‹ Emile Zola, sa vie-son œuvreChapitre 15 sur 23 · PAUL MARGUERITTE · texte numérisé non relu

PAUL MARGUERITTE

Cette lettre, à laquelle Zola a cordialement répondu, a été publiée dans le 2® volume de la Correspondance,

La Bête Humaine^ publiée en 1890, c'est le roman sur les Chemins de fer^ que Zola avait depuis long*temps projeté d'écrire. C'est l'ouvrage le plus dramatique de la série des Rougon-Macquart, un roman criminel, avec des péripéties feuilletonesques. Déplus, rappelant des crimes sensationnels : tels que l'assassinat du président Poinsot, en wagon, par l'introuvable Jud, le meurtre également impuni du préfet Barème, et la vengeance d'un perruquier méridional égorgeant un prêtre, par qui sa femme déclarait avoir été séduite avant n mariage. Ce roman a paru en 1890. Zola a décl é « avoir eu une peur terrible qu'il ne fût pris pour 1 e fantaisie sadique ».

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Voici les grandes lig-nes'de.ce roman, qu'il est surprenant qu'un émule de Busnach n'ait pas encore transporté i^à la scène :

Le sous-chef de (çare Roubaud, passionné, brutal et jaloux, a épousé une jolie fille, élevée en demoiselle, la protégée du président Grandmorin. Le mari adore sa femme. La jeune Séverine, un nom bien littéraire pour une petite campagnarde devenue l'épouse d'un employé, se laisse passivement aimer. Le ménage est heureux, paisible, honnête. Tout à coup l'accident surgit, sans lequel il n'y aurait pas de roman. Roubaud découvre que sa femme l'a trompé, oh ! avant son mariage. Le président Grandmorin, un satyre en robe rouge, a caressé, frotté, pollué Séverine, à l'âge où la fleur conjugale charmante n*était encore qu'en bouton. Puis il Ta mariée à un brave homme d'employé, après lui avoir passé une bague au doigt, en souvenir des bons moments écoulés dans ses tentatives séniles, au fond de la solitude propice de la Croix de Maufras, son domaine.

La scène de l'aveu surpris est une des plus poignantes du livre. Roubaud a interrogé sa femme sur la provenance de la bague, un serpent d'or à petite tête de rubis. Sottement, inconsciemment, Séverine a répondu que c'était un cadeau du président, un cadeau ancien, à roccasion de ses seize ans. Roubaud s'étonne de cette réponse. L'explication, simple et vraisemblable, lui semble suspecte, parce que différée.

« Tu m'avais toujours dit, murmure-t-il, soupçonneux, q c'était ta mère qui t'avait laissé cette bague?... » Et c< e interrogation engendre aussitôt la défiance. Séverî B avait donc menti? Pourquoi cachait-elle l'origine de jg bague? Etait-ce mal faire que recevoir ce cadeau? Ç -»i d'insolite en ce don du président, qui avait protégé

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le ménagée, et doté la fillette ? Séverine s'enferre dans son mensong-e. Elle soutient que jamais elle n'a parlé de sa mère à propos de cette bague. Son insistance étrange et l'embarras de ses dénégations, achèvent d'initier le mari. Il devient très pâle, ses traits se décomposent horriblement. Il jure, menace, et, les poings levés, marchant sur elle finit par crier : « Nom de dieu de garce I ta as couché avec... couché avec! » Et il la presse d'avouer, menaçant de Téventrer. La malheureuse, lasse et terrifiée^ se décide enfin à laisser échapper Taveu : « Ëh bien» oui, c'est vrai, laissez-moi m'en aller!... »

La fureur du mari, ses brutalités, ses soufflements de fauve, ses questions pressantes, ses investigations douloureuses, les détails qu'il réclame, les torturantes et minutieuses circonstances qu'il exige, tout cela rythmé sourdement par le tapotement afi^aibli du piano des voisins d'en dessous, présente un tableau dramatique d'une intensité excessive. Les accablements, les sursauts* les préoccupations du lendemain, les hantises du passé, les prostrations et les énergies soudaines, se succédant en son âme désespérée, achèvent ce tableau tourmenté d*un bonheur de mari naufrageant, avec le raccrochement désespéré de la vengeance entrevue. Roubaud crèvera l'homme. Il a son couteau sous la main, ce couteau fouillera la bedaine polissonne du président et, avec le sang qu'il en tirera, lavera la tache. C'est la farouche hantise des maris espagnols, des justiciers domestiques de Calderon, impitoyables médecins de leur honneur.

