SA VIE
C'est à dessein que j(î n'en ai pas encore parlé. La façon dont un homme comme lui, qui n'a vécu que pour l'art, a pensé, rêvé, a plus d'importance, en soi, que la façon dont il a vécu.
Il naquit à Rouen, le 12 décembre 1821. Son père, chirurgien en chef de l'hôpital de cette ville, était originaire de Nogent-sur-Seine, sa mère de Pont-l'Evêque. Que fut son enfance ? Ne nous y attardons point. Qu'il soit resté de longues heures un doigt dans la bouche, absorbé, l'air presque bête, ce n'est pas très important. Ce qui l'est davantage, c'est qu'il n'ait pas pu s'habituer à la discipline du collège où on l'envoya à l'âge de neuf ans. Au dortoir, grâce à des bouts de bougies emportés en cachette, il lisait Mctor Hugo. Il était alors romantique à
tous crins. Il s'ennuyait. Ses distractions étaient les jours de sortie et les vacances que sa famille passait à Trouville, alors simple village de pêcheurs. En pleine adolescence, il était semblable à un jeune grec. Grand et mince, souple et gracieux comme un athlète, sa mise consistait en ur^e chemise de flanelle rouge, un pantalon de gros drap bleu, une écharpe de même couleur serrée étroitement autour des reins, et un chapeau posé n'importe comment, souvent tête nue. Il admirait ce qui était beau, dans la nature, l'art et la littérature, et vivait pour cela sans pensées personnelles. Sans doute. Mais il comptait sans sa. famille, et il fallut bieni qu'il allât faire son droit à Paris.
Il habita, rue de l'Est, un petit appartement de garçon d'où l'on apercevait la pépinière du Luxembourg. Il fréquentait l'atelier de Pradier, où il rencontra Victor Hugo, Louise Colet. L'été de 1840, il fit, avec le docteur Jules Cloquet, un ami de son père, un voyage dans les Pyrénées et en Corse. Puis la vie d'étudiant reprit.
— Paris n'est pas un pays de cocagne pour tout le inonde, et j'y mène une vie assez juridiquement sombre. La capitale, pour les bons provinciaux, est quelque chose de très amusant, rempli de cafés, de restaurants, de glaces, de spectacles et de becs de gas qui éclairent beaucoup. On est vite fatigué de semblables merveilles. Pour ma part, j'en suis tanne. iCorresp., t. I, p. 40.)
Les formules barbares — ou simplement sèches — du Code ne lui disaient rien. Elles lui répugnaient même.
— Les Institutes sont écrites en latin, et le Code civil est écrit en quelque chose d'encore moins français. Les messieurs qui l'ont rédigé n'ont pas beaucoup sacrifié aux grâces. Ils ont fait quelque chose d'aussi sec, d'aussi dur, d'aussi puant et platement bourgeois que les bancs de bois de l'école où on va se durcir les fesses à en entendre l'explication. Les gens peu délicats en fait de confortable intellectuel trouvent peut-être qu'on n'y est pas mal, mais pour les aristocrates comme moi qui ont coutume d'asseoir leur imagination à des places plus ornées, plus riches, plus moelleuses surtout, c'est crânement désagréable et humiliant. {Corresp., t. I, p. 42.)
Le soir venu, il allait s'attabler au fond d'un restaurant, tout seul, et la mine renfrognée. Rentré chez lui, après avoir fermé ses volets, il se couchait.
Il échoue à ses examens en août 1843. ^ P^i"^ pour Rouen avec l'intention de revenir à Paris en octobre, mais c'est fini ! Sa santé s'est altérée, sans nul doute à la suite de ce travail qui lui répugnait.
La sœur de Flaubert, Caroline, se maria en 1845. I^ ^^^^ du voyage de noces, en Italie (avril-juin). Il vit, entre autres villes, Marseille, Gênes, Milan, Genève. En 1846, il perd, au mois de janvier, son père,
au mois de mars, sa sœur, morte à la suite de ses couches. Cette dernière mort l'affecta effroyablement. Puis il se remit au travail. Mais il avait besoin d'air. Le i^"" mai 1847, il partit, avec Du Camp, pour un voyage en Bretagne. Il nous en reste, littérairement, les 200 pages de Par les champs et par les grèves. Elles sont peu connues. Plusieurs, beaucoup d'entre elles sont, pourtant, des meilleures qu'ait écrites Flaubert. Il nous mène des châteaux de la Touraine, — Chambord, i^mboise, Chenonceau, — à Saint-Malo, en passant par le champ de Carnac, Quiberon, Quimper, Pont-Labbé, Brest, Landerneau, Roscoff. Il visita Combourg. Quand il entra dans la petite chambre où Chateaubriand a vécu ses années tumultueuses d'adolescence, Flaubert avait les yeux humides. Chateaubriand, trop oublié aujourd'hui, trop dédaigné, fut un dieu pour Flaubert. Il l'est encore pour quelques-uns. Quel enthousiasme chez Flaubert !
— Nous avions pris gîte dans la seule auberge du pays, nous couchions dans la même chambre; vers le milieu de la nuit, je fus réveillé par une voix éclatante. La fenêtre était ouverte, d'où l'on découvrait le manoir éclairé par la hine, et Flaubert, deboui, s'écriait: Homme, la saison de ta migration n'est pas encore venue ! Attends que le vent de la mort se lève ; alors tu déploireas tes ailes vers ces régions inconnues que ton cœur demande ! C'est une phrase de René. « Donnons ! » dis-je à Flaubert ; il me répondit : « Causons ! » (M. Du Camp, Souvenirs littéraires, t. I, p. 263.)
Ecoutons Flaubert :
— J'ai pensé à cet homme qui a commencé là et qui a rempli un demi-siccle du tapage de sa douleur... Je songeais aux ambres solitudes de l'adolescence, avec leurs vertiges, leurs nausées et leurs bouffées d'amour qui rendent les cœurs malades. N'est-ce pas ici que fut couvée notre douleur à nous autres, le golgotha même où le génie qui nous a nourris à sué son angoisse ?
Rien ne dira les gestations de l'idée ou les tressaillements que font subir à ceux qui les portent les grandes œuvres futures ; mais on s'éprend à voir les lieux où nous savons qu'elles furent conçues, vécues, comme s'ils avaient gardé quelque chose de l'idéal inconnu qui vibra jadis...
Non content d'être grand, il a voulu paraître grandiose, et il s'est trouvé pourtant que cette manie vaniteuse n'a pas effacé sa vraie grandeur. Il n'est point certes de la race des contemplateurs qui ne sont pas descendus dans la vie, maîtres au front serein qui n'ont eu ni siècle, ni patrie, ni famille même. Mais lui, on ne peut le séparer des passions de son temps ; elles l'avaient fait et il en a fait plusieurs.
aSo PORTRAITS d'hier
L'avenir, peut-être, ne lui tiendra pas compte de ses entêtements héroïques, et ce seront, sans doute, les épisodes de ses livres qui en immortaliseront les titres avec le nom des causes qu'ils défendaient. (Par les champs et par les grèves, pp. 244-248.)
De retour de ce voyage, il se mit à La Tentation de Saint- Antoine. Puis, en 1849, le 29 octobre, il part, encore avec Du Camp, pour l'Orient. Il reste deux mois au Caire, reste une semaine dans la région des Pyramides, et, du 5 février au 25 juin 1850, remonte le Nil, à bord d'une cange, jusqu'à la seconde cataracte. Il traversa le désert pour aller jusqu'à la mer Rouge ; le 19 juillet, arrivée à Beyrouth, puis excursions en Syrie, en Palestine. Retour par l'île de Rhodes, Smyrne, Constantinople, la Grèce : Athènes, les Thermopyles, Mégare, Corinthe, Mycènes, et enfin l'Italie.
C'est peu de temps après son retour qu'il se mit à écrire Madame Bovary.
A partir de cette époque, sa vie devient pour ainsi dire publique, étant intimement liée à l'histoire de ses livres. Madame Bovary parut au commencement de 1857.
Depuis l'année précédente, il avait loué, 42, boulevard du Temple, un entresol.
— Quand les fenêtres étaient ouvertes, on le voyait d'en bas emplissant de sa carrure le salon trop petit pour lui. Il avait un vaste pantalon en drap loutre, serré par une ccharpe rouge, et une veste flottante sur une chemise de soie...
La pièce où il se tenait était tendue de cretonne claire à grands ramages ; à part cette cretonne, tout donnait une impression d'Orient : des cuirs rouges et verts, des pipes, des tapis, un divan bas, une grande table sur laquelle était posé un immense plat de cuivre tout rempli de plumes d'oie... Flaubert écrivait sur des feuilles de papier bleu, d'une écriture serrée, qui remontait ; il y avait sur la table des feuillets très chargés de ratures. (Judith Gautier : Le second rang du collier.)
Mais il passait la plus grande partie de l'année à Croisset. Les Concourt écrivaient de lui, en 1859 {Journal, t. I, p. 275) :
— // est très grand, très large d'épaules, avec de beaux gros yeux saillants aux paupières un peu soufflées, des joues pleines, des moustaches rudes et tombantes, un teint martelé et plaqué de rouge. Il passe quatre ou cinq mois à Paris, n'allant nulle part, voyant seulement quelques amis, menant la vie d'ours que nous menons tous, Saint-Victor comme lui, et nous comme Saint-Victor.
Sa maison de Croisset avait été, au xviii^ siècle, la maison conventuelle d'une société de Bénédictins.
Pavillon de Flaubert , à Croisset.
— Deux fenêtres donnent sur la Seine et laissent voir la grande eau et les bateaux qui passent. Trois fenêtres s'ouvrent sur le jardin, où îine superbe charmille semble étayer la colline qui monte toute droite derrière la maison. Des corps de bibliothèque en bois de chêne, à colonnes torses, placés" entre ces trois fenêtres, se relient à la grande bibliothèque qui fait tout le fond de la pièce. Des boiseries blanches, et sur la cheminée une pendule paternelle en marbre jaune, couronnée par un buste d'Hippocrate en bronze. Aux côtés de la cheminée, une mauvaise aquarelle, le portrait d'une langoureuse et '■maladive Anglaise, que Flaubert a connue à Paris, dans sa jeunesse, et puis encore des dessus de boite, à dessins indiens, encadrés comme des gouaches, et l'eau-forte de Callot, une Tentation de saint Antoine: les images conseillères du talent du maître... Une perse gaie, de façon ancienne et un peu orientale, à grandes fleurs rouges, garnit les portes et les fenêtres. Dans un coin se dresse un divan-lit, recouvert d'une étoffe turque, et sur lequel sont empilés des coussins. Au milieu de la pièce, la table de travail, une grande table ronde au tapis vert, et où l'écrivain trempe sa plume dans un encrier qui est un crapaud.' {Journal des Concourt, t. II, pp. 154-155-)
C'est là qu'il écrivit à peu près tous ses livres, travaillant surtout la nuit. Sa lampe servait, aux mariniers, de phare. Xous, passants que nous sommes, elle nous éclairera longtemps encore, toujours.
J'ai fait le pèlerinage de Croisset. Il n'y a point, comme pour Lourdes, de trains spéciaux. Pourtant Flaubert peut redresser les con-
sciences bossues, guérir les tares des âmes. Il n'y a pas besoin de traverser des mers : suivre le fil de l'eau, descendre la Seine comme pour aller à la mer, sur un petit bateau, suffit. On va vers un océan. C'est le chemin des écoliers, oui, je le dis bien: des écoliers, et, pourtant, le plus court. Il y en a beaucoup d'autres, moins directs, plus longs. Si l'on suit la route tortueuse, montante, qui mène de Rouen à Canteleu
— celle dont Maupassant a parlé dans Bel-Ami — on redescend, de cette hauteur, vers Croisset, en traversant des prés où il y a autant de pommiers que d'herbe. Sous de hauts arbres, trop solides pour s'inquiéter du vent, trop bien enracinés dans la terre normande pour s'en aller jamais, je me suis arrêté pour respirer un peu. Par le bateau, par les sentiers, je suis également arrivé à Croisset.
Mais quelle déception! Il ne reste plus rien de la maison de forme longue et basse, et toute blanche, oii se trouvait, au premier étage, le cabinet de travail de Flaubert, avec ses cinq fenêtres, tel que l'ont vu et décrit les Concourt. La maison a été transformée en usine qui a déjà changé trois fois de destination. Jamais Flaubert n'a travaillé dans ce que l'on appelle aujourd'hui son pavillon. Il venait quelquefois, l'après-midi, s'y reposer. Tel qu'il est aménagé, ce n'est qu'un embryon de musée. Deux fenêtres donnent sur la Seine, dont il n'est séparé que par la largeur de la route, deux sur le parterre. Sur une table ronde, un registre attend les signatures des visiteurs. Deux cyclistes ont passé, venant sans doute de Rouen. Le plus vieux — il avait une barbe grise
— a dit à l'autre : a Est-ce qu'on s'arrête un peu ? » Ils se sont arrêtés, et ils sont venus voir le pavillon : l'entrée est gratuite, et l'on peut s'asseoir. Dans un coin, le buste de Bouilhet. Des bustes du vieux maître. Des lettres de lui, sous vitrine. Dans une bibliothèque fermée, des exemplaires de ses livres. Cela sent la peinture fraîche, le neuf. C'est déjà bien beau que l'on ait conservé ce pavillon. Mais, par le temps qui court, ce n'est pas assez.
— Là-bas, sur un fleuve plus doux, moins antique, j'ai quelque part ime maison blanche dont les volets sont fermés, maintenant que je n'y suis plus. Les peupliers sans feuilles frémissent dans le brouillard' froid, et les monceaux de glace que charrie la rivière viennent se heurter aux rives durcies. Les vaches sont à l'ctable, les paillassons sur les espaliers, la fumée de la ferme monte lentement dans le ciel gris.
J'ai laissé la longue terrasse Louis XIV, bordée de tilleuls où, l'été, je me promène en peignoir blanc. Dans six semaines, on verra leurs bourgeons. Chaque branche alors aura des boutons rouges; puis viendront les primevères, qui sont jaunes, vertes, roses, iris. Elles garnissent l'herbe des cours. 0 primevères, mes petites, ne perdez pas vos graines, que je vous revoie à l'autre printemps.
