pratique qu'il a toujours pos-

sédé, il porta son drame à M. Hostein, directeur de la Renaissance.

Celui-ci était le seul directeur qui pût recevoir , et monter tout de suite, une œuvre osée , exceptionnelle, contenant une tentative littéraire. Cela pour une raison fort simple : ayant ouvert un théâtre nouveau, la Renaissance, non pour jouer l'opérette, mais pour faire concurrence à ses voisins, la Porte-Saint-Martin et le Gymnase, en allant du genre de l'un à celui de l'autre, il n'avait pas eu la main heureuse jusque-là, essuyait four sur four, près de lâcher l'affaire et de mettre la clef sous la porte. Seuls, les gens qui sentent tout perdu, consentent parfois à tenter quelque chose ; même si ce quelque chose est de la littérature.

Pourtant malgré sa situation désespérée, le directeur de la Renaissance hésitait. Il ne se décida que lorsqu'une grande artiste, madame Marie Laurent, voulut bien prendre le rôle de « madame Raquin, » en se contentant d'appointements proportionnés aux recettes, c'est-à-dire problématiques. La saison était très avancée. Il fallait que Marie Laurent eût bien foi dans l'œuvre et dans son rôle.

— Ah! soupirait-elle, que n'ai-je dix ans de moins!... Au lieu de faire madame Raquin, je ferais Thérèse, et je voudrais passionner tout Paris.

Les répétitions commencèrent. M. Hostein décida l'auteur à réduire la pièce d'un acte. La coupure fut franche : on supprima la fin du quatre et la première

moitié du cinq. Les deux fragments d'acte conservés, et soudés l'un à l'autre par quelques répliques, devinrent le quatrième acte actuel.

Autre concession, celle-ci pour faire plaisir à Marie Laurent. Primitivement, madame Raquin , frappée de paralysie à l'acte de la nuit de noces, ne recouvrait la parole que pour balbutier les mots qui terminent la pièce : « Ils sont morts bien vite ! » Voulant contenter l'artiste, de plus en plus inconsolable de ne pas jouer Thérèse, — interprétation qui eût donné à l'œuvre sa véritable portée, — Zola consentit à faire précéder son « Ils sont morts bien vite! )) d'une petite tirade, selon moi, malheureuse et déparant absolument l'effet final.

Enfin, toujours au courant des répétitions, — tant il est vrai qu'un jeune auteur, engagé dans la voie des concessions, ne peut plus s'arrêter, et qu'il n'a rien à refuser au directeur hardi ni à l'actrice de grand talent qui veulent bien s'occuper de son œuvre, — il arriva ceci: Marie Laurent et M. Hostein, trouvant la pièce nue et noire, demandèrent à Zola de la varier, en mettant sous les yeux du spectateur le tableau de la noyade en pleine Seine, à Saint-Ouen. Fait en deux jours, lu, acclamé, aussitôt mis en scène et su en une semaine, pendant qu'on brossait un décor, le tableau fut joué à la répétition générale, qui n'eut lieu que devant la censure et quelques amis. Il y avait, dans ce tableau, un changement à vue: d'abord, la berge, avec un res-

taurant, que je vois encore, plein de canotiers ; puis, brusquement, la solitude de la pleine Seine, rien qu'une barque au milieu, où Laurent ramait entre Camille et Thérèse. Ce double décor était même très réussi. Eh bien! après la répétition générale, — fait sans précédents de modestie directoriale, tout à l'honneur de M. Hostein, — le directeur de la Renaissance prit à part l'auteur et reconnut luimême qu'il était plus littéraire de supprimer ce tableau, que celui-ci n'avait ajouté qu'à contre cœur. Quant au joli décor, il ne fut pas utilisé.

Lelendemain, 11 juillet 1873, eut lieu la première. Une belle salle, pour la saison. La presse au grand complet, naturellement. L'impression de ces quatre actes, se passant dans la même chambre triste, fut trèsforte, très poignante. Certes, il n'y avaitpas là un grand régal pour le public boulevardier des premières. Plus d'un gommeux, dans les couloirs, crut bon genre de trouver cela crevant. Plus d'une cocodette poussa de petits cris pudibonds. Mais, la part faite àces dissidences inévitables, la salle entière resta saisie et palpitante devant ce drame si peu compliqué, mais si puissant, qui vous serrait le cœur comme une catastrophe personnelle.

— Moi, je suis malade ! Ce Zola me rend positivement malade! disait ce soir-là dans les couloirs M. Sarcey, lui qui, au théâtre, veut s'amuser.

Une partie du public était donc très malade, si malade même qu'au commencement de la nuit de

noces, on tenta quelques protestations, afin de réagir et créchapperau cauchemar. Au moment où Thérèse ôte sa robe de mariée, la salle risqua quelques « hem ! hem ! » comme pour se persuader qu'il allait se passer des choses très risquées, ce qu'elle désirait sans doute. On feignit même de ne pas comprendre l'intention, banale à dessein, de quelques phrases sur la pluie et le beau temps, que Laurent et Thérèse échangent, une fois seuls, dans la chambre nuptiale. Mais plus fort que ces mauvais vouloirs et ces hypocrisies, le drame emporta bientôt tout, étreignant les cœurs et bouleversant les âmes. Je crois pouvoir constater, en témoin impartial, que la pièce, à deux doigts de sa chute, au commencement du troisième acte, se redressa tout à coup par un tour de reins, lors de cette minute critique, à partir de laquelle le succès définitivement obtenu ne fit que grandii".

Le succès de Thérèse Raqu'in fut sans lendemain. La critique se montra très dure pour le nouvel auteur; on subissait les chaleurs caniculaires de juillet: la pièce ne fit pas d'argent. Au bout de neuf représentations, non seulement Thérhe Raquin disparut de l'affiche, mais la Renaissance ferma ses portes — pour ne les rouvrir qu'à l'hiver, et avec un genre nouveau, l'opérette !

Un an et quelques mois après Thérèse Raquin, le 3 novembre 1874, Xqs Héritiers Rabourdin, comédie en trois actes, furent représentés au théâtre Gluny.

L'AUTEUR DRAMATIQUK. 137

Cette fois, la saison était propice. Mais notre auteur dramatique n'allait livrer bataille qu'avec des troupes inférieures. Un théâtre de troisième ordre ne pouvait lui fournir qu'un ensemble jeune, inexpérimenté, plein d'ardeur sans doute, mais uniquement composé d'artistes inconnus , sans autorité sur le public.

Naturellement, si Zola se contenta de Gluny, c'est qu'il n'avait pu ti'ouver mieux. Ecrite en visant le Palais-Royal, sa pièce avait d'abord été présentée à ce théâtre et refusée. Puis, les Héritiers Rabourd'in, portés à M. Montigny, furent sur le point d'être joués au Gymnase. Zola fît une visite à M. Montigny, ta Passy. Le vieux directeur, sentant qu'il avait dans les mains une tentative peu ordinaire, très perplexe et très combattu, demanda à réfléchir. Il finit par rendre le manuscrit de cette œuvre qui, en somme, était peu faite pour le genre, ni pour la troupe du Gymnase. Ce n'est qu'après ces deux tentatives inutiles, que l'auteur s'était résigné à Gluny.

Là, le directeur, M. Gamille Weinschenii, c'est une justice à lui rendre, fît de son mieux pour monter convenablement les Héritiers Babourdin. Il n'y eut pas de sa faute, si ce u mieux » ne fut pas suffisant. A l'exception de mademoiselle Gharlotte Reynard, alors une nouvelle venue qui, dans son rôle de « Gharlotte » se révéla charmante de grâce et d'espièglerie, la pièce fut médiocrement interprétée. M. Mercier, vieil acteur, doué d'un jeu assez natu-

rel, mais sentant un peu la province, ne se montra que convenable dans le rôle de Rabourdin, dont il eût fallu composer une grande figure. Ce qui fut tout à fait déplorable, ce fut l'incarnation de l'octogénaire Chapuzot, dans le tout jeune M. Olona.

Le pauvre Olona, quej'ai connu, garçon de bonne famille ayant fait ses classes, bachelier, je crois, et poète, auteur dramatique lui-même, non sans talent, — mort depuis d'une maladie de langueur, — faisait alors partie de la troupe de Gluny, poussé sur les planches par une irrésistible et malheureuse vocation. Amoureux de son art, mal servi par une nature ingrate, mais enthousiaste et piocheur, voilà l'infortuné chargé de créer un vieillard de quatrevingts ans. Pendant les six semaines de répétitions, chaque jour, il apportait une nouvelle voix de vieux : voix de gorge, de nez, de ventre, il les essayait toutes. Ça allait du polichinelle à l'auvergnat!

Certains jours, pourtant, l'obstiné chercheur trouvait des intonations à peu près possibles.

— Parfait! lui disait-on. Tenez-vous-en à ce vieux-là.

Mais, à la répétition suivante, mon Olona ne retrouvait plus le même vieux. Parfois, pendant qu'on répétait les scènes dont Chapuzot n'était pas, on entendait tout à coup de lointains chevrotements nazillards sortant des dessous du théâtre : c'était Olona cherchant une autre voix de vieux!

Enfin, le jour de la première, après avoir apporté une cinquantaine de voix de vieux difTércntes, il en produisit une, pas encore entendue, et plus mauvaise que toutes les autres.

Malgré l'interprétation, la pièce alla jusqu'au bout, et sans être sifflée. Un succès de première, en somme ! mais un succès refroidi par le comique sinistre du troisième acte, où la maladie et lamort, intervenant au milieu d'une farce, composent une mixture dont les spectateurs de Shakespeare et de Ben Jonson eussent goûté l'amertume profondément philosophique, mais que la moyenne du public du premier soir goûta peu et comprit moins encore. Quant à la critique, elle se montra plus sévère que pour Thérèse Raquin. En quatre lignes peu polies, le critique ordinaire an Figaro exécuta l'œuvre, selon lui repoussante, ennuyeuse et immorale. Les plus bienveillants dirent à l'auteur : « Thérèse Raquin^ au moins, avait certaines qualités: faites-nous une autre Thérèse! » Les autres lui interdisaient à jamais les planches comme à une brebis galeuse, comme à un paria suspect et louche qui ne pourrait dorénavant que les encanailler. Au demeurant, les Héritiers Rabourdin ne furent joués que dix-sept fois. Deux ou trois soirs, le dimanche, lapièce fît quelque argent : c'était le bon populaire du quartier, qui, lui, parraissait comprendre et riait beaucoup. Mais, les autres soirs, la salle resta presque vide: le grand public ne se dérange pour aller à Cluny que si la

critique l'y entraîne par un fort coup de trompette. Et, dans la circonstance, la critique ne donna qu'un coup de sifflet.

Cependant, malgré toutes ces ombres au tableau, Zola et ses amis ne conservent pas un mauvais souvenir de la soirée des Héritiers Rabow^dïn. Moi, chaque fois que ma pensée s'y reporte, je pense à Flaubert. Etait-il beau, le pauvre grand homme, aux premières de ses amis ! Il fallait le voir à son fauteuil d'orchestre, dépassant le public de la tête et défendant la pièce avec passion, toisant de haut les dissidents, leur criant sous le nez : « Bravo I je trouve ç.i superbe! » et applaudissant avec furie, des mains ou, pourfaireplus de bruit, avec la canne. Enthousiasme méritoire, même touchant, de la part de l'auteur du Candidat. Lui, non plus, en matière de théâtre, n' avait pas été gâté par le succès. Le soir des Héritiers Uabourdin, il devait même avoir sur le cœur une récente désillusion, celle-ci tout intime. Peu de jours auparavant, chez M. Georges Charpentier, il avait lu devant des amis le Sexe faible ^ comédie inédite, qu'à l'exemple de Zola il était alors décidé à donner à Cluny. Malgré quelques parties très belles, la lecture avait peu porté. Aux compliments embarrassés des amis qui se battaient les flancs pour lui remonter le moral, Flaubert avait répondu par un mélancolique : « Non ! j'ai compris... » Et il avait retiré la pièce, qui ne fut jamais jouée. — Je savais tout cela, quand,

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avant le lever du rideau, mon voisin, me montrant à quelques fauteuils de nous un spectateur grand et fort, superbe, m'apprit que celait l'auteur de Madame Bovary, que je n'avais jamais vu. Je ne le quittai plus du regard, et je le vis applaudir a chaque instant, frénétiquement. « Ah ! le brave homme! « me disais-je en moi-même. Je ne fis sa connaissance que deux ans plus tard, mais je me mis à l'aimer tout de suite.

Me voici enfin au fameux Bouton de Rose. Tout comme les pièces à succès, les fours ont leur histoire. Voici celle du Bouton de Rose.

Depuis que le Palais-Royal lui avait refusé les Héritiers Kaùourdin,Zo\à connaissait M. Plunkett. 11 arriva que ce directeur, en pleine crise d'insuccès, cherchant partout des auteurs nouveaux et ne sachant plus à quelle porte frapper, vint le trouver un iour et lui demanda une pièce. Zola, qui songeait au contraire à écrire un drame, resta très hésitant La considération quelapièce qu'on lui commandait était

reçue à l'avance, l'emporta enfin. U se décida a composer une simple farce, plein de cette idée large nuil n'existe pas de genre inférieur, et qu un puissant producteur dramatique doit savoir tout exécuter.

A la fin de 1876, il livrait son travail à M. Plunkett Quand celui-ci en eut pris connaissance, il eermt a lauteur une lettre hésitante, embarrassée, ou U énumérait toute sorte de raisons pour ne pas jouer te Bouton de Rose. L'auteur, encore dans le feu de la

composition, insista et obtint une lecture aux artistes, une distribution, un commencement de répétitions. Puis, l'été qui survint, et d'autres circonstances, suspendirent tout. Il partit en villégiature pour l'Estaque, où je l'ai montré écrivant une Page d'amour, ne pensant plus du tout au Palais-Royal. A l'Estaque, pourtant, un soir où quelques amis se trouvaient chez lui, il nous lut sa farce, au murmure de la Méditerranée, dont les vagues venaient expirer sous les fenêtres. Tout lui parut, ce jour-là, insuffisant, mauvais. Et il se promit bien de ne jamais la laisser représenter.

