I^MILE ZOLA
se retrouver, partout le môme, et le champ de bataille ne pouvait faire exception. La légende du troupier français, éternellement et comme fatalement invincible, lui avait semblé belle, mais exécrable. Elle était la cause première de nos effroyables désastres. La nécessité de tout dire s'est imposée à lui . D'où son livre impartial et implacable.
Il concluait par cet éloquent appel à la sincérité, que les plus ardents patriotes ne peuvent qu'approuver :
La guerre est désormais une chose assez grave, assez terrible pour qu^on ne mente point avec elle. Je suis de ceux qui la croieat inévitable, qui la jugent bonne souvent, dans notre état social . Mais quelle extrémité afiFreuse, et à laquelle il ne faut se^ésigner que lorsque l'existence même de la patrie est en jeu !\ Je n'ai rien caché^ j'ai voulu montrer comment une [ nation comme la nôtre, après tant de victoires, avait pu être misérablement battue; et j'ai voulu montrer aussi de quelle basse-fosse nous nous étions relevés en vingt ans, et dans quel bain de sang un peuple fort pouvait se régénérer. Ma conviction profonde est que, si le mensonge faussement patriotique recommençait, si nous nous abusions de nouveau sur les autres, et sur nous-mêmes, nous serions battus encore. Voilà la guerre inévitable dans son horreur, acceptons-la et soyons prêts à vaincre. J
Quel patriote pourrait désapprouver ce langage ferme et sage? Les lignes qui terminent cet admirable et patriotique manifeste sont d'une douceur infinie, et d'une émotion si humaine, qu'on ne saurait les lire sans que tout l'être ne vibre à l'unisson de l'écrivain :
Ah 1 cette armée de Ghâlons que j'ai suivie dans son calvaire, avec une telle angoisse, avec une telle passion de tei dresse sou£Franle ! Est-ce que chacune de mes pages n'est pi une palme que j'ai jetée sur les tombes ignorées des plu humbles de nos soldats ? Est-ce que je ne l'ai pas montré comme le bouc émissaire, chargée des iniquités de la nation
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expiant les fautes de tous^ donnant son sang et jusqu'à son honneur, pour le salut de la Patrie ? Nier ma tendresse, nier ma pitié, nier mon culte en larmes, c'est nier l'éclatante lumière du soleil.
Qui donc a écrit que la Débâcle était Fépopée des humbles, des petits? Oui, c'est bien cela. Je n'ai pas épargné les chefs, ceux contre lesquels, autour de Sedan, monte encore le cri d'exécration des villages. Mais les petits, les humbles, ceux qui ont marché pieds nus, qui se sont fait tuer le ventre vide, ah I ceux-là, je crois avoir dit assez leurs souffrances, leur héroïsme obscur, le monument d'éternel hommage que la nation leur doit dans la défaite.
Qui donc pourrait prétendre que de tels sentiments sont ceux d'un calomniateur systématique de Farmée ? Des défenseurs du livre attaqué et faussement commenté se levèrent, et Zola fut compris et approuvé par des hommes dont le patriotisme, et môme le militarisme, étaient avérés.
Le Figaro publia, à la suite des discussions allumées par rincendiaire de Bazeilles, une lettre intéressante du colonel en retraite Henri de Ponchalon.
Cet officier supérieur disait :
Voulez-vous permettre à un combattant de l'armée de Châlons de vous adresser quelques réflexions au sujet de votre réponse au capitaine bavarois Tanera ? Je ne suis pas étonné que ce capitaine ait critiqué votre livre; il est dans son rôle. Les Allemands ont toujours affecté de grossir les difficultés qu'ils ont rencontrées : c'est ainsi qu'ils ont soutenu que le maréchal Bazaine avait rempli tout son devoir 1
Oui, <L la vérité doit se dire » ; cette vérité n'est-elle pas le meilleur garant de l'avenir ? Ce n'est pas avec des illusions que nous ferons revivre les gloires militaires du passé.
)ui, nous avons eu des généraux ignorants, incapables ; j' i ai connu qui ne savaient pas lire une carte I Mais, tout e reconnaissant le sentiment patriotique dont vous êtes insp ^, je dois dire que vous avez généralisé ce qui n'était q une exception*
38o EMILE ZOLA
Quant aux autres officiers, si ceux que vous avez dépeints ont pu exister, ils n'étaient, eux aussi, qu^une exception. Entre le capitaine Baudoin et le lieutenant Rochas, il y avait place pour Tofficier intelligent, instruit, énergique, tout à fait à la hauteur de ses fonctions.
