‹ Emile Zola, sa vie-son œuvreChapitre 17 sur 23 · J2 EMILE ZOLA · texte numérisé non relu

J2 EMILE ZOLA

lâches et des traîtres opposons Valleluia des croyante et des braves. Au moins, tant qu'il sera besoin d avoir des braves, de compter sur eux, et d'appeler, autour du drapeau menacé, ceux qui croient encore à ce vieux symbole de la Patrie.

Il est possible que Tavenii meilleur, plus raisonnable, plus pacifié^ nous réserve le surprise de Taccord universel. Ce rêve est encore improbable, sans apparaître impossible, irréalisable. Les Etats-Unis d'Europe ne sont qu'une chilnère temporaire. Il fut une époque où les Bourguignons étaient des Prussiens pour les Parisiens. Mais il faudrait commencer par le commencement : la restitution à la France de son territoire, et la substitution de la République sociale et fraternelle aux empires et aux républiques autoritaires et fanatiques du monde actuel. En attendant que cette utopie, nullement fantastique ni éternelle, soit la réalité dedemain, il est prudent de conserver chez nous de la graine de ces toqués de Rochas^ et de méditer, en relisant la Débâcle^ sur les causes de la défaite de 1870, sur les moyens d'eu éviter le recommencement.

Gomme au mois de mars 1908, lorsqu'il fut question de transférer les restes de Zola au Panthéon, et qu'on discuta les crédits à cet effet, comme après cette cérémonie, la Débâcle provoqua, lors de sa publication, des protestations diverses. Toutes aussi injustifiées. L'une d'elles attira surtout l'attention. Elle provenait d'un officier allemand, le capitaine Tanera, qui assistait, faisant partie du g-rand état-major, à la bataille de Sedan.

Ce vainqueur bénévole, et réclamiste, se permit de prendre la défense des soldats français qu'il estimait insultés par Zola.

LA DEBACLE 873

Toute la bande des aboyeurs anti-zolisles, parmi lesquels se retrouvent d'ailleurs actuellement les thuriféraires les plus agenouillés devant Fauteur de J*accuse, fit chorus avec le francophile prussien.

Un journal, qui depuis sollicita Thonneur de reproduire en feuilleton la Débâcle, inséra ceci :

C'est UQ acte de mauvais français, que M. Zola a accompli en écrivant la Débâcle, un allemand vient de le lui rappeler et de lui infliger une leçon de patriotisme, en rendant aux vaillants soldats, qui sont morts pour la France^ l'hommage que M. Zola aurait dû leur décerner.

Ce capitaine Tanera, dont on faisait le vengeur de rhonneur français, le gardien de notre drapeau, avait prétendu que lauteur de la Débâcle avait fabriqué les faits, et sali une armée qui avait été malheureuse, mais qui, ayant combattu avec courage, n'avait pas perdu son honneur dans la défaite.

Le capitaine, qui falsifiait, beaucoup plus que Zola, les faits, les textes du moins, car nulle part, dans la Débâcle^ on ne pouvait lire que Tarmée, prise dans son ensemble, avait été déshonorée parce qu'elle avait été vaincue, ajoutait, avec une affectation de hautaine commisération à notre égard :

Je ne veux pas chercher à savoir si, en écrivant un tel livre, M . Zola a nui à la France, ou s'il Ta servie ; dans tous les cas, il lui manque une qualité : le respect du malheur.

En ce sens... nous sommes, nous autres sauvages, de toutes autres gens.

J'espère que vous ne m'en voudrez pas d'avoir aussi crû-

;nt dit mon opinion. C'est celle d'un homme qui connaît âeuxqueM. Zola l'armée de Mac-Mahon, car il Va combatte, tandis que M. Zola ne Ta vue que de sa table, à travers

)3 lunettes brouillées par le parti pris.