Revenu à Paris avec cette impression , il se trouva dans une situation singulière. A la suite du grand bruit de V Assommoir^ maintenant, les directeurs du Palais-Royal voulaient absolument jouer une œuvre que le romancier, lui, entendait laisser dormir au fond d'un tiroir. Comique renversement des rôles, n'est-ce pas? Comme l'auteur ne démordait pas de sa nouvelle résolution, il fut même question, dans le trio directorial, de lui envoyer du papier timbré.

A la fin, cependant, il se laissa convaincre. Il écouta même les conseils de M. Dormeuil, un des directeurs, qui, trouvant le deuxième acte un peu vide, le décida à y introduire ce fameux punch des officiers, qui, dans le deuxième acte primitif, se passait à la cantonnade, et qui, le soir de la première, souleva une mémorable tempête de sifflets,

malgré la voix émue et charmante de mademoiselle Lemercier soupirant les couplets du Petit Tonneau. Il faut ajouter d'ailleurs qu'au théâtre, après toutes ces hésitations, on avait fini par se monter la tête. On croyait à un grand succès. La toile tombée au milieu des huées, pendant que GeofTroy essayait en vain de proclamer le nom de l'auteur, celui-ci, derrière un portant, se retourna vers les directeurs consternés, en leur disant : « Vous voyez, messieurs, que vous avez eu tort déjouer ma pièce malgré moi ; votre premier jugement était le bon. » Les trois directeurs, navrés, présentèrent leurs excuses.

Une heure après, dans une vaste salle de Véfour, à deux pas du théâtre, Zola, entouré de tous ses amis invités, soupait. Présents : Gustave Flaubert, Concourt, M. et madame Alphonse Daudet, madame Charpentier mère, M. et madame Georges Charpentier , M. et madame Eugène Montrosier; Albert Déthez, Marius Roux ; les peintres Manet, Guillemet, Beliard, Coste, etc. ; toute la petite bande dite des Soirées de Médan; enfin, nous étions trente. Et ce souper d'enterrement n'eut rien de bien triste : le grand Flaubert était plus lyrique que jamais, et Zola mangea d'un robuste appétit.

Depuis le 6 mai 1878, il n'a plus signé de pièce. Cependant, si je m'en tenais là, l'esquisse de sa physionomie d'auteur dramatique serait incomplète. Il faut bien dire un mot des drames tirés de V Assommoir et de Nana.

Après l'exceptionnel succès de VAssoinmotr, plusieurs propositions furent faites au romancier par des praticiens dramatiques, désireux de tenter une adaptation théâtrale. Le romancier se décida pour MM. Busnach et Gastineau, parce qu'il fut entendu, dans le principe, que lui, Zola, « ne s'occuperait de rien. » Pourtant, malgré ses dénégations formelles et réitérées, je crois pouvoir dire qu'il n'a pas été aussi étranger qu'il l'affirme à la facture de la pièce. Il faut, évidemment, prendre ces dénégations comme une simple attitude littéraire qu'il entendait garder. Il ne voulait pas être de la pièce, et il n'en était pas, même en en étant. D'ailleurs, on reconnaît sa main en bien des parties. Qu'il ait plus ou moins récrit les scènes, je n'ai pas à descendre dans ces détails; mais, à coup sûr, il s'est occupé du plan. Loin de moi pourtant la pensée, et même la simple apparence, de vouloir diminuer en rien la part de collaboration et les mérites très réels de M. William Busnach. Sans lui, le drame V Assommoir •^se.T'ait certainement différent de ce qu'il est ; une portion du succès doit donc être mise à son avoir. Les innombrables demandes de collaboration dont M. Busnach se trouve accablé, depuis trois ans, sont la plus belle preuve de ce que j'avance.

Un mot encore, et j'en aurai terminé avec Emile Zola auteur dramatique. Après ses pièces de première jeunesse, après ses trois œuvres jouées et, toutes, sifflées ou étouffées — ne comptant que

trente-trois représentations à elles trois, — après les adaptations théâtrales de ses romans, auxquelles il prend plus ou moins part , il n'a nullement renoncé à faire du théâtre tout seul, malgré le Bouton de Bose, et à le faire en poursuivant la réalisation de certaines idées.

Quelles idées? — Quiconque a suivi sa campagne de critique dramatique pendant quatre ans, au Bien public et au Voltaire, les connaît. On peut les résumer, je crois, en une phrase : Zola voudrait porter au théâtre l'évolution qui s'est produite dans le roman avec Stendhal, Balzac et Flaubert. Son rêve serait évidemment de réaliser lui-même cette évolution, que, selon lui, Alexandre Dumas fils, Emile Augier, Sardou, Meilhac et Halévy, n'ont fait qu'ébaucher. Mais il se sent tellement enfoncé dans le roman, les Boucjon-Macquart à terminer sont une si lourde besogne, qu'il recule toujours ses nouvelles tentatives, et qu'il doit désespérer jusqu'à un certain point, aujourd'hui, d'avoir jamais le temps.

Cependant, il reste plein de projets. Certains jours, il se sent pris de la tristesse de n'avoir pas fait et d'envies terribles de faire. Ces jours-là, il se met à ^e^ee, une sorte de Phèdre contemporaine. Actuellement, sa situation est nette au théâtre. Lorsqu'il donnera de nouveau une pièce signée de son nom seul, il faut que ce soit une mémorable bataille : — la première à'Hernani pour le naturalisme !

Parallèlement au roman et au théâtre, Emile Zola a toujours fait de la critique. Gela tient à deux causes principales. D'abord, il a toujours éprouvé cette « démangeaison critique » dont parle Sainte- Beuve, c'est-à-dire le besoin déjuger les hommes et les œuvres ; démonter l'anatomie de quelqu'un ou de quelque chose le tente continuellement. Ensuite, sans fortune, obligé de faire du journalisme, méprisant fortement la politique, n'étant niboulevardier, ni reporter, uniquement épris de littérature, il a été amené à faire de la critique littéraire pour vivre.

Il y aurait une troisième cause, qui, plus tard, est venue se joindre aux deux autres : la nécessité de se défendre. Attaqué par tous, longtemps seul contre tous, ayant des journaux sous la main et forcé de

livrer de la copie à jour fixe, il a fini par se battre pour ses œuvres, et, plus encore, pour ses idées, qui, d'ailleurs, étaient celles d'un petit groupe littéraire auquel il appartenait depuis longtemps. Je tire tout de suite cette conclusion : qu'il faut donc voir en lui, non pas un chef d'école, — prétention qu'il n'a jamais eue et dont on lui a souvent imputé le ridicule, — mais un simple porte-drapeau, tenant haut et ferme l'étendard de ses convictions littéraires.

Il y a déjà seize ans, très jeune, encore employé dans la maison Hachette, simple débutant de lettres, n'ayant publié que les Contes à, Ninon, Zola, grâce à ses relations de librairie, découvrit un journal de province, le Salut public, de Lyon, qui consentit à lui prendre régulièrement des chroniques littéraires à... cent francs par mois. Question d'argent, sans doute, puisque ces pauvres cent francs lui étaient bien nécessaires pour arrondir son budget d'employé ! Mais question littéraire aussi, car, dès lorg, on le voit affirmer des idées qui, de 1865 à 1882, n'ont pas varié.

En effet, qu'on relise ces articles du Salut public — recueillis dans le volume Mes haines, — ceux surtout sur Victor Hugo, Taine, Erkmann-Ghatrian, Barbey d'Aurevilly, — et l'on aura la preuve que tout le Zola d'aujourd'hui était déjà en germe dans le Zola d'alors.

Plus tard, il transporte le débat sur le terrain de la peinture, et engage (dans V Evénement, de

M. de Villemessant), cette première campagne de Mon salon, qui soulève tant de scandale. Eh bien ! là, mêmes théories que dans Mes haines ! Simple application aux arts plastiques des idées déjà formulées pour la littérature.

On peut le suivre dès lors dans tous les journaux où il a écrit : l'ancien Événement, la Situation, le Rappel, la Cloche, le Corsaire, V Avenir national^ et, plus tard, dans le Bien public, le Voltaire, — et, en Russie, dans le Messager de V Europe, — enfin, l'année dernière, dans le Figaro : partout et toujours, dans tous les domaines et dans chaque question, on retrouve le critique émettant les mêmes vues générales, affirmant la même philosophie artistique et littéraire.

Reprenons-le en 1876, lorsqu'il entra au Bien public. Ici encore, nous voyons agir les deux causes déterminantes : besoin d'équilibrer son budget, et démangeaison de porter dans le domaine dramatique la même lutte quïl avait soutenue dans le domaine littéraire et dans le domaine artistique. Le théâtre, comme il l'a dit quelque part, devint « son champ de manœuvres. » Je le répéterai : les idées qu'il y soutint furent identiques aux idées soutenues dans Mes haines et dans Mon salon. Toujours le retour à la nature, la mise en œuvre des méthodes d'observation et d'expérimentation. Seulement, il se passa alors un fait décisif. Lui, qui avait déjà employé dans la préface de Thérèse Raquin le mot

« naturalisme, » le répétait fréquemment ; et ce fameux mot se trouva lancé. Ses ennemis le ramassèrent, voulurent le ridiculiser, s'escrimèrent contre. Du coup, le mot devint un drapeau, dans une bataille où le critique — je n'insisterai jamais trop — n'apportait rien qu'il n'eût déjà dit, en substance, dès 1863. On se souvient de tout ce tapage qui n'est pas près de se calmer. L'école naturaliste fut ainsi fondée, sans préméditation, grâce surtout aux aboiements de la critique, qui lança de la sorte le groupe d'écrivains qu'elle avait la prétention d'étouffer. Zola, pour sa part, s'est toujours défendu d'être chef d'école ; son attitude à cet égard n'a jamais varié ; et comme il le répète à satiété, il n'a jamais fait que constater, en critique, le mouvement mè^ne du siècle.

Il resta au Bien public^ tant qu'exista ce journal, puis passa au Voltaire^ lorsque celui-ci eût remplacé celui-là. Il y continua d'ailleurs la même besogne : jugeant les grands comme les petits avec une belle franchise, soulevant de temps à autre de profonds scandales dans la presse. Il jouissait d'une liberté absolue dans cette feuille, il y donnait une note toute personnelle et très différente de celle des autres rédacteurs. Au milieu de l'été 1880, il y eut pourtant une rupture entre lui et le directeur du VoltaiJ-e, rupture survenue à la suite d'un article où le critique avait eu la sincérité de dire toute sa pensée sur le cas du Gil Blas, qui reproduisit in extenso

son feuilleton et fît même des offres magnifiques à ce défenseur inespéré. Les offres ne furent pas acceptés, et, depuis, — comme auparavant, du reste,

— le Gil Blas^ qui compte dans sa rédaction deux ou trois des grands ennemis littéraires du romancier, ne manque pas une occasion de l'éreinter.

Au lieu d'aller au Gil Blas, Zola rentra au Figaro^ quitté par lui en 1867. Il y a toujours eu en lui un peu du missionnaire, du convertisseur. Et il était décidé à passer par-dessus toute autre considération, pourvu que sa voix portât plus loin, parmi les couches d'un public qui ignorait encore ses idées ou qui ne les connaissait que par ouïdire. D'autre part, sa vieille démangeaison critique le prenait devant la politique. Après la littérature

— après l'art — après le théâtre, — il croyait devoir porter sa méthode dans un nouveau champ d'observation. Cette politique, cette caverne obscure où se démènent bruyamment tant de petits hommes poussés par l'intérêt personnel, pourquoi ne pas tenter de l'éclairer, en y promenant le flambeau de la méthode expérimentale ? Désireux d'élargir le cercle de ses investigations, de tenter un essai de politique scientifique, républicain avec cela, et d'autant plus aiguillonné par le besoin de dire leur fait à des hommes comme MM. Floquet, Ranc ou Jules Ferry, Zola, à faire encore du journalisme, ne pouvait en faire que dans un journal de sceptiques, où toute liberté lui était donnée.

J'ai, jusqu'ici, laissé de côté le Messager deVEurope celle Revue de Saint-Pétersbourg o. 1 a pSié traduits en russe, de grands articles, dont ruelqùes-uns firent tant de vacarme Je va. me néter une dernière fois; mais, en vente, je ne puis eleore dire que les mêmes choses. Ce fut un besom "arlt et un besoin de juger les hommes et es œuvres en toute sincérité, qui décidèrent notre :;;qne . écrire dans ^^J^^^^

p an - n'eût c nsenti à lui prendre de longues etu-

alors comme un journaliste très dangereux Ce M donc son ami, le grand romancier russe, Ivan Tourguéneff, qui lui dit un jour : « Mais puisqu on ne veut pas de vous en France, désirez-vou. que ; rustrouve. en Russie, une correspondance men-

-r, riÎ suivant, en >..co—^^^^^^

rr-^rr^disriadrctoup ï::;gis!;:;i^^^^^^

Certains mois d'ailleurs, pou. ^*™'' '' ° „ . • ^^^ nouvelles, des études sociales même d- fantai ie«; ae simples chroniques. L'élude qui eut le plu^ d retentissement, fut la fameuse élude . Les ,oma

ciers contemporains. Il l'avait envoyée bien innocemment, sans se clouter le moins du monde du tapage et des colères qu'elle allait soulever. Ce n'était pour lui que des notes, de courts portraits rapidement écrits, et qu'il aurait voulu développer plus tard, enfin une sorte de procès-verbal, une simple revue du roman actuel.

J'ajouterai que toutes ces études publiées par le Messager de l Europe ont paru en volumes. L'auteur les a classées logiquement par groupes. Après avoir songé un moment à les retoucher, il s'est décidé à les donner telles quelles, pour répondre aux accusations qui l'ont, dans le temps, représenté comme un calomniateur, écrivant en Russie, sous le masque d'une traduction, ce qu'il n'oserait écrire en France. On le connaît bien peu, quand on lui prête de pareils calculs.

