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LES IDEES DE FLAUBERT

C'est une distinction un peu subtile, et peut-être fausse, que je fais entre les théories et les idées du vieux maître. Mais j'ai parlé de ses théories sur l'art, et je voudrais exposer les idées qu'il eut sur la vie.

C'est parce qu'il fut un enthousiaste du Beau, que la laideur, sous toutes ses formes, matérielle, intellectuelle ou morale, le fit souffrir, parfois trépigner de rage. C'est parce qu'il a noté toutes les défaillances, toutes les tares de l'âme humaine qu'il lui fut impossible de se contenter de la psychologie sommaire du romantisme. Ces antithèses faciles qu'affectionnait Victor Hugo, — une âme d'ange dans un corps de démon, ou, encore, deux personnages aux prises dont l'un est tout le Bien, l'autre tout le Mal, — Flaubert n'en a pas voulu ; ses héros sont plus simples à la fois, plus vrais. Qu'ils soient, à un moment donné, bons, c'est-à-dire qu'ils aient des aspirations généreuses vers plus d'intelligence, vers plus de beauté, ah ! comme Flaubert les fait monter, et comme il monte avec eux ! !Mais ils ne peuvent se maintenir. Flaubert qui, lui, reste toujours lâ-haut, les regarde descendre avec pitié, tomber, quand ils retombent trop bas et trop souvent, avec miépris, avec colère. Que ne faites-vous comme moi ! a-t-il l'air de leur crier.

■ Qui ne connaît sa fameuse définition du Bourgeois :

— J'appelle bourgeois quiconque pense bassement.

L'a-t-on, à cause de ce mot, assez ridiculisé ! Eh, sans doute, on connaît vos ritournelles, messieurs de tous clans!

Comment ! voilà un homme, de chair et d'os comme nous, qui a la prétention de voir plus haut et plus juste que nous! Il se moque de

nos sentiments qu'ils trouve ridicules, de nos idées qu'il estime fausses, de nos façons d'agir qu'il affirme être malpropres ! Qu'est-ce qui nous empêche de lui rendre la pareille? Mais, messieurs, assurément rien. Et c'est alors que vous le renvoyez à sa prétendue, à son imaginaire Tour d'Ivoire, à ses livres. Que ne reste-t-il toujours le nez dedans! Un artiste! Mais cela n'est pas plus utile à l'Etat qu'un joueur de boules. Et pourtant, — et, cela aussi, je voudrais pouvoir le crier par dessus les toits, — jamais Flaubert ne fut le calfeutré que l'on suppose, que l'on affirme qu'il a été, en vertu d'une vieille, bien douce légende — et si agréable à éterniser, pour ceux qui ne veulent pas entendre parler de lui!

Nous sommes trop habitués à prendre le mot « artiste » dans son sens le plus étroit. Il est convenu que l'artiste, — l'artiste à pieds plats, à longs cheveux, cape, grosse canne tirant sur le gourdin, — ne vit que pour l'art, c'est-à-dire pour quelques conceptions puériles dont il discute, en buvant des bocks et fumant des pipes en quelque café d'un quartier plus ou moins Latin. Il a pour unique souci de mystifier le bourgeois, c'est-à-dire souvent un homme aussi intelligent — sinon plus — que lui. Et c'est un peu, c'est beaucoup l'idée que l'on se fait du vieux maître. Ah ! ridicules puérilités ! L'Art, tel que l'entendit, tel que le pratiqua Flaubert, est le souci de la Beauté, c'est-à-dire de la rectitude.

Il aurait voulu que tout le monde pensât comme lui, à l'encontre des « bourgeois », qui pensent bassement. Il est presque inutile de dire qu'il entendait par « bourgeois », non pas cette classe de la société que l'on désigne d'habitude par ce mot, mais tous les individus qui du haut en bas de l'échelle sociale pensent médiocrement, bassement, c'est-àdire pas du tout, tous ceux qui acceptent les idées toutes faites, sans les discuter, sans les contrôler. Flaubert fut, à sa façon, un utopiste, en s'imaginant que la plupart des hommes pourraient penser d'une autre façon. D'ailleurs s'imagina-t-il vraiment cela ? Je ne le crois guère, même pas du tout. Là encore il avait trop le sens de la réalité : il voyait trop juste. Il écrivait à George Sand, à propos de la guerre de 1870 (Corresp., t. IV, p. 29) :

— Voilà donc l'homme naturel. Faites des théories, maintenant ! Vantez le progrès, les lumières et le bon sens des masses et la douceur du peuple français ! Je vous assure qu'ici on se ferait assommer si on s'avisait de prêcher la paix ! Quoi qu'il advienne, nous sommes recidcs pour longtemps... Ah ! lettrés que nous sommes ! L'humanité est loin de notre idéal ! Et notre immense erreur, notre erreur funeste, c'est de la croire pareille à nous et de la traiter en conséquence.