Il ne faudrait pas, ea exaltant ce capitaine bavarois pour écraser ZoIa,perdre tout bon sens, et être dupe d'un soi-disant accès de générosité de la part d'un vainqueur, devenu compatissant. Entre parenthèses, ce capitaine si bon pour la France, au cœur si tendre qu'il déplore nos défaites, en accusant Zola de les exagérer, commandait à Bazeilles. Il est un de ceux qui brûlèrent u^e ville coupable d'avoir abrité des braves résolus à défendre contre l'envahisseur, maison par maison, le sol de la patrie. Il présida la fusillade sommaire de femmes, de vieillards, d'adolescents, pour les punir d'avoir eu des frères, des fils, des maris, qui avaient fait le coup de feu contre les troupes régulières de S. M. Guillaume, sans avoir été revêtus auparavant de Tuniforme admis, qui autorise l'usage des armes contre les bandits qui viennent tuer, piller et brûler chez vous. Ce capitaine, qui protégeait, en 1892, l'armée française contre les coups que, paraîtil, lui portait Zola, de son cabinet de travail, avec les yeux troublés, disait-il, par de mauvaises lunettes, avait commandé à ses hommes, sans doute des amis de la France comme lui,d'arroser de pétrole les habitations de Bazeilles, et d'en faire des torches, à la lueur desquelles on fusillerait plus commodément les prisonniers.

Voilà le champion de Thonneur français. Toute la presse reproduisit avec admiration le réquisitoire du Bavarois . On célébra à l'en vi la magnanimité de cet ennemi chevaleresque, rendant un public hommage à ceux qu'il avait battus, les qualifiant tous de redoutables adversaires, et ne voulant voir parmi ces vaincus que des héros.

La presse fut-elle donc dupe de cet accès de générosité? Ne vit-on pas, dans cet éloge des Français, ce qu'i y avait réellement, un hyperbolique hommage aux Aile mands ? En grandissant les vaincus, le Bavarois haus

sait eacore les victorieu:sc, dont il était. L'armée française était, il le proclamait, la première du monde. Eh bien? et l'armée allemande? Evidemment, elle devait encore être placée au-dessus, hors concours. En contestant les infériorités^ les paniques, les divagations des troupes en marche, l'esprit d'indiscipline et de démoralisation des adversaires, Tofficier allemand affirmait sa supériorité et celle de ses hommes, il établissait l'incontestable superexcellence de ceux qui avaient fini par avoir raison d'une armée aussi bien organisée, aussi admirablement commandée^ aussi parfaitement approvisionnée, et aussi capable et résistante que Tétait Tarmée de Mac-Mahon. Puisqu'ils avaient pu triompher de combattants aussi formidablement préparés pour la victoire, les Allemands devenaient, selon l'expression de leur philosophe Nietzsche, des sur-soldats.

Le capitaine Tanera, en lonangeant la France, ne faisait donc que le panégyrique de TAllemagae. Il portait à la seconde puissance sa patrie, en donnant à la nôtre la valeur d'une unité. Il proclamait enfin, en reconnaissant la supériorité relative des races latines, l'absolue supériorité des races germaniques. Ce Bavarois se moquait de nous avec ses compliments. Il nous faisait très grands, pour se montrer plus grand que nous, puisque nous étions à terre, et qu'il nous piétinait. La France, haute encore, mais assommée, faisait un piédestal géant à la géante Germania. Nos journalistes, surtout pour faire pièce à l'auteur de la Débâcle, prirent pour argent comptant les grosses flatteries du capitaine allemand.

Zola répondit à ce malin Bavarois. Dans le Figaro, qui avait, le premier, publié la lettre du capitaine \ Ta *ra, parut la réplique.

J isieurs questions techniques et de détail avaient été

discutées par le capitaine, Zola opposa ses documents, ses renseignements, sa sincérité :

J'espère^ écrivit-il^ qu'on me fait au moins Thonneur de croire que^ pour tous les faits militaires, je me suis adressé aux sources. Après la défaite, chaque chef de corps, voulant s'innocenter, a publié ou fait publier une relation détaillée de ses opérations. Nous avons eu ainsi les livres des généraux Ducrot, WimpfiFen, Lebrun, et, si le général Douai s'est abstenu, c'est qu^un de ses aides de camp, le prince Bibesco, a écrit sur les mouvements du 7e corps un ouvrage extrêmement remarquable, dont je me suis beaucoup servi.