Voici les divers volumes qu'a produits cette collaboration de cinq ans à un journal étranger :

1^ Le roman expérimental, contenant : l'étude de ce nom, puis Lettre à la jeunesse, le Naturalisme au théâtre, V Argent dans la littérature, la République et la littérature ;

2o Les romanciers naturalistes, contenant : cinq grands portraits : Balzac, Stendhal, Gustave Flaubert, Edmond et Jules de Goncourt, Alphonse Daudet^ et la fameuse étude Les Romanciers contempoj'ains, qui produisit tant de scandale ;

3° Documents littéraires, autre volume de por-

LE CRlTIQUli'. 153

traits : Chateaubriand^ Victor Hugo, Musset, Théophile Gautier, les Poètes contemporains, George Sand, Dumas fils, Sainte-Beuve, la Critique contemporaine, de la Moralité dans la littérature.

En outre, Zola compte réunir en deux volumes les nouvelles publiées à Saint-Pétersbourg.

Il a également réuni, en deux volumes, ses articles de critique dramatique du Bien public et du Voltaire : 1<* Le Naturalisme au théâtre contient ses vues générales et leur application aux genres divers du théâtre. — 2° Nos Auteurs dramatiques renferment, au nom de chacun de nos principaux auteurs dramatiques, les différents articles écrits sur cet auteur.

Tels sont, avec Mes Haines, le recueil d'articles publié en 1866, les résultats de seize ans de critique. Cela fait six volumes, et il faut y ajouter le recueil des articles du Figaro, qui va paraître sous ce titre : Une campagne, 1880-1881.

Aujourd'hui, Zola a quitté le journalisme. Le roman et le théâtre sont des champs assez vastes pour qu'il y exerce l'activité du restant de sa carrière littéraire. Ses idées générales n'ayant jamais varié, il a dit son mot en critique — mot dont il faudra à coup sûr tenir compte dans l'histoire littéraire de la fin de ce siècle, — et, sagement, de peur de se répéter outre mesure, il préfère se taire.

Ces idées générales de critique, quelles sont-elles? Ne faisant ici qu'œuvre d'historien, je n'entends pas donner une exposition complète de ces idées, encore

moins les approuver ou les combattre, en un mot les discuter. Mais, sans sortir de ma besogne, qui est une simple constatation des faits, cette étude contiendrait une lacune, si je ne plaçais pas ici un aperçu sommaire des idées critiques d'Emile Zola.

La première formule fut donnée par ]ui dans Mon Salon : « Une œuvre d'art est un coin de la nature vu à travers un tempérament. » Je remarque en passant que ce n'est qu'une traduction imagée et très nette de la définition empruntée à Bacon par Diderot : Homo additus naturœ. Zola ne s'en est jamais écarté; c'est-à-dire qu'il a toujours réservé la question de la personnalité, et qu'il a ensuite pris la nature comme base solide et nécessaire.

Parti du romantisme, il en est arrivé à une sorte de classicisme rajeuni. G'est-à-dire qu'il souhaite une forme sobre, nette, simple surtout. Mais il est d'avis qu'on ne doit imposer aucune rhétorique, ou^ pour mieux dire, il accepte toutes les rhétoriques, par cela même qu'il a le respect de toutes les personnalités.

Mettant donc à part cette question des personnalités, où il ne croit pas que le critique puisse intervenir, il étudie surtout les œuvres au point de vue de leurs rapports avec la nature. De là, ce qu'il a nommé « le naturalisme, » c'est-à-dire le mouvement qui, parti du dix-huitième siècle, est en train de remettre en question toutes les connaissances, de reprendre l'étude du monde par les méthodes d'observation et

d'expérimentation. Le mouvement a lieu dans toutes les manifestations de l'intelligence ; ce qui explique comment notre critique a pu poursuivre sa campagne dans tous les domaines : l'art, le théâtre, la politique elle-même, — en retrouvant partout le même courant, et en appliquant partout la même méthode de juger.

Son roman expérimental, son roman naturaliste, n'est donc toujours, selon lui, qu'une des nombreuses conséquences du travail scientifique du siècle. Il croit que nous devons aujourd'hui étudier l'homme physiologique, comme' les écrivains des siècles passés étudiaient l'homme métaphysique. Et cela, non seulement dans le roman, mais au théâtre, en peinture, même dans le domaine politique.

Tel est le fond, l'idée mère, la moelle de la critique d'Emile Zola. Avec cela, il a noirci beaucoup de papier, écrit un nombre incalculables d'articles. Il en écrirait des centaines encore, qu'il ne remuerait pourtant pas autre chose. Et, en terminant, je ne puis que constater une dernière fois l'absolue unité de vue. la marche continue vers un but fixe, le développement entêté, et pourtant progressif, de cet esprit.

Chaque écrivain se fait à lui-même une méthode de travail, appropriée à son tempérament, à son originalité. Et c'est en étudiant cette méthode, dont la foule, touchée seulement des résultats, ne se préoccupe point, que l'on peut démonter le mécanisme d'un talent et surprendre le jeu intime de ses rouages.

La méthode de travail de Zola se trouve clairement expliquée dans un ouvrage de M. Edmondo de Amicis : Souvenirs de Pans et de Londres, traduit de l'italien par madame J. Colomb. Il y a bien quelques erreurs de détail et certaines lacunes, auxquelles je m'efforcerai de remédier; mais je vais d'abord prendre les passages exacts, ceux qu'il me serait impossible de ne pas répéter.

Pour donner plus de vivacité à son exposé, M. de Amicis fait parler l'auteur des Rougon-Macquart lui-même :

— « Voici comment je fais un roman. Je ne le fais pas précisément, je le laisse se faire de lui-même.

[ Je ne sais pas inventer des faits : ce genre d'imagination me manque absolument. Si je me mets à ma table pour chercher une intrigue, un canevas quel-

' conque de roman, j'y reste trois jours à me creuser la cervelle, la tête dans les mains, j'y perds mon latin et je n'arrive à rien. C'est pourquoi j'ai pris le parti de ne jamais m'occuper du sujet. Je commence à travailler à mon roman, sans savoir ni quels événements s'y dérouleront, ni quels personnages y prendront part, ni quels en seront le commencement et la fin. Je connais seulement mon personnage principal, mon Rougon ou mon Macquart, homme ou femme, et c'est une vieille connaissance. Je m'occupe seulement de lui, je médite sur son tempérament, sur la famille où il est né, sur ses premières impressions et sur la classe où j'ai résolu de le faire vivre. C'est là mon occupation la plus importante : étudier les gens avec qui ce personnage aura affaire, les lieux où il devra vivre, l'air qu'il devra respirer, sa profession, ses habitudes, jusqu'aux plus insignifiantes occupations auxquelles il consacrera ses moments perdus. »

C'est donc par l'étude des milieux que débute Emile Zola. Ainsi je l'ai montré, lorsqu'il écrivait

Nana, assistant aux premières représentations, étudiant les coins et les recoins d'un théâtre, visitant la loge d'une actrice et l'hôtel d'une fille, allant voir courir le grand prix. Pendant ce temps, il observe, interroge, devine, toujours le crayon à la main. Ici, je coupe une nouvelle citation dans l'étude de M. de Amicis, qui continue à faire parler notre auteur :

— «Après deux ou trois mois de cette étude, jcme suis rendu maître de ce genre de vie; je le vois, je le sens, j'y vis en imagination, et je suis sûr de donner à mon roman la couleur et le parfum spécial de ce monde-là. En outre, en vivant quelque temps, comme je l'ai fait, dans cette couche sociale, j'ai connu des personnes qui lui appartiennent, j'ai entendu raconter des faits réels, je sais ce qui s'y passe ordinairement, j'ai appris le langage qui s'y parle, j'ai en tête une quantité de types, de scènes, de fragments de dialogues, d'épisodes, d'événements, qui forment comme un roman confus de mille morceaux détachés et informes. Alors, il me reste à faire ce qui est le plus difficile pour moi : rattacher avec un seul fil, de mon mieux, toutes ces réminiscences et toutes ces impressions éparses. C'est presque toujours un long travail. Mais je m'y mets flegmatiquement, et au lieu d'y employer l'imagination, j'y emploie la logique. Je raisonne avec moi-même, et j'écris mes soliloques, parole par parole, tels qu'ils me viennent, de façon que, lus par un autre, ils paraîtraient étranges. Un tel fait cela. Qu'est-ce

MKTHODR DE IRAVAIL. 1Ô<»

qui découle ordinairement d'un fait de ce genre? cet autre fait. Est-il capable d'intéresser cette personne? Certainement. Il est donc logique que cette autre personne réagisse de cette manière. Et alors, un nouveau personnage peut intervenir; un tel, par exemple, que j'ai connu à tel lieu, tel soir. Je cherche les conséquences immédiates du plus petit événement ; ce qui dérive logiquement naturellement , inévitablement du caractère et de la situation de mes personnages. Je fais le travail d'un commissaire de police qui veut, sur un léger indice, découvrir les auteurs d'un crime mystérieux. Je rencontre cependant souvent beaucoup de difficultés. Parfois, il nV a plus que deux fils à nouer, une conséquence des plus simples à déduire, et je n'en viens pas à bout, et je me fatigue, et m'inquiète inutilement. Alors je cesse d'y penser, parce que je sais que c'est du temps perdu. Il se passe deux, trois, quatre jours. Un beau matin, à la fin, pendant que je déjeune et que je pense à autre chose, tout à coup les deux fils se nouent, la conséquence est trouvée, toutes les difficultés sont tranchées. Alors un flot de lumière coule sur tout le roman. Je vois tout, et tout est fait. Je reprends une sécurité, je suis sûr de mon aff'aire, il ne me reste plus à accomplir que la partie la plus agréable de mon travail. Et je m'y mets tranquillement, méthodiquement, montre en main. J'écris chaque jour un peu, trois pages d'impression, pas une ligne de

plus , et le matin seulement. J'écris presque sans ratures, parce qu'il y a des mois que je rumine tout; et, dès que j'ai écrit, je mets les pages de côté et je ne les revois plus qu'imprimées. Je puis calculer infailliblement le jour où j'aurai fini. »

M. de Amicis raconte ensuite que Zola lui a montré tout le rlossier de V Assommoir. Je donne encore cette citation, qui me paraît tout à fait intéressante :

« Sur les premières feuilles, il y avait une esquisse des personnages: des données sur la personne, le tempérament, le caractère. J'y trouvai le plan du caractère de Gervaise, de Coupeau, de maman Coupeau, des Lorilleux, des Boche, de Goujet, de madame Lerat; ils y étaient tous! On eut dit des notes d'un registre de questure, écrites en langage laconique et très libre, comme celui du roman, et entremêlés de raisonnements brefs, comme: — Né ainsi, élevé de telle façon ; il agira de telle manière. — Dans un endroit, je lus : « Et que pourrait faire d'autre, une canaille de cette espèce ?» — Je me souviens, entre autres, de l'esquisse de Lantier, qui était une liste d'adjectifs, lesquels formaient une gradation croissante d'injures : grossier^ sensuel^ brutal^ égoïste , polisson. Dans quelques endroits, on lisait: se servir d'un tel (personne connue de l'auteur). Tout cela écrit avec ordre, d'une écriture grosse et claire. — Puis, les croquis des lieux me passèrent sous les yeux, croquis faits à la plume, exactement, comme

(les dessins d'ingénieur. 11 y en avait un amas; tout V Assommoir dessiné : les rues du quartier oii se déloule le roman, avec les coins et Tindication des i>outiques ; les zigzags que faisait Gervaise pour éviter ses créanciers ; les escapades dominicales de Nana; les pérégrinations delà compagnie des buveurs, de bastringue en bastringue et de bousingot en bousingot ; l'hôpital et la boucherie, entre lesquels elle allait et venait, dans cette terrible soirée, la pauvre repasseuse déchirée par la faim. La grande maison de Marescot était dessinée en détail ; tout le dernier étage, les paliers, les fenêtres, Tantre du croquemort, le trou du père Bru, tous ces corridors lugubres où l'on sentait « un souffle de crevaison, » ces murs qui résonnaient comme des ventres vides, ces portes d'où sortait une perpétuelle musique de coups de bâton et de cris de mioches affamés. Il y avait aussi le plan de la boutique de Gervaise, chambre par chambre, avec l'indication des lits et des tables, et des corrections en plusieurs endroits. On voyait que Zola s'y était amusé pendant des heures, oubliant peut-être jusqu'à son roman, et plongé dans sa fiction comme dans un souvenir personnel. — Sur d'autres feuilles, il y avait des notes d'un autre genre. J'en remarquai deux en particulier: « vingt pages de description de telle chose , « — « douze pages de description de telle scène, à diviser en trois parties. » On comprend qu'il avait en tête sa description, formulée avant d'être écrite, et qu'il

Tentendait résonner, mesurée et cadencée, comme un air auquel il ne manque plus que les paroles. Elle est moins rare qu'on ne pense, cette manière de travailler au compas, même dans les choses d'imagination. Zola est un grand mécanicien. On voit comment ses descriptions procèdent symétriquement , en reprises séparées quelquefois par une espèce de remplissage placé là pour que le lecteur reprenne haleine, et divisées en parties presque égales; comme celle des fleurs du parc, dans la Faute de l'abbé Mouret^ celle de l'orage dans Une page d' amour, celle de la mort de Goupeau, dans y Assommoir . On dirait que son esprit, pour travailler ensuite tranquille et débarrassé des minuties, a besoin de se tracer d'abord les limites précises de son travail, de savoir exactement sur quels points il pourra se reposer, et quelle étendue et quelle forme prendra son travail à l'imprimerie. Quand il a trop de matière, il la rogne pour la faire rentrer dans ces limites, et quand elle lui manque, il fait un eff'ort pour l'agrandir jusque-là. Il a un amour invincible pour les proportions, qui peut quelquefois engendrer la prolixité , mais qui souvent, en forçant la pensée à insister sur son sujet, rend l'œuvre plus profonde et plus complète. — Outre ces notes, il y en avait d'autres, extraites de la Réforme sociale en France^ de Le Play, &q\' Hérédité naturelle, du docteur Lucas, et d'autres œuvres dont il s'est servi pour écrire son roman, le Sublime^ entre autres.

qui, depuis la publication de VAssommoir , a été réimprimé et relu. Car c'est un privilège des chefsd'œuvre de mettre en honneur même les œuvres médiocres dont ils sont sortis. »

Ces pages sont excellentes. Mais elles restent un peu confuses pour ceux qui connaissent plus à fond la méthode de travail de Zola. Je vais donc donner ici la façon précise dont il forme le dossier d'un roman.

