‹ Émile ZolaChapitre 12 sur 32 · LES ATTAQUES · texte numérisé non relu

LES ATTAQUES

Le réalisme est vieux comme le monde. Depuis qu'il y a des hommes qui écrivent, qui peignent, qui sculptent, chacun d'eux a montré des paysages et de la nature humaine, tout ce qu'il lui a paru nécessaire pour ajouter à l'importance, à la qualité, à la perfection de son œuvre. On n'y allait point par trente-six chemins. La Bible et Homère, pour n'en pas citer d'autres, sont pleins de ce qu'aujourd'hui l'on appelle — je ne sais pourquoi — réalisme. Et ce n'est que depuis dix-neuf cents ans que l'on a demandé, aux écrivains, aux peintres, aux sculpteurs, de « cacher ces seins que l'on ne saurait voir )>. Tartufe est vieux comme le christianisme.

Le réalisme, qui jusqu'alors avait droit de cité, qui faisait partie intégrante de l'art, on tenta de le chasser à coups de goupillons, voire de sabres.

«ÎÔO PORTRAITS D HIER

Mais le besoin de la vérité — ou, si vous aimez mieux, de l'exactitude — était trop naturel, trop essentiel pour que le réalisme disparût à jamais, pour qu'il cessât, même un seul jour, d'exister. Mais il faut bien dire que ce ne fut point, que ce n'est pas aujourd'hui, que ce ne sera jamais sans lutte. Quelqu'un n'écrivait-il pas dernièrement :

— L'œuvre de Zola, c'est de la belle maçonnerie tout de même; et puis, on n'a pas oublié les cabinets.

Si ce n'était qu'une plaisanterie, je me contenterais de sourire. Mais je hausse les épaules. Une sculpture lubrique sur un portail de cathédrale ne me répugne pas. Eux, ils fermeront les yeux sur le passage des Filles de Loth, ou bien ils vous l'expliqueront par un tas de considérations à côté du sujet, mais ils sentiront tout de suite les cabinets dans l'œuvre gigantesque de Zola. N'est-on pas allé jusqu'à lui reprocher d'avoir écrit La Débâcle? Que l'on conteste — je parle des idéalistes — à la rigueur, la vérité, si criante pourtant, des personnages de L'Assommoir, de Pot-Bouille, de La Terre, cela, pour nous, ne tire pas à conséquence. Mais que l'on conteste, que l'on refuse à un écrivain le droit de reprendre, dans un roman, des faits rigoureusement enregistrés par l'histoire, divulgués par des milliers de brochures ou de gros volumes que tout le monde a lus, consignés dans tous les manuels que tous les enfants, à l'école, ont entre les mains, cela, vraiment, dépasse, les limites. Cela montre jusqu'où va, chez certains, l'incompréhension, voulue ou non, du réalisme. Ils m'objecteront des différences d'humeur, des incompatibilités de tempéraments. Je ne demande pas mieux. Mais que, du moins, ils restent loyaux. Qu'ils disent qu'ils n'aiment pas cela et que ce soit fini. Mais qu'ils n'aillent pas chercher des raisons dont la mauvaise foi ou, tout au moins, la puérilité nous révolte. Aussi bien, la question du réalisme — ou du naturalisme, — est encore plus générale, plus haute. Jaurès a dit :

— Ils condamnent non seulement le naturalisme, mais aussi le romantisme, parce qu'ils ont reconnu qu'il portait en lui le souffle de la Révolution... et qu'eux ils poursuivent l'esprit de la Révolution appliquée à l'art. (Discours à la Chambre, 19 mars 1908.)

Le romantisme ! Nous savons que ces messieurs n'en veulent pas davantage entendre parler. Flaubert {Corresp., t. IV, p. 341), écrivait à Zola :

...Et je maintiens que vous êtes un joli romantique. C'est même à cause de cela que je vous admire et vous aime.

Léon Daudet (Gaulois, 23 janvier 1902) a dit :

— Le naturalisme fut, en quelque sorte, une greffe du romantisme.

de la boursouflure romantique, sur cette désolante philosophie de la matière qui constitua, pendant la première partie de la vie et de l'apostolat d'Auguste Comte, le positivisme.

Ils voient, aujourd'hui, dans le romantisme, la cause de la ruine de l'individu et de la désorganisation de la société, suites d'une perpétuelle et fausse exaltation sentimentale. Parallèlement nous pouvons dire, — toujours d'après eux, — que le réalisme, école de dépression artistique et morale, doit fatalement amener l'individu et la société au bord de l'abîme où, d'eux-mêmes, ils se précipiteront.