J'ai laissé le grand mur tapissé de roses, et le pavillon au bord de
l'eau. Une touffe de chèvrefeuille pousse en dehors, sur le balcon de fer. A une heure du matin, en juillet, par le clair de lune, il fait bon venir pêcher les caluyots. {A bord de la Cange.)
Il a laissé pour toujours son pavillon au bord de l'eau ! Le mur n'est plus tapissé de roses, mais la touffe de chèvrefeuille, elle, n'est pas morte. J'ai respiré toute son odeur. Nous en avons cueilli quelques brins.
Sous les tilleuls, je me suis assis sur un banc de pierre. Les petites orgues d'un manège de chevaux de bois, installé à Croisset, pour la plus grande joie des Rouennais, faisaient beaucoup de bruit. Les cheminées des usines de Saint-Sever et des faubourgs se reposaient d'avoir, toute une semaine, fumé. JNIais on entendait beaucoup de cloches.
Une vertu ne monte-t-elle pas de cette terre qu'il a foulée? Ne se grandit-on pas soi-même en s'asseyant sur ce banc de pierre? Les passionnés comme lui pour la Beauté totale sont de plus en plus rares. De son vivant même, on pouvait les compter sur les doigts d'une seule main. Mais que serait-il devenu, à notre époque de ploiements d'échinés à angle droit? C'est très bien, qu'il soit moi;t, c'est-à-dire fini, anéanti, ne sachant plus rien de ce qui se passe sur la terre, ni ailleurs, puisqu'il n'y a point, du moins que nous sachions, d'ailleurs. S'il ne voit plus ces arbres, cette eau, il ne voit pas ces cheminées d'usines. Il ne voit point sa maison transformée en usine.
A deux minutes du pavillon de Flaubert, ses fervents, ceux qu'intéresse tout ce qui se rapporte à lui, trouveront, faisant face à la Seine, rhôtel-restaurant de M. Colange, ex-cuisinier de M. Gustave Flaubert.
En 1858, ayant besoin de se documenter sur place pour Salammbô, il fit un voyage en Tunisie. En 1875, pour reposer sa pauvre cervelle endolorie, il alla passer à Concarneau les deux mois de septembre et d'octobre. On venait de lui faire perdre beaucoup d'argent. A tel point qu'après diverses alternatives, Hugo, Taine, Tourgueneff et d'autres s'entremirent pour lui faire avoir la place d'administrateur de la Bibliothèque Mazarine. Il en souffrit abominablement, lui qui avait toujours vécu libre. D'autant plus qu'à cette occasion, le Figaro, pour les besoins de sa polémique, le traîna dans la fange. {Lettres à sa nièce, F- 458.)
Mais cela ne se fit pas, et il continua, avec ses revenus diminués, à vivre comme par le passé. Quand rien du dehors ne m'arrive, je me trouve très bien. La vue de la rivière et le chant des poules m.e suffisent comme distraction. Jamais je n'ai moins désiré Paris; j'y pense même rarement. {A sa nièce, p. 463.)
Le dimanche 2 mai 1880, il écrit qu'il ne dort plus, qu'il voudrait samedi prochain être arrivé au bord de l'avant-dernière scène (de
284 PORTRAITS d'hier
Bouvard et Pécuchet). Et ce samedi-là, 8 mai 1880, au moment de partir pour Paris, il mourut à onze heures du matin, foudroyé par une attaque d'apoplexie.
Il eut des amitiés solides, tenaces, que seule la mort put briser. Celle d'Alfred Le Poittevin., esprit clair, subtil, passionné pour la métaphysique, qui mourut le 3 avril 1848, et à qui Flaubert dédia sa Tentation de saint Antoine. Celle surtout de Bouilhet. Sans m'occuper de son œuvre elle-même, un peu oubliée mais à laquelle on reviendra pour ce qu'elle renferme de nouveau, de solide, je dois rappeler l'énorme influence qu'il eut sur Flaubert à qui, jamais, il ne mâcha ses vérités, et cela, non en camarade jaloux, mais en homme loyal. Flaubert le lui rendit, et de son vivant, et après sa mort. Que de courses désintéressées, que de démarches ne fit-il, que de lettres n'écrivit-il pas pour faire jouer à l'Odéon les pièces de Bouilhet! Il rentrait éreinté, fourbu". Mais qu'est-ce que cela faisait, puisqu'il s'agissait de Bouilhet ! Ils avaient tous les deux, sur l'art, absolument les mêmes idées. Flaubert les expose dans sa Préface aux Dernières chansons.
Surtout, quelle superbe lettre indignée, vengeresse, et dont les traits essentiels passent par dessus la tête de Bouilhet, il écrivit au Conseil municipal de Rouen, qui avait rejeté l'offre que lui faisait Flaubert lui-même d'édifier gratis, à Rouen, une petite fontaine ornée du buste de Bouilhet ! Eux deux, véritablement, ne faisaient qu'un. Et, quand Bouilhet mourut (juillet 1869), Flaubert se trouva, si je puis ainsi dire, décomplété. Une partie de lui-même longtemps lui manqua.
— Je me dis: A quoi bon écrire maintenant, puisqu'il n'est plus là! C'est fini, les bonnes gueulades, les enthousiasmes en commun, les œuvres ftitures rêvées ensemble! (Corresp., t. III, p. 393.)
Flaubert n'eut même pas le temps d'achever Bouvard et Pécuchet. Il avait encore en tête des projets de livres. Dès 1862, il pensait à un livre sur l'Orient moderne, sur l'Orient en habit noir: ... une œuvre qui ressemblerait assez bien, selon sa comparaison, à ces bateaux qui ont sur le pont, à l'avant, un Turc habillé par Dusautoy, et à l'arrière, sous ic pont, le harem de ce Turc, avec ses eunuques et toute la férocité des mœurs du vieil Orient...
De ce livre, en ébauche dans son cerveau, Flaubert passe à un autre qu'il dit caresser depuis longtemps: un inimcnse roman, un grand tableau de la vie, relié par une action qui serait l' anéantissement des uns par les autres, dans une société basée sur l'association des ij, et où l'on verrait l'avant-dernier des survivants, un homme politique, envoyé à la guillotine par le dernier: un magistrat — et pour une bonne action. {Journal des Concourt, t. II, pp. 23-24.)
Ce sont encore les Concourt, ou, plus exactement, c'est Edmond de
Concourt qui, rapportant, en pointilliste minutieux, une conversation avec Flaubert, nous dira les autres projets du maître:
— Oui, j'ai encore deux chapitres à écrire... le premier sera fini en janvier, le second, je l'aurai terminé à la fin de mars ou d'avril. Alors, les notes du supplément... et mon vohmie paraîtra au commencement de 1881... Je me mets aussitôt à un volume de contes... le genre n'a pas un grand succès... mais je suis tourmenté par deux ou trois idées à formes courtes. Après cela, je veux essayer d'une tentative originale... Je veux prendre deux ou trois familles rouennaises avant la Révolution, et les mener à ces temps-ci... montrer — hein ! vous trouvez ça bien, n'est-ce pasf — la filiation d'un Pouyer-Quertier, descendant d'un ouvrier tisseur... Cela m'amusera, de l'écrire en dialogues, avec des mises en scène très détaillées... Puis mon grand roman sur l'Empire... Mais, avant tout, mon vieux, j'ai besoin de me débarrasser d'une chose qui m'obsède, oui, nom de Dieu, qui m'obsède... C'est ma bataille des Thermopyles... Je ferai un voyage en Grèce... Je veux écrire cela sans me servir de vocables techniques, sans employer, par exemple, U mot cnémides... Je vois, dans ces guerriers, une troupe de dévoués à la mort, y allant d^une manière gaie et ironique... Ce livre, il faut que ce soit, pour les peuples, une Marseillaise d'un ordre plus élevé. {Journal, t. Yl, p. 86.)
De tout cela, il ne fit rien. Ses idées sont mortes, avec lui. On serait tenté de dire : La mort aurait bien pu attendre ! ■Mais non. Rien ne conduit la mort. Personne ne lui dit : Demain matin, tu iras frapper à cette porte. D'ailleurs il y a des portes ou elle frappe en vain. Et Flaubert est un des quelques-uns qu'elle ne tua point, de ceux qui pouvaient dire : Non omnis moriar!
Il n'y a pas encore trente ans qu'il est mort. Et, déjà, le voici pareil à ces vieux maîtres, à ces grands génies de l'antiquité ou des temps modernes dont il nous importe peu, — leur œuvre étant éternelle, — de savoir à quelle époque au juste ils ont vécu. Il fut nié hier, il l'est aujourd'hui, il le sera demain, par certains, par plusieurs. On va plus ^'olontiers à Balzac, à George Sand, qu'à lui. Leurs oeuvres, moins travaillées, sont plus directement humaines, plus apitoyées. Les personnages de Balzac sont des héros, qu'ils soient bons ou méchants ; ceux de George Sand des êtres tantôt romanesques et prêcheurs de théories, tantôt rustiquement idylliques. Ceux-ci nous font rêver d'une vie toute de douceur, au milieu des champs et des bois, toute de fraternité et de liberté sentimentales dans les villes ; ceux-là nous donnent le désir de l'action, la volonté de leur ressembler lorsqu'ils marchent vers le sublime et qu'ils y atteignent, de nous séparer d'eux, lorsque, par
la faute de quelque manie dégénérée^ devenue vice, ils cessent d'être des hommes.
George Sand écrivait à Flaubert:
— Tu rends plus tristes les gens qui te lisent. Moi, je voudrais les rendre moins malheureux.
Mais elle se trompait pour Flaubert.
L'œuvre de Flaubert est — quoi qu'en pensent ces messieurs de l'idéalisme — une école d'amélioration morale individuelle d'où venait découler — pour des temps malheureusement trop futurs — un progrès moral collectif.
Je pourrais me contenter de parler de l'immense valeur littéraire de cette œuvre. On relit du Flaubert: je ne crois pas que l'on puisse relire du Balzac, du George Sand. Mais l'art, tel que l'entendit et le pratiqua Flaubert, découle trop directement de la vie, même il se confond trop avec elle, pour que sa valeur propre ne renferme pas, en même temps, une valeur morale. Certes, la pensée ne me viendra point de faire, de ce pur artiste, un tribun populaire. Mais je tiens à répéter que Flaubert, parce qu'il fut un artiste complet, fut un homme complet, et que, non pas malgré lui, mais à cause de son génie particulier, son œuvre, si haut que nous la voyions, n'est pas au sommet de cette fameuse, de cette trop décriée Tour d'Ivoire. L'art, ainsi conçu, n'est pas un vain passe-temps de rhéteurs de décadence, d'esthètes plus ou moins chevelus, de ratés préoccupés d'être obscurs en employant des mots étranges, sonores, vides de sens: il devrait faire partie — mais je sais bien que c'est impossible — de la vie de chaque individu, et, dira Jules Romains, de la vie unanime.
— J'ai entrevu quelquefois, dans mes grands jours de soleil, à la lueur d'un enthousiashne qui faisait frissonner ma peau du talon à la racine des cheveux, un état de l'âme ainsi supérieur à la vie, pour qui la gloire ne serait rien, et le bonheur même inutile. Si tout ce qui nous entoure, au lieu de former de sa nature une conjuration permanente pour vous asphyxier dans les bourbiers, vous entretenait au contraire dans un régime sain, qui sait alors s'il n'y aurait pas moyen de retrou^ ver pour l'esthétique ce que le stoïcisme avait inventé pour la morale? L'art grec n'était pas un art: c'était la constitution radicale de tout un peuple, de toute une race, du pays même. {Corresp., t. II, p. 91.)
Pécuchet ne manquera point de traiter Flaubert d'utopiste. Pourtant Flaubert a souffert pour l'humanité, — en souffrant pour le Beau, pour amener à sa perfection absolue l'expression de sa pensée, — comme les utopistes. Et il est mort bien avant son heure, pour nous avoir voulu léguer des œuvres dont les inconscients ne veulent point. Mais qu'est-ce que cela fait?
La vie seule de Flaubert nous est un magnifique exemple. Quant à son œuvre, elle est un perpétuel sursum corda. Son doigt ne s'abaisse pour nous désigner, particulièrement, telle embûche, telle fausseté de sentiment, telle erreur de jugement, que pour se relever tout de suite et nous montrer les sommets de l'Idéal, non pas d'un idéal abstrait, creux comme le fut souvent celui de George Sand, mais précis, net, le Beau dans toutes ses réalisations possibles, matérielles et morales.
D'une lecture de Flaubert, je sors meilleur, comme agrandi. Je ne veux pas être le Rodolphe de Madame Bovary, le Frédéric ]\Ioreau de L'Education sentimentale. Qui serai-je? Lequel des héros du maître imiterai-je, alors? Balzac nous a fourni des modèles à imiter, me direz- vous; Flaubert, non. Eh! qu'en ai-je besoin! Flaubert m'a guéri des bassesses morales pour un 'jour, pour un mois, pour aussi longtemps que son influence persistera sur moi. S'il fut un enthousiaste, il vit aussi trop clair, trop juste pour penser qu'il pût nous proposer en exemple un héros exempt de toute défaillance. C'est à nous d'essayer de réaliser le rêve du vieux maître, à quoi il s'efforça, lui, toute sa vie, et tellement, qu'il y réussit.
Nous nous débattons au milieu d'une incertitude immense. Xous ne crions plus, comme le jMusset du romantisme : Qui de nous va devenir un dieu ? Ce serait bien inutile. Tâchons simplement d'être, — de rester ou de devenir enfin, — des hommes. Xe nous contentons point d'admirer: tâchons d'être, nous-mêmes, dans la limite de nos moyens particuliers, admirables. Sans doute les soucis de la vie quotidienne nous en distraient: du moins jamais ne devraient-ils nous en empêcher. Qu'une violette, que l'humble petite fleur bleue jaillisse d'un sol lépreux, du milieu des détritus de toutes sortes, n'est pas moins digne d'attention, que réploiement du cèdre sur le Liban. Flaubert à cela nous invite, nous exhorte. Il nous en prie. Montons! Montons toujours vers plus de sérénité, vers plus de Beauté !
