SES REVES
Pourtant il voulut y échapper. C'était bien son droit. Et il y réussit magnifiquement, avec Salammbô, La Légende de Saint Julien l'Hospitalier et Hérodias. Je voudrais citer aussi La Tentation de Saint Antoine, à laquelle il travailla toute sa vie, puisque, né en 1821, il en conçut l'idée en 1845. Mais je la considère, — telle du moins qu'il nous la donna lui-même, — plutôt comme l'expression de ses idées sur la vie que comme la réalisation de ses théories sur l'art. Certes, la couleur, le pittoresque, le beau parfait s'y trouvent à presque toutes les pages. A la lire, les yeux se mouillent de pleurs d'admiration. Pourtant, parce q[u'il y fait ressortir les contradictions et les erreurs de tous les systèmes de philosophie antiques, il me semble que la discussion des idées, pour en arriver au scepticisme final, — bien qu'Antoine se remette en prières, — est ce qui en constitue le fonds réel, la base inébranlable. Rien de cela dans Salammbô, Saint Julien, Hérodias. Nous y sommes, — et le vieux maître y est — en plein rêve.
Quels rêves !
Voici Carthage, briilée par le soleil, dressant ses maisons et ses temples à tuiles de bronze au bord de la mer. Quel bruit font les Barbares ! Quel silence, en pleine nuit, lorsque Salammbô monte sur la terrasse de son palais ! Jeune fille, voici que rôdent autour d'elle le lourd Mâtho, et le bondissant Narr'Havas. Elle s'en ira sous la tente de Mâtho, sentant le miel, le poivre, l'encens, les roses, et une autre odeur encore. Parmi tous ces hommes effroyables, qui se ruent les uns contre les autres, qui s'éventrent, qui s'égorgent, qui se tuent, ou qui crèvent de fatigue et de faim, elle passera, mélancolique, froide, enveloppée du zaïmph mystérieux et de son insensibilité. Il y aura des lions crucifiés dans la plaine, tm homme attaché par le ventre à une longue chaîne scellée dans le mur pour garder les trésors d'Hamilcar-Barca, soixante-douze éléphants dont les trompes, barbouillées de minium, se tiennent droites en l'air, pareilles à des serpents rouges, des éléphantarques qui baissent la tête sous le jet des phalariques qui commencent à voler du haut des tours, quarante mille Barbares qui, dans le Défilé de la Hache, raclent les peaux de leurs mulets pour manger, rongent les baudriers des glaives et les petites éponges bordant le fond des casques, en viennent à couper des lanières de chair sur les cadavres ; un prêtre du Soleil qui fend la poitrine de Mâtho, en arrache le cœur qu'il offre au Soleil.
Le soleil s'abaissait derrière les flots; ses rayons arrivaieiit comme de
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longues flèches sur le cœur tout rouge. L'astre s'enfonçait dans la mer à mesure que les battements diminuaient; à la dernière palpitation, il disparut.
Livre splendide, dur, brûlant, enveloppé de je ne sais quelle atmosphère étrange où passent des forces inconnues, d'un brouillard de chaleur, pareil à cette fumée blanche qui montait des entrailles de fer du monstrueux Moloch, dévorateur d'enfants.
C'est, maintenant, un château, au milieu des bois, sur la pente d'une colline. Enveloppé d'une pelisse de renard, le bon seigneur se promène dans sa maison, rend la justice à ses vassaux, apaise les querelles de ses voisins. C'est là tout le moyen âge des légendes, avec ses mendiants qui sonit des prophètes, ses enfants que Dieu destine à de grandes choses et qui s'en vont très loin, par delà les mers, jusque chez l'empereur d'Occitanie dont ils épousent la fille. Citer une phrase de ce conte ? A quoi bon ? Ce conte que Flaubert {Corresp., t. IV, p. 218) appelle une petite bêtise moyen-âgeuse qui n'aura pas plus de trente pages, est conuiU de tous ceux qui se doivent de le connaître. Je me garderai bien de dire que c'est un chef-d'œuvre : aujourd'hui, ce mot n'a plus aucune signification, chaque grimaud affirmant, dans des réclames qu'il rédige lui-même, que son dernier livre est un chefd'œuvre !
C'est, enfin, la citadelle de Machaerous qui se dresse, à l'orient de la mer Morte, sur un pic de basalte ayant la forme d'un cône. Du fond d'une citerne, laokanann lance ses malédictions au Tétrarque, à Hérodias. Quelles magnifiques images, non pas tirées de la poésie biblique, mais jaillissant pareilles et montant aussi haut comme d'une source jumelle ! Déjà, dans La Tentation de Saint- Antoine, Jéhovah clamait :
— ... Et ma désolation courait de droite et de gauche, comme un dromadaire qui est lâché dans un champ de mais.
Mais, dans Hérodias, Flaubert pouvait s'en donner à cœur joie. Quelle grandeur dans la simplicité !
— // faudra, Moab, te réfugier dans les cyprès comme les passereaux, dans les cavernes comme les gerboises. Les portes des forteresses seront plus vite brisées que des écailles de noix... Le fléau de l'Eternel ne s'arrêtera pas. Il retournera vos membres dans votre sang, comme de la laine dans la cuve d'un teinturier.
A ces trois œuvres il s'est donné corps et âme. Elles furent, pour lui, le moyen de vivre en des civilisations disparues qu'il trouvait admirables et qu'il ne put reconstituer qu'au moyen d'un labeur, — oui, là, vraiment on peut dire le mot, — de bénédictin. Après cela, ils sont
venus des tas qui ont voulu faire leurs petits — voire leurs grands — Flaubert. Ils ont écrit des romans antiques, eux aussi, des contes antiques. Ils se sont documentés dans le Larousse, et va comme je te pousse ! Ce serait risible si ce n'était lamentable.
Ce furent trois rêves prodigieux où son intelligence — je veux dire ses facultés critiques — disparut, noyée dans l'enthousiasme qu'ils suscitèrent en lui. Il y a des passages dans La Légende que je trouverais ridicules, si je ne savais que Flaubert a voulu absolument les écrire tels" quels. Ne nous dit-il pas, en terminant :
— Et voilà l'histoire de Saint Julien l'Hospitalier, telle à peu près qu'on la trouve sur un vitrail d'église, dans mon pays.
II disait aux Concourt (Journal des Concourt, t. I, p. 367) :
— L'histoire, l'aventure du roman, ça m'est bien égal. J'ai la pensée, quand je fais un roman, de rendre une coloration, une nuance. Par exemple, dans mon roman carthaginois, je veux faire quelque chose pourpre.
Ce n'est qu'une boutade lancée dans le cours d'une conversation. Nous savons comment il s'occupa de ses héros. Il n'en reste pas moins que, ces trois œuvres de rêve nous apparaissent et lui apparurent certainement, Salammbô en pourpre sombre, La Légende de Saint Julien en ce bleu et ce blanc des vieux vitraux naïfs, Hérodias en brun. Sur ces couleurs, ses yeux, fatigués des spectacles de la vie quotidienne, se reposèrent tantôt délicieusement, tantôt ardemment. Car, pour un homme comme Flaubert, le repos ne pouvait être qu'une occasion de labeur nouveau et incessant, le rêve qu'un prétexte à créer encore, toujours.