D'abord, ce qu'il appelle « l'Ebauche. » Il a choisi son Rougon ou son Macquart, il sait dans quel milieu il veut le mettre; et il connaît l'idée générale ou mieux la pensée philosophique qui doit régir le roman. Alors, la plume à la main, il cause avec luimême sur son personnage. Il cherche des figures secondaires déterminées par le milieu. Il tâche de nouer quelques premiers faits, que lui donne la logique des milieux et des personnages. En un mot, il débrouille ses idées et arrête un sujet. Mais tout cela reste encore très vague.

Après avoir mis « TEbauche » dans une chemise, il passe à ce qu'il appelle « les Personnages. » C'est, à proprement parler, l'état civil des divers personnages. 11 reprend chacun de ceux qu'il a trouvés, en écrivant l'Ebauche, et lui dresse des actes : histoire, âge, santé, aspect physique, tempérament, caractère, habitudes, alliances, etc. En un mot, tous les faits de la vie. Nouvelle chemise, naturellement.

Passant ensuite au milieu, il va prendre des notes

sur le quartier où se déroule Thistoire. En outre, il fait une étude des métiers de ses personnages ; il visite les décors des grandes scènes; il réunit ainsi, dans une autre chemise, tous les détails techniques qui lui sont nécessaires.

Puis, viennent les documents extraits des ouvrages spéciaux, qui s'étiquettent dans de nouvelles chemises. Il en est de même des renseignements fournis par les amis, des nombreuses lettres qu'il se fait écrire sur des points particuliers, par celles de ses connaissances qu'Usait bien renseignées.

On voit que le dossier grossit à vue d'œil. C'est déjà tout un paquet considérable de feuilles classées avec soin, de renseigments qui dépassent parfois en matière le livre à écrire. Mais, pourtant, il n'y a encore là que des notes. C'est à ce moment que Zola s'occupe enfin du « plan. »

11 divise les matières en un nombre arrêté de chapitres. Nouveau travail tout de logique, très minutieux, très long. Cela devient une sorte de composition rythmée, où chaque personnage reparaît à des intervalles calculés, où les faits cessent et reprennent, comme certaines phrases dans les symphonies musicales. Il est à coup sûr un des romanciers qui composent avec l'art le plus compliqué et le plus mathématique. M. de Amicis a raison de l'appeler « un mécanicien^ » car c'est vraiment de la mécanique transcendante : on s'en apercevra un jour.

D'ailleurs, le plan ne se fait pas d'un coup. Zola

ne roblienl que peu à peu, par couches successives^ C'est d'abord « l'Ébauche » qu d depoudle pour ..eporter à sa place chacun des faits l-.'-'P-- Ce sont ensuite « les Personnages « qud repar de la même façon : ici, le portrait physique de tel personnage; là, un trait saillant de son caractère ■ plus loin, les changements amenés par les fait» dans le tempérament de tel autre ; plus loin encore l'état d'âme décisif où il a voulu le conduire. Et U dépouille ainsi chaque dossier. Tout doit entrerpeu à ieu. et à la place précise : le quartier a maison le lieux des grandes scènes. Non pas en bloc, cei le» ,„ais espacé, balancé, distribué, selon les exigences du récit et le besoin des situations.

Voilà donc le plan enfin arrêté dans ses grandes lisnes. Seulement, tout celan est encore que dégrossi.

Dans chaque chapitre, les matières qu'il doit contenir sont un peu jetées à la pelle, au hasaid du

dépouillement des dossiers V-rl.eUAn^.^^^l de se mettre à écrire, se trouve-t-d force, chaque fois qu'il aborde un nouveau chapitre, de ijfai.e ce qu'il appelle un « plan définitif. » ^ est-a-d.re J prend dans le plan primitif, toutes les -tes amas Ls et qu'il les combine, les met en œuvre dans -oTdlécessité par la déduction des chapitres deja écrits et par leflet littéraire qu'il veut tirer du cha-

pUrc à écrire. C'est un P^^^^^Z^^!:: t^L

tait la mise au point et la marcne au

drame, dont il n'aurait réuni d'abord que les mate-

160 ÉxMILE ZOLA.

riaux. Et cela va d'un bout du roman à l'autre, à mesure qu'il passe d'un chapitre au suivant.

Enfin, je ferai remarquer que ce système de composition par sédiments successifs, se continue au fur ' et à mesure qu'il écrit son livre ; car le plan des chapitres futurs reste toujours ouvert, et il y reporte sans cesse les notes recueillies en chemin. Ainsi, lorsque, dans un chapitre, une note n'a pu être employée, parce qu'elle n'arrivait pas à sa place, il la rejette dans un des chapitres suivants, à l'endroit où il sent qu'elle se casera d'une façon logique. En outre, pendant qu'ilécrit, il découvre parfois tout d'un coup que tel événement dont il s'occupe, que telle parole qu'il prête à un personnage, doivent avoir plus loin un retentissement. Et, pour ne pas perdre cette brusque illumination, ill'inscrit séance tenante sur la feuille de papier qui lui sert d'appui-main ; puis, le chapitre fini, il dépouille l'appui-main et reporte les notes qui s'y trouvent, dans les chapitres à faire où elles doivent trouver place.

On voit combien cette méthode de travail, procédant du général au particulier, est à la fois complexe, logique et sûre. Un ami de Zola, avec lequel j'en parlais, m'a dit que cela rappelait l'orchestration, si savante et si nouvelle, de Wagner. J'ignore jusqu'à quel point le rapprochement est juste. Mais il est certain que les œuvres d'Emile Zola, lorsque des profanes les ouvrent pour la première fois, doivent leur produire un peu de l'étourdissement des

opéras wagnériens. On croit d'abord à une grande confusion; on est sur le point de s'écrier qu'il n'y a là ni composition, ni règles. Et, pourtant, lorsqu'on pénètre dans la structure même de l'œuvre, on s'aperçoit que tout y est mathématique, on découvre une œuvre de science profonde, on reconnaît un long labeur de patience et de volonté.

Maintenant que j'ai raconté le romancier, l'auteur dramatique et le critique — ces trois aspects (le l'homme de lettres complet — remontons en arrière. Reprenons Zola au 14 de la rue de la Gondamine, où nous l'avons laissé commençant la série des Rougbn-Mac quart.

C'était en 1869, quelques mois avant la guerre. Il ne passa pas le temps du siège à Paris. Il s'était marié, et sa femme qui se trouvait très souffrante, avait été envoyée dans le Midi, vers cette époque. Ce fut ainsi qu'il se trouva à Marseille, lorsque les Prussiens investirent notre capitale.

A Marseille, pourtant, il fallait vivre. N'ayant alors ni fortune, ni avances, ni économies, se voyant coupé de Paris, siège de ses relations et de ses dé-

bouchés littéraires, il n'envisageait pas sans effroi cette période de perturbation générale. Aussi fut-il très heureux de retrouver là-bas M. Léopold Arnaud, directeur du Messager de Provence^ feuille où avaient jadis paru les Mystères de Marseille. Ce dernier lui offrit aussitôt de lancer à Marseille un petit journal à un sou, en attendant que Paris fut rouvert. Le journal parut et s'appela : la Marseillaise. Zola le rédigeait en entier avec l'aide de Marins Roux, son ami d'enfance, son collaborateur du diame : les Mystères de Marseille. Le succès fut d'abord très vif, la Marseillaise tira d'emblée à dix mille, chiffre considérable en province. Malheureusement, des difficultés d'installation et le manque d'outillage furent cause que le journal, au lieu de gagner, perdit bientôt.

Zola, inquiet, se décida alors à se rendre à Bordeaux, où venait de se transporter la délégation du gouvernement de la Défense nationale. Et ce fut là qu'il rencontra M. Glais-Bizoin, qu'il avait connu jadis au journal la Tribune, dont le digne homme était un des plus forts actionnaires. Pour faire comprendre ce qui va suivre, il faut dire ici un mot de la Tribune.

Cette feuille hebdomadaire avait été créée comme arme électorale, en vue des élections générales de 1869. Ses rédacteurs et ses actionnaires furent naturellement recrutés parmi les républicains ambitionnant une candidature. Zola disait en riant : « Ici,

il n'y a que deux hommes qui ne soient pas candidats : le garçon de bureau et moi. » Il arris-a que, les actionnaires du journal étant nombreux, plusieurs durent se présenter dans la même circonscription et furent ainsi compétiteurs. Or, comme la Tribune se trouvait obligée de ne nuire à aucun de ses actionnaires, et qu'elle ne pouvait pourtant pousser plusieurs candidats à la fois, cette arme mémorable, aiguisée à grands frais en vue des élections, devint radicalement inutile. Pendant la période électorale, le journal fut même réduit au silence. Seulement, les rédacteurs recueillirent cet avantage imprévu qu'au lendemain du Quatre-Septembre, ce fut un titre d'avoir été rédacteur de la Tribune : sous le nouveau régime, tous les anciens collaborateurs et le garçon de bureau lui-môme, se trouvèrent désignés pour avoir des places.

Ici, j'ouvre une parenthèse, car je m'aperçois que le moment est venu de parler une fois pour toutes des opinions politiques d'Emile Zola. De tempérament , il est incontestablement révolutionnaire , comme l'avait pressenti jadis M. Hachette, qui, après avoir lu ce simple conte pour les enfants : Sœur des pauvres, fit venir son jeune employé dans son cabinet et lui dit : « Vous êtes un révolté ! » Il est donc un de ces esprits indépendants que la hardiesse attire, que la solitude et l'impopularité n'effrayent pas, un de ces esprits toujours portés à être dans l'opposition. Lors de ses débuts, à l'époque de

jeunesse insouciante et de misère où il battait le pavé de Paris avec son grand ami Paul Cézanne, il éprouvait le plus beau mépris d'artiste pour la politique, qu'il ignorait d'ailleurs. Toutes ses ambitions se tournaient déjà vers la littérature; il ne comprenait même pas que des jeunes gens de son âge pussent rêver un siège à la Chambre. Puis, les années venant, il cessa d'ignorer la politique : il vit de près les événements, assista à des débats parlementaires, suivit la carrière publique de certains de ses contemporains. Eh bien! son mépris pour la politique n'a fait que grandir. Certes, il est républicain, il est convaincu que le seul gouvernement logique, la forme définitive, doit être la République ; mais il n'a jamais voulu, pour sa part, entrer dans l'application : besogne trouble, 011 il ne distingue que confusion, petitesses, vilenies. Il est donc resté ce que j'appellerai un républicain théorique, croyant à des lois , ne croyant guère aux hommes pui prétendent les déterminer. Cela explique suffisamment comme quoi, tout en ayant longtemps collaboré à des journaux républicains, il les juge « des boutiques, » ainsi que les journaux réactionnaires d'ailleurs. En somme, il ne s'inquiète nullement des opinions de la feuille de papier où il écrit, sachant que, nulle part, on ne le forcera à dire ce qu'il ne veut pas dire.

Mais nous en étions à la Tribune, dont tous les rédacteurs se trouvèrent , après le Quatre-Sep-

tembre, membres du gouvernement, préfets ou ambassadeurs. Zola, qui venait d'arriver à Bordeaux, pour chercher à entrer dans un journal quelconque, en attendant des jours meilleurs, fit une heureuse rencontre. Le lendemain de son arrivée, comme il passait sur le port, il fut tout à coup helé de loin par un vieillard, dont le visage exprimait une profonde stupéfaction. C'était M. Glais-Bizoin qui, avec M. Eugène Pelletan, avait dirigé la Tribune.

— Gomment! c'est vous? cria-t-il. Vous n'êtes donc pas à Paris!... Mais d'où sortez-vous donc?

— Je viens de Marseille, répondit Zola.

— Pourquoi n'êtes-vous pas venu à Tours? Nous avons eu besoin de tant de monde !

Et le membre de la délégation se mit à énumérer les noms des anciens rédacteurs de la Tribune, tous casés depuis longtemps, et fort bien. Zola avoua alors à son ancien directeur, que lui, fort embarassé, cherchait quelque chose. L'excellent M. Glais-Bizoin ne le laissa pas achever.

— Mais, mon cher, on va vous donner une préfecture ! Vous avez été de la Tribune^ ça suffît.

Dès lors, Zola ne quitta plus Bordeaux. Il y fit même venir sa femme et sa mère, restées à Marseille. Quant à la préfecture, elle ne lui fut pas donnée tout de suite; M. Glais-Bizoin le garda quelque temps comme secrétaire, après l'avoir présenté à Clément Laurier, qui s'était engagé séance tenante à lui donner la première situation vacante.