Et voici qu'au moment de quitter cet homme immense ce vieux maître que je m'imagine si bon, si paternel, qui signait tantôt ta vieille nounou, tantôt le yicillard de Cro-Magnon, une émotion infinie m'étreint. Ai-je bien dit de lui tout ce qu'il en fallait dire ? Qu'en penserait-il, lui ? ]Mais si mon admiration, — maladroitement exprimée peutêtre, — lui déplaisait, mon émotion me vaudrait, sans doute, de lui, un regard bienveillant. Car il avait les yeux humides lorsqu'il entra au château de Combourg, dans la chambre d'enfant de Chateaubriand.
Hexri Bachelix.
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1° Présenter à ceux qui les ignorent ou ne les connaissent qu'imparfaitement, les hommes qui ont contribué à former la pensée moderjie sous ses expressions : artistique, littéraire, scientifique et politique ;
2" Mettre de l'Unité, introduire un ordre dans la multitude des sensations éveillées en nous par les productions du génie humain.
Peintres, littérateurs, théoriciens, musiciens, savants, hommes politiques et hommes d'action ; maitres illustres consacrés par la renommée ; gloires plus obscures dont la notoriété ne dépassa jamais le cercle d'une élite, mais dont l'influence fut néanmoins prépondérante ; en un mot, tous ceux de nos aînés qui ont suscité les grands mouvements d'idées de la fin du xix^ siècle et du commencement du xx*, ou enrichi d'un joyau nouveau la couronne de l'art, prendront place dans cette galerie.
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Portraits d^hicr
N° 10. — 1' Août 1909
P.-J. Proudhon
L'œuvre de Proudhon a eu, jusqu'ici, une fortune étrange et singulière. On l'a parfois exaltée au-delà de toute mesure ; on l'a surtout dénigrée et méconnue. Le vigoureux penseur a été en butte aux attaques les plus injustifiées et les plus haineuses. Sur lui, plus que sur tout autre, l'hostilité de ses contemporains s'est traduite par des pamphlets passionnés, des caricatures imbéciles ou des calomnies crapuleuses. On l'a traité d'épouvantail, d'individu farouche, défiant, cynique, de sophiste, d'utopiste et de sectaire, de charlatan et de malade ; on a dit tantôt qu'il était incohérent, tantôt qu'il n'avait aucune originalité. Les journalistes de l'époque ont écrit de longues tirades sur son orgueil extravagant et son amour-propre insensé. Eugène Pelletan, après d'autres, a dit de lui qu'il tirait des coups de pistolet dans la rue pour faire retourner les passants. Un goujat de lettres, « biographe pamphlétaire, artisan d'infamie », le réactionnaire et clérical Mirecourt, l'a diffamé sans vergogne. L'esprit de parti a même poussé certains jusqu'à lui dénier tout style !
Peu d'hommes ont été attaqués comme lui et avec un tel ensemble. Et ce n'étaient pas seulement les bourgeois réactionnaires et les suppôts de sacristie qui se livraient à cette débauche d'injures contre un écrivain pauvre et probe dont ils ne pouvaient attaquer la vie privée, mais encore les politiciens de gauche l'injuriaient d'autant plus qu'il paraissait plus près d'eux.
Passions politiques, pourrait-on dire, polémiques exagérées d'un moment ! Les passions ne se sont pas tues pour tout ce qui touche à Proudhon. Son nom, après un demi-siècle, suscite encore des controverses : il est toujours actuel.
C'est un éloge; le socialiste franc-comtois n'a pas de meilleurs avocats que ses adversaires présents. N'est-il pas extraordinaire qu'on le prenne encore à partie? M. Desjardins, qui a écrit sur lui deux gros volumes, se plaît à le considérer comme le plus grand des socialistes et à croire que lorsqu'il aura critiqué son œuvre avec im parti-
pris évident, il aura démoli le socialisme (i). D'un autre côté, certains sont allés jusqu'à nier qu'il ait été socialiste!
Enfin, Proudhon a rencontré, de nos jours, d'excessifs panégyristes : des auteurs se sont servis de lui dans le but de combattre Marx et le marxisme. Cependant, M. Ed. Droz l'a étudié dans un livre sincère, parfois discutable et superficiel mais toujours plein de charme (2).
On avait cru épuisée l'influence proudhonienne, on la tenait pour une chose historique, achevée, et voici que l'œuvre du grand écrivain soulève toujours des discussions et se montre plus féconde que jamais. On dispute sur le point de savoir s'il a ou non inspiré le syndicalisme, on revient à ses thèses, on commente avec faveur ses livres un peu oubliés naguère, et il y a incontestablement une renaissance du proudhonisme.
Cette brève étude n'a pas la prétention de trancher les problèmes soulevés autour de ce prodigieux esprit qui a eu des disciples aussi divers dans leurs conceptions sociales que Chaudey, Beslay, Tolain et Bakounine. Mais peut-être, en restituant sa physionomie sous un jour plus vrai, pourra-t-elle contribuer à le faire connaître et aimer davantage.
Pierre- Joseph Proudhon naquit le 15 janvier 1809, à Besançon, non pas au faubourg de la Mouillière, comme l'ont écrit la plupart de ses historiens, mais rue du Petit-Battant ; déjà « la vieille ville espagnole » avait donné au socialisme le babouviste Momoro et Charles Fourier. Le père du futur écrivain était un brave homme, honnête mais d'intelligence bornée ; sa mère était vraiment une femme supérieure. Pierre- Joseph avait de qui tenir: son grand-père maternel, dont il a conté l'histoire, avait donné du fil à retordre aux agents de l'ancien régime, et l'un de ses oncles était un farouche anticlérical.
Le père était brasseur; il débitait lui-même la boisson qu'il fabriquait et son jeune fils lui servait de garçon de cave. Peu après, la famille s'en fut vivre à la campagne, et Pierre-Joseph abandonna les tonneaux pour soigner le bétail. Oh ! cette vie de pâtre, comme il devait s'en souvenir plus tard!
« Quel plaisir autrefois, écrivait-il en 1858, de me rouler dans les hautes herbes que j'aurais voulu brouter, comme mes vaches; de courir pieds nus sur les sentiers unis, le long des haies ; d'enfoncer mes jambes, en rechaussant [rebinant] les verts turquies, dans la terre profonde et fraîche! Plus d'une fois, par les chaudes matinées de
(i) A. Desjardins : Proudhon (1896).
(2) E. Droz: P.-J. Proudhon (1909).
juin, il m'est arrivé de quitter mes habits et de prendre sur la pelouse un bain de rosée... Tout le jour, je me remplissais de miires, de raiponces, de salsifis des prés, de pois verts, de graines de pavots, d'épis de maïs grillés, de baies de toute sorte, prunelles, blessons, alises, merises, églantines, lambrusques, fruits sauvages; je me gorgeais d'une masse de crudités à faire crever un petit bourgeois élevé gentiment, et qui ne produisaient d'autre effet sur mon estomac que de me donner le soir un formidable appétit...
(( ... Que d'ondées j'ai essuyées! Que de fois, trempé jusqu'aux os, j'ai séché mon habit sur mon corps, à la bise ou au soleil ! Que de bains pris à toute heure, l'été dans la rivière, l'hiver dans les sources ! Je grimpais sur les arbres; je me fourrais dans les cavernes; j'attrapais les grenouilles à la course, les écrevisses dans leurs trous, au risque de rencontrer une affreuse salamandre, puis je faisais, sans désemparer, griller ma chasse sur les charbons... (i) »
C'était alors un « petit blondin fluet », de santé médiocre, frêle et m.ême chétif. Ce fut pour le petit pâtre un déchirement lorsqu'un ami de la famille obtint pour lui une bourse d'externe au collège royal. « Mais qu'était-ce que la remise de cent vingt francs pour une famille où le vivre et le vêtir étaient toujours un problème (2)? » Malgré la misère qui talonnait les siens, Proudhon fit de brillantes études. Il allait en classe en sabots, et nu-tête parce qu'il n'avait pas de coiffure. Il achevait ses devoirs sur une borne après avoir emprunté les bouquins d'un condisciple plus fortuné. « J'ai subi cent punitions, disait-il encore, pour avoir oublié mes livres: c'est que je n'en avais point. » Ses jours de congé, il les employait aux travaux des champs et de la maison. Mais la gêne se faisait plus dure : un jour de distribution de prix, c'était en 1826, il fut seul pour chercher ses récompenses ; ses parents ne purent assister à ses succès, car ils étaient à l'audience du tribunal pour s'entendre condamner à perdre un procès qui leur coûta le champ dont ils vivaient. « Je retrouvai notre famille consternée, ma mère dans les pleurs... Ce soir-là, nous soupâmes tous au pain et à l'eau. »
Il fit cependant sa rhétorique, étudia les auteurs de philosophie, mais ne passa point son baccalauréat, sans doute faute d'argent pour payer les frais d'examen. La misère, les humiliations, les rancœurs de ces années de collège n'influèrent point sur son esprit et il demeura l'ami de ses condisciples riches, malgré la divergence de leurs carrières.
A la fin de 1827, en guise de complément à ses études, il dut apprendre le métier de typographe, mais le travail lui plaisait : il en avait déjà compris la noblesse qu'il devait plus tard célébrer dans des
(1) De la Justice, t. II, p. 90.
(2) Lettre à l'Académie de Besançon (31 mai 1837).
pages admirables. Il travailla dans trois imprimeries de Besançon, subvenant aux besoins de sa famille, puis s'en fut comme pion au collège de Gray durant quelques semaines. Le travail se faisant rare, il dut quitter sa ville et son pays (1830), « prendre le costume et le bâton du compagnon du tour de France, et chercher, d'imprimerie en imprimerie, quelques lignes à composer, quelques épreuves à lire. » Il se rendit d'abord à Neufchâtel (Suisse) ; son ami Fallot, savant mort trop jeune, l'appela à Paris: il arriva dans la capitale en 1832, assista à l'épidémie de choléra au cours de laquelle succomba son camarade. Il était malaisé de trouver du travail dans la panique et il repartit pour le Midi. Il s'embaucha à Marseille, à Draguignan, à Toulon où il exposa au maire, surnommé Tripette, sa théorie du droit au travail, non sans causer quelque ahurissement au personnage. Il revint ensuite à Arbois (Jura), refusa l'offre de diriger un journal bisontin que lui fit le phalanstérien Muiron; enfin, il revint dans sa ville natale en 1833. Fendant deux années, il y fut heureux grâce à son travail, mais la tâche quotidienne ne suffisait plus à l'ancien lauréat du collège qui lisait avec acharnement, assimilant tant bien que mal de nombreux livres.
En 1836, il devint patron d'une imprimerie avec deux associés; il put un instant se croire tranquille, mais l'entreprise périclita l'année suivante lorscju'une maladie l'eut obligé à s'absenter quelques semaines. Il publia alors un Essai sur la grainmaire générale à la suite d'tme réimpression d'un livre de l'abbé Bergier, Eléments primitifs des langues; cette première œuvre était confuse et mal digérée, il la remania ensuite sous le titre : Recherches sur les catégories grammaticales (1838)
Laissé sans ressources par la débâcle de son entreprise (qui ne fut liquidée qu'en 1843), Proudhon se mit sur les rangs pour obtenir la pension Suard, qu'en l'honneur de cet académicien oublié l'Académie de Besançon décernait tous les trois ans à un jeune homme. Il fallait être bachelier et Proudhon décrocha sa peau d'âne, après quoi il fit acte de candidature. L'Académie l'agréa (1838); c'était une rente de 1.500 francs qui appartenait pour trois ans au jeune imprimeur.
Dans sa lettre de candidature, il avait déclaré que « né et élevé dans la classe ouvrière, lui appartenant encore, aujourd'hui et à toujours, par le cœur, le génie et les habitudes, et surtout par la communauté des intérêts et des vœux », il s'efforcerait de « travailler, sans relâche, par la philosophie et par la science, avec toute l'énergie de sa volonté et toute la puissance de son esprit, à l'affranchissement de ses frères et compagnons », les travailleurs. Cette profession de foi effara bien un peu les académiciens, qui la lui firent retoucher, mais ils ne pouvaient prévoir que leur protégé allait devenir un terrible contempteur de l'ordre social. Ne rions pas trop, toutefois, de ces grands hommes de province dont la méprise permit à Proudhon de devenir ce qu'il fut.
Riche d'espoir et d'enthousiasme, léger d'argent, le nouveau pensionnaire arriva à Paris en novembre. On l'avait flatté, on lui avait fait entrevoir des distinctions officielles et des honneurs faciles, mais il avait peu de goiît pour le droit et la médecine et se sentait davantage attiré par d'autres études moins accessibles, par la philosophie et l'économie politique. Il suivit les cours de quelques professeurs réputés, sans beaucoup d'enthousiasme, et étudia les économistes. Pour aider encore ses parents, il fut correcteur à l'Epoque, journal carliste avec lequel il se brouilla sans tarder, et il écrivit des articles pour l'Encyclopédie catholique Parent-Desbarres. Quand celle-ci eut suspendu sa publication, ce fut la misère avec, un moment, de terribles désirs de suicide. Le besoin d'écrire le tourmentait : l'Académie de Besançon avait mis au concours un sujet sur lequel il écrivit De l'Utilité de la célébration du dimanche, ouvrage plein d'idées confuses, originales et subversives, qui, naturellement, n'obtint pas le prix.
Ce mémoire contient en germe presque toutes ses idées de l'avenir. L'auteur venait de passer le Rubicon, comme il le dit lui-même : il condamnait déjà la propriété; avec les pensées qui tourbillonnaient dans sa tête sur ce sujet, il voulut écrire une nouvelle œuvre. Il la voyait terrible et son imagination l'emportait: « Le style en sera âpre et rude; l'ironie et la colère s'y feront sentir; c'est un mal irrémédiable. Quand le lion a faim, il rugit... Malheur à la propriété ! Malédiction (i) ! » A un cousin, sans doute en réponse à une lettre touchant son livre, puisqu'il déclare n'être « ni saint-simonien, ni fouriériste, ni babouviste, ni d'aucune entreprise ou congrégation réformiste », il dit: « Je fais un ouvrage diabolique qui m'effraie moi-même; j'en sortirai brillant comme un ange ou brûlé comme un diable. » (24 mai 1840.) « On n'a vu là qu'un immense orgueil ; il y a surtout une immense espérance, excitée par les sentiments les plus hauts, excusée par la conscience du génie (2). »
Qu'est-ce que la propriété? on recherches snir le principe du droit et du gouvernement parut en 1840. A'^oici un passage caractéristique du début: « Si j'avais à répondre à la question suivante: Qu'est-ce que l'esclavage? et que d'un seul mot je répondisse: C'est l'assassinat, ma pensée serait d'abord comprise. Je n'aurais pas besoin d'un long discours pour montrer que le pouvoir d'ôter à l'homme la pensée, la volonté, la responsabilité, est un pouvoir de vie ou de mort, et que faire un homme esclave, c'est l'assassiner. Pourquoi donc, à cette autre demande. Qu'est-ce la propriété? ne puis- je répondre de même, c'est le
(i) Lettre à Ackermann (12 février 1840). — La correspondance de Proudhon, si intéressante pour l'étude de sa vie et de ses idées, a été recueillie par sa fille Catherine et publiée par son ami Langlois en 1874-1875. Elle forme quatorze volumes.
