LES THEORIES DE FLAUBERT
Qu'est-ce donc que le réalisme ? Qu'est-ce, plus généralement, que l'art ? Je pourrais citer, par douzaines, des définitions de l'Art, qui, se contredisant toutes, ne nous apprennent rien de nouveau. Pour Schopenhauër, l'art n'est pas un chemin pour sortir de la vie, c'est une consolation pour y rester, jusqu'à ce qu'enfin, fatigué du jeu, on en vienne aux choses sérieuses. La Sainte-Cécile de Raphaël est comme le symbole de cette transition de l'art à la morale. Lamennais le définit : la reproduction du Beau sous une forme extérieure qui affecte les sens. Et, pareillement, Hello : l'expression sensible du Beau.
Oui. Mais en quoi consiste le Beau ? Pour tous ces messieurs de l'idéalisme — je prends ce mot dans son sens à la fois le plus profond, et, par opposition au réalisme le plus particulier, le plus combatif, — le Beau ne peut découler que de Dieu. Singulière conception, soit dit en passant,' qui ferait supprimer tout l'art antique. Le beau, pour Schelling, c'est l'infini, s'exprimant par le fini, pour Reid une qualité occulte, pour Jouffroy un fait indécomposable, pour de Maistre, ce qui plaît à la vertu, pour le P. André ce qui convient à la raison. Or, toutes ces définitions s'équivalent ; elles ne nous apprennent rien de net, de précis. Ce ne sont que des mots, toujours des mots, presque
Cabinet de travail de Flaubert.
vides de sens pour en vouloir trop contenir. Je sais bien que ce n'est pas le rôle des philosophes de produire des œuvres, pour appuyer, démontrer leurs théories. Ce n'est même pas celui des écrivains : les théories doivent découler des œuvres d'art, non les œuvres des théories. Je me défie de ceux qui éprouvent l'impérieux besoin d'écrire une préface pour dire : c'est ceci et non cela que j'ai voulu faire. A quoi bon? Flaubert s'en est bien gardé. Non pas qu'il soit parti à l'aveuglette, qu'il ait écrit au hasard. Ses quatre volumes de Correspondance sont là. Nul écrivain n'exposa d'une façon plus claire et plus philosophique l'idée qu'il se faisait de l'art ; nul ne peut fournir, à l'appui de ses théories, des œuvres plus parfaites.
L'art consista, pour Flaubert, dans la traduction, en apparence impassible, du Beau sous toutes ses formes actuellement réelles ou exhumées de l'oubli, de la poussière des siècles. Il doit s'élever audessus des affections personnelles et des susceptibilités nerveuses. La poésie est purement subjective. Il n'y a pas en littérature de beaux sujets d'art : Yvetot, vue par un artiste et décrite par lui, vaut Constantinople, vue et décrite par un autre artiste. En conséquence, on peut décrire n'importe quoi. L'art doit rejeter tous les détails non susceptibles de généralisation. D'un paysage, d'un état d'âme, il ne doit conserver que ce qu'il y a d'éternel dans ce paysage, dans cet état d'âme. Ne nous racontez pas vos petites histoires personnelles, en nous disant : Il allait être neuf heures du matin et la voiture n'était pas prête. Cela n'intéresse guère que vous. Plus vous serez personnel, plus vous serez faible. Moins on sent une chose, plus on est apte à
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l'exprimer comme elle est (comme elle est toujours en elle-même, dans sa généralité, et dégagée de tous ses contingents éphémères) ; mais il faut avoir la faculté de se la faire sentir. L'art ne doit serviî de chaire à aucune doctrine sous peine de déchoir. On fausse toujours la réalité quand on veut l'amener à une conclusion. La rage de vouloir conclure est une des manières les plus funestes et les plus stériles qui appartiennent à l'humanité. Les faits, en eux-mêmes, n'ont aucune valeur. On peut leur faire prouver tout ce que l'on veut, à la fois le pour et le contre, suivant le point de vue d'où on les considère. Pour ne les point dénaturer, regardons-les tels qu'ils sont, en artistes, non en moralistes désireux d'avoir raison. Il faut que les sciences morales, — Flaubert entend, sans aucun doute, par sciences morales, la littérature, — procèdent comme les sciences physiques, par l'impartialité. Le poète est tenu maintenant d'avoir de la sympathie pour tout et pour tous, afin de les comprendre et de les décrire. Cela ne doit pas être. Ta vue s'obscurcit si tes yeux sont mouillés de larmes. La fable des Deux Pigeons est aussi émouvante que tout Lamartine, et ce n'est pas le sujet ; mais, si La Fontaine avait dépensé d'abord sa faculté aimante dans l'exposition de ses sentiments personnels, lui en serait-il resté suffisamment pour peindre l'amitié de deux oiseaux ? Prenons garde de dépenser en petite monnaie nos pièces d'or. La première qualité de l'art et son but est l'illusion. L'émotion, qui s'obtient souvent par certains sacrifices de détails poétiques, est une tout autre chose et d'un ordre inférieur. On pleure à des mélodrames qui ne valent pas quatre sous, et Gœthe ne nous mouille jamais l'œil si ce n'est d'admiration.