Je /ous venir, messieurs du Chauvinisme ! Vous allez dire : il en avait de bonnes, votre Flaubert ! Il trouve ridicule que des gens atta-

qués se défendent ! Ce n'était, nous le voyons bien, qu'un artiste ! ]\Iais Flaubert a parlé aussi des agresseurs :

— Quel effondrement ! Quelle chute ! Quelle misère ! Quelles abominations ! Peut-on croire au progrès et à la civilisation devant tout ce qui se passe ! A quoi donc sert la science, puisque ce peuple, plein de savants, commet des ahominations dignes des Huns et pire que les leurs, car elles sont systématiques, froides, voulues, et n'ont pour excuse ni la passion, ni la faim ? Pourquoi nous exècrent-ils si fort ? Ne vous sentez-vous pas écrasée par la haine de quarante millions d'hommes ? Cet immense gouffre infernal me donne le vertige. (A George Sand, Corresp., t. IV, p. 42.)

Il l'a dit : l'humanité est loin de notre idéal, au delà comme en deçà des Pyrénées et du Rhin ! Et il est infiniment probable — pour ne pas dire plus — qu'elle n'y arrivera jamais complètement. De combien d'unités peut-il être possible d'augmenter le nombre de ceux qui verront juste et qui auront des aspirations ?

— Car c'est par là que nous valons quelque chose, l'aspiration. Une âme se mesure à la dimension de son désir comme l'on juge d'avance des cathédrales à la hauteur de leurs clochers. (Corresp., t. II, p. 224.)

Dans toute l'œuvre de Flaubert, il n'y a guère que la servante Félicité — Un cœur simple, — dont la vie se tasse comme une église de village dans un creux de terrain. Tous ses autres personnages, à un moment quelconque, ont un de ces clochers qui nous les fait reconriaitre de loin. Alais, pour beaucoup d'entre eux, il n'y en a qu'un. Pour la vénérable Catherine-Xicaise-Elisabeth Leroux, ce fut, sans aucim doute, l'espoir d'abord, puis l'attente fiévreuse, angoissée du jour des comices à Yonville.

Que font à la vie toutes ces vies, prises chacune en particulier, d'humbles de villages, de riches des grandes villes ? A quoi servent Bournisien, Hippolyte, le garçon d'écurie du Lion d'or^ que le tourbillon du monde écarte du soin de son salut ? Pourquoi Rosanette, Amoux, Deslauriers, Sénécal, Frédéric Moreau lui-même vivent-ils? Ils ne le savent pas eux-mêmes. Ils sont, parce qu'ils sont. Aucun d'eux ne mourra illustre et presque tous auront vécu ignorés, perdus dans la multitude anonyme. Que font sur terre Bouvard et Pécuchet ? Pourquoi Antoine a-t-il vu le jour ? Ils iront, eux, jusqu'au fond des sciences humaines. Ils connaîtront tous les systèmes philosophiques, mais pour les discuter et en noter les contradictions, toutes les religions, bâties sur des arguments si spécieux qu'elles s'envolent en tourbillons comme les sables du désert. L'homme qui réfléchit n'a plus une pierre résistante, solide o\i reposer sa tête : seul Montaigne lui offre l'oreiller du doute, c'est-à-dire en exagérant, — et il le faut absolu-

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ment aujourd'hui, — du scepticisme absolu, de la négation radicale de l'affirmation et de la négation elle-même.

On n'a pas insisté sur ceci : que Flaubert fut, en même temps qu'artiste, intelligent. Et j'emploie ce mot pour lui donner toute sa force, toute son importance, absolument comme le mot ((artiste». Certes, il n'a pas créé de système philosophique. On lui a tant reproché de choses qu'on aurait pu lui reprocher cela, par dessus le marché. Ne peut-on pas lui appliquer, et bien au delà, ce que les Rosny disaient d'Edmond de Concourt {Revue de Paris, i^"" aoiàt 1896) :

— Les esprits synthétiques devraient les premiers comprendre tout ce qu'il est de rare, d'admirable dans la faculté de saisir directement des choses qui ne se rattacheront aux idées générales qu'après une ou deux générations. Safis doute, les grands généralisateurs ont parfois apporté des notions nouvelles, mais ce n'est pas la règle : la création est plus fréqimnment due aux grands esprits concrets. Et quelle cécité sigulière de ne pas apercevoir que de pareils cerveaux furent composés d'éléments aussi valables que les cerveaux des plus subtils philosophes J

