‹ Emile Zola, sa vie-son œuvreChapitre 19 sur 23 · LES TROIS VILLES. LOURDES. — ROME. — PARIS · texte numérisé non relu

LES TROIS VILLES. LOURDES. — ROME. — PARIS

En écrivant sa trilogie des Trois Villes^ succédant à la série des Rougon-Macquart, Zola a voulu montrer, en un panorama synthétique, la domination sacerdotale dans trois milieux différents. En môme temps, il lui a convenu de prouver, une fois de plus^ stratège littéraire, sa puissance dans Tari de manier les masses. Il s'est proposé d'affirmer sa maîtrise de manœuvrier, et son incomparable faculté de metteur en scène des foules.

Ces Trois Villes, ces trois actes d'un drame, dont les Cités sont les protagonistes, Lourdes, Rome, Paris, ont une intensité d'efFet différente. Lourdes est Toeuvre maîtresse. L'observation s'y révèle aiguë, exacte. C'est la vérité surprise sortant de son puits ou plutôt de sa piscine. Les méticuleux détails de cette kermesse médico-religieuse sont rendus avec une netteté vigoureuse. Celui qui n'a pas visité Lourdes connaît cette bourgade, capitale de la superstition, comme s'il y était né, ou comme s'il y tenait boutique, quand il a lu le livre de Zola. Le voyageur sincère, exempt de naïve crédulité, qui, au retour d'une excursion en cet étrange oratoire balnéaire, prend le volume, y retrouve ses impressions

précisées; il lit le procès-verbal minutieux et impartial des faits qui se sont passés sous ses yeux, l'analyse de la tragi-comédie de la souffrance, avec Tespoir de la guérison surnaturelle, à laquelle il a assisté.

Lourdes apparait comme une ville à part, au milieu de notre siècle peu disposé à la croyance religieuse, avec notre société affairée, mercantile, sportive, jouisseuse et nullement mystique, où l'aristocratie, la bourgeoisie, pratiquent le culte comme une tradition bienséante, usant des sacrements sans y attacher plus d'importance qu'à une obligation mondaine, pour faire comme tout le monde, tandis que le peuple des villes, par routine, et celui des campagnes, par ignorance craintive, fréquentent encore les églises. C'est une sorte de Pompéï dégagée de l'amas industriel et matérialiste de l'époque. Là^ comme dans une féerie, tout semble hors des temps, loin des contemporains, avec une mise en scène factice et fantaisiste, où le décor même, l'admirable paysage que le Gave arrose, paraît sortir des coulisses d'un théâtre extraordinaire.

Pour le passant désintéressé de la guérison miraculeuse, ou de l'entreprise lucrative des thaumaturges de l'endroit, cléricaux et laïques, prêtres et boutiquiers, médecins et hôteliers, Lourdes se présente comme un de ces lieux mystérieux et vénérés, berceau des religions, vers lequel l'humanité anxieuse tourne encore des regards effarés et respectueux. Qui sait ? Si Teau de Lourdes ne guérit point, elle ne saurait faire mal? Et un doute, celui qui est à l'inverse du doute négatif et scientifique, le doute de la crédulité, germe lentement da s la conscience du voyageur hésitant et surpris. On i raconte des faits surprenants, donnés comme certains, i i exhibe des témoins, guéris authentiques. On accum >

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preuves et témoignages. Il faut avoir la tête solide et Fesprit cuirassé contre les assauts du merveilleux pour résister aux coups portés à la raison par Lourdes, dans son ambiance stupéfiante.

Le miracle se présente à la pensée, sinon comme pro« bable et vrai, du moins comme possible et non invraisemblable. On se remémore des séries de faits inexplicables qui^ sous les jeux de chacun, s'accomplissent tous les jours, sans qu'on en puisse imaginer ni en recevoir Texplication satisfaisante. Des autorités scientifiques, un professeur à TEcole polytechnique, à leur tête, essaient de démontrer la possibilité d'un corps dit astral. Les physiciens n'enseignent-ils pas l'existence, dans l'atmosphère, d'un quatrième gaz, jusqu'ici ignoré, qui n'est pas l'oxygène, l'hydrogène ou l'azote? Et les invraisemblables expériences, pratiquées partout, de la suggestion, del'hypnotisme? Etles fluides! et toutes les déconcertantes découvertes de la science moderne, l'électricité domestiquée, les ondes hertziennes, les rayons cathodiques, le radium qui éclaire, chauffe et brûle sans perdre un atome de sa magique composition I Nous baignons dans le miraculeux. Le merveilleux nous séduit toujours, et il est interdit de nier absolument ce qu'on ne s'explique pas. On vous opposerait votre ignorance. Il est difficile de soutenir la négation à priori, sans exa« men ni discussion. Celui qui nie tout, sans motiver son refus de croire, est aussi vain que celui qui croit tout, sans se donner la peine d'examiner sa croyance et de la justifier.

lourdes est donc demeurée, au xix® et au commence* r ,nt du xxo siècle, la forteresse de la crédulité et de la s perstition. Ce village, dont le renom dépasse celui d 'ue grande capitale, ne saurait toutefois aspirer à la

g^loire de Jérusalem, de la Mecque, ou de Rome. Il lui manque je diadème. Ce n'est pas une capitale de la croyance. C'est tout au plus une énorme foire, où Ton vend de la santé, et, par conséquent, tous les larrons du surnaturel et tous les maquignons de la réalité s'entendent pour y duper le simple et confiant acheteur.

Aucun grand mouvement d'âme n'est sorti de ce bazar. La véritable foi s'accommode mal de trop de proximité, de trop de promiscuité aussi. Lourdes est encombrée à Pexcès de loqueteux et de personnages minables. C'est une cour des miracles. Jamais ce ne sera une station aristocratique. Les belles madames n'ont pas l'occasion d'y montrer six toilettes par jour. Un relent nauséabond monte de la piscine, où barbotent de membres peu familiarisés avec le tub. La clientèle y pratique l'hydrothérapie, comme une pénitence. Dans la grotte plébéienne, la mondanité ne daigne pas plus s'agenouiller qu'elle ne va se promener aux Buttes-Chaumont. Le haut clergé tolère Lourdes, mais n'y pontifie pas. Ce n'est pas un lieu de prières sélect. Malgré son titre de basilique, l'église est comme un temple de troisième classe. On n'y sert que le bon Dieu des pauvres. Le Bouillon Duval de la chrétienté, ce débit populaire, et cette source mal fréquentée n'est que leLuchon des indigents, aussi le Vatican et Saint-Pierre de Rome n'ont-ils que du dédain pour cette chapelle de léproserie. Cependant le trésorier du denier encaisse, sans répugnance, les gros sous ramassés dans cette cuve immonde, où gigotent tant de mendiants en décomposition.