Tout cela, suivant la vieille, l'éternelle distinction, c'est le fond. Passons à la forme.
Entre l'un et l'autre, Flaubert, lui, ne faisait pas de distinction. Et c'est là, tout à fait, qu'il se sépare des purs ciseleurs de phrases, en prose ou en vers. Certes, d'autres que lui ont peiné sur des brouillons, pas autant tout à fait peut-être, mais enfin ont peiné ! Que l'on cite des écrivains de l'antiquité, des modernes, de tout récents même, sans doute. Mais aucun d'eux n'a pu affirmer avec une pareille certitude, qu'aucun livre n'est dangereux s'il est bien écrit. On a trop, jusqu'à aujourd'hui, représenté Flaubert comme un artiste uniquement préoccupé de l'art pour l'art, comme enfermé dans une Tour d'Ivoire, ou comme, — image, quoique différente, équivalente, — rampant dans un souterrain. Non ! Un livre bien écrit, — mais que l'on remarque bien qu'il ne s'agit pas, ici, d'écriture obtenue au moyen d'enfantins procédés de style, — ne pouvait, selon Flaubert, être mal pensé, conçu bassement. Plus une idée est belle, plus la phrase est sonore. La précision de la pensée fait — et est elle-même, — celle du mot. L'art, certes, ne doit servir de chaire à aucune doctrine, mais sa
morale consiste dans sa beauté même, qui est le style, la forme, le beau indéfinissable résultant de la conception même et qui est la splendeur du vrai, comme disait Platon.
Il écrit à George Sand {Corresp., t. IV, p. 225) :
— Tous les bourgeois peuvent avoir beaucoup de cœur et de délicatesse, être pleins des meilleurs sentiments et des plus grandes vertus, sans devenir pour cela des artistes. Enfin, je crois le fond et la forme deux subtilités, deux entités qui n'existent jamais l'une sans l'autre. Ce souci de la beauté extérieure que vous me reprochez est pour moi une méthode. Quand je découvre une mauvaise assonnance ou une répétition dans une de mes phrases, je suis sûr que je patauge dans le faux; à force de chercher, je trouve l' expression juste qui était la seule et qui est, en même temps, l'harmonieuse. Le mot ne manque jamais quand on possède l'idée...
— Je me souviens d'avoir eu des battements de cœur, d'avoir ressenti un plaisir violent en contemplant un mur de l'Acropole, un mur tout nu {celui qui est à gauche quand on monte aux Propylées). Eh bien! Je me demande si un livre, indépendamment de ce qu'il dit, ne peut pas produire le même effet? Dans la précision des assemblages, la rareté des éléments, le poli de la surface, l'harmonie de l'ensemble, ■n'y a-t-il pas une vertu intrinsèque, une espèce de force divine, quelque chose d'éternel comme un principe? {Ibid., p. 227.)