J'ai l'air, depuis un moment, de raconter des choses étranges. C'est que, depuis un moment, je touche à l'histoire et à la politique. Il faut se reporter à l'affolement de cette époque, pour bien reconstruire l'état psychologique dans lequel se trouvait notre romancier. Il m'a souvent parlé de cette minute de sa vie : — « Je m'imaginais que c'était la fin du monde, qu'on ne ferait jamais plus de littérature... J'avais emporté de Paris le manuscrit du premier chapitre de la Curée ^ et je l'ouvrais parfois, comme j'aurais ouvert des papiers très anciens, qui ne seraient plus que des souvenirs. Paris me semblait reculé, perdu dans les nuages. Et, comme j'avais avec moi ma femme et ma mère, sans aucune certitude d'argent, j'en étais arrivé à croire tout naturel et très sage, de me jeter les yeux fermés dans cette politique que je méprisais si fort quelques mois auparavant, et dont le mépris m'est d'ailleurs revenu tout de suite. »

Me voici donc arrivé à la fameuse histoire de la sous-préfecture de Castel-Sarrazin dont on a voulu écraser Zola; car, ce ne fut pas même une préfecture, mais une sous-préfecture, qu'on finit par lui offrir. Il avait d'abord été question d'Auch, puis de Bayonne; enfin. Clément Laurier fit appeler un jour notre ambitieux d'occasion et lui expliqua que le gouvernement avait besoin , à Castel-Sarrazin , d'un sous-préfet à poigne et à la plume facile, qui put enlever une élection par des proclamations vigou-

reuses; tout de suite après, une préfecture importante récompenserait le fonctionnaire débutant. La nomination était donc signée, lorsque Zola apprit la nouvelle de l'armistice, et celle de l'arrivée de M.Jules Simon. Alors^ à la suite d'une seconde conversation avec Clément Laurier, il refusa définitivement sa sous-préfecture. Ses convictions administratives n'avaient pas tenu devant le gâchis qu'il prévoyait. D'ailleurs, Paris était ouvert, maintenant, et il avait senti se réveiller en lui l'écrivain. Outre une correspondance quotidienne, politique et littéraire, que le Sémaphore, de Marseille, venait de lui demander — et qu'il garda sept ans — il avait écrit à la Cloche, dont il était rédacteur avant le siège, offrant d'envoyer de Bordeaux des articles sur l'Assemblée nationale; et cette proposition avait été acceptée. Ce n'était donc pas vrai I Le cauchemar se dissipait. On allait pouvoir de nouveau vivre de sa plume et faire de la littérature I Son affolement d'une heure était passé à jamais. Comme il le répète dans l'intimité, quand, de loin en loin, un journal lui jette encore à la face sa sous-préfecture ratée de Castel-Sarrazin : — « C'est vrai! j'ai failli être fonctionnaire, mais je ne l'ai pas été. Et il y en a tant d'autres qui, après l'avoir été, ont la bêtise de l'être encore! »

Le voilà donc revenu à Paris, enfoncé de nouveau et pour toujours, dans cette incessante production littéraire qui est sa vie, et dont une crise de pertur-

bation générale, comme la dernière guerre, n'était pas parvenu à le détacher. A Paris, au milieu des commencements précaires et troublés de la troisième République, parurent les premiers volumes de ces Jiougon-Macqua7't dont y ai raconté le début modeste, puis le succès tardif, mais colossal, éclatant un beau jour. Pendant la lente incubation de ce succès, l'existence du romancier, toujours pénible pécuniairement, s'améliorait pourtant de volume en volume. Il occupa trois ans encore son petit pavillon précédé d'un jardin, rue La Gondamine. L'entrée n'était pas belle; le pavillon, vu son exiguïté, était peu habitable; mais le jardin, contenant un grand arbre et plusieurs petits , était consciencieusement bêché, semé, planté, arrosé par lui. Sortant moins encore qu'aujourd'hui, ayant moins de relations et surtout beaucoup moins d'argent pour aller dévaliser les marchands de bibelots, pas assez riche non plus pour quitter Paris l'été et s'offrir le luxe d'une villégiature, il trouvait une distraction hygiénique dans ce jardinet qui lui tenait lieu de café, de cercle, de maison de campagne, de chalet à Trouville. Je le revois, vêtu d'un tricot et d'un vieux pantalon couvert de terre, chaussé de gros souliers fourrés, tondant son gazon, sarclant ses fleurs, arrosant ses salades; ou bien, armé d'un sécateur, émondant ses arbustes; ou même, la scie et le rabot en main, construisant une niche pour son chien, une cabane pour ses lapins et pour ses poules. Quelquefois, par les

beaux soirs d'été, la table était mise sur l'étroite terrasse, et la famille dînait dehors. Puis, quelques intimes — Marins Roux, Duranty, les peintres Beliard et Goste, ou moi — arrivions. Et, les coudes sur la table desservie, le thé fumant dans les tasses, on causait jusqu'à minuit, sous les étoiles. Parfois, quand «le jardinier» avait terminé le matin quelque chapitre de la Curée^ du Ventre de Paris ou de la Conquête de Plassans, il nous le lisait. Et lorsqu'il s'interrompait à la fin d'un alinéa, ou pour tourner une page, on entendait tout à coup le murmure profond et lointain de Paris : le mystérieux ronflement d'un colosse qui s'endormait.

Cette installation lui revenait à mille francs par an. Ce fut à cette époque que commença sa liaison avec Gustave Flaubert, et qu'il se rapprocha davantage d'Edmond de Concourt, très isolé et très attristé depuis la mort de son frère. Enfin, en 1874, sa position s'améliorant toujours, il alla habiter, 21, rue Saint-Georges, aux BatignoUes (aujourd'hui rue des Apennins). C'était un petit hôtel, avec jardin toujours. Pas d'autres locataires ! Et point de concierge ! Ce double rêve de tout ménage parisien un peu à l'aise, se trouvait réalisé.

Ici, avec le succès, l'existence de Zola se transforme insensiblement. Jamais il n'avait été si grandement logé. Un sous-sol pour l'office et la cuisine; au rez-de-chaussée, le salon et la salle à manger; puis deux étages : le premier pour lui et sa femme,

une vaste chambre et un cabinet de travail très gai, donnant sur le jardin; enfin, le second étage pour sa mère. Quand il s'agit de meubler tout cela, un grand confortable, même un commencement de luxe, s'introduisirent chez lui. On s'était passé longtemps de domestique; puis, quelques heures par jour, une femme de ménage était venue aider les dames Zola ; en entrant rue Saint-Georges, on prend tout de suite un domestique mâle à demeure. Plus lard, un couple, le mari et la femme, ne sera pas de trop pour le service. D'autre part, le jardin un peu attristé par les hauts murs qui le séparent des jardins voisins, n'est plus de plain-pied avec le cabinet de travail, et Zola cesse peu à peu de le cultiver lui-même. Ça l'amuse moins , il n'a plus le temps. Puis, l'été venu, voici qu'il a maintenant les moyens de réaliser de vieux rêves de villégiature apportés du Midi : en 1875, il passe la belle saison à Saint-Aubin-sur -Mer ; en 1876, il va à Piriac, en Bretagne; en 1877, à l'Estaque. aux bords de la Méditerranée. L'hiver, sans devenir pour cela mondain, le cercle de ses relations parisiennes s'étend un peu, et il fréquente deux ou trois salons, surtout celui de M. Georges Charpentier. En même temps, devenu critique dramatique, il assiste aux premières. Public à part, que celui des premières, toujours le même, où chacun se connaît; pourtant, on resta des mois sans savoir qu'il était dans la salle, cet Emile Zola dont on commençait à tant parler,

qui passait pour un rustre et un ours mal léché, mais dont on ignorait encore absolument le visage.

D'un autre côté, à mesure que l'argent arrivait, Zola, qui avait pris l'habitude de courir les marchands l'après-midi pour compléter son ameublement, ne s'arrêta plus : des vieux meubles, il passa aux bibelots. Et, ici, une curieuse remarque. Balzac dit quelque part que les parvenus se meublent toujours le salon qu'ils on-t ambitionné autiefois, dans leurs souhaits déjeunes gens pauvres. Eh bien ! justement, dans l'ameublement de notre naturaliste d'aujourd'hui, le romantique des premières années a persisté. Il dit, pour s'en défendre, que ça coûterait trop cher, si l'on voulait un luxe tout moderne. Mais cette économie, réelle au fond, n'est chez lui qu'un prétexte. La vérité est que l'observation de Balzac se trouve ici confirmée. C'est surtout dans son appartement actuel de la rue de Boulogne, où il habite depuis 1877, que Zola a pu contenter d'anciens rêves. Ce ne sont que vitraux, lit Henri II, meubles italiens et hollandais, antiques Aubusson, étains bossues, vieilles casseroles de 1830! Quand le pauvre Flaubert venait le voir, au milieu de ces étranges et somptueuses vieilleries, il s'extasiait en son cœur de vieux romantique. Un soir, dans la chambre à coucher, je lui ai entendu dire avec admiration : « J'ai toujours rêvé de dormir dans un lit pareil... C'est la chambre de Saint-Julien l'Hospitalier! »

Puisque je viens de nommer Gustave Flaubert, il

me faut ici dire un mot de la grande amitié qui lia les quatre romanciers que l'on a appelés « le quadrilatère du roman moderne, » c'est-à-dire : Gustave Flaubert, Edmond de Concourt, Alphonse Daudet et Emile Zola. Leur trait d'union à tous, fut Flaubert. Zola connaissait les frères de Concourt depuis 1865; en 1866, étant à l'ancien Evénement, il avait rencontré Daudet, qu'il perdit ensuite de vue, puis qu'il retrouva chez l'éditeur Charpentier, en 1872. Mais ce fut surtout en se réunissant tous chez Flaubert, chaque dimanche, que la liaison se resserra et devint très solide.

Toujours je me souviendrai des après-midi du faubourg Saint-Honoré. J'avais fait moi-même la connaissance de Flaubert. En province à dix-sept ans, sur les bancs du collège, je m'étais passionné pour Madame Bovary. Dix ans plus tard, ayant publié dans une petite revue littéraire une courte nouvelle : la Fin de Lucie Pellegrin, la première chose dont je fusse à peu près content, je l'envoyai au maître, qui m'invita à aller le voir le dimanche suivant. 11 m'accueillit avec sa cordialité affectueuse et je devins un de ses fidèles.

Outre Edmond de Concourt, Alphonse Daudet et Emile Zola, les visiteurs les plus assidus étaient : le célèbre romancier russe Tourguéneff ; Cuy de Maupassant, très jeune alors, grand canotier l'été, poète l'hiver, chéri de Flaubert en toute saison comme une sorte de fils; puis, le critique d'art Philippe

Burty, réditeur Charpentier, François Coppée, Catulle Mendès, le docteur Pouchet, Bergerat, Maurice Bouchor, Marius Roux, Toudouze; puis, presque toujours ensemble, Huysmans, Céard et Hennique; enfin, à de lointains intervalles, MM. Taine, Renan, Maxime Ducamp, Maurice Sand, Raoul Duval.

La réunion de ces deux ou trois couches d'amis formait un ensemble curieux, où des individus de génération et d'opinions différentes se trouvaient en présence. Mais la grande affection que chacun éprouvait pour Gustave Flaubert, servait de trait d'union suffisant. Et la diversité des jugements, favorisée par la plus absolue liberté de langage, donnait à ces après-midi du dimanche une saveur et un intérêt que je n'ai vus depuis nulle part.

Bientôt même, non contents de se retrouver chaque semaine, désireux de causer dans une absolue intimité, les quatre romanciers « du quadrilatère» se mirent à dîner ensemble une fois par mois; et, en riant, ils appelèrent leur dîner, « le dîner des auteurs siffles, » car, tous, ils avaient eu des désagréments au théâtre. Il y eut même un cinquième convive : Tourguéneff, grand ami de Flaubert, et pour lequel Zola ressentait la plus vive sympathie. D'ailleurs, Tourguéneff jurait ses grands dieux qu'on lavait aussi sifflé en Russie,

Quand Zola parle de ces dîners, aujourd'hui que Flaubert n'est plus, l'émotion le gagne, et il répète (]ue ce sont les meilleurs souvenirs de sa vie litté-

raire. Il trouvait un grand charme pour sa part, à I t's conversations qui se prolongeaient toute une - lirée, à ces heurts d'idées qui, la discussion ache- Nce, lui laissaient parfois dans Tesprit un ébranlement de plusieurs jours. Etaient-ce vraiment des • liscussions? Oui et non! Selon une expression plus caractéristique, qui est de Zola lui-même, c'étaient « des batailles théoriques entre gens qui, au fond, s'entendaient. »

D'autre part, les jeudis de Zola continuaient rue Saint-Georges, ces jeudis qui avaient commence dans l'appartement de la rue des Feuillantines, il y avait quelque chose comme quinze ans! Et ce fut là, rue Saint-Georges, que se rencontrèrent, pour la première fois, un groupe de jeunes hommes de lettres, que les journaux ont désignés parfois sous cette appellation énoi'mément spirituelle : « la queue de Zola. »

Voici comment s'est formé ce petit groupe. J"ai déjà raconté de quelle façon j'avais fait la connaissance de Zola, en 1869. Sept ans plus tard, en 1876, Henry Géard, un jour, vint sonner rue Saint-Georges. C'était un dimanche. N'allant pas à son ministère ce jour-là, il avait eu l'idée de se présenter lui-même à l'auteur des Rowjon- Mac quart , en disant simplement : « J'ai lu tous vos livres et, les trouvant très forts, je viens vous voir. » Peu habitué à des visites j)areilles, Zola accueillit le jeune visiteur [»resque avec embarras; puis, comme c'était le jour

IG

de Flaubert, il racontait une heure après, chez celui-ci, la visite qu'il avait reçue.. Flaubert, très touché, s'écria : — Ça, c'est très gentil, et ça fait toujours plaisir!

Quelques dimanches plus tard, Henry Géard revint sonner rue Saint-Georges, accompagné cette fois de son ami Huysmans, qui apportait Marthe^ récemment parue en Belgique. Tous deux avaient découvert Zola ensemble, en lisant le Ventre de Paris.

De mon côté, j'avais fait la connaissance de Léon Hennique. Quelquefois, vers cinq heures, je le rencontrais en plein « Parnasse, » à la République des lettres, cette revue de M. Gatulle Mendès, qui publiait alors la seconde partie de V Assommoir, et où j'avais porté une nouvelle. Un peu plus tard, à la suite d'une conférence d'Hennique au boulevard des Gapucinessur le même Asso/?^??20?'r, conférence qui produisit un scandale dans le petit clan parnassien, j'amenai Hennique rue Saint-Georges. Par Gatulle Mendès, j'avais aussi connu Huysmans, une nuit de carnaval, devant la porte d'un bal masqué où nous entrâmes. La glace fut rompue tout de suite ; le matin même, j'avais lu Marthe, ei trouvé une pro* fonde saveur dans cette œuvre excessive, au charme maladif. Dès le lendemain, j'envoyai à mon nouvel ami les deux numéros d'une revue ignorée qui contenaient La fin de Lucie Pellefirin. Huysmans, quelques jours après, me faisait diner chez lui; Hennique

était là, ainsi que Henry Géard, que je n'avais pas encore rencontré. Enfin, ce fut moi qui présentai à mes trois nouveaux amis Guy de Maupassant, avec lequel je m'étais lié chez Flaubert. Dès lors, nous fûmes cinq. Notre petit groupe se trouva constitué. Un beau jeudi soir, tous les cinq, en colonne serrée, nous nous rendîmes chez Zola. Et, depuis, chaque jeudi, nous y sommes retournés.