Zola, en traitant ce sujet complexe, tout en 3 montrant l'adversaire du banquisme sacerdotal, n'a p s entendu faire œuvre d'irréligiosité ou d'anticléricalisn • Il s'est proposé surtout d'étudier le mouvement ni -

religieux à notre époque; il a voulu peindre, dans un panorama superbe, tentant sa verve lyrique et sa virtuosité descriptive, la prosternation naïve et touchante, en son irrémédiable confiance, en somme excusable, des malheureux éperdus de souffrances, qui cherchent partout la cure implorée, qui veulent croire parce qu'ils veulent guérir j et qui se plongeraient dans la piscine du diable, s'ils la rencontraient, si on les y conduisait, comme à celle du dieu de Lourdes, et s'ils espéraient en sortir valides et sains.

Un public énorme, sans cesse renouvelé, compose la clientèle annuelle de Lourdes. Zola a rendu, avec une vérité empoignante, la cohue priante et maladive, boudant les trains, encombrant les gares, s'entassant dans les wagons, où les cantiques couvrent le râle des agonisants. J'ai vérifié par moi-même, au buffet d'Angoulême, halte indiquée dans le volume, la scrupuleuse exactitude de la photographie de Zola ; rien n'y manquait. Tous les personnages étaient à leur place, dans leur attitude vraie, depuis les jeunes clubmen, ambulanciers volontaires, jusqu'à la dame riche, présidant le convoi, et pour qui, lorsque tout le contingent pèlerinard est casé, emballé, bouclé, on sert, dans une petite salle du buffet, un modeste déjeuner, qu'elle avale en hâte, tandis que le chef de gare poliment l'avertit que le train, dès qu'elle sera prête, se remettra en route.

Avec la même intensité de vision, Zola s'est penché sur la piscine qui rappelle le cuvier de Béthanie. 11 a subodoré et humé, avec un flair connaisseur et patient, les buées nauséabondes qui en montaient. On sait que les pestilences sont par lui respirées de près, et môme analysées, — se souvenir du bouquet des fromages du Ventre de PariSy — avec un certain plaisir pervers. On jurerait qu'il

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a §roûté à cette sauce sans nom, où marineat et mijotent les os creusés par la carie, les épidermes que Tulcèpe a rodés, les chairs où la sanie, pareille aux limaçoos sur les vi|a;'nes, traîne des baves blanchâtres. Une véri* table sentine, cette cuvette aax miracles. « Un bouillon de cultures pour les microbes^ un bain de bacilles », a dit Zola. On ne change pas souvent, en effet, le jus miraculeux, et des milliers de perclus et de variqueux, aux bobos coulants, de Taube naissante à la nuit close, viennent y tremper leurs purulences.

Il a pareillement décrit, avec la mag^nificence de son verbe, le paysage poétique et impressionnant, les processions qui se déroulent, avec des allures de figurations d'opéra, et Tenthousiasme des foules attendant, voulant le miracle. G*est un des livres les plus lyriques de ce grand poète en prose, un Chateaubriand incrédule, par conséquent plus fort, plus inspiré que Tillustre auteur du Génie du Chriiianisme, que sa croyance portait et dont la foi surexcitait le génie.

La grotte de Lourdes, — ce retrait galant, oùThumble Bernadette surprit, en compagnie d'un officier de la garnison voisine, une dame aimable, laquelle, pour terrifier la bergère et lui ôter l'envie de raconter, ou mêoie de comprendre le miracle tout physique qui était en train de s'accomplir sous ses yeux ébahis, s'imagina de se faire passer pour la Reine des cîeux, — Zola toutefois a contesté cette anecdote, — peut servir à expliquer bien des miracles du passé. A cet égard, cette salle de spectacle religieux appartient à l'histoire, à la science, à la critique, donc au roman expérimental, comme Tentendait Zola. Le miracle et la superstition sont des phénomènes morbides, dont les ravages peuvent être comparés à ceux de l'alcoolisme, de Findustrialisme, de la débauche

et de la guerre. L'auteur de l'Assommoir, de Oerminal^ de Nana et de la Débâcle devait s'en emparer, et en donner la vision saisissante et colorée. Il trouvait un nouveau champ d'observation fécond dans ce laboratoire de prodiges en plein vent, qui fonctionne au centre du vaste entonnoir pyrénéen, avec la grotte qui flamboie, la piscine qui gargouille, la foule qui geint, prie, se bouscule, s'émeut, chante des cantiques et pousse vers le ciel une clameur effrayante de supplication : Parce, Domine / tandis que le Gave, au bas du chemin enrubannant la basilique triomphale, roule son écume retentissante sur le diamant noir des roches polies, avec, au-dessus, la pureté de Tair bleu, où les cierges tremblotants versent leurs larmes jaunes.

Rome est inférieureà Lourdes, Ce n'estpasle meilleur ouvrage de Zola, ce gros tome de 781 pages serrées, amalgame d'un guide genre Baedeker, d'un traité de christianisme libéral^ et d'un noir roman, à la façon d'Eugène Sue.

C'est une ville morte que la Rome moderne; malgré son souffle puissant, Zola n'a pu la ranimer. La gloire légendaire de Tancienne capitale du monde l'attirait. Il est probable qu'il a éprouvé une désillusion vive, quand, depuis, il l'a parcourue, éondée, examinée avec la loupe prodigieuse de son œil de myope. Cette déconvenue se sent, se devine dans ce livre, malgré l'habileté de l'au^ teur, et l'aisance avec laquelle il promène son personnag'e, Tabbé Froment, par tous les quartiers de la Rome antique, papale et moderne.