Les personages du roman naturaliste appartiennent généralement à la portien la -moins intéressante, sinon la plus sfupide, de l'humanité. C'est le romantisme qui avoue, — avec amertume et ironie contre hii-viême, chez Flaubert et Maupassant, s'il est exact d'observer, avec M. Brunetière, que, chez eux, la vérité objective des caractères grimace du mépris que l'écrivain secrètetnent leur voue. L'admiration due à ces deux maîtres n'est limitée que par la question de savoir si l'art est vraiment l'art, qui se donne pour matière d'aussi pitoyables réalités. (P. Lasserre, Le Romantisme français, pp. 541-542.)

Nous verrons ce que Flaubert pense de l'Art. Quant à ^^^laupassant, il m'avait toujours semblé que son œuvre était la seule expression parfaite, en notre littérature, du réalisme strict ; mais ce n'est point l'endroit de discuter sur ce sujet.

Réaliste et romantique, Flaubert fut attaqué, discuté, nié. Xommerai-je Léon Gautier qui ne sut pas se contenter de donner, des Epopées françaises du ^Moyen âge, des éditions savantes, et qui éprouva le besoin de juger de haut, lui aussi, Flaubert, Hugo, Zola ? ]\Iais il faut bien que les champignons poussent au pied des chênes. Il écrivit donc, avec quel esprit ! ce qui suit :

— Deux types nouveaux sont apparus dans la République des lettres, déjà trop riche en types curieux. Nous avons le réaliste, et nous avons le coloriste. Nous avons Flaubert et Théophile Gautier... Le réaliste est épris de la réalité laide, et enlaidit la peau pour le rendre réel. Si le réaliste est dans la ville, il préfère à la vaste et noble cathédrale, cette ignoble et déshonorante échoppe qui s'est collée comme une souillure aux murs du temple magnifique. Le réaliste visite les égoiits et dédaigne les palais.

Et cela, ces lieux communs que le bon (?) Léon Gautier prend pour des trouvailles, ces grossières erreurs qui lui semblent d'indiscutables vérités, à propos de Salammbô ! Plus intelligemment, George Sand écrivait à Ernest Feydeau, le 16 aoiit 1859 :

— Ce n'est pas un malheur pour vous, pas plus que pour Flaubert,

d'appartenir à la races des voyants. On s'est mêlé de baptiser votre manière et la sienne de réalisme. Je ne sais pas pourquoi... Le nom de réalisme ne convient pas, parce que l'art est une interprétation multiple, infime. C'est l'artiste qui crée le réel en lui-même, son réel à lui, et pas celui d'un autre. {Revue de Paris, 15 février 1896.)

Il y eut pire encore que Léon Gautier. En 1872, un homme écrivit cette phrase monstrueuse :

— // y avait, pour nourrir le peuple, la littérature Flaubert, et la littérature Du Terrail.

Et cet homme, qui, lui aussi, jugeait de si haut le vieux maître, puisqu'il faut le nommer, c'est Henri Lasserre, auteur miraculé d'une Notre-Dame de Lourdes, qui se charge, elle, de le gaver, le peuple !

Flaubert écrivait lui-même à George Sand (Corresp., t. IV, p. 7) :

— Lises Le Constitutionnel de lundi dernier. Le Gaulois de ce matin : c'est carré et net. On me traite de crétin et de canaille. L'article de Barbey d'Aurevilly (Constitutionnel) est, en ce genre, un modèle, et celui du bon Sarcey, quoique moins violent, ne lui cède en rien... Ces messieurs réclament, au nom de la morale et de l'idéal ! J'ai eu aussi des éreintements dans Le Figaro et dans Paris. Je m'en fiche profondément ! Ce qui n'empêche pas que je suis étonné par tant de haine et de mauvaise foi.

Et encore (Ibid., p. 9) :

— Saint-Victor, qui prône les livres d'Arsène Houssaye, ne veut pas faire d'article sur le mien, le trouvant trop mauvais.

Et enfin (Ibid., p. 10) :

— La proinnce renchérit sur Paris, car le journal La Gironde m'appelle Prudhomme.

Ces quelques aboiem.ents suffisent pour indiquer l'immense clameur de la meute hurlant derrière Flaubert, partant, derrière le réalisme. Je me garderai bien de parler des mesquines jalousies, des clabauderies des prétendus « confrères » en art. Même les Concourt, même Théophile Gautier ne furent pas toujours sans reproches. Il conviendrait de poser ici-même et tout de suite la question de la nécessité du réalisme en lui-même, et de sa beauté intrinsèque. Mais il nous faut voir, auparavant, les autres, — vraiment tout autres, tout difïérents, — qui se sont attaqués à Flaubert.

