LA CRITIQUE ET LE TUBLIC
J'arrive à rattitude de la critique et du public devant Emile Zola.
Parlons une dernière fois de cette réclame que la malveillance et l'envie l'accusent de rechercher. Gomme je l'ai dit, elle s'est produite d'elle-même, à la suite de son attitude de porte-drapeau d'un groupe. Ce n'est jamais lui qui fait le vacarme; ce sont les autres qui, avec leur entêtement, ne veulent pas comprendre et préfèrent crier au scandale. Voilà quels sont les vrais bateleurs, tapant de la grosse caisse devant la baraque de leurs journaux, pour amuser le monde et faire pleuvoir les gros sous. Quant à lui, dans la retraite profonde oii il vit, il est le premier étonné, chaque fois qu'un de ces tumultes imbéciles l'oblige brusquement à s'inter-
rompre au milieu de son labeur, et à prêter Toreille.
— Mais qu'ont-ils donc à crier comme ça? dit-il alors.
Ces journees-là, parfois, sont amères. Il est pris du dégoût des hommes. Même sa passion unique, la littérature, lui paraît vide. Les phrases, dans le cerveau, ne se dévident pas comme à Thabitude; il se produit à chaque instant des nœuds qui obligent le cordier à s'arrêter, sous peine de casser net le chanvre de la pensée. Pourtant, des tentations lui viennent de confondre les insulteurs. Mais à quoi bon? Ce serait prolonger inutilement le vacarme. Mieux vaut ne pas céder à ses nerfs. Aujourd'hui qu'il a quitté la presse, il s'est même juré de ne jamais répondre. D'ailleurs, quinze années d'éreintement l'ont bronzé, il est rare qu'un article le touche, et il finit par se remettre au travail, avec sérénité, après avoir jeté au grenier les journaux qui le couvrent de boue.
A Médan, dans un cabinet spécial attenant à la bibliothèque, sur de grandes planches, il collectionne tout ce qu'on dit de lui. Eloges, critiques, calomnies, outrages, plaisanteries et bons mots de certains boulevardiers, âneries, tout se trouve entassé par énormes paquets ficelés. Gela dort, en attendant que quelqu'un s'amuse au travail considérable d'un classement définitif. Parfois, il a l'idée de jouer un bon tour à la critique. Lui que tant de plumitifs injurient, en l'accusant d'être violent, il
LA CRITIQUE ET LE TUBLIC. 2ir>
Il aurait quà couper des extraits dans leurs articles; cl ces échantillons de l'urbanité de la presse, datés et signés du nom des auteurs, composeraient un fort volume, intitulé a Leurs Injures,)) le tout précédé «lune préface calme. Aurait-il de quoi composer un autre volume, avec les jugements de bonne foi, avec i'S pages justes, écrites sur lui? J'en doute et je niimagine, en tout cas, que cet autre volume serait l'ion mince. C'est à se demander si nous possédons, à rheure qu'il est, une critique sérieuse.
(Juel a donc été, jusqu'à présent, l'accueil fait à /'•la par la critique contemporaine? Nous avons [ilusieurs couches de critiques. On peut classer en • luelques groupes principaux, ceux qui sont censés examiner avec désintéressement les œuvres et porter -iu' elles des jugements motivés. Passons en revue < is différents groupes, en signalant Ja façon dont -est comporté chacun d'eux devant Zola.
Au sommet, se trouve la critique dite scientifique, eiite peu nombreuse, comptant une ou deux per- -nnnalités hors ligne. Mais, le plus remarquable ivprésentant de cette critique semble s'être désinl» ressé de notre temps, pour se consacrer exclusivement à l'étude du passé. A l'égard de la littérature contemporaine, de Zola en particulier et de ses théories naturalistes, il ne se prononce pas, garde un silence prudent. Est-ce de l'indifférence? N'est-ce que l'attente et la réserve momentanée d'une sage circonspection? Je l'ignore. Je me contente de con-
stater le fait; et je suis d'ailleurs convaincu que, si les représentants actuels de la critique scientifique se taisent pour une raison ou pour une autre, cette critique sera demain continuée par des intelligences plus hardies, qui feront la vérité sur notre situation littéraire.
En descendant, voici la critique normalienne. Ce sont des esprits cultivés, qui ont de Tacquis. Mais « l'école » leur a laissé une marque indélébile^ comme un pli ineffaçable de pédanterie et de médiocrité. Seulement, leur médiocrité a du brillant, et ils se tiennent des coudes. Ceux-ci, par exemple, se sont énormément occupés de Zola. Ils l'ont tour à tour découvert, nié, discuté, applaudi avec des restrictions, se sont convertis à lui quand le succès est venu de l'étranger, puis ont tenté de le démolir quand ce succès est devenu énorme en France. Et, tout le temps, aussi bien dans leurs engouements que dans leurs injustices, dans leurs acceptations timides que dans leurs restrictions alambiquées, ils ne se sont montrés que des professeurs, jugeant avec l'étroitesse d'une critique pédagogique. Pas un ne s'est élevé à une vue d'ensemble, à quelque chose de précis, de net, de complet, à une synthèse de haut vol.
Plus bas encore, nous arrivons aux critiques dogmatiques, républicains pour la plupart. Après les médiocres brillants, les médiocres ternes. A la queue des pions sortis de la rhétorique, voici les nullités