Si vous n'avez pas épargné les chefs, avez-vous, comme vous le prétendez, rendu complètement justice aux soldats?
Vous affirmez que, dans Taffolement de la défaite, il jr a eu des soldats qui ont jeté leurs armes. Je puis certifier que, dans le ler corps (corps Ducrot),ce fait ne s'est jamais produit, ni à Wissembourg, ni à Froeschwiller, ni à Sedan.
Emile Zola répondit au colonel de Ponchalon :
Paris, i8 octobre 1892.
Monsieur,
Permettez-moi de répéter que je n*ai nié ni le sentiment du devoir ni l'esprit de sacrifice de l'armée de Châlons. Entre le capitaine Baudoin et le lieutenant Rochas, il y a le colonel de Vineuil.
Après les mauvaises nouvelles de Froeschwiller, des soldats du 7e corps, qui n!avaient pas combattu, ont jeté leurs armes. Je n'aurais pas affirmé un fait pareil sans Tappuyer sur des documents certains. Et puis, encore un coup^ c'est notre force et notre grandeur aujourd'hui de tout confesser*
Je vous réponds, Monsieur, parce que vous paraissez croire, comme moi, à la nécessité bienfaisante de la vérité, et je vous prie d'agréer l'assurance de mes sentiments distingués.
Mais la plus précise et la plus énergique défense de Tauteur et du livre, pour ceux qui ne se donnent pas la peine de lire et qui acceptent et colportent des jugements tout faits, la plus décisive réfutation des allégations i ceux qui soutenaient que la Débâcle était une œu^ 5 anti-patriotique, émane de M. Alfred Duquet. Person 5 ne contestera la compétence de Texcelleat historien de i
guerre de 1870. Il est un des patriotes actifs les plus autorisés .
M. Alfred Duquet, quelques jours après la mort de Zola, écrivait ces lignes, que devront méditer tous ceux qui parlent avec ignorance, parti pris et mauvaise foi de la Débâcle :
CommeDt comprendre les imprécations avec lesquelles fut accueilli Tun des meilleurs romans de Zola, la Débâcle? Comiment accepter ces accusations de ce traîner l'armée dans la boue », alors qu'il avait peint l'exact tableau de cette fatale époque ?
Non, après avoir relu la Débâcle, j'y vois bien peu de tableaux à retoucher, bien peu de jugements à réformer, et j'y trouve des descriptions superbes. Dimanche, à l'heure où l'éloquence de M. Chaumié coulait sur le cercueil, pareille à la froide pluie de la veille, je parcourais les lettres de Zola, quand il préparait son roman militaire. Je me rappelais ses arrivées subites à mon cabinet, pour me demander des renseignements, et, surtout, mes stations prolongées rue de Bruxelles, où, penché au-dessus des cartes, je répondais à ses questions stratégiques et tactiques.
Eh bien, je dois l'avouer, il ne me parut guidé que par le désir de dire vrai sur les hommes et sur les choses, et je ne pus saisir en lui la moindre haine de l'armée. Il comprenait les questions avec une rapidité surprenante et, toujours, s'arrêtait à la solution juste.
Aussi bien, ce livre affreux enseigne que, sans la discipline, on ne saurait vaincre : « Si chaque soldat se met à blâmer ses chefs et à donner son avis, on ne va pas loin pour sûr. » Il flétrit Chouteau le « pervertisseur, le mauvais ouvrier de Montmartre, le peintre en bâtiments, flâneur et noceur, ayant mal digéré les bouts de discours entendus dans les réunions Publiques, mêlant des âneries révoltantes aux grands princi-
s d'égalité et de liberté ». Et, encore ; « Malheur à qui s'ar-
e dans Teffort continu des nations, la victoire est à ceux
i marchent à l'avant- garde, aux plus savants, aux plus . ns, aux plus forts ! » Et, enfin : ce Jean était du vieux sol
jliné, du pays de la raison^ du travail et de l'épargne. »
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Au point de vue technique, Zola reconnaît que la marche^ de Châlons sur Metz était pratique le 19 août, possible, mais aventureuse le 23, c un acte de pure démence » le 27. Et comme il s*élève contre le stupide abandon des collines dominant Sedan, aux environs de Saint-Menues, Givonne, Daigny, La Moncelle I A propos de la retraite vers Méziéres, prescrite le I'' septembre à huit heures du matin par Ducrot, — qai n*avait cessé de critiquer tout et tous, et qui, mis au pied du mur, se montrait au-dessous de tout et de tous, — je vois encore Zola me désignant, du doigt, sur une carte prussienne où étaient notées les positions de tous les corps d'armée, le défilé de Saint- Albert, et me disant :
— Mais Ducrot, avant de donner ses ordres, n'avait donc pas envoyé un cavalier pour savoir si les Allemands ne se trouveraient point à Vrigne-aux-Bois ?