Le procédé, renouvelé de la Notre-Dame de Paris de

Victor Hugo, si majestueusement employé dans le Ventre de Paris, paraît ici un peu usé et faiblard. L'anthropomorphisme architectural, animant les bâtisses et mêlant Tâme humaine à la solitude des édifices, lasse et n'étonne plus dans cet itinéraire. La description minutieuse des rues et des édifices de la ville est peu intéressante. C'est qu'il est difficile, malgré la légende, malgré les préjugés, de trouver Rome une ville digne d'être admirée, et môme étudiée. Son paysage ne vaut pas celui de Florence et de Fiesole, son décor n'est pas comparable à celui de Venise, son mouvement moderne est inférieur à l'activité de Milan. On ne regarde Rome, qu'à travers la vitrine de l'histoire. C'est une de ces pièces paléontologiques^ comme on en conserve dans les Muséums, et devant lesquelles les badauds défilent, les dimanches, avec des yeux ébahis, en dissimulant un bâillement. L'admiration pour Rome est toute factice. Elle est cbose convenue, et l'on craindrait de passer pour un barbare et un ignorant si l'on déclarait, que, en dehors des collections artistiques, des richesses picturales et sculptura* les gardées dans les galeries, dans les palais^au Vatican, et en mettant à part deux ou trois vestiges de la gloire antique, comme le Colosseo et le Panthéon d' Agrippa, il n'y a rien à voir pour l'artiste, dans cette cité, qui| n'est même plus vieille.

Il y a sans doute quelques jolis coups d'œil à donner vers les rues étroites et pittoresques des bords du Tibre jaunâtre ; le panorama découvert des terrasses du Pincio est intéressant et la campagne romaine, aux solitudes suspectes, a un aspect lépreux, désolé, excommunié^ quij n'est pas dénué de caractère. Mais la ville fameuse estj belle surtout dans Timagination, et ne justifie le voyage^ que parce qu'il est élégant, pour un touriste, etconv^na-

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ble, pour un artiste, d'avoir \u Rome. Vision nulle et déplacement inutile cependant. Les monuments n'y existent'pas. Est-ce le crime des Barbares ou des Barberini? Le résultat est le même pour le regard, pour la pensée. Les églises ont toutes la valeur architecturale de notre Saint-Roch, ou d'autres hideux édifices jésuitiques, à portail et à frontons Louis XV, rappelant les pendules artistiques en simili-bronze qu'on fabrique à la grosse, rue de Turenne. Des dômes, des coupoles, pas un clocher.Les places, les fontaines ont Tallurerococo. L'odieux Bernin triomphe partout. Saint-Pierre, malgré Michel- Ange^ a l'aspect d'une grosse volière. L'art, à Rome, s'est réfugié dans les chapelles, dans les galeries. L'intérêt artistique de la prétendue capitale de l'éternelle beauté, où l'on a la sottise d'envoyer se perfectionner dans leur art, et y conquérir la maîtrise, les apprentis peintres, sculpteurs, musiciens, — étudier la musique à Rome, cela a l'air d'une ironie chatnoiresque ! — est donc tout à fait indépendant du sol romain. Transportez, comme le général Bonaparte et le commissaire Salicetti le firent, la plupart des chefs d'oeuvre enfouis dans les loges, les galeries, les couvents de cette ville dévastée, dotez Montrouge ou Grenelle des œuvres accumulées sur les bords du Tibre par les princes de l'Eglise et vous aurez Rome. C'est un magasin de curiosités qui pourrait être véhiculé et déballé, sans perdre de son prix,vsur n'importe quel point du globe.

La vie romaine en soi est dépourvue d'intérêt. Le fameux Corso est encore plus désillusionnant que la Cannebière. C'est une rue sombre, avec des trottoirs où Ton ne peut passer quatre de front. Des encombrements de voitures, allant au pas, sur une seule file, lui donnent l'aspect de notre rue de Richelieu, sans l'élégance des

boutiques. Ce Corso célèbre, c'est la grand'rue d'une préfecture de seconde classe.

Des orchestres ambulants, composés de trois ou quatre g'rands diables venus d'Allemagne, et soufflant dans des cuivres, par moment, donnent un peu de vie aux places silencieuses. Dans les boutiques, étroites et sombres, des femmes mafflues, lourdes, aux formes junoniennes, s'écrasent, marchandes, sur la banquette des comptoirs lasses dès la matinée, répondatnt d'un ton endormi aux demandes de la clientèle, ou se traînent, visiteuses, devant les étoffes nonchalamment déployées. Aucun endroit gai, réunissant femmes de fête et gens de plaisir. Des cafés, dont quelques-uns fastueux, tout en marbre et en mosaïque, comme le café Colonne, avec de rares consommateurs, voyageurs de commerce désœuvrés ou officiers du poste voisin, au palais législatif de Monte- Citorio, prenant des granits avec mélancolie. Dans les rues, un peuple ennuyé, découragé, manifestant l'inquiétude, et le peu d'entrain du promeneur sans le sou. Sauf peut-être pour ceux qui fréquentent les salons discrets, malveillants et monotones de l'aristocratie appauvrie ou des prélats réduits à la portion congrue, l'existence n'est pas gaie pour le voyageur. S'il est de bonne foi, s'il ne connaît pas le mensonge habituel à l'homme qui voyage pour avoir voyagé, s'il ne ressemble pas au visiteur crédule de la fallacieuse baraque foraine, qui sort en affectant d'être satisfait, afin d'entraîner des imitateurs, et de ne pas être seul à avoir été trompé, il dira, il pensera au retour : Rome? une mystification, une evpiL'-^ioEi pour touristes I

Mais les souvenirs évoqués par cette ville, qualifiée iriHeroelle, sont si imposants ! N'y foule-t-on pas la poussière de gloire des anciens maîtres du monde, r * à

chaque pas ne semblc-t-on pas desceadre dans le passé, et revivre la vie antique? Là encore, la désillusion est profonde. L'antiquité ne se retrouve, à Rome, que dans Térudition de ceux qui la cherchent. Les ruines romaines sont sans intérêt, des fûts et des vieilles pierres quelconques. A Orange et à Nîmes, nous avons des vestiges de Tarchitecture et de la civilisation romaines plus importants.