(2) E. Drôz, ouv. cité. p. 115.
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vol, sans avoir la certitude de n'être pas entendu?... Je prétends que ni l'occupation, ni le travail, ni la loi ne peuvent créer la propriété, qu'elle est un effet sans cause; suis-je répréhensible ? Que de murmures s'élèvent! La propriété, c'est le vol! Voici le tocsin de 93! Voici le branle-bas des révolutions ! »
L'étudiant franc-comtois, qui avait hésité un moment sur la route à suivre, se révélait à lui-même et au public économiste et philosophe. Qu'est-ce que la propriété? demeure un ouvrage considérable et qui fait date dans l'histoire du socialisme. « Proudhon, disait Karl Marx en 1845, soumet le principe fondamental de l'économie politique, la propriété, à un examen critique, le premier décisif, sans ménagement et scientifique en même temps. » L'auteur inaugurait la critique socialiste moderne: il avait appris l'économie chez les professeurs officiels de l'école bourgeoise, et il se fondait sur leur enseignement même pour démontrer, par l'examen et l'analyse, qu'en droit comme en raison la propriété ne se justifie pas.
Dès lors, c'en est fait des déclamations humanitaires des utopistes bâtissant dans les nuées de merveilleuses Salentes ! Le nouveau venu apporte encore autre chose: à la place de l'écriture abstraite et molle des réformateurs de son époque, il met son merveilleux style, âpre et fort, divers comme la vie, robuste comme les chênes qui virent son enfance et tumultueux comme sa pensée !
On imagine sans peine que les académiciens de Besançon, auxquels il avait malicieusement dédié son livre, furent effrayés d'avoir produit un tel pupille ; cependant, ils ne persistèrent pas dans leur dessein d'enlever sa bourse à Proudhon. Celui-ci réédita sa thèse désormais fameuse: « la propriété, c'est le vol », dans deux volumes: Lettre à M. Blanqui [frère de l'Enfermé], et Avertissement aux propriétaires ou lettre à M. Victor Considérant, s'adressant ainsi à un professeur de l'école orthodoxe et à un des représentants qualifiés du socialisme utopique.
U Avertissement (1842) ne fut pas du goût de la justice, et l'auteur fut traduit, le 3 février, devant la cour d'assises de Besançon. Là, il présenta aux jurés, pour sa défense, pendant deux heures, « un pâté d'économie politique si difficile à digérer et à saisir que tout le monde avoua n'y avoir rien compris ». En tout cas, il fut acquitté.
Il revint à Paris à pied, fut pendant cinq mois secrétaire d'un juge au tribunal de commerce et se rendit ensuite à Lyon oti l'un de ses r'nciens condisciples tenait une entreprise de transports par eau. Proudhon fut un employé modèle, mais il n'oubliait pas sa vocation d'écrivain. II publie bientôt des œuvres d'inspiration diverse : De la Création
de l'Ordre dans l'Humanité (1843), livre raté à son propre jugement; Le Miserere on la pénitence d'un roi et De la concurrence entre les chemins de fer et les voies navigables (1845) ; avec ce dernier ouvrage oix il mettait à profit ses connaissances professionnelles, il revenait aux questions d'économie, et l'année suivante il donna au public les deux volumes du Système des contradictions économiques ou Philosophie de la misère. Ce livre mérite qu'on s'y arrête et qu'on s'étende sur cette époque de la vie de son auteur.
Son emploi l'amenait fréquemment à Paris où il se trouvait en rapport avec les principaux socialistes et participait à leur propagande. Il connut des réfugiés étrangers qui devaient plus tard se faire un nom dans l'action sociale, Marx, Griin, Bakounine, et sans doute aussi ces premières organisations d'ouvriers allemands qui devaient être le prétexte du Manifeste communiste.
Une lettre de Griin, datée du 4 janvier 1845, nous donne un portrait jeune et enthousiaste de Proudhon: « Un visage ouvert, un front merveilleusement plastique, des yeux bruns admirablement beaux, le bas de la figure un peu massif et tout à fait en harmonie avec la forte nature montagneuse du Jura, une prononciation énergique, pleine, volontiers rustique, surtout si on la compare au gracieux gazouillement parisien; un langage serré, concis, avec un choix d'expressions d'une justesse mathématique, un cœur plein de calme, d'assurance, de gaieté même ; en un mot, un homme beau et vaillant contre tout un monde ! »
Il faut corriger ce portrait un peu trop poétique : « un corps assez maigre, dit son ami Darimon, mais fort et osseux dans une grande redingote vert-bouteille qui lui descendait jusqu'aux talons » ; la figure du « petit blondin fluet » s'était un peu empâtée et alourdie ; ses cheveux étaient rares, pâles et fins; son grand front méditatif surmontait deux yeux très clairs qui louchaient légèrement derrière ses lunettes; sa démarche était lourde, hésitante, assez embarrassée et timide ; il se vêtait simplement et sans aucune recherche.
Avec Marx, plus tard avec Griin, Proudhon s'initia tant bien que mal à la philosophie de Hegel; il le fit avec acharnement et un succès médiocre. « Fâcheux service, disait ensuite le célèbre théoricien du Capital ! Je l'infectai d'hégélianisme. » Bakounine fut, lui aussi, mis à contribution. Herzen raconte que l'écrivain français allait souvent entendre, dans leur appartement de la rue de Bourgogne, le Hegel de Bakounine et la musique de son ami Reichel. « Un soir (c'était en 1847), Karl Vogt, qui demeurait aussi dans la rue de Bourgogne et rendait souvent visite à Reichel et à Bakounine, parut ennuyé d'écouter les discussions éternelles sur la phénoménologie et s'en alla chez lui. Le lendemain matin, il revint pour chercher Reichel, avec lequel il devait aller au Jardin des Plantes. Etonné d'entendre à cette heure matinale une conversation animée dans la chambre de Bakounine, il
ouvre la porte et que voit-il? Proudhon et Bakounine assis à la même place où il les avait laissés la veille, devant le feu éteint de la cheminée, terminant par quelques phrases brèves les débats qu'ils avaient entamés le soir. »
Nous avons peine à comprendre maintenant l'engoûment de la jeunesse d'alors pour la philosophie hégélienne qui se prêtait aussi bien à la justification du présent qu'aux spéculations sur l'avenir. C'est une preuve frappante de la relativité des opinions que la fortune de cette métaphysique dont nous avons perdu le sens. Proudhon, avec son imagination vive, son intelligence toujours en bouillonnement mais assez peu apte aux théories transcendentales, réussit mal à s'assimiler un enseignement d'ailleurs défectueux. Quand il déclare n'avoir pas lu Hegel, il faut bien le croire puisque celui-ci n'avait pas été traduit et qu'il ne pouvait le lire dans la langue originale. Pour le comprendre d'ailleurs, il fallait être Allemand ou Slave, et Proudhon ne l'était à aucun point. Les abstractions hégéliennes ne représentaient rien à son esprit et, sans y prendre garde, il les transformait en données plus concrètes.
La logique le séduisit pourtant au point de croire qu'un système de dialectique pouvait le conduire infailliblement à la vérité. Le raisonnement ne fut plus pour lui que l'exposé d'une thèse, d'une antithèse contraire, et la conclusion une synthèse qui s'efforçait de dégager le vrai des deux propositions ':ontradictoires. Fâcheux service, en vérité, que celui qui avait amené un esprit supérieur et original à se soumettre au joug d'une discipline pour laquelle il n'était pas fait!
Marx, devenu plus tard son adversaire et son détracteur, a eu beau jeu pour relever, dans son livre Misère de la Philosophie, toutes les erreurs, tous les parallogismes dont Proudhon a farci le raisonnement des Contradictions économiques. Il l'a fait avec beaucoup de raison et plus de méchanceté encore. Mais il faut remarquer que les œuvres de Proudhon valent autant par leurs développements que par leur ordonnance: aussi sont-elles difficiles à analyser. Son esprit puissant dépasse forcément les bornes qu'une dialectique étroite voudrait lui imposer. Ce livre, par exemple, est plein d'idées qui se sont fait jour en dehors de la logique. En veut-on une preuve ? Proudhon remarque que la division du travail est nécessaire : c'est une analyse qui sépare les divers éléments de la production ; après cette division vient la tâche de la machine qui réunit à nouveau ce que la première avait dissocié: c'est une synthèse. Analyse, synthèse, ce sont les deux opérations essentielles de l'esprit qui cherche, expérimente, raisonne et apprend, donc le travail doit être le mode universel de l'enseignement moderne.
On s'étonne ! Sans doute la conclusion est étrange et on ne l'aurait guère attendue logiquement, mais si bizarre qu'elle paraisse, elle
contient en germe une des idées directrices de notre syndicalisme: l'enseignement doit être professionnel, par opposition à l'école classique faite par la bourgeoisie et responsable, comme le remarque déjà Proudhon, du nombre des déclassés...
« ... Guidés par l'idée que nous nous sommes faits de la science sociale nous affirmerons contre les socialistes et les économistes, non pas qu'il faut organiser le travail, ni qu'il est organisé, mais qu'il s'organise (i). »
Déjà l'idée de Proudhon se précise. Il se tient à distance des uns et des autres. Le travail est en train de s'organiser depuis le commencement du monde. L'économie politique, science d'observation, nous enseigne les premiers rudiments de cette organisation; sans doute les socialistes ont raison quand ils disent qu'elle est insuffisante et transitoire, mais ils se trompent quand ils en veulent fonder une nouvelle sur des bases inconsistantes et quand ils abdiquent la tradition pour l'utopie; d'autre part, les économistes ont tort quand ils considèrent leurs observations comme des vérités éternelles et se refusent à tout progrès.
Proudhon examine tour à tour et avec un bonheur divers, la division du travail, le machinisme, la concurrence, le monopole, l'impôt, le libre échange et le protectionnisme, le crédit, la propriété, la communauté, la population, en faisant ressortir et en opposant les avantages et les inconvénients de chaque système. Partout, il rencontre des effets contradictoires, des conflits qu'on ne pourra résoudre qu'après avoir déterminé « la loi suivant laquelle les produits se proportionnent dans la richesse sociale », en établissant la théorie de la « valeur Constituée ».
Laissons cette thèse, très intéressante à bien des points de vue, mais qu'on ne peut exposer et discuter utilement ici. Il faut se borner à noter déjà la tendance de Proudhon à tout traduire par des concepts psychologiques, et cette idée qui le poursuivra toute sa vie que la conclusion de l'économie politique, c'est la justice.
Une de ses études, souvent dénaturée pour les besoins d'une cause, demande qu'on s'y arrête un peu : celle sur la communauté, dans laquelle Proudhon critique durement les socialistes de son temps. D'aucuns s'en sont servi pour déclarer que le penseur franc-comtois n'était pas socialiste; mais combien de fois faudra-t-il répéter qu'il s'agit là des conceptions utopiques qui n'ont de commun qu'un mot avec le socialisme moderne? Nous l'avons déjà vu, Proudhon ne voulait être « d'aucune entreprise ou congrégation réformiste ». Il ridiculise les imaginations qui avaient cours dans ce temps, il se moque de ceux
(i) Contr. écon., t. I, p. 49 (1''° édition).
qui croient que « le jour approche où les riches et les puissants feront quelque chose pour le peuple », et déclare:
■ « ... Voici en deux mots, sur toutes les utopies d'organisation passées, présentes ou futures, ma profession de foi et mon critérium :
« Quiconque, pour organiser le travail, fait appel au pouvoir et au capital a menti,
« Parce que l' organisation du travail doit être la déchéance du capital et du pouvoir (i). »
Une bêtise, a-t-on dit ! Proudhon avait raison. Fourier attendait le millionnaire qui voudrait réaliser le Phalanstère ; Comte offrait à tous les potentats son positivisme; les riches et les puissants firent bien quelque chose pour les travailleurs: ils les fusillèrent en juin 48, et ce ne devait pas être la seule fois. Une bêtise, allons donc! mais tout le programme de la classe ouvrière est résumé dans ces lignes ! C'est une apologie de l'action directe, et le syndicalisme ne dit pas autre chose.
Après la publication de ce livre, Proudhon revint à Paris au commencement de 1847. La Révolution qui renversa le trône de Louis- Philippe le ramena bientôt aux problèmes politiques immédiats.
Il publia, dès le 27 février, son journal Le Représentant du Peuple, qu'il avait déjà tenté de lancer un an auparavant. Il put alors dire librement sa pensée qui s'opposait avec vigueur à l'insuffisante phraséologie des Montagnards et plus encore à l'attitude réactionnaire de l'Assemblée.
Les événements placèrent tout de suite au premier plan les questions économiques. Les pays civilisés, et surtout la France, traversaient une grande crise financière; les récoltes des années 1846 et 1847 avaient été désastreuses, les charges budgétaires augmentaient avec une rapidité considérable, la constitution des grandes compagnies industrielles et la construction des chemins de fer, Vagio formidable auquel se livraient les capitalistes sur ces valeurs, avaient diminué l'encaisse des banques et rendaient difficile le crédit. La Révolution de Février n'était pas faite pour remédier à la crise. Les possesseurs s'affolèrent, l'or se cacha, les banques dépourvues de fonds cessèrent d'escompter les effets du commerce et de l'industrie et, faute d'argent, un grand nombre d'entreprises fermèrent leurs portes, jetant à la rue des milliers de travailleurs. Les possédants, d'ailleurs, n'étaient pas fâchés de créer des difficultés au nouveau régime.