Non, la Débâcle n*est pas un mauvais livre, car on ne saurait guérir une plaie sans la voir, sans la sonder; c'est une œuvre forte et saine. Il faut être juste envers tout le monde, même envers ceux qui vous ont fait le plus de mal.
Cette calme et impartiale apologie de l'auteur de la Débâcle, cette mise au point de ses sentiments sur l'armée, cette infirmation de tant d'arrêts injustes et injustifiés de la presse, répercutés dans ropinion, paraissait dans la Patrie^ organe de la Ligue des PatrioteSy et dont le directeur Emile Massard est en même temps le rédacteur en chef de l'Echo de l* Armée ^ journal non seulement patriote, mais militariste, étant pour l'Armée ce que la Croix est pour TËglise, et celui qui signait cette loyale déclaration, M. Alfred Duquet, était l'adversaire politique de Zola et un violent anti-dreyfusard.
Pour tout lecteur de bonne foi, et non aveuglé par la passion de parti, TafiFaire de la Débâcle est jugée définitîvementi C'est un livre d'histoire sévère, où les nôtres ne sont pas flattés, sans doute, mais où les ennemis sont dénoncés et flétris dans leurs actions atroces, où l'historien a cherché et su trouver presque partout la vérité.
LA D^.BAGLE . 383
Toute vérité n'est pas bonne à dire, affirme la sagesse des nations. Dans un salon, c'ésfpossible, c'est prudent surtout, mais l'histoire ne doit connaître ni la politesse ni rhygocrisie.
Pour achever de faire toute la lumière sur les ténèbres que rhostilité et Tindig'nation envers Zola, homme de parti, ont projetées sur Zola écrivain, Thistorien subissant injustement la réprobation de certaines consciences qui visait le défenseur de Dreyfus, je reproduirai, magnifique profession de foi bien française et bien patriote, la déclaration qui terminait un article magistral, intitulé S'erfan, paru dans le Figaro du i«' septembre 1891, c*est-à-dire un an avant Tapparition de la Débâcle ;
. . . Longtemps^ il a semblé que c'était la fia de la France, que jamais nous ne pourrions nous relever, épuisés de sang et de milliards. Mais la France est debout, elle n'a plus au cœur de honte ni de crainte.
Personne, certainement, ne souhaite la guerre. Ce serait un souhait exécrable, et ce que nous avons enterré avec nos morts, à Sedan, c'est la légende de notre humeur batailleuse, cette légende qui représentait le troupier français partant à la conquête des royaumes voisins, pour rîen^ pour le plaisir. Avec les armes nouvelles, la guerre est devenue une effrayante chose, qu^il faudra bien subir encore^ mais à laquelle on ne se résignera plus que dans l'angoisse, après avoir fait tout au monde pour l'éviter. Aujourd'hui, des nécessités impérieuses, absolues^ peuvent seules jeter une nation contre une autre.
Seulement, la guerre est inévitable. Les âmes tendres qui en rêvent l'abolition^ qui réunissent des congrès pour décréter la paix universelle, font simplement là une utopie généreuse. Dans des siècles, si tous les peuples ne formaient plus qu'un peuple, on pou rait concevoir à la rigueur l'avènement de cet âge d'or; et encore la fin de la guerre ne serait-elle pas la fin de l'humanité? La guerre, mais c'est la vie même I Rien n'existe dans la nature, ne naît, ne grandit^ ne se multiplie que par un combat. Il faut manger et être mangé pour que le monde vive. £t seules^ les nations guerrières ont prospéré \
une nation meurt dès qu'elle désarme. La guerre, c'est Técolei de la discipline, du sacrifice, du courage, ce sont les muscles exercés, les âmes raffermies, la fraternité devant le péril, la santé et la force.