Tout est neuf, à Rome, ou vieillot. L'antique a disparu. Les habitants eux-mêmes reconnaissent qu'ils n'ont rien de commun avec les premiers possesseurs de l'emplacement compris entre les sept collines : ils ont effacé, avili, jusqu'au souvenir de la Rome antique, en appelant le Forum le champ aux Vaches, campo Vaccino^ et le Gapitole le champ d'huile ou de colza, Campioglio. 0 Manlius ! 6 Cicéron I

Zola a beau user d'un de ces leitmotiv qui lui sont habituels, et faire répéter par tous ses personnages, même par le pape, que les pontifes chrétiens sont les héritiers directs des Césars, que les cardinaux, les prélats, sont toujours les enfants du vieux Latium, qu'ils se drapent dans leur pourpre comme la lignée des Auguste, rien n'est plus faux. Les Italiens, en deçà et au delà du Tibre, n'ont ni une goutte de song, ni une cellule cérébrale des anciens occupants du sol sabin. Le soc des guerriers l'a trop profondément remué, ce champ ouvert à toutes les invasions, pour qu'on y retrouve les racines primitives et les souches ancestrales. Le sang étranger a fait sa transfusion et circule dans '?s veines de ces races renouvelées. Zola semble croire ue l'absolutisme est une question de localité, de terroir ésarien, un legs atavique de la Rome impériale. C'est ne erreur historique. La domination de l'Eglise est au-

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dessus, et à part de la souveraineté historique des empereurs. C'est un pouvoir qui remonte plus haut, vers la source des â^es. La suprématie du prêtre se retrouve au commencement des périodes historiques. Dans la société aryenne, le brahmane était supérieur au guerrier, au roi, et le Kschâtrja, s'il voulait s'élever, devenir un véritable chef, atteindre le sommet de la hiérarchie védique, devait commencer par s'humilier devant la caste sacerdotale, et, comme le roi Viçvamitra, se faire ascète pour monter au trône brahmanique.

Zola a méconnu cette loi historique, lorsqu'il a fait, de la passion dominatrice de l'Ëglise et de ses chefs, une question d'ethnographie : l'Eglise est absolutiste en soi, et le despotisme, c'est sa vie même. Transportez le pape de Rome à Chicago, comme il en a été un instant question, il y sera tout aussi « Imperator ». Les papes d'Avignon furent aussi césariens que ceux qui ne quittèrent jamais Rome. C'est l'Eglise, et la Papauté la résumant, qui sont absolues, qui rêvent la domination du monde ; la ville, où l'hégémonie catholique trône, n'est pour rien dans cette insatiable convoitise de la puissance suprême.

La donnée du roman de Rome, le prétexte à descriptions, le fil conducteur dans les rues romaines, est la venue au Vatican de l'abbé Pierre Froment, prêtre français, suspect de tendances hétérodoxes, auteur d'un livre déféré à la Congrégation de l'Index, intitulé la Rome Nouvelle. L'auteur est engagea défendre, en personne, son ouvrage et à solliciter une audience du pape. Il a cru naïvement exprimer les idées du pape, le Léon XIII soi-disant républicain, le Léon XIII prétendu socialiste, qu'on montrait faisant commerce d'amitié avec la démocratie de France et d'Amérique.

La Rome Nouvelle Aq l'abbé Froment sera la ville de

la relig'ion idéale. La papauté renoncera à toute préoccupation du temporel, elle sera toute spiritualisée. Plus de mômeries ridicules, comme les jongleries lucratives de Lourdes. Et puis^la religion serait expurgée de toutes ses impuretés mercantiles, le culte deviendrait simplifié, le dogme serait amené à une conciliation avec la science, avec la raison. La religion apparaîtrait alors comme un état d'âme, une floraison d'amour et de charité. Enfin, le pape, entendant, du fond du Vatican, le craquement des vieilles sociétés corrompues reviendrait aux traditions de Jésus, à la primitive Eglise ; il se mettrait du côté des pauvres.

Toutes ces fantaisies politico-religieuses, que l'abbé Froment a formulées dans son bouquin, il les rabâche, par la plume de Zola, grand amoureux des redites, à tout un auditoire de prélats, de cardinaux, de jésuites, et, finalement, au pape, dans une audience presque secrète, qui est le morceau capital du volume^ la meilleure page.

L'abbé Froment, personnage tracé d'un dessin mou, prêtre sur la pente de la révolte, et dont la soutane semble chercher les orties, tient à la fois de Lamennais et de l'abbé Garnier, du pèreDidon etde Hyacinthe Loyson. On ne discerne pas clairement ce qu'il veut, encore moins ce qu'il rêve : ses aspirations de la Rome Nouvelle sont flottantes, et il plaide assez mal sa cause devant le Saint-Père. Léon XIH le rembarre comme il faut, le cloue avec autorité et lui rive le schisme sur la bouche. Froment a pleurniché la cause des malheureux ; il a récité des articles de journaux, où les virtuoses de la misère émeuvent les cœurs compatissants. Le Saint-Père lui répond que son cœur de pape est plein de pitié et 4e tendresse pour les pauvres, mais la question n'est

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pas là. Il s'agit uniquement de la sainte relig'ion. L'auteur de la Rome Nouvelle n'a compris ni le pape, ni la papauté, ni Rome. Comment a-l-ii pu croire que le Saint-Siègce transigerait jamais sur la question du pouvoir temporeLdes papes? La terre de Rome est à l'Eg-lise. Abandonner ce sol, sur lequel la Sainte Eglise est bâtie, serait vouloir récroulement de celte Eglise catholique, apostolique et romaine. L'Eglise ne peut rien abandonner du dogme. Pas une pierre de l'édifice ne peut être changée. L'Eglise restera sans doute la mère des affligés, la bienfaitrice des indigents, mais elle ne peut que condamner le socialisme. L'adhésion du Saint-Siège à la République, en France, prouve que l'Eglise n'entend pas lier le sort de la religion à une forme gouvernementale, môme auguste et séculaire. Si les dynasties ont fait leur temps. Dieu est éternel. Il fallait être fou pour s'imaginer qu'un pape était capable d'admettre le retour à la communauté chrétienne, au christianisme primitif. Et puis, l'abbé Froment a écrit une mauvaise page sur Lourdes. La grotte aux miracles a rendu de grands services à la religion, à la caisse du pape aussi, « La science, conclut Léon XIII, doit être, mon fils, la servante de Dieu. Ancilla Domini,,, »

L'abbé Froment s'incline. Il n'est pas converti, mais écrasé. Il ne peut lutter contre ce pape qu'il voulait défendre. Il ratifie la mise à l'index de la Congrégation, il rétracte sa Rome Nouvelle,

Voilà l'une des sections du livre, car il est triple : la description de la ville et une aventure romanesque constituant deux autres parties.