Pour remédier aux effets de cette dépression économique, le gouver-
(i) Contrad. écon., t. II, p. 298 (i" édition).
nement donna le cours forcé aux billets de banque. « On lui demande du crédit, s'écriait Proudhon, il décrète des assignats ! » D'autres mesures étaient nécessaires. Louis Blanc et les socialistes autoritaires réclamaient Tintervention de l'Etat, la monopolisation de la Banque et, pour parer au chômage, la création de ces ateliers nationaux dont on connaît la triste histoire.
Proudhon comprit que seule la chute du crédit avait amené la suspension du travail. Pressé par des ouvriers qui lui demandaient de régler la question sociale, il écrivit deux brochures: la Solution du problème social (deux livraisons du 22 et 26 mars) et V Organisation du crédit (31 mars).
Toute la question se résume pour lui dans le problème de l'échange et du crédit. La crise démontre que l'argent n'est rien, et la circulation tout. L'origjne de cette crise se trouve dans les abus de la propriété, dans ce fait que l'or étant nécessaire à la production, le possesseur de l'or peut seul donner du crédit et détient ainsi une autorité sur ceux qui ont besoin d'or pour produire. Puisque les capitaux se cachent, que l'argent fait défaut, il est nécessaire de se passer d'argent, de se débarrasser de l'intermédiaire de la monnaie en transformant le mécanisme de l'échange, en généralisant l'usage de la lettre de change, appliquée non plus à des dépôts monétaires, mais à tous les produits du travail qui pourraient s'échanger contre d'autres produits par l'intermédiaire d'un organisme central, d'une Banque d'Echange. donnant à tous les producteurs le crédit gratuit.
Proudhon essayait ainsi de satisfaire à la fois son besoin de justice, parce qu'il voyait dans la transformation de l'échange la révolution sociale tout entière, et son idéal de liberté en se passant de l'Etat. Mais, par une contradiction assez explicable, il préconisait d'autres mesures qui devaient être prises par voie d'autorité: il proposait de réduire le loyer de l'argent, c'est-à-dire les intérêts et dividendes de toute nature, les fermages et les loyers, les traitements et les salaires, de proroger les échéances et les remboursements. Plus tard, il demandait de réduire l'escompte de la Banque de France en supprimant son encaisse.
On a adressé de graves critiques à ce système, le mutuellisvic. On a dit avec raison que Proudhon s'était mépris sur la nature de la monnaie dans laquelle il ne voyait qu'un signe à l'exclusion de la valeur intrinsèque du métal. On a justement remarqué que sa réforme était incomplète et vouée à l'échec parce qu'il croyait que tout le problème social est dans l'échange et qu'il ne cherchait pas à modifier la production. Ces critiques sont fondées, et Proudhon devait le reconnaître implicitement dans son projet de Banque du Peuple. Il est d'ailleurs douteux que son système aurait pu réussir à solutionner la question dans une heure où la classe ouvrière était malhabile, sinon peut-être à s'emparer du pouvoir, du moins à l'organiser à son profit.
Ses idées, il eut l'occasion de les exposer encore lorsqu'il posa sa candidature à Paris, aux élections complémentaires du 4 juin, après avoir échoué aux élections générales du 23 avril. Par un manifeste publié le 30 mai, il exposa son programme qui était à peu de choses près celui de la solution, mais il y avait ajouté la suppression de la grande propriété par voie d'amortissement. « Voilà tout mon système, ajoutait-il: liberté de conscience, liberté de la presse, liberté du commerce, liberté de l'enseignement, libre concurrence, libre disposition des fruits de son travail et de son industrie, liberté à l'infini, liberté absolue, la liberté partout et toujours. » Affirmation plus généreuse que logique puisqu'il faisait appel à l'intervention du pouvoir, cependant son idéal reprenait le dessus pour affirmer que l'Etat doit « se réduire peu à peu pour ne représenter que lui-même, à rien ». Il fut élu, étrange combinaison des électeurs, en ;nême temps que Thiers et Louis-Napoléon Bonaparte !
La révolution de février, commencée dans l'enthousiasme, l'utopie et les rêves de fraternité, aboutissait à l'insurrection de juin, la plus formidable attaque encore dirigée par la classe ouvrière contre les possédants. Une terrible répression s'ensuivit. Fusillés, déportés, exilés au nombre de vingt mille, les ouvriers se turent. Proudhon prit vainement leur défense : « Il n'y a point de coupables, il n'y a que des victimes », écrivait-il le 5 juin. Un article sur le terme fit suspendre son journal.
Il s'adressa alors à l'Assemblée et lui soumit une proposition tendant à la réduction de toutes les sommes dues par les particuliers et par l'Etat pour attribuer les remises par moitié aux individus et au budget. Le 31 juillet, il développa sa thèse dans un long discours de trois heures et demie, demandant encore l'établissement d'un impôt sur le revenu très lourd visant les grandes propriétés. L'ambassadeur anglais Normanby nous a gardé un souvenir de la scène dont :1 fut témoin: « On entendit M. Dupin répondre: « C'est assez clair! la bourse ou la vie ! » Le président demandant à l'orateur d'expliquer ses paroles, Proudhon répondit : « Je veux dire que s'il y avait un refus, nous devrions nous-mêmes procéder à la liquidation en dépit de vous. — Vous, qui êtes-vous, alors ? » s'écrièrent de nombreuses voix. L'une d'elles: « Parlez-vous au nom de la guillotine? — Quand j'emploie les mots moi et vous, je personnifie moi-même dans le peuple, et vous dans la classe bourgeoise. » ( Cris : « C'est la guerre civile! c'est le 2^ juin à la tribune! (i) » Sans autre discussion, l'Assemblée décida de stigmatiser la proposition et les doctrines... » Par 691 voix contre 2 (celles de Proudhon et de son ami Greppo), les bourgeois réac-
(i) Un anonyme s'écria : «Au Moniteur le discours ! A Charenton l'orateur ! »
tionnaires ou républicains flétrirent copieusement cette « atteinte odieuse au principe de la morale publique » et cet « appel aux plus mauvaises passions ! » Les socialistes autoritaires et étatistes qui suivaient Louis Blanc se prononcèrent contre Proudhon qui affirmait pour la première fois à la tribune l'antagonisme irréductible de la bourgeoisie et du prolétariat, la lutte des classes en un mot. Le socialiste franc-comtois demeura dès lors seul avec son unique disciple, à l'écart de tous les groupes.
C'est le moment d'expliquer l'attitude si mal comprise du penseur pendant la deuxième République. L'Assemblée était en grande majorité réactionnaire. Les démocrates, sortis amoindris des élections, étaient divisés en nombreuses fractions dont les pensées étaient bien différentes sous une étiquette commune : ils allaient des républicains modérés, farouches partisans de l'ordre et responsables des massacres d'e juin, aux socialistes autoritaires et aux amis de Blanqui et de Barbes, alors emprisonnés. Plus tard, ils formèrent cette démocratie socialiste toute imprégnée, à défaut d'idées et d'esprit révolutionnaires, de la grandiloquente idéologie jacobine et qui se proposait de réduire l'antagonisme des classes par la paix sociale. Le bon sens de Proudhon s'insurgeait contre ces gens qui masquaient leurs étroites conceptions sous des tirades empruntées au vocabulaire de 1793. Il les traitait de « pâtissiers » et de « blagueurs », les « invitait à mettre au crochet leur défroque parlementaire, à rengainer leur phraséologie, à cesser leurs tirades révolutionnaires et tout leur tintamarre de démagogues ». Il maintint en dépit du confusionnisme démocratique son attitude purement socialiste.
Les démocrates-socialistes soulevèrent maintes disputes contre ce parlementaire qui ne croyait guère au suffrage universel et que les immortels principes ne réussissaient pas à hypnotiser. Proudhon eut un duel avec Félix Pyat, déclina tme autre invitation que lui adressa Delescluze ; il s'absorbait dans sa besogne de journaliste. Au Représentant du Peuple, saisi maintes fois et définitivement enterré en août, succéda Le Peuple, d'abord hebdomadaire, puis quotidien en novembre. Une grande idée et de chimériques espoirs s'étaient emparés de lui ; il voulait réaliser la « réforme banquière » dont il avait entretenu ses électeurs, en fondant une Banque du Peuple.
Aussitôt après l'élection de Bonaparte à la présidence, il s'absorba dans ce projet. Les statuts d'une société en commandite furent passés devant notaire le 31 janvier 1849. Proudhon reprenait les idées qu'il avait exposées déjà. D'après son programme, la Banque devait faciliter aux producteurs l'écoulement de leurs produits par l'échange mutuel. Mais la libération du travail, la fin de l'iniquité sociale, ne pouvait pas être atteint par ce seul moyen: qui donc aurait pu profiter du crédit de la banque sinon les producteurs, les capitalistes,
puisque les ouvriers ne possèdent pas les instruments de leur travail ? Aussi, pour obvier à cet ironique résultat, Proudhon fut amené à prévoir en même temps l'organisation de la consommation et de la production par deux syndicats. La banque devait procurer à tous, les instruments de production, meubles ou immeubles, mais par quel moyen ? En les achetant aux capitalistes par des bons d'échange, c'était consacrer par une œuvre d'émancipation ouvrière la puissance économique des possédants ! Ainsi le problème de la reprise se posait encore tout entier.
Proudhon avait voulu éviter la socialisation de la propriété en s'attaquant au seul échange, et il avait été amené peu à peu à reconnaître l'insuffisance de son système, la nécessité d'organiser la production. Le mutuellisme postule le socialisme (i).
Cet essai sincère, mais incomplet, a soulevé beaucoup de railleries qu'il ne mérite pas. Ce que Proudhon voulait faire pour le produit du travail, les clearing-houses le font en quelque sorte pour les valeurs de banques. Le problème dont il avait essayé de donner une solution générale, les coopératives essaient de le résoudre par l'organisation des Wholesale ou des Bourses. Cela suffit à montrer l'intérêt que présente cette partie de l'œuvre proudhonienne, si mal connue et si dédaigneusement critiquée.
L'imagination et l'enthousiasme du bon Proudhon l'illusionnaient sur la portée de son entreprise, mais l'expérience dont il se promettait tant de merveilles ne put même pas être tentée. En mars 1849, deux articles irrespectueux pour le prince-président le firent condamner à trois mois de prison et quelques milliers de francs d'amende.
Comme il ne tenait guère au martyre, il se rendit en Belgique, mais revint à Paris oii il fut reconnu et arrêté le 6 juin ; il fit la connaissance de Sainte-Pélagie où les condamnés politiques jouissaient d'un régime relativement agréable et dont il s'accommoda assez bien. Le Peuple étant mort, il fonda La Voix du Peuple où il. mena pendant trois mois une polémique érudite contre l'économiste Bastiat. Il employa encore la fin de cette année 1849 à écrire les Confessions d'un révolutionnaire.
Proudhon bénéficiait, comme la plupart des condamnés politiques, de trois ou quatre jours de sortie par mois pendant lesquels il remisait chez le plus proche marchand de vins le gardien chargé de l'accompagner ! Ce fut le moment que choisit l'enfermé pour prendre femme.
(i) C'est ce que M. Aucuy, qui a consacré au système une excellente étude, a parfaitement démontré. Les systèmes socialistes d'échange, ch. ii (1908).
Proudhon sur son lit de mort, par G. Courbet.
A la fin de l'année 1849 il épousa Eugénie Piégard, jeune fille de mœurs sévères, peu instruite, mais d'un esprit droit et d'un cœur aimant. Leur mariage fut heureux.
Pas plus que ses devanciers le nouveau journal de Proudhon n'avait les faveurs du pouvoir. De nouvelles poursuites contre La Voix du Peuple firent transférer l'écrivain à la Conciergerie, puis à DouUens où il retrouva Barbes, Blanqui, Raspail, Martin Bernard et leurs compagnons ; de là, il fut ramené à Paris pour obtenir un acquittement dans son procès et réintégrer enfin Sainte-Pélagie le 15 septembre 185 1. Une deuxième apparition du Peuple ne dura que quelques mois. En même temps, il publiait Vidée générale de la Révolution au XIX" siècle.
Il donnait au problème révolutionnaire, non sa signification politique traditionnelle, mais sa signification économique. Oui, il y a des
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raisons suffisantes de faire une Révolution, mais comment la faire ? En substituant au régime dtes lois le régime des contrats, à l'autorité la réciprocité, au régime gouvernemental, féodal et militaire (ces expressions sont de Saint-Simon), un régime administratif ou industriel, en constituant une société qui aurait pour base, non plus une hiérarchie des pouvoirs pohtiques, mais l'organisation des forces économiques. (( L'atelier, avait-il écrit à Pierre Leroux, fera disparaître le gouvernement. » Il remarquait que « l'idée de contrat est exclusive de celle de gouvernement », et développait ses idées anarchiques.
« Ce que nous mettons à la place des lois, ce sont les contrats...
« Ce que nous mettons à la place des pouvoirs politiques, -ce sont les forces économiques.
« Ce que nous mettons à la place des anciennes classes de citoyens, noblesse et roture, bourgeoisie et prolétariat, ce sont les catégories et spécialités de fonctions, Agriculture, Industrie, Commerce, etc.. (i) »
Vint le Coup d'Etat. Proudhon était justement de sortie le 3 décembre lorsque les députés républicains cherchaient vainement à persuader aux ouvriers de défendre la République meurtrière de îeurs camarades en juin 1848. Rencontrant Victor Hugo vers la place de la Bastille, il lui déconseilla la lutte. Pendant que les soldats ivres fusillaient les bourgeois des boulevards avec moins de fureur que ceux-ci avaient massacré les insurgés du faubourg Antoine, il se laissait emporter par son imagination. C'est un moment de sa vie que l'on ne peut guère comprendre chez un révolutionnaire aussi clairvoyant. Il crut alors que l'état-major de canailles qui se disposait à régner au nom de Napoléon III allait se trouver obligé de réaliser le socialisme. Inconcevable mirage ! Il se prêta même à des entrevues avec de Morny. Sa prison finie, il publia la Révolution sociale démontrée par le Coup d'Etat (1858).
Cet extraordinaire moment d'aberration ne trouve de circonstances atténuantes que dans la passion de Proudhon et son impatience à réaliser — « même en se lavant les mains avec du fumier >> — les réformes souhaitées par lui. Il fut bien vite dégrisé.