Il faut Taltendre, gravement. Désormais, nous D*avoos plus à la craindre.
Zola disant : « La guerre, mais c'est la vie même ! Elle est inévitable ! Il faut s'y préparer et désormais nous n'avons plus à craindre I » est-il an organisateur de la déroute? Mais jamais apôtre de la Revanche n'a tenu | langage plus net, plus persuasif, plus chauvin aussi. La dernière phrase est une reproduction, avec moins de latinité, du copur « léger », le cri de Tâmo exempte d'inquiétudes après la décision, le cœur intrépide, expression choisie, mais déplacée, si rudement reprochée I à Emile Oiiivier. |
Toutes les sottises, toutes les malveillances, tontes les | déclamations mensongères de ceux, qui, pour atteindre 1 le Zola de Dreyfus, injurièrent et maltraitèrent le Zola | de la Débâcle^ ne prévaudront pas contre la vérité, j contre Tévidence. L'auteur a d'avance bouclé toutes ces mâchoires hurlantes avec cette affirmation, que Paul i Déroulède a certainement dite avant lui, et que je vou- , drais voir inscrite sur tous les tableaux appendus aux 1 murs de nos écoles primaires : 1
« Seules les nations guerrières ont prospéré, une (1 nation meurt dès qu'elle désarme ! »
Zola a également expliqué les sentiments qui ranimaient en écrivant la Débâcle, dans une lettre, adressée à M. Victor Simond, directeur du Radical, le jour ù commençait, dans ce journal, la publication de < ït ouvrage. Cette lettre ne figure pas dans la Correspc idance de Zola qui vient d'être publiée :
Mon cher Directeur,
Vous allez publier la Débâcle et vous me demandez quelques lignes de préface.
D'ordinaire, je veux que mes œuvres se défendent d'ellesmêmes et je ne puis que témoigner ma satisfaction en voyant celle-ci publiée dans un grand journal populaire qui la fera pénétrer dans « les couches profondes de la démocratie ».
Le peuple la jugera, et elle sera pour lui, je Tespère, une leçon utile. Il y trouvera ce qu'elle contient réellement : l'histoire vraie de nos désastres, les causes qui ont fait que la France, après tant de victoires, a été misérablement battue, l'eiFroyable nécessité de ce bain de sang, d*où nous sommes sortis régénérés et grandis.
Malheur aux peuples qui s'endorment dans la vanité et la mollesse 1 La puissance est à ceux qui travaillent et qui osent regarder la vérité en face.
Cordialement à vous.
19 octobre 1892.
Forcément,dans cette étude, qui ne saurait dépasser les limites normales d'un ouvrage de librairie, j*ai dû analyser sommairement, ou me contenter d'indiquer, certains livres de Zola. Je n'ai pu accorder à chaque roman la même part d'examen et de critique, mais les observations et les remarques d*un ordre général, faites sur toutes les œuvres étudiées en ces pages, peuvent s'appliquer à celles qui sont mentionnées seulement.
Le dernier livre de la série des Rougon-Macquart est le Docteur Pascal, Ce docteur est l'ultime rameau du fa leux arbre généalogique, que Zola prit tant de peine à rejBfer, à enter, à émouder^ et à décrire.
3 n'est pas que Zola fût à court de Rougons et dépc .*vu de Macquarts. Encore moins se trouvait-il à bout
de souffle, vidé de sève, et ne'pouvant plus faire vivre et palpiter de nids dans les branches épuisées de"son arbre, sur le point d'être sec. Il avait d'autres projets. Il écrivait, dès 1889, à Georges Charpentier :
Je suis pris du désir furieux de terminer au plus tôt ma série des Rougon-Macquart. Gela est possible, mais il ^faat que je bûche ferme.. / Ah I mon'ami, si je n'avais que trente ans, Vous'ver riez ce^qué je ferais. J*étonnerais le monde!...