Les chapitres romanesques ne sont pas les plus lo ibles. Ils contiennent des épisodes d'amours contrari( s. Le prince Dario et la contessina Benedetta en sont es

héros. Ces deux personnages sympathiques ont pour repoussoir un disciple de Rodin du Juif Errant. Un certain Sconbiono, curé terrible, qui empoisonne les gens avec des fig'ues provenant du jardin des jésuites, est à faire frémir. Rien que ce curé empoisonneur aurait ravi l'excellent Raspail, qui voyait des jésuites embusqués parmi les massifs de son beau jardin d'Arcueil, et de l'arsenic jusque dans le bois du fauteuil du président des assises, lors de l'affaire Lafarge.Le roman de Dario et de Benedelta est émouvant. C'est du bon Eugène Sue*

La mort de Benedetta est singulière: bien que mariée, elle est vierge, car elle s'est refusée à son époux, Prada, personnage incertain, ambigu. Elle réserve pour son Dario, quand son mariage sera annulé, la fleur fanée de sa virginité. Dario est empoisonné par les figues du curé d'Eugène Sue, et, sur son lit de mort, transformé en couche nuptiale, Benedetta, après s'être consciencieusement déshabillée, s'offre, se livre. Zola semble dire que l'acte in extremis est consommé. Les deux amants meurent dans un spasme. Les figues empoisonnées opèrent par inhalation, par contagion, sur Benedetta qui n'en a pas mangé. Voilà qui peut dérouter bien des idées qu'on s'était faites en toxicologie, et aussi sur la physiologie du mariage. Les deux corps, unis dans cette copulation moribonde, ne peuvent plus se dessouder. Quoi! fort même dans la morti Quel gaillard ce Dario 1 Un cadavre pourvu de la ténacité rigide d'un caniche vivant, c'est bien extraordinaire. Encore un exemple des exagérations méridionalistes de Zola,

Des personnages secondaires ou épisodiques, très fermement modelés, Narcisse Habert, le diplomate çsthèle; dom Vigilio, le secrétaire trembleur, affirmant la puissance des jésuites; Paparelli, reptile qu'on entend

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fuir sous les draperies ; Vîctorine, l'incrédule paysan dc beauceroDDe ; Orlando, le vieux débris garibaldien, donnent de la vie et du pittoresque au mélo, qui rappelle un peu le genre des romans cléricaux qui eurent leur vogue, comme le Maudit du fameux abbé X...

Le pape est la seule figure réellement vivante du livre. Zola Ta peint en pleine pâte, sans tomber dans la satire, qui eût élé une caricature indécente, et peu artistique. Il n'a pas hésité à montrer les difformités du vieillard au cou d'oiseau, les faiblesses de l'idole; un homme après tout. Ce pape, ramassant avidement les subsides que les fidèles ont déposés à ses pieds, comptant, serrant son trésor, couchant peut-être sur les liasses de billets de banque cachées sous son matelas, en thésauriseur acharné, pour la gloire de TEglise, il est vrai, voilà un excellent portrait d'histoire. Le mouchoir, avec les grains de tabac, séchant sur les augustes genoux, achève la réalité de cette belle peinture.

Dans la partie purement descriptive, celle où Zola fait concurrence à Joan ne et à Baedeker, il convient de noter, très exactement observée, la folie de construire qui agite les néo-romains. Ils rêvent de faire de leur capitale, sur l'emplacement du modèle antique disparu, une ville toute neuve, toute moderne, un second Berlin. Ils proclament, avec la nécessité des quartiers neufs, l'anéantissement complet, au moins comme ville réelle, de la Rome de l'histoire, de la cité de Romulus, d'Auguste, de Grégoire Vil, de Léon X et de César Borgia. Rome, rebâtie à la moderne laissera intacte et majestueuse, dans la mémoire des hommes^ la capitale impériale et chrétienne, la ville impérissable dans sa forme idéale, et considérée comme représentation et non comme réalité.

Paris ^ la troisième ville dont Zola a voulu synthétiser le rôle dominateur et rayonnant, un des soleils du système mondial actuel, est le dernier volume de la trilogie des capitales. Le sobre titre du livre peut paraître ambitieux. Il est difficile de faire tenir dans un tome, si volumineux soit-il, et celui-ci dépasse 600 pag-es, ce que contient cette ville, ce que représente^ ce seul nom : Paris! Ce n'est pas un roman, un tableau, mais dix panoramas et vingt livres qu'il faudrait, pour contenir la vie de Paris, et encore on n'en donnerait qu'une incomplète monographie, et qu'une vision partielle. La série des Rougon-Macquart, sauf en quelques ouvrages, n'est qu'une histoire de Paris, de sa vie, de ses passions, de ses idées, de ses fermentations et de ses manifestations, fragmentée et étudiée, par milieux, d'après la profession et le caractère du personnage pris pour protagoniste de l'action. Ici, d'après le titre, devrait se trouver résumé, et comme condensé, tout ce qui constitue l'apparence matérielle, décorative, agissante, de l'énorme capitale, et aussi sa pensée, sa force civilisatrice, l'âme de Paris. Le livre de Zola ne renferme pas tant de choses. Il est môme plutôt circonscrit quant au cham p de vision qu'il offre au lecteur. L'auteur a décrit un coin du Paris politicien , combinaiseur de ministères et d'émissions, et montré l'écume du monde politique bouillonnant dans la ville qu'il compare, après Auguste Barbier, à une cuve énorme :

Monlferrand, qui étranglait Barroux, achetant les affamés, Fontègue, Duteil, Ghaigneux, utilisant les médiocres,

! Taboureau et Dauvergne, employant jusqu'à la passion sec^ taire de Mège et jusqu'à l'ambition intelligente de Vignon,