Libre, il emmena sa nouvelle famille dans son pays natal. Il écrivait toujours pour subvenir à des besoins croissants. Il était probe et ses scrupules l'entraînèrent à refuser une compensation de vingt mille francs qu'on lui offrit en 1853 pour le dédommager de ses démarches en vue de la construction d'une voie ferrée de Besançon à Mulhouse. Il n'avait pas cessé ses relations avec le pouvoir auprès duquel il s'entremettait en faveur des proscrits. Cette attitude lui valut des inimitiés qui se traduisirent par d'acerbes critiques à l'égard de sa Philosophie du Progrès (1853).
(i) Idée générale, p. 259.
La même année, mettant en pratique son expérience financière, il publia en collaboration avec Duchêne un Manuel du Spéculateur à la Bourse, où il se livrait à une critique véhémente des opérations financières tout en cherchant le moyen d'y mettre un terme. « Il faut, disait-il, que cette situation ait une issue : ou le triomphe du système, c'est-à-dire l'expropriation en grand du pays, la concentration des capitaux, du travail, sous toutes ses formes, l'aliénation de la personnalité, du libre arbitre des citoyens, au profit d'une poignée de spéculateurs insatiables, — ou la liquidation. » Proudhon demandait au pouvoir s'il était capable de résoudre le problème dont il indiquait quelques solutions réformistes : « Si oui, qu'il l'entreprenne, et nous sommes prêts à l'applaudir. Sinon, qu'il se taise ; laissez parler le procureur général de la Révolution. »
Vienne la secousse finale ! s'écriait-il.
Un biographe réactionnaire, E. de Mirecourt, publia en 1856 une étude sur Proudhon. Venimeuse et diffamatoire, elle demeurera comme un chef-d'œuvre de calomnie jésuitique, et cependant elle dut reconnaître la dignité de la vie privée du penseur socialiste (i). Ne nous indignons pas trop ! Cette brochure infâme donna à Proudhon l'occasion d'écrire trois volumes : De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise, où iraborda enfin ses idées sur la religion (1858).
Passionné et enthousiaste, Proudhon ne pouvait pas garder sur la question de Dieu et de l'Eglise l'attitude sereine et détacliée des penseurs aristocrates et sceptiques comme Renan. Son atmosphère, c'était la bataille. Dans les Contradictioius il avait écrit : « Dieu, c'est le mal !» Le 8 janvier 1847, comme il se faisait recevoir franc-maçon par une loge bisontine, à la question traditionnelle : « Que donnezvous à Dieu ? » le néophyte répondit : « La guerre ! » Ce fut, paraîtil, un beau scandale chez les chevaliers du triangle.
Anti-religieux, il l'était devenu surtout après avoir vu l'Eglise mettre sa force de domination et sa discipline au service des intérêts conservateurs. Philosophe, il expliqua longuement ses idées dans un livre admirable, non seulement par sa thèse mais encore par les détails Je la démonstration. Les qualités et les défauts de l'auteur s'y donnent également libre cours. Ses idées générales s'enchaînent avec logique, mais son imagination, sa pensée subtile et un peu procédurière, l'entraînè-
(i) Il est bon d'invoquer de pareils témoignages : « La vie privée de Proudhon est inattaquable. Son intérieur est patriarcal. Il habite rue d'Enfer (aujourd'hui rue Denfert-Rochereau) un modeste appartement au rez-de-chaussée, où tout respire la paix et l'ordre. » P. 50 (note).
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rent souvent à rattacher à l'argumentation principale des faits ou des conceptions qui n'ont avec elles qu'un rapport éloigné. Un tel livre se prête difficilement à l'analyse.
Nous avons vu toute l'importance que Proudhon attachait à l'idée de justice ; pour lui, l'établissement de rapports équitables entre les hommes est la raison d'être de la Société, la Justice est l'œuvre de la Révolution à laquelle s'oppose incessamment l'Eglise. « L'homme, en vertu de la raison dont il est doué, a la faculté de sentir sa dignité dans la personne de son semblable comme dans sa propre personne, et d'affirmer, sous ce rapport, son identité avec lui. La Justice est le produit de cette faculté : c'est le respect spontanément éprouvé et réciproquement garanti, de la dignité humaine, en quelque personne et dans quelque circonstance qu'elle se trouve compromise et à quelque risque que nous expose sa défense (i). »
Proudhon n'a aucune peine à établir l'antagonisme de la Révolution et de l'Eglise. L'idée de justice se fonde sur le sentiment de la dignité humaine que le christianisme dégrade et nie. A la raison, la religion oppose la révélation. Le droit canon contredit le droit civil, la foi l'équité. L'Eglise essaie de mettre la main, par les prêtres et le confessionnal, sur le mariage, expression de la justice. Elle favorise l'injuste répartition entre quelques-uns de ces richesses qu'elle feint de considérer comme méprisables et qu'elle s'ingénie cependant à capter. L'œuvre de la Révolution, c'est l'émancipation et le relèvement de la personnalité humaine, l'Eglise cherche à abêtir pour dominer. Elle répugne à l'éducation, à la science, à la philosophie ; si elle feint d'enseigner, c'est pour tromper plus siirement. Son action nie la loi morale qu'elle prétend révéler.
Il n'y a d'autre révélateur de la loi morale, pour l'homme, que sa conscience : « Sentir et affirmer la dignité humaine, d'abord dans tout ce qui nous est propre, puis dans la personne du prochain, et cela sans retour d'égoïsme comme sans considération aucune de divinité ou de communauté : voilà le droit. Etre prêt en toute circonstance à prendre avec énergie, et au besoin contre soi-même, la défense de cette dignité : voilà la Justice (2). »
On peut nier qu'une pareille morale soit possible à fonder, on peut remarquer que les maximes de Proudhon sont admirables, mais impuissantes à créer la conviction nécefssaire ; il n'est pas permis de contester l'élévation et la noblesse d'une pareille règle de vie qui pose en principe la dignité humaine pour défendre le droit, la liberté, l'indépendance et le progrès. « Cette science du droit et du devoir, que nous cherchons partout en vain, que l'Eglise ne posséda jamais et sans
(i) De la Justice, t. I, p. 182.
(2) De la Justice, t. ï„ p. 216.
laquelle il nous est impossible de vivre, je dis que la Révolution en a produit tous les principes ; que ces principes, à notre insu, nous régissent et nous soutiennent, mais que, tout en les affirmant du fond du cœur, nous y répugnons par préjugé, et que c'est cette infidélité à nous-mêmes qui fait notre misère et notre servitude (i). »
L'hostilité acharnée de l'Eglise contre son œuvre prouva bien que Proudhon avait touché juste. De la Justice, paru le 22 avril 1858, fut saisi le 28 ; le 2 juin, après qu'il eut adressé une Pétition au Sénat, Proudhon fut condamné à trois ans de prison et 4.000 francs d'amende (2). Il passa en Belgique le 17 juillet, s'installa à Bruxelles sous le nom de Durfort et vécut à l'écart des proscrits républicains avec lesquels, fious l'avons vu, il ne sympathisait pas extrêmement. Sa femme et ses enfants le rejoignirent à la fin de l'année et la famille s'installa dans une maisonnette d'Ixelles.
Cependant, il lui fallait écrire, mais une maladie le terrassa. Sa santé qui n'avait jamais été très forte ne s'était pas relevée d'une attaque de choléra qui avait failli l'enlever en 1854. pn outre, son épouse et ses fillettes revinrent malades de Paris. La misère entra dans la famille et le fier socialiste en fut réduit à accepter les services de quelques amis. C'est alors qu'il participa au concours ouvert par le canton de Vaud (Suisse) pour le meilleur mémoire sur l'impôt : il obtint le premier prix et les mille francs que lui rapporta son travail servirent à remettre un peu d'ordre dans son budget compromis.
Le 21 mai 1861 paraissait La Guerre et la Paix. De tous les livres de Proudhon celui-ci a été le plus incompris. Tous les démocrates, tous les pacifistes s'indignèrent contre l'auteur qui ne put que s'étonner à son tour : « J'ai entrepris, disait-il dans une préface postérieure, de réhabiliter un droit honteusement méconnu par tous les juristes, sans lequel ni le droit des gens, ni le droit politique, ni le droit civil n'ont de vraie et de solide base: ce droit est le droit de la force... Mais je n'ai pas dit que la force fît le droit, ni qu'elle fijt tout le droit, ni qu'elle fiât préférable en tout à l'intelligence.
)) J'ai rendu hommage à l'esprit guerrier, calomnié par l'esprit in-
(i) De la Justice, t. I, p. 170.
(2) Voici quelques considérants du jugement : « Attendu que... il reproduit des attaques contre la religion, en les résumant et en les précisant ; qu'en effet il persiste à représenter la religion comme extra-constitutionnelle, dépourvue d'ordres juridiques, n'ayant aucune doctrine morale et ne sachant rien du mariage et de la famille, et articule que le maintien de la religion compromettrait aux yeux de la société le gouvernement qui la tolérerait ; — qu'il a dans cet esprit commis le délit d'outrage à la morale publique et religieuse... »
dustriel; mais je n'en ai pas moins reconnu que l'héroïsme doit désormais céder la place à l'industrie. »
Il avait voulu démontrer la fin du règne de la guerre, et on l'accusait de la glorifier! La méprise était possible et l'auteur pouvait s'en prendre à lui-même d'avoir été si mal compris. Son livre est mal fait et sans équilibre, écrit dans une langue toute particulière, dans un style souvent outrancier, et l'on comprend assez que ses contemporains l'aient méconnu de bonne foi. Il s'était flatté de donner une « belle application » de sa doctrine de la justice, mais elle surprit plutôt !
Malgré ses défauts qui en font le livre le plus mal composé de Proudhon, La Guerre et la Paix demeure une œuvre capitale. Il ne faudrait pas en juger avec des sentiments pacifistes ou résignés. L'auteur, à sa manière, célèbre la guerre comme Darwin exposait à la même époque la lutte pour la vie. Plus de mièvreries sentimentales, de fades berquinades, de peur des coups et de la lutte ! La guerre est un fait primordial, « sous une forme ou sous une autre, elle est essentielle à notre humanité ; elle en est une condition vitale, morale. » Vivre c'est agir, or « agir, c'est combattre ».
La guerre est « divine » car elle est une loi du monde, comme disait J. de Maistre.; elle est une « révélation religieuse », et tous les peuples guerriers ont été des peuples religieux; une « révélation de la justice » : elle crée le souverain comme aussi bien elle sert de base à la démocratie, et par là elle fonde la notion du droit ; une « révélation de l'idéal » et de l'art; une « discipline de l'humanité », indispensable à son développement et qui « communique à tout, dans la société, la vie et la flamme » ; elle exalte la personne humaine dans tout ce qu'elle a de noble et de généreux: la dignité, la fierté, l'honneur, la vertu et le dévouement.
Voilà, n'est-ce pas, un panégyrique qui était bien fait pour surprendre? Proudhon devait étonner bien davantage les pacifistes et les philosophes en leur apprenant que la guerre est un jugement rendu au nom de la force, et qu'il y a un droit de la force « en vertu duquel le plus fort a le droit, en certaines circonstances, d'être préféré au plus faible ». Là-dessus, on a crié au scandale, on a déclaré que Proudhon identifiait la justice et la force. Laissons-le préciser : « Droit et force ne sont pas choses identiques... La force a son droit qui n'est pas le droit, tout le droit, mais qu'on ne saurait sans déraison méconnaître » ; il n'est que le premier en date, et à côté de la force, le travail et l'intelligence, par exemple, peuvent revendiquer des droits aussi légitimes.
Mais « la guerre n'est point telle dans son action que son principe et sa fin la supposent ». En réalité, dans sa forme présente, elle est barbarie et cruauté. Contre elle, l'intelligence, le travail, l'industrie aspirent passionnément à la paix. Son règne va-t-il donc durer tou-
jours? Non, car elle subit une évolution, une transformation. « L'état social est un état de guerre. » Dans l'état présent de la société, ces questions économiques l'emportent sur les questions politiques. Qu'est-ce à dire? Ceci, qu'aux luttes nationales succède la lutte des classes, et que le droit de la force ne disparaîtra pas de sitôt. N'est-il pas d'ailleurs le droit du nombre, c'est-à-dire le droit du peuple? Parce que « nous n'avons que faire pour cela de nous attaquer à la baïonnette et de nous tirer des coups de fusils », la guerre n'en aura pas moins son mot, sous cette nouvelle forme. « La démocratie industrielle brisera au nom du droit de la force, synonyme du droit au travail,... la suzeraineté de l'argent... Ce sera justice; la force, une fois de plus, aura fait droit. » Seul le régime de la justice poutra alors fonder la paix que tous désirent. « L'humanité travailleuse est seule capable d'en finir avec la guerre, en créant l'équilibre économique, ce qui suppose une révolution radicale dans les idées et dans les mœurs (i). »
« Si M. Proudhon aimait le peuple, disait comiquement un de ses détracteurs, il ne chercherait pas à faire du socialisme un épouvantail, il le rendrait attrayant. » Il est certain qu'une conception comme celle que nous venons d'exposer n'a pas l'attrait des douces églogues pacifistes, mais elle est plus virile et plus vraie. Rien n'était plus étranger à ce vigoureux penseur que les jérémiades démocratiques; il refusa, par exemple, de souscrire au prétendu droit des nationalités alors en si grande faveur.
Il combattit l'émancipation des Polonais qui oubliaient d'accorder à leurs malheureux serfs les droits et les libertés qu'ils revendiquaient pour eux-mêmes. Il s'attaqua à Mazzini, à Garibaldi, à l'unité italienne qu'il critiqua quelque temps après dans la Fédération et l'Unité en Italie (1862). Un article le fit accuser par les Belges de conseiller l'annexion de leur pays à Napoléon III. Des manifestations hostiles éclatèrent à Bruxelles, obligeant à fuir Proudhon qui était en réalité opposé à cette annexion! Une décision impériale du 12 décembre 1860 lui avait fait remise de sa peine, aussi put-il revenir à Paris en septembre 1862.
Cinq mois plus tard, s'inspirant des idées fédéralistes qu'il avait émises au sujet de l'unité italienne, il donna Du principe fcdératif et de la nécessité de reconstituer le parti de la Révolution: Beau livre, mais mal construit encore, fait de pièces et de morceaux disparates. Il combattait les « hallucinations unitaires » ; au lieu des immenses nations qui achevaient de se créer, il aurait préféré « un faisceau de souverainetés garanties les unes par les autres », autonomes, et
(i) De la J-iistice, t. II, p. 381.
dans chacune desquelles pourraient se développer librement les aspirations de chaque groupe humain, libéré de la néfaste centralisation administrative. Au principe de nationalité qu'il déclarait insaisissable il préférait la justice.