Pour réaliser cette saignée, qui doit, pense-t-il, gi " îr son honneur blessé et nettoyer la souillure, Roubau je sert du moyen violent dont usa, au théâtre, le du le Guise pour contraindre la duchesse à faire venir Sa l- Mégrin : il commande à sa femme de donner rp** j-

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VOUS au président. Ce chaud lapin fourré d*^herraine est à Paris. Il s'agit de l'attirer dans Texpress du soir, là on lui fera son afiFaire. Séverine résiste. Elle ne veut pas donner ce rendez-vous de mort. Alors,

, . . cessant de parler, il lui prît la main, une petite main frêle d*enfant, la serra dans sa poigne de fer, d'une pression continue d'étau, jusqu'à la broyer. C'était sa volonté qui lui entrait ainsi dans la chair, avec la douleur. Elle jeta un cri, et tout se brisait en elle, tout se livrait. L'ignorante qu'elle était restée, dans sa douceur passive, ne pouvait qu'obéir. Instrument d'amour, instrument de mort.

Elle écrit donc, et voilà le président déjà à peu près sûr d'avoir son compte rég-lé à bref délai.

Cet aveu surpris, à propos d'une bague que Séverine portait continuellement à son doigt, qui ne devait par conséquent éveiller chez son mari ni questions, ni soupçon, cet homme découvrant qu'il a été cocu avant le mariage, et aussitôt combinant avec une dextérité d'assassin émérite, dans ses moindres détails, la vengeance qu'il projette, la contrainte mécanique à laquelle il a recours pour décider sa femme à devenir sa complice, tout cet ensemble dramatique est certainement entaché d'invraisemblance, mais il ne faut pas oublier que nous sommes en plein feuilleton criminel, et que les personnages sont des impulsifs, des inconscients, des êtres anormaux placés dans des circonstances exceptionnelles, de véritables héros de roman judiciaire.

Le crime est rendu avec une grande abondance d'effets ( orreur, et tout se passe dans les conditions ordinaide ces tableaux farouches destinés à être affichés, nturlurés,. sur les murailles, afin d'attirer la clientèle l'Ambigu. Le train file à toute vitesse, et l'heure du •ne est proche. Naturellement, un témoin est là,

embusqué dans l'ombre. Gomme le solitaire fameux de 1 d'Arlincourt, il voit tout, il entend tout, cegaillard ayant bons yeux, bonnes oreilles, posté à point nommé, dans la nuit, sur le parcours de la ligne du Havre, au poteau kilométrique i53, juste à la minute où Ton balance, par la portière entr*ouverte d'un vagonde première, le corps de la victime :

Jacques vit d'abord la gueule noire du tunnel s'éclairer, ainsi que la bouche d*un four^ où des fagots s'embrasent. Puis, dans le fracas qu'elle apportait, ce fut la machine qui en jaillit avec réblouissement de son gros œil rond, la lanterne d'avant, dont Tincendie troua la campagne, allumant au loin les rails d'une double ligne de flamme. Mais c'était une apparition en coup de foudre. Tout de suite les wagons se succédèrent ; les petites vitres carrées des portières, violemment éclairées, firent défiler les compartiments pleins de voyageurs, dans un tel vertige de vitesse que l'œil doutait ensuite des images entrevues. Et Jacques, très distinctement, à ce quart précis de seconde, aperçut, par les glaces flambantes d'un coupé, un homme qui en tenait un autre renversé sur la banquette, et qui lui plantait un couteau dans la gorge, tandis qu'une masse noire, peut-être une troisième personne, peut-être un écroulement de bagages, pesait de tout son poids sur les jambes convulsives de l'assassiné.

Le tableau est saisissant. La vision intense. Nous ne chicanerons pas sur la difficulté que peut rencontrer un observateur, placé ((devant la haie d*un chemin de fer, juste à la sortie du souterrain, en face d*un pré, » c'està-dire dans un lieu bas, ou tout au moins de plain-pied, à découvrir, par une portière de wagon, un homme maintenu renversé sur une banquette. Ce corps se trente au-dessous de la ligne visuelle, et masqué par Vèpi iseur du panneau n'ayant qu'un petit carreau com e chacun sait, il est donc à peu près invisible du deho . Si Ton s'arrêtait à ces détails de vraisemblance, il sçi t

difficile de faire constater, par les personnagces nécessaires au dénouement, les péripéties d'un assassinat, dans les romans-feuilletons. L'essentiel est que l'effet d'horreur cherché ait été trouvé. Il Ta été. Ici, comme dans les scènes subséquentes de l'enquête judiciaire, Zola s'est révélé, en ce ^enre pour lui nouveau, expert.