' Puis venait l'argent empoisonneur, cette affaire des chemins

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de fer africains qui avait pourri le Parlement, qui faisait de I Duvillard, le bourgeois triomphant, un pervertisseur public, le chancre ron^i^eur du monde de la finance. Puis, par une juste conséquence, c'était le foyer de Duvillard qu'il infectait lui-même, l'affreuse aventure d'Eve disputant Gérard à sa fille Camille, et celle-ci le volant à sa mère, et le fils Hyacinthe donnant sa maîtresse Rosemonde, une démente, à celte Silviane, la catin noire, en compagnie de laquelle son père ] s'affichait publiquement. Puis, c'était la vieille aristocratie mourante, avec les pâles figures de Mme de Quinsac et du marquis de Morigny ; c'était le vieil esprit militaire, dont le j général de Bozonnet menait les funérailles; c'était la magis- 1 trature asservie au pouvoir, un Amadieu faisant sa carrière à ! coup de procès retentissants, un Lehmann rédigeant son réqui- 1 sitoire dans le cabinet du ministre, dont il défendait la politique; c'était enfin la presse, cupide et mensongère, vivant du scandale, l'éternel flot de délations et d'immondices que roulait Sanicr, la gaie impudence de Massot, sans scrupule, sans conscience, qui attaquait tout, défendait tout, par métier et sur commande. Et, de même que des insectes, qui en rencontrent un autre, la patte cassée, mourant, l'achèvent et s'en nourrissent, de même tout ce pullulement d'appétits, d'intérêts, de passions, s'étaient jetés sur un misérable fou, tombé par terre, ce triste Salvat, dont le crime imbécile les avait tous rassemblés, heurtés, dans leur empressement glouton à tirer I parti de sa maigre carcasse de meurt-de-faim. Et tout cela bouillait dans la cuve colossale de Paris, les désirs, les violences, les volontés déchaînées, le mélange innommable des ferments les plus acres d'où sortirait, à grands flots purs, le | vin de l'avenir. ,

Tout cela est assez confus. On ne distingue pas neUement la mixture qui cuit dans la cuve. Malgré des adaptations d'actualité, des allusions à des personnalités et à des événements très réels, et Ton pourrait dire très parisiens, comme l'escroquerie du Panama et les explosions | dues à Ravachol, on ne perçoit pas franchement Paris,! ce formidable et complexe Paris, qui donne son •'ire' au volume. Dans toutes les capitales de l'Europe e du

Nouveau-Monde, il y a des spéculateurs avides et sans scrupules, des politiciens méprisables et audacieux, des adultères, des scandales mondains, des journalistes à vendre et des journaux versatiles, et enfin il s'y dresse aussi des anarchistes usant des explosifs. Il n'y a rien, dans ce tableau de la surexcitation des vices, des appétits, des passions, qui ne puisse s'appliquer à Londres, à Berlin, à New-York, à Melbourne.

Les amours d*un curé défroqué avec la fiancée de son frère, dont le sacrifice et la g-énérosité sont peut-être bien surhumains, en tout cas exceptionnels, car les accords étaient faits et la date du mariage presque Rxée, et les tentatives du chimiste, que l'amour fraternel rend capable d'un dévouement aussi invraisemble que celui du Jacques de George Sand, pour faire sauter le Sacré- Cœur, aboutissant à l'expérience d'un moteur industriel, c'est la substance, c'est la moelle du roman. On ne saurait admettre cette substitution de fiancée et ce changement dans lutilisation des explosifs, comme caractérisant, résumant et expliquant Paris.

Malgré quelques belles échappées panoramiques, observées du haut de la place du Tertre, sur la Butte Montmartre, et rappelant le spectacle des ciels de Paris vu des hauteurs de Passy, dans Une Page d'Amour, la description décorative et plastique, où d'ordinaire excelle Zola, semble négligée et plus faible dans ce livre. Il est d'une facture moins sûre, d'un relief moins accusé, d'un intérêt secondaire aussi, et comme s'il était écrasé par son titre, par la masse même du sujet, il s'affaisse m maint passage. Zola a voulu faire grand, il n'est Darvenu qu'i faire gros. C'est un bloc incomplètement ravaillé. L'art, si éclatant dans la plupart des œuvres )récédentes, n'est pas suffisamment intervenu. Le pra-

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ticien a dégrossi , maïs le sculpteur a fait défaut .

Ce livre, cependant, oflFre un intérêt particulier : il témoigne d'une évolution dans la conscience de Fauteur, et il est, par moments, un document autopsychologique. C'est le seul ouvrage où Zola, renonçant, pour certains chapitres du moins, à ses notes, à ses extraits, aux renseignements obtenus par correspondance, ou tirés de minutieux interrogatoires et de patientes auditions, s'est documenté d'après lui-môme. Il a quitté la méthode objective, abandonné le métier du peintre ou du photographe se campant en face du modèle, pour recourir à l'analyse subjective. C'est dans ce Paris qu'il a mis le plusdeson moi. Il a dépeint ses propres sensations dans les émois passionnés de son abbé Froment, A l'époque où il écrivait Paris, Zola était amoureux. Lui, le chaste laborieux, le forgeur de phrases courbé sur la tâche matinale et ne laissant pas un seul jour le fer se refroidir ni l'enclume se taire, s'était pris au piège de la femme. Sa liaison, annoncée, pardonnée, peut être rappelée sans scandale ni injure. La digne et maternelle épouse du grand écrivain, l'héritière de sa pensée et la légataire de son âme, a recueiUi, élevé, aimé les deux enfants de jVIrae Rozerot. A la cérémonie d'inauguration de la Maison de Médan, donnée à l'Assistance Publique, la veuve de Zola avait auprès d'elle ces deux enfants du sang de son mari, Jacques et Denise, devenus ses enfants adoptifs à elle, les enfants du cœur et de la bonté.

Les promenades à bicyclette de son abbé Froment, en compagnie de Marie, que Zola décrit si complaisamment, les randonnées à travers la forêt de Saint-Germain, vers la croix de Noailles et la route d'Achères, dont il donne un si joli croquis, c'étaient des souvenirs. A près de cia

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quante ans, il s'était trouvé rajeuni par cet amour, et par ces escapades sur la frôle et commode monture d'acier.

Marie refaisait de lui, — de son abbé Froment, si Ton s'en tient à la lettre du texte, — rhomme, le travailleur, Tamant et le père. . . il était changé, il y aurait en lui un autre homme. En lui, qui s'obstinait sottement à jurer qu'il était le même, lorsque Marie l'avait transformé déjà, remettant dans sa poitrine la nature entière, et les campagnes ensoleillées, et les vents qui fécondent^ et le vaste ciel qui mûrit les moissons...