Maintenant, il faut bien dire un mot de notre véritable attitude devant Zola. Ge qui me force à entrer dans de pareils détails, c'est une absurde légende, qu'il s'agit de détruire, une fois pour toutes. J'ai devant les j'eux une partie des aimables articles que certains de nos confrères nous ont déjà consacrés : un joli tas, en quatre ans à peine ! J'y trouve des aménités dans ce genre: « Jeunes présomptueux (( — Rebut de la littérature — Plats imitateurs — « Valets impuissants — Epousseteurs de la gloire du « maître — Au-dessous de tout — etc., etc. » Nous sommes des mendiants et des besogneux! Zola nous entretient ! Nous préparons des romans qui s'appelleront « Le Bidet ^ » — « Le pot de chambre, » — « Le vase de nuit. » Nous sommes des égouttiers, des saligauds, des vidangeurs de lettres ! J'étonnerais même beaucoup de monde, si, en regard de ces grossièretés, je donnais ici les noms des prétendus hommes d'esprit qui, dans leur haine, ont vidé tout cela sur nos têtes.

La vérité est que nos rapports avec Zola, loin

d'être des rapports délèves à maître, ne diffèrent nullement de l'intimité, de la camaraderie affectueuse qui règne entre nous cinq. Au contraire, chacun de nous, je crois, se gênera moins avec lui qu'avec les autres, lui confiera plus librement certaines choses. Lui, un pion? un nonnalien in partions ? Allons donc ! Un pontife ? Pas davantage ! Cet intérieur delà rue de Boulogne, où Ton ne fait jamais de lectures, où Ton dit ce qui vous passe par la tête, où chacun est souvent d'un avis très différent, où l'on n'est même pas forcé d'avoir un avis, où le plus souvent il n'y a pas de conversation générale, enfin ce grand cabinet de travail où nous passons de si bonnes soirées, riant parfois comme des enfants, de tout, de tous, et même les uns des autres, est bien l'opposé d'une chapelle, malgré les vitraux des deux fenêtres.

Et si nos réunions du jeudi, rue de Boulogne, — où Edouard Rod est aussi un assidu, — comportent si peu de solennité, jugez de ce que ce doit être, pendant les visites que nous faisons à ce fameux Médan, où Zola passe maintenant huit mois de l'année.

Médan est un tout petit village, de deux cents âmes au plus , sur la rive gauche de la Seine , entre Poissy et Triel. Il y a un haut et un bas Médan ; c'est-à-dire que, des quelques masures de paysans, les unes se trouvent groupées le long de la route de Triel, — à mi-côte d'un coteau admirable, accidenté, planté çà et là d'un bouquet de

hauts noyers ; — tandis que les autres semblent avoir glissé au bas de la rampe, jusqu'au . remblai du chemin de fer de l'Ouest, qui passe en cet endroit parallèlement à la Seine, à une centaine de pas de la rive.

Ce coin du liche département de Seine-et-Oise est adorablement pittoresque. Ce ne sont que prairies grasses où des vaches paissent, rideaux de grands saules et de peupliers, quinconces de pommiers, massifs de noyers, de chênes et de trembles. La route elle-même, un peu creuse entre ses deux talus gazonnés, semblables à deux bancs de velours vert continus, monte et descend à chaque instant, ombragée, sans poussière, propre comme une allée de parc anglais. Et, sur tout cela, un grand calme plane, coupé de temps en temps par le passage d'un train ou par le sifflement de quelque transport à hélice, qui remonte lentement la rivière en remorquant cinq ou six péniches. On se croirait à cent lieues de Paris. Rien que des paysans. Dans toute la commune, une seule maison de bourgeois parisien, et (( le château, » rarement habité, changeant souvent de propriétaires. Voilà Médan.

Gomment Zola a-t-il découvert Médnn? Le hasard! L'Exposition universelle de 1878 y est aussi pour quelque chose. Dès l'automne 1877, au retour dun séjour de cinq mois à l'Estaque, Zola, qui, depuis plusieurs années, avait Ihabitude de louer chaque été une petite maison tantôt ici, tantôt là,

toujours au bord de la mer, pour y passer quelques mois avec sa mère et sa femme, songea à louer quelque chose, cette fois, aux environs de Paris, dont il ne voulait pas trop s'éloigner, à cause de la prochaine Exposition.

On lui avait parlé de Triel. Il se rend donc à Triel. Mais la platitude du pays, Timportance du gros village le consternent et le rebutent. — « Ça, la campagne? Alors, autant tout de suite les Batignolles!» Et, l'après-midi n'étant pas avancé, il loua une voiture, afm de visiter le pays plus à fond, avant de reprendre le train à Poissy.

En routC;, il rencontre d'abord Yernouillet, un petit village qui le console un peu. La route devient tout à fait pittoresque. Dix minutes plus loin, nouveau petit village. La première maison qu'il aperçoit, — étroite, cachée dans un nid de verdure, isolée du hameau par une allée d'arbres magnifiques qui descend jusqu'à la Seine, et sous laquelle un pont livre passage à la voie ferrée, — la première maison lui fait éprouver ce que, en amour, Stendhal appelait « le coup de foudre. » Seulement, un écriteau : « A vendre » pendait près de la porte. Bien qu'il n'eut aucune envie de devenir propriétaire, il visita quand même, espérant arriver à une location ; mais il se heurta contre une volonté absolue, et ce fut alors en lui un combat de quelques jours, qui se termina chez le notaire.

Il avait acheté la petite maison neuf mille francs.

Une bagatelle! La pelile maison tenait de la ferm , et le jardin était grand comme un -"-ho. Qu - Les semaines après, les maçons, les pemtre., les rosiers y entraient pour pr^Pa-; - P-^^ aménagement. Ils n'en sont plus sort.. ! C e.t que. après leur avoir fait réparer la petite maison, Zola em- en a fait eonstruire une S-ude approprie .es besoins professionnels, à son go^t u co o^u ble à sa passion unique : le travail. Cette seconde maison, ' est vrai, décupla au moins le pnx d achat^ Voici maintenant 1 emploi d'une des journée, de

notre campagnard. ....-eiUe dans son large

Huit heures du malin. U = eveiue uau» o

Ut L uis XVI , à cannelures de cuivre Pendan a-il s habille, - vêtements de vrai rural, veston et

raialon de velours marron à grosses cotes, soulier.

rchasseur - devant lui, par une grande glace

de chas,eu , cheminée, il donne

sans tain placée au-des=us de la

un coup d'œil au paysage. La berne e=i i>

1 ce matin, et les peupliers de nie, en face, sont

„oyés dans une ^•-;-;^-";;;:;,, ,,,, ehiens :

A r>eine descendu, il son a^^o .c letpebe « Bertrand, >- un bon gros terre-neuve 1 le minuscule « Raton, » un sacré petit rageur. Ouluefo:, madame Emile Zola est de cette sortie maiSe On suit la grande allée; on passe sur le

jd uciovy oi-^v^s on est ue

prend un bain. Un quart d heure après.

retour pour le premier déjeuner. Neuf heures. Au travail !

Ici, dans le nouveau cabinet de travail, tout est immense. Un atelier de peintre d'histoire pour les dimensions. Cinq mètres cinquante de hauteur, sur neuf mètres de largeur et dix de profondeur. Une cheminée colossale, où un arbre rôtirait un mouton entier. Au fond, une sorte d'alcôve, grande à elle seule comme une de nos petites chambres parisiennes, complètement occupée par un divan unique oii dix dormeurs seraient à l'aise. Au milieu, une très grande table. Enfin, en face de la table, une large baie vitrée ouvrant une trouée sur la Seine. Je ne parle pas d'une sorte de tribune, élevée audessus de l'alcôve au divan, à laquelle on parvient par un escalier tournant : c'est la bibliothèque. Le même escalier mène sur une terrasse carrée, occupant toute la toiture de la nouvelle construction, qui se voit de loin dans la campagne, et d'où le panorama est admirable.

De neuf heures à une heure, assis devant l'immense table, Zola travaille à un de ses romans. « iShdla (lies sine linea, ^) telle est la devise inscrite en lettres d'or sur la hotte de la cheminée. Tandis que son maître écrit, a Bertrand » est à ronfler par là, dans un coin.

A une heure, le déjeuner. Zola se livre avec le même soin à ce qui serait son second vice : la gourmandise, — cette littérature de la bouche! A deux

LE SUCCÈS. ISO

heures, la sieste. A trois, arrivée du facteur. Montés par le domestique, les lettres et les journaux réveillent monsieur. Voici la nomenclature des journaux que reçoit Zola : le Figaro, V Evénement, le Gaulois, le Voltaire et le Gil Blas, auxquels il est abonné. Je passe sous silence d'autres feuilles qu'on lui envoie gracieusement. On voit qu'il a un goût particulier pour la presse dite « à informations. » Des faits et non des phrases! des documents! voilà ce dont sa tournure d'esprit le rend avide. Quant à la corj'cspondance, c'est un envahissement, depuis quelques années. Il se voit fréquemment obligé de ne pas répondre, vaincu par l'entassement.

Le courrier dépouillé, il est quatre heures. Si le temps est beau, et quand il n'y a pas d'épreuves pressantes à corriger, on prend Nana, une barque peinte en vert, et l'on se rend dans l'ile en face, où Zola a fait construire un chalet. Là, on lit, on cause, on se promène, on s'étend sur l'herbe à l'ombre des grands arbres, « on fait son Robinson, » et l'on ne revient sur la terre ferme que pour dîner, parfois après une longue promenade en canot.

Le dîner a lieu à sept heures et demie. La nappe enlevée, après une causerie accompagnée d'une tasse de thé, quelquefois après une partie de billard, ce parfait bourgeois monte se coucher, vers dix heures. Toutes les lampes s'éteignent, sauf la sienne. Jusqu'à une heure avancée de la nuit, il lit. De temps à autre, pendant cette lecture, au milieu de la large

paix environnante, les trains de nuit passent sous la fenêtre, prolongeant leur vacarme dans le grand silence de la campagne. Il s'interrompt, écoute, reste un moment rêveur, puis reprend son livre. Il finit par s'endormir, en songeant « au beau roman moderne qu'il y a à écrire sur les chemins de fer? »

Outre l'ancienne maisonnette de paysan, rendue méconnaissable et augmentée d'une grande bâtisse carrée qui ressemble à une tour, il a fait bâtir un pavillon qui contient des chambres d'ami, souvent occupées. Ce sont toujours les mêmes amis, les amis de toute sa vie, qui visitent Zola à Médan. Ils viennent d'autant plus fréquemment que, l'année dernière, le 17 octobre 1880, madame veuve François Zola s'est éteinte doucement, dans la maison à peine installée; et ils voudraient contribuer de tout leur pouvoir aux efforts de madame Emile Zola pour cacher au fils un grand vide.

Je finirai ces notes biographiques par une anecdote.

Emile Zola, qui, en 1871, avait failli être souspréfet à Gastel-Sarrazin, manqua être décoré en 1878. L'histoire exacte de cette décoration mérite d'être racontée, d'autant plus que des versions étranges ont couru.

Un jeudi, M. Georges Charpentier étant venu voir Zola, le prit à part et lui dit :

— Voici ce qui ce passe : Daudet, l'autre jour, dinait chez M. Bardoux, et, consulté par lui sur les

LE SUCCÈS. lî^l

gens qu'il devait décorer, il vous a nommé le premier... M. Bardoux a aussitôt sauté sur votre nom, en disant que c'était une afiaire faite... D'ailleurs, il entend vous éviter l'ennui d'une demande écrite. Une simple visite suffira et lui fera plaisir. Et M. Charpentier ajoutait :

— Cela contrarie beaucoup Daudet, car il ne sait comment vous prendrez la chose. Il ignore vos intentions et craint de vous avoir trop mis en avant, sans qu'il en ait été causé avec vous.

Un peu surpris, Zola ne put cacher qu'il aurait préféré qu'on ne l'engageât pas ainsi; qu'il n'avait point demandé la croix et qu'il comptait bien ne la demander jamais; mais, qu'en somme, il n'était pas assez paysan du Danube pour refuser d'aller voir M. Bardoux, un des grands amis de Flaubert.

Du reste, il apprit bientôt que Flaubert, lui aussi, avait demandé pour lui la décoration au ministre.

Quelques jours plus tard, il alla voir M. Bardoux, accompagné de Daudet, qui amenait également un autre de ses amis, M. Gustave Droz, dont il avait aussi mis le nom en avant. L'entrevue, cela va sans dire, fut très cordiale. Le ministre, avec une discrétion de bon goût, ne parla de la croix que sur le seuil du cabinet, en s'cngagcant d'une façon brève et formelle, pour le mois do juillet suivant.

Voilà donc Zola qui était décoré, sinon malgré lui, du moins sans l'avoir voulu. M. Bardoux,

paraît-il, était très plein de l'idée de le décorer, car il en parlait à tous venants. Il ne se trouvait pas en présence d'un reporter, sans lui dire : — « Je vais décorer Zola, qu'en pensez-vous? » Si bien que tout Paris sut bientôt que le ministre allait avoir le courage extraordinaire de décorer l'auteur de VAssommôlr. Et celui-ci, inquiet de ce bruit qui se faisait autour d'une chose dont on n'aime pas à parler soi-même, disait en souriant: — u S'il le fait, il n'y. a encore que demi-mai. Mais s'il ne le fait pas, me voilà parfaitement ridicule. »

Cependant, juillet arriva. Et M. Bardoux, qui avait sans doute distribué beaucoup d'autres promesses, ne décora pas le romancier. On raconte qu'au dernier moment, le directeur d'un journal grave, dit au ministre : — « Décorez X... Il est vieux, et n'a plus de talent; tandis que Zola a le temps d'attendre. » -^ Gustave Flaubert, furibond, avait écrit à M. Bardoux : « Tu es un... pas grand chose! » — Daudet, désolé, était allé trouver son ami pour lui dire combien il regrettait de l'avoir engagé involontairement dans cette sotte affaire.

Tout aurait donc été pour le mieux, si l'excellent M. Bardoux n'avait recommencé ù dire plus fort que jamais « qu'il voulait décorer Zola! » Et ses conversations avec les reporters continuaient de plus belle.

Ce fut alors que Zola commença réellement à se fâcher. A cause de Flaubert et de Daudet, il n'osait

LE succès. 1^^

rompre brutalement, malgré la grande envie qu'il en avait. D'ailleurs, Flaubert, toujours bon, toujours facile à tromper, lui jurait de nouveau que M. Bardoux brûlait du désir de « couronner son ministère » en le décorant.