Mais 'toutes les œuvres qu'il avait données depuis le début de l'Empire l'avaient écarté de la cause populaire, des intérêts immédiats des travailleurs et des questions politiques de l'heure. Le prolétariat cependant ne demandait qu'à lui rendre sa confiance.
L'Empire déclinait visiblement malgré la prospérité économique du pays. Les élections de 1863 avaient révélé une masse considérable d'opposants dans toutes les grandes villes ; l'échec partiel des candidatures officielles fut pour Proudhon une grande joie, mais il se défiait des trente-six députés qui formaient une opposition bigarrée.
Il était malade. Ecrire, toujours écrire ! Il s'épuisait à cette tâche. Quand il travaillait, c'était tout d'une pièce, d'arrache-pied, jusqu'à oublier dans son acharnement toutes ses autres préoccupations. Il ne se délassait de cette hantise que par la vie de famille, faisant chaque soir à sa femme et à ses deux filles la lecture de livres comme le Rohinson suisse. Le i^"" janvier 1864 il fut gravement atteint de catarrhe et d'asthme et ne put guère recommencer à sortir qu'en février.
Le peuple revenait à lui. Au moment même où l'on pouvait croire que les ouvriers l'avaient oublié, la première affirmation de la classe ouvrière était essentiellement proudhonienne. La prospérité de l'Empire ne s'étendait pas à tous et les travailleurs se trouvaient dans une situation précaire. Le coût de la vie avait augmenté dans une proportion beaucoup plus forte que les salaires; d'autre part, l'a hausmannisation » de Paris avait bouleversé la capitale, transformant les rues dans lesquelles vivaient côte à côte les ouvriers et les patrons en quartiers exclusivement bourgeois, refoulant la partie laborieuse de la population vers les arrondissements extérieurs. Ainsi les faits apprenaient aux salariés que la prospérité générale n'est pas la leur, tant s'en faut, que leurs intérêts sont distincts de ceux de leurs maîtres et qu'ils formaient si bien une classe qu'ils étaient réduits à vivre à part.
Pour parer à la sourde excitation des ateliers et pour détacher les travailleurs de l'opposition bourgeoise, le gouvernement impérial fit mine de les favoriser, mais, loin d'adhérer à un vague socialisme césarien, un certain nombre d'entre eux présentèrent à Paris, aux élections de 1863, des candidats ouvriers qui réussirent seulement à soulever un toile dans la presse d'opposition. « Est-ce que nous ne sommes pas citoyens au même titre? » demandaient les républicains
bourgeois. L'année suivante, l'Opinion nationale publia le Manifeste des soixante pour patroner de nouvelles candidatures.
Il est certain, quoi qu'on en ait dit, que Proudhon ne collabora pas à ce ]vlanifeste, mais celui-ci représentait si bien sa doctrine qu'il l'approuva par une Lettre adressée a aux ouvriers de Paris et de Rouen », le 8 mars.
« Il s'agit, le dirai-je, de faire comprendre à la plèbe française que si, en 1869, elle s'avise de gagner pour le compte de ses patrons une bataille comme celle qu'elle leur a gagnée en 1863-64 [en élisant des républicains bourgeois], son émancipation peut être retardée d'un demi-siècle... Ce stoïque veto, enfin lancé par nous contre de présomptueuses candidatures, n'était rien moins que l'annonce d'un nouvel ordre de choses, la prise de possession de nous-mêmes comme parti du droit et de la liberté, l'acte solennel de notre entrée dans la vie politique, et si j'ose le dire, la signification au vieux monde de sa prochaine déchéance. »
La maladie l'accablait encore ; des rechutes successives se produisirent; enfin, en aoiit 1864, il se résigna à abandonner momentanément ses travaux pour revenir dans son pays natal. Sa villégiature n'améliora pas son état et il en avait conscience ; au vieux bibliothécaire Weiss qui l'avait connu tout jeune, il dit dans une suprême visite : « Je viens vous faire mes adieux. Je suis en train de mourir. J'étais venu, dernier espoir, respirer l'air natal^ mais l'oxygène de nos montagnes n'a pu changer mon état. Mes jours sont comptés. Je m'en retourne pour finir en paix chez moi (i). » Il était usé par le surmenage et l'intensité de sa pensée. Revenu à Paris, très faible et très las, le 14 septembre, il traîna quelques mois encore puis s'éteignit le 19 janvier, jour anniversaire de sa naissance, dans son modeste logement de Passy.
Sa mort fut simple, frustre et digne comme sa vie.
Tué par son travail et son dévouement envers « ses frères et compagnons » ouvriers, Proudhon disparut trop tôt pour applaudir aux grands efforts d'émancipation de la classe laborieuse. Il put voir cependant la naissance de V Association internationale des Travailleurs, fondée le 28 septembre 1864 au meeting célèbre de Saint-Martin's Hall, à Londres. Mais de tels hommes ne meurent pas tout entiers; ils laissent après eux leurs œuvres, filles immortelles, et leurs idées prolongent leur existence au-delà de la tombe. Jamais l'influence
(i) Ch. Thuriet. Dernier voyage de Proudhon à Besançon.
de Proudhon vivant ne fut comparable à celle qu'il exerça après sa mort. Il laissait d'ailleurs de nombreux travaux inédits qui furent publiés coup sur coup. La plus importante de ces œuvres posthumes, De la capacité politique des classes ouvrières (1865), arriva juste à point pour donner au prolétariat en voie d'organisation un commentaire au Manifeste des soixante (i).
« Citoyens au même titre! » avaient déclaré les journaux de l'opposition. Proudhon ne s'attarda pas à 'réfuter le sophisme voulu des bourgeois de toute école qui reprochaient aux ouvriers de n'être pas satisfaits de l'égalité politique, de réclamer encore et surtout l'égalité économique, sans laquelle la première n'est qu'un mot. « Oui, expliquait-il, les classes ouvrières ont pris conscience d'elles-mêmes et nous pouvons assigner la date de cette éclosion, c'est l'année 1848... Oui, les classes ouvrières possèdent une idée qui correspond à la conscience qu'elles ont d'elles-mêmes et qui est en parfait contraste avec l'idée bourgeoise... [Mais] sûres d'elles-mêmes et déjà à moitié éclairées sur les principes qui composent leur foi nouvelle, [elles] ne sont pas encore parvenues à déduire de ces principes une pratique générale conforme, une politique appropriée ; témoin leur vote en commun avec la bourgeoisie, témoin les préjugés politiques de toute sorte auxquels elles obéissent. »
Les travailleurs ont donc une conscience de classe, mais ils ne l'ont pas développée entièrement; c'est qu'ils ne viennent que de naître à la vie politique et qu'ils manquent d'expérience. Cette conscience s'opposera de plus en plus à celle de la bourgeoisie, « conscience équivoque, semi-libérale, semi-féodale, qui n'a rien à dire d'elle-même », qui se dissout pendant que la classe ouvrière « se pose, s'affirme,parle de son émancipation et de son avenir ». Pourquoi faut-il que cette affirmation hardie de l'antagonisme de deux classes soit gâtée par des allusions à une entente possible entre la classe ouvrière et la petite bourgeoisie?...
« Je suis révolutionnaire, disait Proudhon, mais pas bousculeur ». Ses premiers disciples se souvinrent seulement de ce second caractère. C'étaient des proudhoniens, les ouvriers français qui participèrent à la fondation de l'Internationale. La célèbre association, « enfant né dans les ateliers de Paris et élevé à Londres », se partagea entre deux tendances, celle du Conseil général où dominait l'influence de Marx, et celle des groupes parisiens qui suivaient les enseignements de Proudhon : au congrès de Genève (1868), les délégués français firent adopter leur mémoire qui constituait un résumé assez exact de ses doctrines. Marx le voyait bien lorsqu'il écrivait avec aigreur à son ami Kugel-
(i) Parmi ces livres, citons encore: Théorie de la Propriété, France et Rhin, La Pornocratie, La Bible annotée, Césarisme et Christianisme, Du Principe de l'Art, etc.
mann, le 9 octobre : « Messieurs les Parisiens avaient la tête pleine des phrases de Proudhon les plus vides; ils parlent de science et ils ne savent rien; ils repoussent toute action révolutionnaire, id est résultant de la lutte des classes, tout mouvement social concentré, c'est-àdire réalisable par des moyens politiques. Sous prétexte de liberté, d'antigouvernementalisme et d'individualisme anti-autoritaire, ces messieurs, qui depuis seize ans endurent et ont enduré le despotisme le plus misérable, prônent maintenant uniquement la société bourgeoise, en se contentant de l'idéaliser à la Proudhon. »
Les délégués français n'étaient, en effeC, en aucune façon, révolutionnaires. Ils avaient pleine confiance dans le mutuellisme et se défiaient de toute action violente, mais ils possédaient, malgré ce niodérantisme, un sens très net de la vie ouvrière ; à Genève, ils combattirent vivement la proposition d'ouvrir l'Internationale aux intellectuels. Cette attitude fut mal vue .des révolutionnaires classiques. Blanqui écrivait : « La proposition T... [Tolain] de n'admettre que des ouvriers dans l'Internationale... c'est l'abdication de toute idée politique et civique, le parquement des travailleurs dans une existence privée purement matérielle. C'est leur dégradation intellectuelle et morale, la proclamation de leur infériorité comme caste. » Une longue expérience nous a appris que les réformistes proudhoniens avaient raison à ce sujet contre Blanqui.
Les partisans de celui-ci ne manifestaient aucune tendresse pour les internationaux. Longtemps adversaires, les deux partis se retrouvèrent mélangés dans la Commune, et l'on assista à ce spectacle logique et inattendu : les socialistes étaient les proudhoniens ; ceux qui n'apportaient dans ce pouvoir éphémère que des conceptions jacobines étaient leurs critiques intransigeants.
La chute de la Commune fut la fin du proudhonisme modéré, mais le proudhonisme révolutionnaire entrait en scène. Dans l'Internationale, la lutte n'était plus entre les Parisiens et Marx, mais entre celui-ci et Bakounine, qui représentait dans l'association les tendances fédéralistes contre la centralisation autoritaire du conseil. Bakounine avait beaucoup appris de Proudhon comme de Marx, mais la bataille . se livrait moins entre deux doctrines qu'entre deux façons de comprendre une doctrine. Pour l'auteur du Capital, la liberté n'était qu'un postulat abstrait, pour le révolutionnaire russe comme pour l'écrivain du Principe fédératif, c'était une vie, une création. Bakounine définissait ainsi la lutte: a C'est la contradiction, devenue déjà historique, qui existe entre le communisme scientifiquement développé par l'école allemande et accepté en partie par les socialistes américains et anglais, d'un côté, — et le proudhonisme largement développé jusqu'à ses dernières conséquences, accepté par le prolétariat des pays latins. »
Comment les fédéralistes furent exclus de l'Internaitonale agoni-
3l6 PORTRAITS d'hier
santé, il ne nous est pas possible de le dire dans le cadre de cette étude. On sait que la fraction exclue donna naissance à l'anarchisme, et il n'est pas indifférent de citer une définition que Proudhon donnait de son anarchie. « C'est une forme de gouvernement ou constitution dans laquelle la conscience publique et privée, formée par le développement de la science et du droit, suffit seule au maintien et à la garantie de toutes les libertés, où, par conséquent, le principe d'autorité, les institutions de police, les moyens de prévention ou de répression, le fonctionnarisme, l'impôt, etc., se trouvent réduits à leur expression la plus simple; à plus forte raison, où les formes monarchiques, la haute centralisation, remplacées par des institutions fédératives et les mœurs communales, disparaissent (i). »
On a souvent appelé Proudhon le « père de l'anarchie ». Si la parenté est certaine, la ressemblance est assez contestable: sa doctrine, c'est à proprement parler je fédéralisme, une dispersion plutôt qu'une suppression de l'autorité.
Dégager des livres d'un auteur son système n'est jamais chose facile, et la difficulté s'accroît étrangement en ce qui touche à Proudhon, car ses idées justement sont loin d'être systématiques.
« Philosophe sans cesse interrompu par les bruits du dehors, dit Sainte-Beuve (2), penseur et souvent logicien vigoureux et intraitable, s'emportant et s'armant en toute rencontre de passion et de colère, avec de fortes parties de science, mais de fréquents sursauts d'indignation, il ne fut à sa manière qu'un grand tribun, un grand révolutionnaire, comme il s'appelait. »
Jugement trop littéraire. Nous aimons Proudhon parce qu'il avait au plus haut point l'intuition de la vie. Sans doute, il fut incomplet : son extraordinaire imagination manquait d'équilibre, son intelligence profonde avait trop de fougue, sa science très réelle avait été amassée trop précipitamment pour qu'il l'ait pu bien digérer toute, i'emportement de sa pensée l'amenait à soutenir parfois des idées outrancières, mais s'il eut des défauts intellectuels, ce fut par l'excès même de ses facultés, parce que son cerveau était trop riche et trop fécond. Nous le jugeons malaisément. Pour que nous puissions l'apprécier avec justice, il aurait fallu que le temps fit dans son œuvre, comme dans celle de tous les génies, un tri nécessaire, donnant une part à l'oubli, une autre à l'immortalité.
(i) Lettre du 20 août 1864.
(2) Sainte-Beuve: Proudhon (1872).
Proudhon a toujours été dominé par un idéal de justice et un immense besoin de liberté.
Nous l'avons vu débuter par une attaque vivante et poussée à fond contre la propriété. Doit-on dire qu'il est socialiste? Il s'en défend dans les Contradictions; il ne l'est pas, du moins au sens que présentaient les conceptions des utopistes qu'il combat et pour lesquels il n'a pas assez de sarcasmes. Il veut la liberté et répugne à une organisation sociale autoritaire dont le résultat le plus certain serait d'annihiler l'individu. Mais la justice veut la fin de l'iniquité sociale. Comment, dès lors, sortir de cette contradiction?