Il devait] faire succéder aux Rougon-Marquart les Trois Villes j et les Quatre Evanffiles .Mais il commençait à être las de ce monde de personnages à porter, àremuer.La fatigue, ou plutôt l'ennui, lui venaient au milieu de cet enchevêtrement de collatéraux, qui faisait ressembler son travail de romancier à une besogne de clerc de notaire élaborant une liquidation compliquée. Ah ! que cette famille prolifique lui donnait de mal pour établir,* physiologiquement^et socialement, sa répartition successorale. Il lui a fallu^rattention méticuleuse d'un archiviste-paléographe pour ne pas commettre d'erreur dans les^noms, prénoms, âges,degrés de parenté, et faits d alliance de tous ces Rougon et de tous ces Macquart, nomades et divers, dont pas un n'exerçait le môme métier, presque tous séparés d'avec leurs parents, et dispersés aux quatre coins de la société, ainsi que les héritiers Rennepont dans le Juif-Errant d*EugènQ Sue.
Enfin, il s'affranchit de cette servitude de Thérédité, dont il avait d'abord puisé l'idée dans l'ouvrage du docteur Lucas. Il devait toutefois y revenir, mais incidemment,' dans ses ouvrages subséquents, comme lorsq 'il fait figurer, dans ses Trois Villes et dans ses Ti ns Evangiles^ les Froment^ a: ay ami le honi en form" de tour »•
LA DEBACLE 887
Il affirmait, en~prenant pour directrice, dans la construction de son vaste monument, la théorie de Thérédité, sa conception du Roman Expérimental. II proclamait la nécessité de faire de la'science l'auxiliaire ou pi a tôt Ja tutrice de rimagination. En même temps,il bénéficiait d'un procédé de composition commode, abrég'eant des descriptions de personnages et dispensant de créer et de combiner, chaque' fois^qu'il commençait un livre, toute une série de types nouveaux. IFévitait des redites en faisant passer et repasser du premier plan au second ses acteurs, et il usait du système qui avait avantageusement servi à Balzac pour sa Comédie Humaine,
Une différence toutefois est à signaler. Balzac, en conservant et en distribuant, à travers toutes les scènes de sa Comédie aux cent actes divers, les personnages déjà vus et présentés au lecteur, se préoccupait avant tout de donner l'apparence de la vie sociale à son monde imaginaire ; il voulait, >omme il Ta dit lui-même, faire concurrence'^ à j Tétat-civil. Dans la vie réelle,* tous les contemporains se retrouvent et se coudoient, mêlés à une existence commune, et ils sont en^perpétuel contact. Nos passions, nos vices, nos plaisirs, nos devoirs, nos besoins tournent dans un mêmejcercle synchronique : dans tout drame, dans toute comédie dont nous sommes tour autour les héros, se retrouvent, indifférents à Faction, mais présents, les comparses sociaux. Nous entraî- Dons avec nous dans notre^ course, bonne, 'méchante, laborieuse, inféconde, criminelle, honnête, sublime ou vulgaire, tout un chœur de 'satellites contemporains : g is de loi, médecins, 'prêtres, bureaucrates, commerç its, artistes, filles, actrices, mères de famille, enfants e vieillards. C'est pourquoi, avec son puissant génie r )nstilutif de la réalité, Balzac a eu grand soin de
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faire escorter ses premiers rôles par des utilités, telles qu'on les rencontre forcément sur les planches de la société. S*il avait besoin d'un avoué, il prenait Derville ou Desroches; ses banquiers étaient invariablement Nncingen ou duTillet; lui fallait-il un club d'élégants jeunes hommes, il faisait signe à de Marsay, à Maxime de Trailles, à Félix ou à Charles de Yandenesse; la presse intervenait avec Andoche Finot^ Lousteau, Emile Blondet; la littérature était représentée par d'Arthez, Nathan, Claude Yignon, Camille Maupin. Tout j un personnel social obéissait ainsi à la pensée du maître pour les besoins de l'optique du livre. Mais de ces êtres fictifs, passant et repassant dans Tœuvre, c'était le caractère professionnel, la fonction, le rouage social qui était requis et montré principalement. ^
Zola,avec ses Roagon-Macqaart, a voulu autre chose : a c'est le type humain, avec ses difiPérences provenant du milieu et du caractère physiologique, c'est le tempe- 1 rament et la constitution physique, les vertus et les 1 vices, les tares et les dégénérescences de certains représentants de l'humanité, dans une période d'années allant ' du coup d'Etat de i85i, origine de la fortune des Rougon, à la débâcle de 1870-71, chute de l'empire et époque de la naissance du dernier rejeton de la famille, ' « enfant inconnu, le Messie de demain peut-être », qu'il a promenés à travers ces vingt volumes d'aventures individuelles et de tableaux collectifs. Il a relié entre eux tous les héros de ses livres pour prouver que, s'ils étaient tels qu'il nous les décrivait, cela provenait de ce fait accidentel, que leur aïeule, Adélaïde Fouque, mariée à Pierre Rougon,puis devenue maîtresse de « ce gueux de i Macquart », était atteinte d'aliénation mentale.