Arriva janvier. Le ministre s'était tellement épanché dans le sein des reporters, que tout le monde s'attendait à voir, cette fois, le nom de Zola sur la liste. Mais la fameuse étude sur « les Romanciers contemporains, » écrite d"abord pour une revue russe, avait paru en décembre dans le Figaro^ et tous les confrères traitaient le critique en homme indigne de faire partie de la littérature française. Si bien que, le jour où M. Bardoux proposa timidement Zola à son chef de cabinet, celui-ci répondit solennellement: — « Monsieur le ministre, ce n'est pas possible, il y va de votre portefeuille. »

Donc, une seconde fois, Zola ne fut pas décoré. Il s'y attendait du reste. Et il avala ce nouveau crapaud, avec l'habitude d'un homme qui en a avalé bien d'autres. Nouvelle fureur de Flaubert contre ce rien du tout de ministre. Nouveau désespoir de Daudet. Quand à lui, depuis cette époque, lorsqu'on parle de décoration en sa présence, il dit d'un air plaisant, en homme dont l'ambition est comblée et qui est décidé à ne plus rien accepter :

— Moi, j'ai failli être décoré par Bardoux : ça me suffit.

Sainte-Beuve a écrit que , lorsqu'il voulait bien connaître un écrivain, il se posait à son sujet les questions suivantes : — « Que pensait-il en religion? Comment était-il afîecté du spectacle de la nature? Comment se comportait-il sur le chapitre des femmes? Sur l'article d'argent? Était-il riche, était-il pauvre? Quel était son régime, quelle était sa manière journalière de vivre? »

J'ai déjà répondu à certaines de ces questions, dans le cours de ce travail. Seulement, tous ces traits épars, notés au hasard de la rencontre, analysés isolémentj je voudrais les reprendre, les recueillir pour les rapprocher, afin d'obtenir en quelques pages un portrait complet et vivante

Voici un homme qui achève sa quarante-deuxième

année, grand, un peu gros de ceinture; il a cette finesse d'extrémités que l'on considère comme un signe de race : les pieds et les mains sont petits. Brun, le teint mat, myope mais pas au point de recourir au binocle pour lire ou pour écrire, il porte^ les cheveux coupés courts. Ces cheveux, restés châtain foncé, se sont seulement raréfiés au sommet du crâne^ de manière à laisser voir une petite tonsure, large comme une pièce de cent sous. Audessous d'un front haut et perpendiculaire, un front qui, selon l'expression d'un de nos amis, M. Paul Bourget, «ressemble à une tour,» les yeux ont un regard doux et réfléchi ; ce qu'il y a de plus caractéristique, dans ce visage, c'est le nez, un nez fouilleur et avisé, fendu en deux au bout, comme était, dit-on, le nez de Balzac. Les joues pleines, le bas du visage un peu court, à la fois carré et arrondi, avec la barbe taillée ras. L'ensemble rappelle assez la physionomie d'un de ces soldats romains qui conquirent le monde; le tout, solidement emmanché sur un cou puissant. En somme, nous nous trouvons en présence d'un mâle solide et râblé, d'un gaillard ayant un fond de beau sang latin coupé par le croisement, troublé par des sensibilités nerveuses. Voilà pour le physique.

Né d'un Italien et d'une Française, — grandi dans le midi de la France, au plein air, librement, gâté par sa mère qui lui laissait la bride sur le cou, — puis, venu à Paris vers sa dix - huitième

année et y connaissant brusquement la misère noire,

— forcé alors de travailler pour soutenir les siens,

— enfin arrivant au bout d'une longue lutte à la situation qu'il occupe aujourd'hui : telle est, en une phrase, toute l'histoire de cet homme.

Cette phrase, il faut la reprendre et en creuser chacun des termes, afin d'y marquer au passage la façon d'être de l'homme. En me livrant à cette recherche, je n'aurai fait qu'une application du système de M. Taine. Un homme est fatalement le produit d'un tempérament particulier, héréditaire, se développant dans un certain milieu physique, intellectuel et moral, qui se trouve modifié lui-même par diverses circonstances historiques.

« Né d'un Italien et d'une Française » — voir chapitre I — : ceci est d'abord la part de l'hérédité. C'est à la naissance spéciale d'Emile Zola qu'il faut remonter, non seulement pour comprendre en lui l'homme physique, mais pour se faire une idée juste de son tempérament intellectuel et moral, je veux dire de son originalité artistique. Ce croisement contient l'explication de son «emballement» de latin, compensé par la logique claire et matoise de l'Ile de France. Tout un jour est jeté sur l'œuvre de l'auteur des Hong on- Mac quart, — jusque sur sa méthode de travail. De la symétrie et du bon sens dans la passion : voilà l'écrivain tout entier.

« Grandi dans le midi de la France, au plein air, librement, gâté par sa mère qui lui laissait la bride

sur le cou » — voir chapitre II — : ceci est le milieu où pousse d'abord d'une certaine façon cette "plante humaine, vouée par l'hérédité à diverses dispositions. Le milieu physique lui donne, au sortir du berceau, son grand amour de la campagne; quinze années d'enfance et de première jeunesse, passées sous un beau ciel, jouant à sa guise dans des jardins, puis, plus tard, faisant de grandes promenades avec ses camarades, tout cela le met en contact direct avec la nature, lui inspire une large tendresse pour elle. Le milieu moral, c'est-à-dire l'organisation particulière de sa famille, le mêle de bonne heure aux détails du ménage, Tinitie à l'apprentissage des choses, lui ouvre tout de suite les yeux sur le positif de la vie. En outre, il a la chance rare de se développer dans uuv? atmosphère de liberté intellectuelle. Pas d'entraves ! Promenades, lectures, jeux et travaux: tout lui est permis. L'enfant s'élève seul, et, par suite sans doute d'heureuses dispositions natives, il n'abuse pas de cette liberté. Son caractère se forme de lui-même, arrive très vite à la raison et à l'équilibre. Ni vices de nature, ni vices contractés. En peu d'années, il se fait sa sagesse. Plus tard, il restera libre d'esprit, agira méthodiquement, deviendra un régulier.

« Puis, venu à Paris vers sa dix-huitième année et y connaissant brusquement la misère noire » — voir chapitres III et IV — : ceci est la circonstance historique, qui modifie le milieu et agit de la sorte

sur le tempérament héréditaire, c'est-à-dire complète la formation de l'homme et décide de sa carrière. A Paris, en efTet, le jeune homme tombe au milieu de la ruine définitive des siens. Il n'a plus alors que sa mère, réduite à la gêne, et son grandpère, qu'il perdit en 1862. Il sent tout craquer autour de lui. Même la déveine s'acharne et lui fait manquer son baccalauréat. Eh bien! cette crise, dont tant d'autres, mal armés pour la vie, n'auraient pu sortir, lui, préservé par sa force de résistance native et par le bénéfice d'une éducation libre sous un riche climat, non seulement il la traverse et la domine, mais il y prend à coup sûr des vigueurs nouvelles, il achève de s'y tremper pour le grand combat littéraire.

Enfin, « forcé de travailler pour soutenir les siens et arrivant au bout d'une longue lutte à la situation qu'il occupe aujourd'hui » — : ceci est l'application des facultés de l'homme. Le caractère de la lutte livrée par lui est, au commencement, d'être une lutte pour le pain. Au rebours de ceux qui débutent avec de la fortune — de Flaubert par exemple — il n'a pas le loisir de composer le livre mûri, mais tardif, où ils se mettent tout entier — comme Madame Bovary; et il doit se jeter, tout de suite, à corps perdu, dans la mêlée du journalisme quotidien , acceptant toutes les besognes pour manger , faisant de la bibliographie, de la critique d'art, de la chronique, descendant même jusqu'aux comptes rendus

de la Chambre et aux correspondances dans des feuilles de province, bâclant au jour le jour des feuilletons commandés sur mesure, prêt, en un mot, à faire tout ce qui concernait le métier — voir chapitre V. — Dès ce moment, il vit de sa plume et se trouveraitàl'abrijs'il n'avait pas à se débattre contre un passé endetté. Le pis est qu'U est pris dans un engrenage, exposé à des promiscuités dangereuses pour les faibles. Mais lui saura se dégager. Il apporte, à travers ces besognes, la préoccupation de ses idées personnelles, qui, à l'occasion du Salon de 1866, font déjà un scandale, indice de vitalité, présage des tempêtes futures. Plus tard, lorsque sa vie matérielle est assurée, il continue à se battre pour le triomphe de ses idées, exerce la même volonté et la même puissance de travail dans les champs du roman — chapitre VI, — du théâtre — chapitre VII, — et de la critique — chapitre VIII. — Telle est son histoire entière. Grâce à son énergie, la lutte pour le pain est depuis longtemps terminée. Mais, aujourd'hui encore, la lutte continue, pour l'idée désormais. Et, même, une modification importante s'est produite. Le critique ayant dit son mot, va se taire, afin de laisser uniquement la parole au créateur, c'est-à-dire au romancier et à l'auteur dramatique. Maintenant que j'ai présenté Emile Zola, et dans son portrait, et dans les phases principales de sa vie, j'arrive à l'examen de ses façons d'être intellectuelles et mniales.

La volonté d'abord, ce <( tout de IMiomme, » d'après certains philosophes? Zola est-il doué d'une dose héroïque de volonté? Pour des esprits superficiels, la question semblerait oiseuse, en présence des résultats qu'il a obtenus par vingt ans d'efforts. Eh bien ! je dois dire que j'ai remarqué maintes fois son grand étonnement, lorsqu'on luipailede sa volonté. Au fond, dans la vie ordinaire, il se sent très faible, et il cède presque toujours, sans doute par amour de la paix. Toute sa volonté littéraire, explique-t-il souvent, a été au début la nécessité de faire vivre les siens, nécessité combinée, il est vrai, avec une grande émulation.

Par exemple, autant il se montre doux et conciliant dans la vie, autant dans les choses de l'esprit il a toujours été ambitieux et dominateur. Au collège et dans la littérature, un besoin natif d'être premier! Discute-t-il avec quelqu'un dans l'ordre purement spéculatif, il se rendra difficilement, et pas sur le moment encore. Il lui sera très pénible de ne pas avoir raison. L'émulation reste chez lui si enracinée, qu'elle se manifeste même dans les circonstances les plus insignifiantes. Ainsi, il m'est arrivé de jouer avec lui aux échecs et de le battre. Il avoue que, sur le moment, cela l'ennuie autant que si on lui refusait tout talent littéraire.

Lorsqu'on est ainsi bâti et qu'on se passionne pour si peu, jugez de quel ressort on doit être doué, en présence des choses sérieuses. Chez lui, c'est donc

une flamme intellectuelle sans cesse allumée, une foi qui le jette en avant, le pousse à se prodiguer pour tenter de convaincre les autres. De là, ses dons exceptionnels de polémiste, toute une face de sa personnalité. La passion appelle la passion, certes. Aussi se fait-il écouter. S'il ne convainc pas toujours la foule, ses démonstrations ont au moins pour résultat de la secouer, et Ton voit brusquement s'allumer, ainsi qu'une traînée de poudre, un de ces grands scandales artistiques, littéraires, ou même politiques, comme lesdiscuteursàfroid, les coupeurs de cheveux en quatre, ne sauraient en susciter. Homme de foi et esprit chaud, il est même un peu prêtre. Tout positiviste qu'il se dise, il a, du prêtre, une certaine gravité douce, une affabilité tendre, surtout une inguérissable mélancolie, résultant, à certaines heures, de la conscience du néant de tout. Le corps, avec cela, alourdi par le manque d'exercice, d'une sensibilité nerveuse, maladive, le prédispose àl'hypocondrie. La foi ardente dont j"ai parlé ne flambe chez lui qu'aux heures du travail et dans ses discussions avec des amis. Mais les rouages de son esprit cessent-ils de fonctionner, c'est le doute: voici le néant et la mort! Reste-t-il deux jours sans travailler? c'est une âme en peine. Huit jours? il tomberait malade.

Lorsque le travail intellectuel vous est devenu à ce point nécessaire, lorsque la vie arrive ainsi peu à peu à se concentrerautour d'un point unique, il n'est

pas étonnant qu'un déséquilibrcment se produise. Toutes les autres fonctions se font encore, par habitude, mais à la diable. Examinons par exemple « le chapitre des femmes.» Comment, à Tégard desfemmes, se «iomportera ce grand travailleur? Les aimerat-il? Perdra-t-il des heures et des journées à leur diic des galanteries, même à les faire seulement causer, en se mettant à leur portée? Se complaira-t-il au milieu des jupes? Evidemment non! Pas plus que ne Tétait Gustave Flaubert, Zola n'est un féminin. 11 est à coup sûr un chaste. Je lui ai toujours connu des amis, jamais de maîtresse. C'est un parfait mari, d'une conduite exemplaire.

— Grand dieu I lui ai-je entendu dire en riant, une autre femme que la mienne !... C'est ça qui me ferait perdre du temps !

Discute-t-on devant lui le plus ou le moins de beauté d'une femme, il se montre d'un goût difficile et porte des jugements sévères. A l'égard de l'intelligence féminine, sa sévérité tourne au mépris. D'ailleurs, il ne faudrait pas se laisser prendre à cette attitude. Lorsqu'il s'agit des femmes les plus grandes contradictions sont admissibles. Et tel paraît ne f>as en faire cas, qui ne fait que les aimer secrètement et les craindre.