Ayant ainsi justifié ses affirmations d'ordre stratégique, et cité ses auteurs, Zola, animé d'une grande et légitime indignation, proteste contre la naïveté avec laquelle, dans la presse française, on a paru accueillir les hypocrites éloges d'un officier allemand, brûleur de maisons et tueur de femmes, à Bazeilles.

Il faudrait vraiment être bien nigaud pour accepter, dit alors Zola, de tels éloges, derrière lesquels se cache un soufflet si insultant à la patrie française ! Ëh bien ! non, il n'est pas vrai que tout le monde ait fait son devoir. L'histoire a ouvert son enquête, la vérité maintenant est connue et doit se dire. Oui, il y a eu des soldats qui, dans Taffolement de la défaite, ont jeté leurs armes ; oui, nos généraux, si braves qu'ils fussent, se sont presque tous montrés des ignorants et | des incapables; oui, nos régiments ont crié la faim, se sont , toujours battus un contre trois, ont été menés à la bataille comme on mène des troupeaux à la boucherie ; oui, la campagne a été une immense faute, dont la responsabilité retombe sur la nation entière, et il faut la considérer aujourd'hui comme une terrible épreuve nécessaire, que la nation a traversée, dans le sang et dans les larmes, pour se régéné' r.

Voilà ce qu'il faut dire, voilà ce qui est un véritable so agement pour la France. C'est le cri même du patriotii le intelligent et conscient de lui-même. Nous avons besoin qu la faute soit avouée et payée, que la confession soit faite, p ir

sauver de la catastrophe notre fierté^ et notre espoir dans la victoire future. £t, quant aux capitaines bavarois^ il faut qu'ils soient bien persuadés que la France vaincue par eux n'est pas la France d'aujourd'hui^ mais une France démoralisée, éperdue, sans vivres, sans chefs, et pourtant si redoutable encore que, partout, elle n'a succombé que sous le Dombre, et dans les surprises.

J'imagine qu'au lendemain de la guerre le capitaine Tanera n'aurait point osé écrire sa lettre. Bazeilles était alors une telle tache de sang, avait soulevé dans le monde entier un tel cri d'exécration que les Bavarois eux-mêmes n'aimaient point à rappeler leur victoire. Mais le capitaine dit qu'il était à Bazeilles, et il m'aurait peut-être suffi de lui répondre que, dès lors, il n'était pas placé du bon côté pour juger mon livre, et décider si j'avais fait, avec la Débâcle, une besogne utile ou nuisible à la France.

Car, par le fait de celte polémique extravagante, me voilà forcé de défendre mon œuvre française, mon patriotisme français, contre un des égorgeurs, un des incendiaires de Bazeilles.

Voilà le langage d*un patriote et d'un bon Français. C'est aussi la voix même de la raison et de la vérité que fait entendre ici Zola. Ceux qui Taccusent d'avoir attaqué, affaibli l'armée avec son livre, n'ont pas lu la Débâcle ou bien ils n'ont pas voulu en comprendre l'esprit, ni la portée. Ce n'est pas avec cette page d'histoire que le défenseur de Dreyfus peut être accusé, avec justice, d'avoir porté atteinte à l'armée, diminué l'esprit militaire, et abattu les courages. Ces reproches sont faux, et il ne faut pas mêler la Débâcle à TafiFaire Dreyfus.

Zola a expliqué, à propos des attaques du capitaine ine>a, qu'il avait cru devoir ne pas imiter ceux de ses ivanciers qui, dans les tableaux de batailles, supprimaient les défaillances, et ne peignaient que les héroïses. L'homme, avec ses misères et ses faiblesses, devait

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