On ne voit pas bien l'intérêt que cette consanguinité |
LA. DEBACLE SSq
peut présenter. S*il s'agissait de prouver que la folie est héréditaire, ce qui est souvent vérifié, fallait-il se donner la peine de tant écrire? Tous les personnages de la série de Zola ne sont pas des aliénés. Presque tous ont des bizarreries, des violences, des nervosités, quelques-uns sont criminels, d'autres subissent des excitations sensuelles irrésistibles, et leurs existences sont bouleversées par des passions coupées d'événements tragiques ou douloureux — mais ont-ils besoin d'être, pour cela, des Rougon ou des Macquart? Sans descendre d'Adélaïde Fouque, beaucoup de familles et d'individus isolés ressemblent à tous ces produits de la folle des Tulettes. On n'écrit pas non plus de romans avec des personnages insignifiants, à qui rien n'est arrivé et ne peut arriver. Donc il fallait nécessairement qu'à chacun de ces Rougon et de ces Macquart un intérêt s'attachât, qu'ils fussent des sujets d'étude, que leur existence présentât des particularités méritant d'être examinées et décrites. Ils devaient tous êtres des « héros ».
Zola a donc exagéré Timportance de l'hérédité, dans son œuvre. Remarquons, au point de vue du relief, de l'intensité de la vie des principaux personnages de la série, que les plus intéressants, ceux qui s'imposent à l'esprit du lecteur, et demeureront vivaces dans la mémoire n'ont aucun caractère héréditaire : Goupeau, le formidable alcoolique, Souvarine, le Slave farouche, Jésus-Christ, le rustre venteux, Albine, l'Eve sauvage du Paradou, Miette, qui terrait le drapeau des insurgés avec son enthousiaste ferveur de porte-bannière de la confrérie de Marie, tous ces types inoubliés et inoubliables sont en dehors de la fameuse généalogie, et bien d'autres que je néglige. Ceux qui en font partie, comme Aristide Saccard, liantier, Nana, Gervaise, n'avaient pas besoin de cette
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filiation poar être ceux qu'ils sont, et pour justifier Tattention des hommes.
Le Docteur Po^ca/» lui-même, est si peu le congén^ des Rou^i^on-Macquart qu'il se classe à part, se serrant, pour expliquer sa dissemblance, son isolement dans la famille, de Texception prévue par les savants, prudente réserve qae Lucas a décrite sous le nom d'innéité.
L'innéité^ c'est la porte ouverte à la délivrance de l'être enfermé dans la fatalité du cercle héréditaire. Pascal Rougon est donc un étran^per dans cette famille de déséquilibrés. C'est un évadé de l'atavisme morbide. Il aime la science, cultive la vertu et vît à la campagne. Le philosophe sensible et vertueux du siècle dernier. Il n'a pas le sens pratique des choses, ni un goût excessif J pour le tran-tran du travail vulgaire. Il néglige sa clientèle, et consciencieusement élabore des recherches sar l'hérédité, qui se résument dans la confection d'un arbre généalogique, s'ajoutant à des notes biographiques, sur chacun des membres de la famille. Sa mère, Félicité Rougon, veut prendre ces dossiers pour les détruire, car elle juge fâcheuses pour la réputation de la tribu les fiches qu'ils renferment. Elle réussit, à la mort du docteur, à capter et à brûler ce casier médical, sauf l'arbre, 1 éfractaire au feu, et que Zola devait par la suite débiter en volumes in-i 8.
Le Docteur Pascal a, chez lui, à la Souléiade, une jeune nièce, Clotilde, qui Tappelle maître, et à qui il a enseigné bien des choses, sauf une qu'elle apprend toute I seule : Tamour.