De même qu'il n'est pas « un féminin, » Zola n'est pas un mondain. Un fond de timidité naturelle l'empêchera de briller dans un salon. Non qu'il ait plus de difficulté à parler qu'un autre; mais, devant

L'HOMME. 20;j

des inconnus ou des indifférents, il ne se livre pas. Aussi ne cause-t-il bien qu'entre amis, lorsqu'il se passionne. Devant des figures qui ne lui sontpas familières ou qui ne lui reviendront pas, il ne lâchera que quelques phrases brèves, tranchantes, n'arrondissant pas les angles, laissant voir aux imbéciles qu'il les juge comme tels. Quand on a cet excès de franchise, on passe pour un ours. Mieux vaut dès lors ne pas se déranger, rester en pantoufles au coin de son feu, au milieu d'un petit cercle d'intimes, devant lesquels, sans chercher à briller, on pourra tout dire. C'est ce qu'il fait la plupart du temps. Alors, il est vraiment lui-même: afl'ectueux, modeste, s'intéressant à vous, sachant écouter, faire cas de votre pensée, vous laissant aussi pénétrer aux plus intimes replis de la sienne, sincère par conséquent, enfin réellement S3'mpathique, indulgent, de bon conseil, très sur. On ne le connaît sous son vrai jour, que si on le voit dans l'intimité. Et il n'a d'ennemis, certainement, que parmi ceux qui ne le connaissent pas*

Zola est donc absolument l'opposé de ces comédiens de sentiment comme j'en connais : tout miel et tout sucre devant les inconnus, tout séduction pour les gens qui les Voient la première fois, et foncièrement durs, faux et mauvais, martyrisant leur entourage. Peu liant au contraire, effaré en public, ombrageux et gardant une réserve hautaine à l'égard des in^ différents, il évitera les cohues, aussi bien celles des

salons que celles de la rue, il fuira le vacarme inutile. Je nele vois ni tenant le crachoir dans un cercle, ni faisant une conférence devant une salle payante, ni pérorant dans un club. Une propagande personnelle lui serait insupportable. Il n'est pas du toutcabotin, pas seulementassez pourdevenirjamais un homme politique. L'été, va-t-il passer quelques semaines au bord de TOcéan, il ne choisit jamais Dieppe ni Trouville, mais la plus ignorée, la plus déserte des stations balnéaires. Plus il deviendra célèbre, plus il évitera la foule, pour échapper aux regards braqués sur lui.

— Je ne suis vraiment moi, je n'ai toute la possession de mes moyens, dit-il parfois, qu'ici, dans mon cabinet, seul devant ma table de travail.

Un homme fuyant ainsi la foule, peut-il être orgueilleux? Oui et non. Il y a orgueil et orgueil. Certes, le passionné, le croyant, l'homme de foi un peu prêtre, dont je viens de reconnaitre l'ambition et le besoin de domination dans Tordre intellectuel, est un orgueilleux, si l'on entend par orgueil la légitime fierté de l'intelligence, le désir même de tout comprendre, la noblesse de chercher à monter haut, enfin l'instinctif dédain de l'imbécillité. Mais dans le sens étroit et mesquin du mot, si par orgueil on entend vanité, Emile Zola n'est nullement orgueilleux. Il a, au contraire, le sens critique trop développé, pour ne pas être modeste. Avoir le sens critique développé, c'est

y voir clair aussi bien en soi qu'en autrui; c'est avoir le perpétuel sentiment de l'imperfection de ses facultés et du néant de l'homme. Heureux les artistes créateurs, qui ne sont pas affligés du sens critique ! Ceux-là au moins peuvent s'illusionner sur leur puissance, vivre dans un continuel éblouissement d'eux-mêmes, jouii- vraiment de leur œuvre, qu'ils trouvent plus belle à mesure qu'ils la contemplent. C'est Courbet en extase devant une de ses toiles, un sourire de contentement aux lèvres, et se répétant à lui-même : « C'est comique ! c'est comique! » Ce sont les grands lyriques, croyant que Dieu parle par leur bouche, se posant en prophètes dont les chants sublimes annoncent l'avenir. Tandis que celui dont je parle n'est, en comparaison de ces robustes illuminés, qu'un malheu* reux douteur, doutant de lui plus encore que des autres, se martyrisant sans cesse, ne pouvant même se relire. Une œuvre faite est, pour lui, une œuvre qui n'existe plus. Très rarement content des trois ou quatre pages qu'il produit chaque jour, se ren^ dant malade plus tard et tenté de tout refaire lorsqu'il les revoit en épreuves, il jette le livre de coté dès qu'il est paru. Il aurait trop peur, s'il s'amusait à le relire, d'y découvrir à chaque ligne des abîmes d'erreur et de faiblesse. Dès lors, préférant ne plus y penser et reporter toute sa passion en avant , vers l'œuvre future, il ne vit que pour celle-ci, se bat les flancs pour croire qu'enfin il s'y con-

tentera, reste tiraille par l'espérance et le doute, jusqu'au jour où, son plan terminé, attiré par un nouveau mirage de force et de logique, il se met en marche, sans regarder en arrière.

Dans ces moments là, je l'ai entendu bien des fois répéter :

— Il me semble que je suis toujours un débutant. J'oublie les vingt volumes que j'ai derrière moi, et je tremble, en me demandant ce que vaudra mon prochain roman.

Donc, orgueilleux, au sens élevé du mot; ambitieux et dominateur dans le champ des idées, mais modeste par réflexion; aimant à se tenir chez lui, se plaisant peu dans les salons, n'y goûtant aucune satisfaction d'amour-propre, n'y jouissant point de la célébrité; peu troublé par les femmes, dédaigneux de l'argent, bien qu'en ayant longtemps manqué; travailleur assidu sans être acharné, méthodique, simplifiant la besogne, ne faisant que le strict nécessaire mais le faisant, et subordonnant tout à sa tâche quotidienne ; sans grande volonté d'ailleurs dans la vie, doux et indifférent au contraire; en religion et en philosophie, positiviste, peu préoccupé des questions métaphysiques dont la solution ne tombe pas actuellement sous nos instruments d'analyse, mais croj'ant au progrès et tourmenté par des désirs d'absolu dont l'irréalisation se tourne en tristesse noire ; en critique, très clairvoyant pour lui et pour les autres, sévère alors pour les autres.

L'HOMME. i07

mais encore plus rigoureux pour lui; du reste, comme chacun, plein de contrastes, d'imprévu, d'inconséquences et de faiblesses, dont il convient parfaitement lui-même : — tels sont les traits principaux de sa physionomie intellectuelle et hiorale.

Aujourd'hui que le succès est venu, il ne travaille plus sous l'aiguillon de la nécessité. Avec ce qu'il a gagné et avec le produit de ses livres actuellement en librairie, lui et sa femme, sans enfants, auraient de quoi vivre tranquillement jusqu'à la fin de leurs jours. Mais si la lutte pour le pain se trouve ainsi terminée, le pli du travail est bien pris. L'habitude d'une production littéraire quotidienne est devenue pour lui un besoin, comme une seconde nature. La machine est montée, il n'y a plus de danger qu'elle s'arrête. D'autres mobiles , tout aussi impérieux, sont là, pour lui dire chaque matin : « Prends ta plume! ))

C'est même afin de travailler dans une paix plus grande, qu'il passe maintenant huit mois de l'année à Médan. Il a réuni là ses notes, ses plans, ses papiers de tout genre ; en un mot, il y a installé sa véritable résidence littéraire permanente. Un séjour de quatre mois à Paris, chaque hiver, lui suffit amplement, pour se mêler de plus près à la vie générale. D'ailleurs, à Paris, son existence sédentaire et laborieuse ne se trouve pas sensiblement changée. Les mêmes personnes qui le visitent à la campagne, vont le voir rue de Boulogne. Les heures des repas,

celles du coucher et du lever, varient peu. Le matin également, il travaille. Le soir, il ne va qu'excep tionnellement au théâtre ou dans le monde.

En somme, ni l'argent, ni le succès, ni la célébrité, ne l'ont changé. Et je puis le certifier, moi qui le connais depuis douze ans, moi qui l'ai vu jadis pauvre, endetté, encore obscur! Je le retrouve toujours le même homme, et je constate que la bonne fortune ne l'a nullement gâté. Il n'est pas un de ces triomphateurs insupportables, infatués d'euxmêmes, durs au pauvre monde, étalant coinplaisamment les résultats de leur réussite ou les mérites de leur personnalité. Sa vie, insensiblement, a pu devenir plus large et plus assurée, mais rien n'a été pour cela modifié dans son humeur, ni dans son caractère, ni dans ses goûts.

Au contraire, ce succès, qui a été long a se dessiner, mais qui s'est alors accusé formidable, loin d'en avoir plein la bouche, lorsqu'il cause avec vous, il en perd très souvent conscience. Je veux dire que, non seulement il n'en exagère pas la portée, mais qu'il est toujours obligé de se livrer à une certaine opération d'esprit pour « se rappeler » qu'il est arrivé, dans la carrière littéraire, à une situation des plus enviables. Son premier mouvement est tout autre: pessimiste, porté à voir les choses en noir, il croira sans cesse qu'il n'a rien fait, que tout va pour lui de mal en pis, qu'il est le plus infortuné des hommes. Ce n'est donc que par réflexion qu'il revient

au sentiment juste de la réalité. Son état ordinaire consiste à frissonner d'anxiété et à rester sur le quivive. Disposition d'esprit qui, certes, l'empêche de jouir de la renommée, mais qui l'excite au travail autant qu'autrefois.

En tenant compte de tout, malgré sa situation, jtnme encore, riche, discuté, injurié, mais célèbre, il n'est pas un homme heureux; et les milliers de uens qui, de loin, doivent envier son sort, ne savent ' e qu'ils envient. Cet argent qui hii afflue de tous rniés, après lui avoir si longtemps manqué, ne lui l'TOCure d'autre joie que la courte satisfaction d'être • It'pensé à des fantaisies. Bien portant, il se croit malade. Auteur délivres qui sont dans toutes les mains, il ne peut se relire lui-même. Arrivé, il a la continuelle sensation d'être un débutant. Célèbre, il se met chaque matin devant sa table avec l'appréhension de ne plus pouvoir écrire deux lignes. Doutant sans cesse de lui, se traitant d'idiot à chaque minute, voilà que la bêtise d'autrui le fait bondir. Nerveux et impressionnable, éprouvant plus douloureusement qu'un autre s'il exprime plus fortement, il ne connaît pas la tranquillité. Il ne jouit de rien : toujours l'idée fixe, aucun dilettantisme. On raconte que Delacroix, à son lit de mort, pensant à ce qu'il avait souffert dans sa longue carrière, disait : « Je meurs enragé! » Eh bien I Emile Zola, lui, vit comme Delacroix mourut : enragé! Enragé, dit-on, contre les autres ; enragé bien davantage contre lui-même.

Avec cela, n'oubliez pas qu'il est plein de méthode, de bon sens et de perspicacité. Cette rage de la littérature, elle occupe continuellement sa pensée, elle revient au fond de toutes ses préoccupations, elle le rend malade, lorsqu'un des mille accidents de l'existence le dérange tout à coup et lui mange son temps à l'improviste; mais il se contient assez pour l'organiser, la soumettre à des heures fixes et l'utiliser adroitement. Tâchez de concilier le tout et efforcez-vous de concevoir un révolté raisonnable, un désespéré qui serait résigné, un monomane qui connaîtrait à fond son mal et en tirerait parti avec sagesse : tel est Emile Zola !

Le terme qui le caractériserait, je crois, le plus justement et sans prétention, serait celui-ci: un spécialiste. Oui, Zola est un spécialiste. Sa vie entière, ses facultés y compris qualités et défauts, tout en lui concourt au même but. Tout est utilisé, sans déchet aucun, pour la littérature.

Ses défauts? il en a certes, n'étant en somme ni meilleur ni pire qu'un autre; il en a de considérables, comme tout homme qui possède de très grandes qualités ; mais la vérité me force à reconnaître que ses défauts ne sont pas du tout ceux qu'un vain peuple pense ou qu'une certaine critique lui reproche.

On constaterait en lui , comme en la plupart de ceux qui consacrent leur vie à une seule idée, les inconvénients spéciaux qui résultent d'une tension

trop grande et d'une concentration excessive. Ceuxlà sont portés à se faire le centre de tout ; les arts à côté, les connaissances en dehors de leur cercle personnel, ils seront enclins à les dédaigner et à ne pas tenir suffisamment compte du mérite de ceux qui y ont excellé. Même dans leur domaine spécial, les jugements qu'ils rendront, seront trop passionnés pour ne pas être entachés d'une certaine sévérité. Hommes de combat, polémistes, ils seront moins justes que les « lettrés » proprement dits, prêts à tout accepter dans leur éclectisme, mais ayant, eux aussi, leur écueil : l'indifTérence !

D'un autre coté, dans la pratique de la vie, Zola, habitué à ne compter que sur lui-même et ayant une juste confiance en ses propres forces, sera porté par contre-coup à se méfier d'autrui et à ne croire bien fait que ce qui aura été fait par lui. Voici, par exemple, un détail insignifiant, mais des plus révélateurs. Il n'a jamais eu de secrétaire et je ne pense pas qu'il en ait jamais, malgré le flot toujours montant d'une correspondance considérable, malgré toutes sortes de recherches, de courses, de notes k prendre, dont à aucun prix il ne se déchargerait sur autrui.

Autre remarque. Très perfectible, fort capable de se corriger, de se retourner à la longue avec souplesse et de déployer des qualités toutes nouvelles qu'il ne possédait jusque-là qu'en germe, Zola n'aimera pas qu'on lui démontre une erreur momen-

tanée. Non pas, certes, qu'il ne supporte point la critique; mais, très entier dans ses opinions, dominateur comme je l'ai dit, il se cramponnera à sa manière de voir, ne s'avouera jamais battu et s'efforcera passionnément de vous prouver qu'il a raison. En somme, tout en n'affichant aucune prétention tyrannique, tout en restant un charmant camarade qui vous traite d'égal à égal, tout en étant très capable de se tromper et d'en convenir, plus tard, quand le temps et la réflexion l'auront éclairé, il changera difficilement d'avis tout de suite et serait même, sur le moment, très malheureux, si quelqu'un arrivait par extraordinaire à le convaincre d'erreur. Esprit de dictature intellectuelle, formant un curieux contraste avec son accommodante bonhomie, avec son manque de volonté dans les actes quotidiens de la vie.

Sont-ce là des défauts véritables? je l'ignore et m'en préoccupe peu. Ayant beaucoup approché Zola, et pendant des années, je n'ai fait que consigner ici, une aune, mes observations, m'eff'orçant de ne pas plus conclure en notant ses divers traits de caractère, que je n'ai jugé son talent en racontant l'histoire de ses œuvres. Cette pai'tie de mon travail n'étant pas devenue plus que les autres un panégyrique ou un réquisitoire, me voici arrivé au bout de mon analyse, et je crois être resté un chimiste, prêt à tenir aussi bien compte de l'oxygène que de l'azote dans la constitution d'un coi'ps.

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