A l'action criminelle, se juxtaposent un drame passionnel et une sorte de synthèse psychologique des théories de Gesare Lombroso, sur r« llomodeliquente», Thomme criminel, la bête humaine, le sauvage primitif, l'anthropoïde cultivé, le quadrupède redressé. Roubaud échappe à la justice. On soupçonne un carrier nommé Gabuche, être inquiétant d'allures , bouc-émissaire des crimes mystérieux dans la contrée, une ressource pour la justice dans l'embarras. Mais quelqu'un peut témoigner de la vérité, Jacques, l'homme qui a vu. Roubaud devient l'ami de Jacques. Il ne peut se séparer de lui. Il en fait son commensal, son intime, et lui jette sa femme dans les bras. En même temps, une sorte de démon de la perversité le pousse à fréquenter le commissaire de police. Le souvenir de Raskolnikof de Crime et Châtiment se dresse ici. Zola, toutefois, n'a pas cru devoir pousser, aussi loin que le romancier russe, cet irrésistible besoin du coupable de se rapprocher de ceux qui peuvent surprendre et punir son crime. Dostoïewsky a tiré de puissants effets de cette poussée folle et nuisible de la conscience. Zola n'a fait que l'indiquer. En revanche, il a développé largement les amours de Séverine et de Jacques.

i fou, un monstre, ce Jacques. Plus terrible que ce m iaque, jugé il y a quelques années, qui s'amusait à pi ler les jolies passantes avec un stylet, ou que le bi 'tier, dont les plaisirs amoureux consistaient à trans-

former en pelotes à épingles les seins martjrtsés des malheureuses qu il entraînait, en leur jetant des billets de banque pour panser leurs plaies. Ce sadique Jacques a, devant les femmes, les tentations meurtrières que Papavoine manifestait en face de la chair moite et blanche des petits yarçons. 11 ne veut pas abuser des belles, mais il meurt d'envie de les égorg-er. 11 rêve des voluptés non pareilles, à Tidée de plonger une lame dans le corps de sa mattresse. Parfois, il lui prend aussi l'envie de tuer la première femme rencontrée. Il suit même une passante, en chemin de fer, dans ce but, s'installe avec elle dans un compartiment, et ne renonce au plaisir promis que par suite de l'entrée d'une dame, une gêneuse, qui dérange la partie de meurtre projetée. 11 se dédommage bientôt en assassinant Séverine, sans avoir, Antony de cabanon, l'excuse de la résistance.

Ce goût du sang, celle appétence du meurtre pour le meurtre, ne sont que d4nexplicables déviations de la raison humaine^ Toutes les considérations des criminologues fatalistes de l'école italienne ne pourront ôler à ces monstres le caractère, heureusement exceptionnel, qui les signale au médecin, encore plus qu'au juge. Ils ne semblent guère intéressants pour le romancier, pour l'artiste. Ce sont des impulsifs, des inconscients, et ils relèvent surtout de l'aliéniste.

Zola tente de raisonner ainsi la folie de son maniaque : comme à d'autres il suffit, pour se sentir le sang en feu et les nerfs tendus^ de surprendre moulant la jambe, un bas noir ou violet, Jacques éprouve le rut du meurtre devant toute peau nue.

Un soir, il jouait avec une gamine, la fillette d ae parente, sa cadette de deux ans ; elle était tombée, il avaî ^\i ses jambes, et il s'était rué. L'année suivante, il se souvr lit

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d'avoir aiguisé un couteau pour i'eufoucer dans le cou d'une autre, une petite blonde qu'il voyait chaque matin passer devant sa porte. Celle-ci avait un cou très gras, très rose, où il choisissait déjà sa place, un signe brun sous Toreilie...

Musset décrit ces tentations-là, mais moins sanglantes, quand^ au théâtre Français « où l'on ne jouait que Molière», ildécouvrait « un cou blanc délicat qui se plie, et de la neige effacerait Téclat ». Jacques, lui, au théâtre, éprouve la furieuse envie d*éventrer une jeune femnae, une nouvelle mariée assise près de lui, qui rit très fort» Et la question se pose alors :

Puisqu'il ne les connaissait pas, quelle fureur pouvait-il avoir contre elles ? Car, chaque fois^ c'était comme une nouvelle crise de rage aveugle, une soif toujours renaissante de venger des offenses très anciennes dont il avait perdu l'exacie mémoire. Cela venait-il donc de si loin, du mal que les femmes avaient fait à sa race, de la rancune amassée de mâle en mâle depuis la première tromperie, au bord des cavernes?