Et ici, débarrassé de l'obsession héréditaire, l'auti
entre dans le beau, dans le puissant. Comment, ap
des brouilles et des accès de religiosité, l'oncle et la nié
laître et disciple, deviennent-ils amants, époux, c'est
LA DEBACLE 89 I
que Zola a décrit, on devrait dire chanté, avec un lyrisme et une virtuosité extraordinaires. Zola, dans ce cantique, redevient le grand poète de la Faute de l'abbé Mouret et de la Page d Amour. Il a su éviter ce qu*il pouvait y avoir de choquant en cette sorte d'inceste entre oÈLcle et nièce ; il n'a pas donné à ces amours d'un pédagogue et de son élève le caractère un peu ridicule des ébats de la pédante Héloïse avec Abailard, le beau professeur; enfifl, il a su nous émouvoir, et en écartant la raillerie, avec le lableau d'un vieillard, « dont la barbe est d'argent comme un ruisseau d'avril », faisant l'amour avec une belle fille dont les cheveux sont des épis d'or. Il est parvenu à faire accepter cette union, qu'on qualifie dans la société de disproportionnée, et qui évoque l'image de cornes plaisantes poussant au front du barbon. Les amours séniles, qui d'ordinaire provoquent le rire, ici, poussent aux larmes. Nous voilà loin d'Arnolphe et de sa bécasse d'Agnès ; Zola rivalise avec Hugo, qui voyait de la flamme dans l'œil des jeunes gens, mais dans l'œil des vieillards contemplait de la lumière.
L'épisode touchant de Ruth et de Booz est reproduit à la Souléiade. Mais les amours bibliques ne connurent pas l'un des facteurs permanents de la souffrance des amants modernes : l'argent I Poètes et romanciers oublient trop souvent, dans leurs fictions, le rôle du dieu de la machine, l'intervention de cet Argent qui domine tout. Dans ce livre, il change l'idylle en tragédie. Ruiné, le docteur est obligé de se séparer de sa Glotilde. Pour la soustraire à ^ pauvreté, il l'envoie à Paris, et il meurt de cette sépa-
ion. Glotilde revient, trop tard, pour embrasser une
rnière fois celui qu'elle avait réchauffé de sa jeunesse
rajeuni de son amour.
^a mort du docteur Pascal est une page superbe.Il tombe
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comme un soldat de la science, comptant les pulsations qui se ralentissent en son cœur engorgé, calculant les minutes de souffle qui lui restent, et se relevant dans un suprême accès d'énergie scientifique, pour consigner de ses mains défaillantes Theure de sa fin, à la place qu'il s'était réservée an centre du tableau généalogique des Rougon-Macquart.
Toute cette fin passionnelle, avec l'analyse délicate des sentiments qui animent Clotilde et Pascal, e§i admirable. Des tableaux comme Zola sait les brosser : la combustion de l'oncle Macquart, la mort du petit fin-de-race Charles, la nuit d'orage où Pascal rudoie Clotilde et la mate, la dînette dans la maison affamée, et l'alcôve entrevue, où, comme Abigaïl ranimant le vieux roi David, la jeune fille offre au vieil amant l'eau de jouvence de sa beauté, font de ce dernier livre de la série un chef-d'œuvre d'émotion intime et de passion, sinon chaste, du moins honnête. Le Docteur Pascal est à placer à côté de la Pa^e d'Amour, c'est-à-dire au tout premier rang des ouvrages de Zola.
Une lumière édénîque éclaire cette idylle moderne. Quelques-uns^ parmi ceux qui ont l'âge du docteur Pascal, regretteront peut-être qu'ils soient si lointains et si fabuleux, malgré la belle histoire contée par Zola, ces temps d'amour où les patriarches à barbe blanche, en faisant la sieste dans leurs foins, trouvaient à leur réveil, allongée auprès d'eux, timide, aimante et docile, quelque Moabi te au sein nu, offrant l'amour et tendant sa coupe de jeunesse, pour que le vieillard puisse étaocher sa soif encore vive, et raviver son être au contact d'une chair brûlante sous le dais nuptial du ciel, ayant pour lampe astrale la faucille d'or, négligemment jetée par le moissonneur de Téterncl été, dans le champ des étoiles.