Un nouvel homme s'était formé en lui, et Zola semblait vivre d'une autre vie physique et morale. L'idée double de paternité et de fécondité avait surgi, puissante. Ce grand producteur d'idées, de faits, de sentiments et d'observations, ce créateur d'êtres fictifs, doués d'une existence plus forte et surtout plus durable que les individus de sang et de chair, aspirait à la joie et à la nouveauté de donner la vie à des êtres palpitants, de féconder et d'animer, non plus la pensée abstraite et les fils de son cerveau, mais une femme, une mère et d'avoir des enfants, de la matière vivante sortie de lui, perpétuant sa force, en reproduisant, à leur tour, par la suite, les germes fertilisants dont il leur aurait transmis le dépôt sacré.

Ce désir fut accompli. Mais alors, simultanément, un changement se produisit dans l'intellect, dans le génie de l'écrivain. Il s'éprit des prol)lèmes de la destinée des hommes. Il rêva d'un avenir meilleur. Il évoqua une révolution, non point par la bombe et par la guerre civile, mais obtenue par la science, par l'instruction répandue à flots, par l'abolition des institutions du passé, par la paix entre les peuples, et l'amour entre les hommes. Il avait, jusque-là, passé plutôt indifférent à côté

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des problèmes sociaux. L'Assommoir* était surtout uoe mercuriale sévère à l'adresse des travailleurs enclios à rivrognerie. Germinal j mag^nifique tableau du monde souterrain, pitoyable vision de la misère du mineur, n'indiquait nullement la solution socialiste de la mine devenant la propriété de ceux qui la fouillent. La TerrCy tableau sombre de la cupidité et de Topiniâlre labeur des paysans, ne contenait pas la formule de la culture en coopération, de la suppression du travail individuel, et n'annonçait pas l'avènement de la grande et profitable exploitation du sol en commun. Devant toutes ces visions de l'avenir, les yeux de Zola, si perçants pour discerner les moindres détails d'une matérialité observée, étaient couverts d'une taie. Brusquement, il parut avoir été opéré d'une cataracte intellectuelle. Ses prunelles s'era plirent d'une clarté nouvelle. Il devint clairvoyant dans les ténèbres de la question sociale. Tout son esprit fut inondé de la lumière de la vérité, et sa volonté se banda vers la justice. L'idéal des sociétés futures lui apparut, comme une terre promise et certaine, où il ne parviendrait pas, mais que les générations qui le suivraient,] plus favorisées, certainement atteindraient. Et c'est] parce qu'il voyait, au-devant de lui, cette terre lointainei c'est parce qu'il la sentait le domaine promis aux hom^ mes des temps qui succéderaient aux années de luttes^ de misère, d'oppression et d'antagonisme, qui sont lei nôtres, qu'il voulait obstinément avoir un enfant, ui| fils de la chair, c'est pour cet héritage de l'avenir qu'i voulait laisser de la graine d'êtres heureux, après la^ sur le sol, et aussi un livre, un enfant de l'esprit témoignant de sa foi, de son espérance, de sa charil sociales, un héraut précurseur des vertus théologi»' sd la démocratie future.

C'était peut-être, c'est actuellement un rêve et une utopie. Mais Tutopie était généreuse et le rêve était consolant. Les lectures de Zola n'avaient eu, jusque-là, aucune direction politique ou sociologique, car il ne parcourait guère, à part quelques ouvrages nouveaux d'amis, ou de contemporains notoires et rivaux, que les livres où il pensait trouver des documents pour ses romans en préparation. Elles devinrent alors autres. Il voulut connaître la doctrine socialiste et les théoriciens de la rénovation humaine, les apôtres de TEvangiie nouveau. Celte notion lui manquait. Ainsi, dans r Assommoir et dans Germinal, il n'est fait aucune allusion aux théories humanitaires et phalanstériennes qu'il devait, par la suite, avec son lyrisme et son éloquence colorée, développer si copieusement et exalter superbement dans Fécondité, dans Vérité et surtout dans TraoaiL II lut Auguste Comte, du moins en partie, il parcourut Proudhon, — lui et son entourage ignoraient le grand génie socialiste du xix® siècle, et, de plus, le jugeaient faussement, d'après les racontars et les calembredaines des petits journaux, ainsi qu'il m'apparut parla stupéfaction à moi témoignée par son fidèle Alexis, lisant, durant un séjour que nous fîmes à Nice, en 1896, un travail sur Proudhon que je venais de publier dans la JSouvPÂle Revue, On ne connaissait alors, à Médan, le puissant maître de la Justice dans la Révolution et dans V Eglise que sous la forn^e légendaire et caricaturale dont il était représenté dans les milieux ignorants et rétrogrades. Charles Fourier surtout, l'auteur de la théorie des Quatre Mouvements et le profond et consolant poète du Travail attrayant, acquit une grande influence sur lui. Comme il était à prévoir, à son insu, par Télaboration fatale de son cerveau, ainsi qu'en un vase clos dans

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lequel on met des élémsaU qui doÎTent forcémeat se combiner et précipiter un produit inévitable, ces lectures, ces notions lon^^temps insoupçonnées, tout à coup apprises, cette docamentation socialiste acquise, étant donnés son récent état d*esprit et sa nouvelle vision de la vie, aboutirent à des œuvrer d'une conception et d'une portée différentes, à ces Quatre Evangiles^ qui sont en germe et comme sommairement argumentes dans ces lijiçnes finales de Paris:

...Après la lenle initiation qui Tavait transformé lui-même, voilà que ces vérités communes lui apparaissaient, aveuglantes, irrérulables. Dans les évangiles de ces messies sociaux, parmi le chaos des affirmations contraires, il était des paroles semblables qui toujours revenaient, la défense du pauvre, ridée d'un nouveau et juste partage des biens de la terre, selon le travail et le mérite, la recherche surtout d'une loi du travail qui permit équitablement ce nouveau partage entre les hommes.

Et, dans la bouche de son abbé Froment, apostat de la religion ancienne, croyant et missionnaire de la foi nouvelle, il mit cette déclaration et ce programme, qui affirmaient le changement d'orientation de sa vie, de sa pensée, de son œuvre, et qui étaient comme la préface d'une série de livres inédits, comme la seconde jeunesse d'une existence recommencée. Il apostrophe le Sacré- Cœur, ce Panthéon du passé, ce temple de la superstition mourante, basilique deTaucienne société àTagonie, et salue l'édifice de l'avenir, le Palais du Travail, reposant sur ces deux colonnes augustes : la Vérité, c'est-àdire la Science, et la Justice, c'est-à-dire le Bonheur humain.