Car Flaubert fut un esprit concret en philosophie comme en littérature et qui, jamais, ne put se payer de vains mots, de vagues idéologies, d'abstractions, pas plus qu'il ne put se contenter de sentiments creux, de tirades lyriques, sonores mais vides. Nul doute qu'il n'ait été, à lui tout seul, Bouvard, Pécuchet, — moins les réflexions, les attitudes grotesques, parfois, qu'il kur prête et qui ne sont pas ce qu'il y a de plus important dans le livre, — et Antoine, — moins la ferveur, la certitude religieuses. Il a, comme les deux premiers, cherché, hi; comme le troisième, réfléchi. Il ne s'est pas remis à copier ; il ne s'est pas remis à la prière en faisant le signe de la croix. Mais, de cet immense voyage à travers toutes les connaissances humaines, 'il a rapporté un scepticisme absolu. Comment peut-on affirmer que'telle religion est la seule vraie, la seule indispensable lorsque l'on a vu dans une sublime et précise hallucination, défiler tous les dieux qu'adorèrent, depuis des milliers de siècles, les hommes qui ne réfléchissaient pas ? Depuis les plus vieilles idoles, antérieures au Déluge, en bois, en métal, en granit, en plumes, en peaux cousues, le dieu (les Brakhmanes, le Buddha, Oannès, le contemporain des' origines et dieu des Chaldéens, Bélus, Ormuz, le dieu des Perses, la grande Diane d'Ephèse, Isis, Jupiter, les dieux de l'Etrurie, jusqu'à Jéhovah tous ont passé, poussés dans le néant par le fouet de la mort. Auquel croire, de ceux d'aujourd'hui puisqu'ils mourront aussi ?

^ Mais la science humaine est elle-même remplie de contradictions d'erreurs grossières. Que pouvons-nous affirmer ? De quoi donc sommes-nous sûrs ? Hilarion a beau dire à Antoine :

Gustave Flaubert, d'après son buste, par Clésixger,

— L'ignorance est l'écume de l'orgueil. On dit : Ma conviction est faite, pourquoi discuter ?... Nous n'avons de mérite que par notre soif du Vrai. La Religion seule n'explique pas tout. {La Tentation, p. 68.)

II n'en reste pas moins que les sciences n'en expliquent pas beaucoup plus. Que ce soient des hommes, bizarrement vêtus qui, dans la basilique immense où pénètre Antoine, discutent, affirment en hurlant que chacun d'eux a raison, et lui seul, ou que ce soient nos modernes philosophes et savants, nous ne savons auquel entendre, et, si nous réfléchissons, nous n'en croirons pas un. Les historiens déforment l'histoire ; les économistes ne sont que des utopistes, calculant d'après une humanité idéale, ne voyant pas les hommes tels qu'ils sont. Saint- Simon, Fourier, Louis Blanc, Proudhon, Pierre Leroux, Auguste Comte lui-même ont écrit de« énormités. Pourtant Pécuchet dit :

— Qu'il y ait, chez les utopistes, des choses ridicules, j'en conviens ; cependant ils méritent notre amour. La hideur du monde les désolait, et, pour le rendre plus beau, ils ont tout souffert... Ils auraient pu vivre tranquilles, mais non! Ils ont marché dans leur voie, la: tête au ciel, comme des Jiéros. {Bouvard et PécucJiet, p. 225.)

Et c'est bien là le dernier mot, la conclusion des idées, — que je ne peux toutes exposer ici, — • de Flaubert. Nous savons qu'il fut pareil, — au sens où je l'entends, — à Bouvard et Pécuchet :

— Une faculté pitoyable se développa dans leur esprit, celle de voir la bêtise et de ne plus la tolérer. Des choses insignifiantes les attristaient : les réclames des journaux, le profil d'un bourgeois, une sotte réflexion entendue par hasard. En songeant à ce qu'on disait dans leur village, et qu'il y avait jusqu'aux Antipodes d'autres Coulon, d'autres Marescot, d'autres Foureau, ils sentaient peser sur eux comme la lourdeur de toute la terre. {Bouvard et Pécuchet, p. 295.)

Mais si, lui, ne chercha point à rendre le monde plus beau, il eut, comme stimulant à vivre, la passion du Beau en lui-même, l'amour absolu de l'Art. Et c'est parce qu'il faut boire le calice jusqu'à la lie, qu'il voulut connaître à fond, inventorier minutieusement la laideur sous toutes ses formes, ignorance, bêtise, vanité, orgueil, immoralité.

Là encore, que nous voilà donc au-dessus de cette enfantine affirmation que l'Art fut pour Flaubert un passe-temps comme un autre, un moyen d'échapper à la vie !

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