Il ne s'agit plus ici de littérature pure, mais d'humanité. Vers 1840, en Angleterre et en Russie, un très important mouvement réaliste se produisit, mais basé sur la pitié, sur la compassion douloureuse plus

que sur l'observation exacte. Taine, ayant à apprécier Stendhal et Balzac, écrivait :

— Ils aiment l'art plus que les hommes; ils n'écrivent point par sympathie pour les misérables, mais par amour du Beau.

J'ouvre ici une parenthèse. Flaubert n'avait pas, du Beau, la même conception que Taine, car il dit de Balzac {Corresp., t. IV, p. 252) :

— Je viens de lire la correspondance de Balzac. Il en résulte que c'était un très brave homme et qu'on l'aurait aimé. Mais quelle préoccupation de l'argent, et quel peu d'amour de l'Art ! Avez-vous remarqué qu'il n'en parle pas une fois f II cherchait la gloire, mais non le Beau... Au résumé, c'est pour moi un immense bonhomme, mais de second ordre. J'aime mieux la correspondance de M. de Voltaire. L'ouverture du compas y est un peu plus large.

Et de Stendhal (Ihid., t. II. p. 148) :

— Je connais Rouge et Xoir, que je trouve mal écrit et incompréhensible, comme caractères et intentions. Je sais bien que les gens de goût ne sont pas de mon avis, mais c'est encore une drôle de caste que celle des gens de goût, ils ont de petits saints à eux que personne ne connaît... Quant à Bayle, je n'ai rien compris à l'enthousiasme de Balzac pour un semblable écrivain, après avoir lu Rouge et Noir.

Aujourd'hui donc, on reproche à Flaubert son manque de sensibilité, le mépris qu'il avait pour ceux des hommes qui n'étaient pas des artistes, sa claustration dans son cabinet de travail. On a écrit :

— Le temps est passé où l'on restait quatorze heures dans sa chambre. Il y a Flaubert s'entourant de ses pensées et rampant comme dans un souterrain. Tout un passé vient de finir qui contenait les hommes entre deux murs et les poussait à écrire Madame Bovary.

On a demandé, exigé presque, que l'homme de lettres vécût vraiment sa vie, qu'il se mêlât à la foule, qu'il allât trouver la vie partout où elle s'exaspère, dans les bagnes, dans les usines, dans les déserts, qu'il rejetât tous les manteaux, qu'il sortît du monde tout nu, avec la force et la foi. Il faut, maintenant, que dans toute œuvre d'art, on sente, à fleur de papier, de toile, de marbre, le frémissement presque physique de l'émotion humaine, de la pitié. Certes, ce sont là de nobles théories. Mais des théories comme celles de Flaubert, appuyées par Madame Bovary, L' Education sentimentale, Bouvard et Pécuchet, méritent mieux qu'une exécution sommaire. Ce n'est pas en dix lignes qu'on annule, qu'on réduit à néant une œuvre pareille. Pourquoi faire de la sympathie de l'auteur pour ses personnages une règle absolue, une condition sine qua non de la valeur humaine de l'œuvre ? La valeur

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intrinsèque, résultai>t du parfait assemblage des parties d'un livre, la perfection de chacune de ses parties constituée par le plus ou moins de beauté de chaque phrase, cela, pour les partisans de ces nouvelles théories, ne compte pour ainsi dire plus. Sans doute, ce n'est pas tout, mais c'est beaucoup, mais c'est presque tout, la beauté de la forme découlant directement de la beauté de la pensée. On peut dire, sans aucune exagération, que cette émotion, cette pitié si vantées aujourd'hui, si prisées, on les trouve chez Flaubert. Qu'une lecture superficielle n'y suffise pas, je l'accorde. Mais elles y sont, incontestablement, malgré Flaubert lui-même. Au surplus, le fameux dogme de l' impersonnalité dans l'art, dont on a fait, définitivement, justice, n'a jamais été qu'un dogme, c'est-à-dire un mystère, c'est-à-dire, — au sens où je l'entends, — rien du tout. Flaubert froid, impersonnel ? Allons donc ! Vous l'avez mal lu. Je pourrais citer tels livres, écrits spécialement pour nous apitoyer sur les misères de telles castes de l'humanité, à qui l'on a fait des succès retentissants, mais qui, mal composés parce que mal conçus, seront, — sans que veuille préjuger de l'avenir, — vite oubliés, s'ils ne le sont déjà.

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