... Lft science achèvera de balayer leur souveraineté ancienne, leur basilique croulera au vent de la vérité, sans

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qu'il soit même besoin de la pousser du doigt. L'expérience est finie. L'évangile de Jésus est un code social caduc dont la sagesse humaine ne peut retenir que quelques maximes morales. Le vieux catholicisme tombe en poudre de toutes parts; la Rome catholique n'est plus qu'un champ de décombres, les peuples se détournent^ veulent une religion qui ne soit pas une religion de la mort. Autrefois, l^esclave accablé, brûlant d'une espérance nouvelle, s'échappait de sa geôle^ rêvait d'un ciel où sa misère serait payée d'une éternelle jouissance. Maintenant que la science a détruit ce ciel menteur, cette duperie du lendemain de la mort, l'esclave, l'ouvrier, las de mourir pour être heureux, exige la justice, le bonheur sur la terre..,

Ces éloquentes aftirmatioûs font de Zola un véritable théoricien du socialisme, un docteur de la foi démocratique. Le romancier a fait place au philosophe. Il marche, d'ailleurs, à Tavant-garde des généreux esprits de son temps. Dans la page de Paris qu'on vient de lire, où il revendique le droit au bonheur terrestre, au paradis viager pour le travailleur, pour le pauvre, si longtemps berné par la promesse mensongère, analogue à l'enseigne fallacieuse du barbier, de la félicité du lendemain, de la consolation dans un ciel chimérique qui ne saurait avoir sa place sur une carte astronomique, ne retrouve-t-on pas les termes mêmes de la déclaration retentissante que devait lancer, dix ans plus tard, à la tribune, le ministre du Travail, René Viviani :

Tous ensemble, par nos pères d'abord, par nos aînés ensuite et par nous-mêmes, nous nous sommes attachés à l'œuvre d'anticléricalisme et d'irréligion. Nous avons arraché la conscience humaine à la croyance de l'au-delà. Ensemble, d'un geste magnifique, nous avons éteint dans le ciel des lumières qu'on ne rallume pas. Est-ce que vous croyez que l'œuvre est terminée ? Elle commence. Est-ce que vous croyez qu'elle est sans lendemain? Le lendemain commence.

Qu'est-ce que vous voulez répondre à l'enfant qui aura

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profité de reDseignement primaire et des œavres post-scolaires, et qui, devenu homme, confrontera sa situatioa avec celle des autres hommes ? Qu'est-ce que vous voulez répondre à rhomme à qui nous avons dîl que la ciel était vide de justice, que nous avons doté du sufiPrage universel, et qui regarde avec tristesse son pouvoir politique et sa dépendance économique, et qui est humilié tous les jours par le contraste qui fait de lui un misérable et un souverain ?...

Avec des accents délirants et superbes, avec Tenthoasiasme du poète, devançant les temps, et, comme ces conventionnels qui, la veille du combat, décrétaient la victoire, Zola, prophète, Zola, précurseur, salue les âges qui viendront, où le royaume de Dieu promis sera sur la terre. La religion de la science sera tout le dogme. Le seul Evangile sera celui de Fourier : le Travail Attrayant, accepté par tous, honoré, réglé, comme le mécanisme de la vie naturelle et sociale,comme le moteur de l'organisme humain, avec la satisfaction aussi complète que possible des besoins de chacun, et Texpansion de toutes les forces et de toutes les joies I Et il proclamait Paris centre et cerveau du monde, Paris, qui, hier, jetait aux nations le cri de Liberté, leur apporterait demain la religion de la science, la Vérité et la Justice, la foi nouvelle attendue par les démocrates.

Ce livre de Paris y inférieur, au point de vue de l'œuvre artiste et de la fabrication littéraire, aux principaux ouvrages de Zola, leur est supérieur par la portée philosophique, par l'essor humanitaire. En outre, il constitue, dans sa partie finale, Tœuvre transitoire. -Féco/irfzï^, Travail, Vérité, les derniers livres de Zola, sont issus de ce nouvel état d'esprit que tout à coup révélait Par et qui n'allait pas tarder à se manifester à Toccasion i la révision du procès Dreyfus.

Sans cette préparation, sans cette incubation de TEvs

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gWe socialiste, sans cette appétence vers un idéal nouveau d'humanité heureuse et de conditions d'existence plus justes^ avec la paix sociale établie définitivement sur les ruines de l'ancienne organisation sacerdotale, guerrière, capitaliste, abattue, l'intervention d'Emile Zola dans l'affaire Dreyfus, qu'on doit regretter, "mais qu'il faut reconnaître sincère et désintéressée, serait inexplicable, un coup de tête, presque de folie.

Or, étant données la situation mentale de l'auteur de Paris et les préoccupations neuves qui tenaillaient son esprit, il était logique et fatal, puisqu'il s'était produit une « affaire Dreyfus », puisque le pays était divisé en deux camps, que Zola fût dans un de ces camps. Avec son âme combative et son exaltation méridionale et nerveuse, il était également logique, et c'était comme une conséquence de la position de3 partis en présence, qu'il se mît du côté de ceux qui s'agitaient pour faire reconnaître l'innocence d'un condamné qu'ils proclamaient victime d'une erreur judiciaire, et qu'ils estimaient succombant sous les efforts combinés de ceux qui obéissaient à des préjugés religieux, ou qui voulaient maintenir intact le dogme d'infaillibilité d'un tribunal d'exception.

Zola, bien que Paris fût écrit et publié avant que la reprise de l'Affaire n'éclatât, prévoyait, prophétisait la lutte qui allait s'engager. L'Affaire Dreyfus, c'était la bataille qu'il avait indiquée dans son livre, transportée dans la réalité.

Avec Paris, Zola terminait la trilogie philosophique, où il avait gradué les efforts et les luttes de l'humanité, concentrés dans trois villes, pour s'élever de la superstition grossière à la religion habile et trompeuse, et enfin à la science, au travail, à la justice sociale. Sa conclusion, qui est la doctrine socialiste même, était l'homme

tecenni eofin le salaire de bonkevr qaU est en droit ' d'atteoire, et qui doit loi être Yersé comptant, sar la i terre, de son viTant. comme on dû ferme, et non en maDiére d'aomône. on sons la forme d'one traite iliasoire pajabie à la caisse d'an chimériqne banquier céleste.

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