C'est peut-être faire remonter un peu loin la vengeance préhistorique, et les défenseurs de Philippe, de Menesclou, de Soleilland et autres aliénés, grands tueurs de femmes et de fillettes, n'ont jamais essayé de plaider l'atavisme.

Cette théorie de la Bête Humaine n*a d'ailleurs qu'un intérêt pathologique secondaire : Jacques, Roubaud, Séverine, Pecqueux, le Chauffeur, tous les personnages du livre, jusqu'au président Grandmorin, dont on n'entrevoit que la silhouette posthume, sont des monstres en dehors deThumanilé, une véritable ménagerie de fauves, qi Zola promène dans son œuvre. C'est un peu de la litté ♦ure de cirque.

►mme dans tous les livres de l'auteur du Ventre de P isp il y, a dans la Bête Humaine, une chose, un

morceau de matière, qaî vivifiée par le souffle de rècrl vain, se dresse, s'anime, vi( et palpite, comme un être. Zola est un admirable Pvgmalion dans ces animatioDs ^ de Galatées, faites de la terre des mines, du liquide brûlant des alambics, des monceaux de léj^umes ou des charretées de fleurs des halles. La Lison, la machine de Jacques a une âme, une existence, des aventures, et elleconnaît les fins trag^iques.

Jacques, d'une pâleur de mort, vit tout, comprit tout : le fardier eu travers, la machine lancée, répouvantable choc, tout cela avec une nelteté si aiguë qu'il distingua jusqu'au grain des deux pierres, tandis qu'il avait déjà dans les os la secousse de l'écrasement. C'était Tinévitable... Au milieu de cet afFreux sifflement de détresse qui déchirait l'air, la Lison »'obéissait pas, allait quand même, à peine ralentie. Elle n'était plus la docile d'autrefois, depuis qu'elle avait perdu dans la neige sa bonne vaporisation, son démarrage si aisé, devenue quinteuse et revêche maintenant, en femme vieillie dont un coup de froid a détruit la poitrine...

Cette machine, ainsi personnifiée, cette Lison que Jacques avait aimée, soignée, couvée, jalousée, comme une maîtresse, sans avoir jamais eu l'idée de Téventrer celle-là, nous assistons à son agonie, la seule mort touchante de ce livre plein de meurtres, aux pages éclaboussées du saog des plaies, et où Ton ne voit que cervelles écrabouillées, ventres ouverts et carotides tranchées :

La Lison, é ventrée, culbutait à gauche, par-dessus le fardier, tandis que les pierres fendues volaient en éclats comme sous un coup de mine, et que, des cinq chevaux, quatre roulés, traînés, étaient tués net.

La Lison est vraiment le personnage sympathique i livre. Pauvre Lison I Son meurtre était de longue mf i

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préparé. Au commencement de l'ouvrage, déjà, un far* dier s'était embarrassé sur la voie, et Flore, la jalouse Flore qui fait dérailler le convoi pour se venger, s'était essayée, en retenant des chevaux rétifs. La machine, décrite, détaillée, ayant l'importance d'un premier rôle, et quelques pages sur les rivalités d'employés, se disputant un logement, ou s'espionnant les uns les autres, font souvenir que le puissant auteur de la Bêle Humaine^ avant tout ce carnage, a décrit le comptoir formidable du père Colombe, la ruche ouvrière de la rue de la Goutte d'Or, la truculente obésité des halles, le puits dantesque du Voreux.

La Bête Humaine n'est pas le meilleur roman de Zola. Je l'ai analysé, pour indiquer la féconde variété du maître, et pour prouver qu'il aurait pu, malgré l'insuccès de son début à Marseille, rivaliser avec les feuilletonistes populaires, ceux qui seuls semblent susceptibles de capter l'attention des foules.

II y a de nombreuses descriptions, très artistes, dans ce roman rouge. La rouge est la couleur de la vie. II donne l'impression de la force et aussi de l'horreur, et> en fermant ce livre rude, on se souvient, avec Baudelaire, que le charme de l'horreur n'enivre que les forts.

La Débâcle a paru en 1892. C'est peut-être le livre de Zola qui a suscité le plus de polémiques, inspiré le plus de sottes injures, celui aussi qui a été le moins compr , le plus calomnié. C'est son plus beau livre.

olaa été, sans raison, accusé d'avoir écrit un ouvrage au -patrrotigue^Pourquoi ? Parce qu'il n'a pas montré lei soldats de son pays, irrésistiblement victorieux, ou

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