Que nous voilà donc au-dessus de ces vaines, de ces ridicules discussions de théoriciens sur le réalisme en lui-même ! Qu'est-ce donc que vous voulez, monsieur Lasserre? Vous vous demandez si l'art est vraiment l'art qui se donne pour matière de si pitoyables réalités? Où donc commence-t-il pour vous? Vous seriez moins embarrassé de me dire où il finit, je le sais. A quelle classe de la société? A quels sentiments humains? Est-ce qu'il vous faut des rois, des ducs, des personnages de légendes? Ou bien des colères, des haines qui bouleversent des villes, des empires? Faut-il, faussant, dénaturant la réalité, que l'artiste ne vous présente que des personnages continuellement maîtres d'euxm.êmes, à qui, pourtant, vous permettriez quelques défaillances, quelques petites chutes, pour qu'ils se relèvent tout de suite, purifiés, et plus grands? La notation scrupuleuse et artiste de la réalité vous déplaît, à vous et à beaucoup d'autres, à tous les partisans de l'idéalisme et du classicisme. Vous en voulez à Jules Renard, — au Jules Renard de L'Ecornifleur, de Poil-de-Carotte et de Ragotte, — d'avoir ouvert tout grands sur la vie des yeux toujours clairv^oyants et, — quoi que vous en pensiez, — comme ceux de Flaubert, souvent apitoyés.
Car je voudrais pouvoir crier bien haut que c'est parce que l'on a mal compris ses théories qu'on le représente impassible, froid. Il a
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voulu que l'artiste s'abstînt de raconter ses petites misères, ses grandes soufïrances personnelles. Mais il écrivait {Corresp., t. II, p. 97) :
— // fut un temps où tu me regardais comme un égoïste jaloux qui se plaisait dans la rumination perpétuelle de sa propre personnalité. Personne plus que moi n'a, au contraire, aspiré les autres. J'ai été humer des fumiers inconnus, j'ai eu compassion de bien des choses où ne s'attendrissent pas les gens sensibles. Si la Bovary vaut quelque chose, ce livre ne manquera pas de cœur.
Et un peu plus loin (Ibid., t. II, p. 284) :
— Ma pauvre Bovary sans doute souffre et pleure dans vingt villages de France à la fois, à cette heure même.
Il a voulu que, pour être plus apte à exprimer une chose, l'artiste eût la faculté de se la faire sentir. Il l'eut, cette faculté, au suprême degré. Lisez, dans Taine {De l'Intelligence, t. I, p. 90), ce passage :
— Mes personnages imaginaires, m'écrit le plus exact et le plus lucide des romanciers modernes, m'affectent, me poursuivent, ou plutôt c'est moi qui suis en eux. Quand j'écrivais l'empoisonnement d'Emma Bovary, j'avais si bien le goiit d'arsenic dans la bouche, j'étais si bien empoisonné moi-même, que je me suis donné deux indigestions coup sur coup, deux indigestions très réelles, car j'ai vomi tout mon dînera
Sans doute je sais plus d'un de nos actuels romanciers de l'école de la pitié qui trouvera que c'est bien peu de chose. Qu'est-ce que cela prouve? diront-ils. Je répondrai que, d'ailleurs, toutes ces discussions so^t vaines, que les œuvres sont là, qu'il faut les lire et les sentir. Et je me souviens du mot de Renan à Jules Huret qui l'interrogeait, vers 1890, sur les symbolistes, les psychologues et les naturalistes:
— Ce sont des enfants qui se sucent le pouce.
C'est cet enthousiasme pour le Beau qui constitue, à proprement parler, le romantisme -de Flaubert. Les longues tirades passionnées, les envolées lyriques, appartiennent vraiment au romantisme. Que ce soit Madame Bovary, que ce soit le Frédéric Moreau de L'Education sentimentale, l'Antoine de La Tentation, Flaubert nous les montrera toujours frappant du pied le sol comme pour bondir jusqu'aux étoiles. Emma se rappelle les héroïnes des livres qu'elle a lus,' et la légion lyrique de ces femmes adultères se met à chanter dans sa mémoire avec des voix de sœurs qui la charment. Frédéric magnifie, idéalise M"^® Arnoux.
— Le désir de la possession physique même disparaissait sous une envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse qui n'avait pas de limites.
Quant à Antoine, nous savons par quelles prodigieuses hallucinations il s'évade de la réalité qui le broie.
Mais Flaubert avait trop le sens de la vie — parce qu'il fut un artiste complet — pour se perdre dans les nuages.
— Cest une loi constante aux yeux de Flaubert que tout effort humain aboutit à un avortement, d'abord parce que les circo-nstances extérieures sont contraires au rêve, ensuite parce que la faveur même des circonstances ncmpccherait pas l'âme de se dévorer en demandant l' assouvissement de sa chimère. (Bourget^ Essais de psychologie contemporaine^