Le principe du mal, Proudhon le trouve, non dans la propriété ellemême, mais dans les abus de la propriété qu'il justifierait volontiers si elle était personnelle, mais dont il remarque le caractère croissant d'impersonnalité. Elle n'est plus qu'un pur privilège juridique imposant de lourdes redevances aux producteurs.
Elle se manifeste par l'argent. C'est parce qu'il le possède que le capitaliste peut rançonner ceux qui produisent. C'est par l'échange que se traduisent la puissance des possédants et l'injustice économique, c'est donc sur l'échange que doivent se porter les efforts des réformateurs.
Proudhon a dit que l'on pouvait agir sur l'échange sans attenter à la liberté. Cela est vrai, mais il a méconnu ou mal connu le phénomène de la production parce qu'il n'était pas familier avec la grande industrie, et il a laissé à Alarx le mérite de proclamer qu' « en général la forme de l'échange des produits correspond à la forme de la production ». Aussi, le mutneUisme que des esprits rétrécis prétendent opposer au socialisme contemporain, la « réforme banquière », le projet de Banque du Peuple, sont-ils demeurés une tentative incomplète et précaire de socialisation.
Marx avait raison en dénonçant la disconvenance du mode de production devenu collectif et de la propriété demeurée individuelle. Proudhon s'arrêtait à mi-chemin dans son analyse et s'engageait sur une fausse voie lorsqu'il rapportait tout au régime d'inégalité causé par l'or.
Sa critique demeurait imparfaite. Nous l'avons vu obligé de recourir dans son projet de Banque du Peuple à un essai d'organisation de la consommation et de la production, et aussitôt s'arrêter court, reculer devant le problème de la reprise des instruments de travail. Il avait voulu éviter la socialisation, et son système l'y ramenait infailliblement. Aussi peut-on affirmer que Proudhon est socialiste, au risque de déplaire à quelques esprits encroûtés.
Pour bien comprendre les thèses proudhoniennes, il faut se rappeler, comme nous l'avons remarqué, qu'il rapporte tout au contrat. Le « règne des contrats », qu'il appelle et qu'il prophétise, c'est
3^8 PORTRAITS d'hier
l'exclusion de l'idée d'autorité remplacée par celle de réciprocité. Il n'est pas surprenant dès lors que sa doctrine soit anti-étatiste, anti-autoritaire, anarchique en un mot. Elle n'a rien de commun avec celle que Rousseau développait dans le Contrat social, « chef-d'œuvre de jonglerie oratoire». Pour lui, le contrat n'a pas pour but d'établir un pouvoir, une relation de dominant à dominé, de supérieur à inférieur, de restreindre la liberté, c'est un échange de services qui n'engage les parties que pour un temps et un objet déterminés, les laissant pour tout le reste indépendantes l'une de l'autre.
Que ferait-on de l'Etat dans ce système? Proudhon s'oppose à toutes les formes de gouvernement, les tient toutes pour indifférentes. L'expérience de son temps, la vanité des révolutions politiques et des changements de régime lui avaient inspiré cette leçon que nous commençons à peine à comprendre. Les exemples d'incapacité et d'égo'isme donnés par les républicains de 1848 aidèrent à le détourner de leurs « pauvretés politiques ». Il n'était pas dupe des mots et ne se laissait pas piper au mirage des grands principes. Il était l'adversaire du suffrage universel parce qu'il trouvait absurde de donner brusquement le droit de vote à dix millions d'individus que leur ignorance livrait à toutes les pressions réactionnaires. L'avortement misérable des grands espoirs que février avait fait naître dans toute l'Europe lui apprit ce que valaient les déclamations platoniques de fraternité, sociale ou universelle. Contre les agneaux bêlants du pacifisme, il affirma la guerre, glorifia la lutte, et revendiqua pour le droit de la force une place que niait un imbécile pharisaïsme.
Il aura enfin la gloire d'avoir compris et affirmé l'existence de ce prolétariat en tant que classe opposée à- la classe bourgeoise.
Sans doute, son œuvre prête à bien des critiques. Sollicité par son imagination et par un impérieux besoin d'écrire, il a émis des idées qui s'écartent visiblement de ses thèses essentielles. A celles-ci d'ailleurs on a pu faire beaucoup de reproches. Il a mal vu ou même complètement méconnu des faits sociaux très importants. Il s'est beaucoup trop attaché à la petite bourgeoisie, il s'est montré l'adversaire des grèves, il n'a pas compris que le fait économique essentiel c'est la production. Par contre, il s'est laissé emporter par des illusions et des espérances excessives dans ses projets de réforme. Ses idées morales sont admirables, mais il a trop souvent mêlé des préoccupations éthiques à des considérations économiques où elles n'avaient que faire.
Il faut l'avouer, ce que nous appelons aujourd'hui proudhonisme, ce n'est pas tant la doctrine du socialiste bisontin qu'une projection de cette doctrine dans nos préoccupations actuelles. Nous ne cherchons pas chez lui un système puisqu'il n'a pas cherché à nous en léguer un, mais des idées qui nous permettent d'en découvrir à notre
P.-J. PROUDHOX 319
tour de nouvelles, mieux adaptées aux conditions de la lutte présente. Loin de s'en plaindre, j'imagine, Proudhon serait heureux, lui qui se refusait à former école et qui disait dédaigneusement un jour: « On dit qu'il y a quelque part des proudhoniens, ce doit être des imbéciles. »
« Un proudhonisme largement développé jusqu'à ses dernières conséquences, » disait Bakounine. Pourquoi pas? Ce que nous demandons à Proudhon, c'est moins un enseignement total que des suggestions. Son œuvre demeurera encore longtemps une mine inépuisable pour les amateurs d'exégèses et les collectionneurs de défauts. Ce que nous trouvons en elle, ce n'est pas une leçon définitive, c'est la contagion de ce souffle révolutionnaire et de ce sentiment de la vie qu'il possédait au suprême degré !
Car Proudhon est bien un révolutionnaire. Il demeurera l'homme qui écrivait à Pierre Leroux : « L'atelier fera disparaître le gouvernement )), qui déclarait encore que « l'organisation du travail doit être la déchéance du capital et du pouvoir », qui mettait par dessus toute chose la dignité et la justice. N'est-ce pas lui, d'ailleurs, qui refusait de se laisser embrigader dans les groupes démocratiques, qui revendiquait les droits du prolétariat et essayait de former un parti révolutionnaire purement ouvrier?
Il eut raison contre son temps, avant son heure. Le moment est venu de lui rendre justice.
Nous le comprenons mieux, maintenant que les travailleurs s'organisent pour la conquête de leurs droits en dehors de toute préoccupation politique. Bien des idées qui paraissaient obscures et paradoxales en son temps sont pour nous plus claires et de plus en plus pleines de sens. L'histoire et l'expérience quotidienne ont illustré par d'éclatantes démonstrations ses thèses qui nous passionnent toujours et qui gardent toute leur vie, toute leur originalité.
Vraiment, ce fut une belle figure que celle de ce paysan franccomtois. Admirablement doué, il aurait pu, comme tant d'autres, passer à la bourgeoisie, connaître les honneurs et la gloire facile. Il ne le voulut pas, dès le premier jour. Fidèle à son serment, il lutta de toutes ses forces, avec passion, avec enthousiasme, avec colère, pour l'émancipation de ses frères. Il mit à leur service sa science et son génie. Il vécut pour eux et mourut à la tâche. Pauvre et probe, d'une droiture et d'une dignité que ses ennemis n'ont pu salir, il demeure un des plus grands parmi ceux qui travaillèrent à l'œuvre de libération !
^Iaurice Harmel.
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Portraits d*hicr
N» 11. — 15 Août 1909
Gustave Courbet (i8i9-is77)
En 1906, le Salon d'Automne offrait au public une exposition rétrospective des œuvres de Gustave Courbet. Que les lecteurs nous permettent de reproduire en tête de cette étude les quelques lignes que nous consacrâmes alors à l'un des plus robustes ouvriers de la peinture moderne. Il est bon de répéter les choses déjà dites, lorsqu'elles ont été mal lues, donc mal comprises :
« Courbet est trop « vieux jeu « pour être plagié.
(( Xé en 1819, mort en 1877, il a payé depuis longtemps son tribut aux brocanteurs de l'Art. Le bon maitre d'Ornans a peint solidement le paysage franc-comtois dont il était issu, les sites qui l'enchantèrent, les portraits de ses proches parents et de ses amis, des scènes d'un réalisme fruste, la Suisse, 011 l'exil le tint après la Commune.
« Paysan robuste, naïf et bonhomme, il reprit Tart de peindre oii l'avaient laissé les grands réaHstes espagnols ; avec moins de nervosité et d'élégance qu'un V.elasquez, moins d'âpreté qu'un Ribera, il peignit la Vie. Devant l'accident de la Xature, site ou type humain, il décrivait tenacement, brutalement, amoureusement la ]\Iatière qu'il aimait : peu affiné, homme fruste même, il se méfiait de l'idéalisation et des abstractions comime de la peste. Ce que nous retrouvons dans son œuvre, c'est l'émotion devant les formes de la \'ie dont il sut jouir en bonne bête.
« Il professait un souverain mépris ou un scepticisme envers tout ce qui n'était pas son époque ou dépassait son entendement. La métaphysique ne le troublait guère. Son art fut l'expression totale de son tempérament, et c'est beaucoup pour l'Art : la robustesse des choses dites par un grand peintre resté paysan ! Devant les aspects de la Vie qu'il traduisit, un être plus compliqué et plus subtil n'eiit pu s'exprimer plus justement et sainement cjue lui.
« L^n plagiat de ses paysages ou de ses bonshommes frustes ne pourrait offrir de résultats vraiment tangibles désormais; c'est pourquoi le plus proche Salon maintenant, les Indépendants, ne sera pas un « hommage » à Gustave Courbet. »
Depuis, bien des Salons ont requis l'attention du grand public;
aucun ne fut un « hommage » à Gustave Courbet. Nous ne nous en plaignons pas, car nous savons ce que valent ces « hommages ». Les vivants prennent trop souvent leur bien dans les poches des morts. L'art et la littérature sont infestés de pillards. Ces bonshommes rapaces suivent de loin les combats artistiques ou littéraires et n'apparaissent sur les champs de bataille qu'à l'heure du butin, lorsque la mort a fauché impitoyablement les combattants héroïques. L'impunité est assurée aux détrousseurs de cadavres. Nombreux sont ceux qui ont pu ainsi se parer des dépouilles des artistes glorieux, et, faisant illusion à leurs contemporains, recevoir d'autres crachats que ceux que méritait leur figure. L'histoire de l'art est un éternel recommencement.
Quand les titans prodigieux ont mordu la poussière, des pygmées, qui ont assisté de loin au combat, offrent aux foules une parodie grotesque du grand spectacle. Les foules ne ménagent pas leurs applaudissements aux pygmées. Le public veut que la représentation donnée à son profit soit conforme à ses goûts et ne trouble pas ses habitudes. Il préfère la pâle copie à l'original ; il méprise le pillé et honore le pillard. Il s'ennuie au Louvre mais s'amuse au Salon...
Il était inévitable que Courbet fût décrié de son vivant par tous cevix que gênaient la robustesse de son génie, la hardiesse et l'originalité de ses conceptions, la franchise, la rudesse de ses propos, la rectitude de sa conduite d'homme foncièrement honnête et intransigeant.
Ce paysan franc-comtois eût pu comme tant d'autres — venus jeunes à Paris pour y chercher la gloire, la fortune et les honneurs — faire les concessions qu'exige des artistes le monde qui a des peintres comme on a des chiens et de la valetaille. Courbet ne consentit jamais à flatter les goûts du public frivole qui entretient à grands frais toute une domesticité d'artistes et de littérateurs subalternes autant qu'éphémères. Il eut pour ceux-là des mots cruels qui lui valurent, bien des inimitiés, qui suscitèrent autour de son œuvre et de son nom bien des jalousies et des vilenies. Cela lui importait peu. Quoique ses débuts eussent été pénibles, il avait pu s'adonner exclusivement à son art, et il n'était pas aux prises, comme Jean-François Millet, avec la Misère qui a raison, tôt ou tard, des tempéraments les plus robustes et des volontés les plus opiniâtres.
Dès qu'il disposa des moyens matériels grâce auxquels l'artiste peut mener son œuvre à bien, il s'exprima pleinement. Il étala à profusion les richesses, les magnificences de sa palette, il campa sur la toile les rudes tâcherons du pays natal et les filles plantureuses qu'il affectionnait tant. Il put dire son amour débordant pour les choses, les bêtes, les gens, les paysages...
Ce peintre génial conserva toujours devant la Nature l'étonnement et l'enthousiasme d'un grand enfant naïf, si naïf, que lorsqu'il eut développé magistralement ses dons, il crut avoir découvert le Réalisme. Ennemi acharné des écoles, il ne craignit pas de passer pour le chef d'une nouvelle école. Il devint alors la risée des bourgeois — toutes les classes de la société en recèlent — des philistins qui ne pouvaient comprendre qu'un artiste, pour lequel seul le Présent existait, peignît son époque telle qu'il la voyait, telle qu'il la sentait, telle qu'il la comprenait. Courbet se refusait à faire revivre dans son œuvre un passé mort et aboli pour lui ; le caractère de son génie lui interdisait de s'inspirer de la Légende, de la Mythologie et de l'Histoire.
Les paysans de Courbet et de Millet honorent autrement l'art français que tous les saints, les héros, les dieux, les guerriers, enfantés par les membres de l'Institut, qui sévissaient en France durant la première moitié du dix-neuvième siècle. Combien nous parait faux et vulgaire l'idéalisme des peintres qui se piquaient de corriger la Nature quand, par hasard, ils consentaient à la regarder !... Il était plus facile, à ces impuissants, de pasticher les œuvres du Passé que de s'inspirer des saines et franches beautés du Présent !...
« Un siècle, disait Courbet, n'a ni le droit ni le moyen d'étudier un siècle qu'il n'a pu voir ni étudier à vif. La seule histoire à peindre, c'est l'histoire contemporaine. Les pédagogues comme Phidias et Raphaël ont fait leur temps. Que nous enseignent-ils ? Rien. Il n'y a de précieux que l'originalité et la leçon d'actualité qu'on peut tirer de l'œuvre d'un artiste.
« Je tiens la peinture pour un art essentiellement concret, qui ne peut consister que dans la représentation des choses réelles et existantes ; c'est une langue toute physique qui se compose, pour mots, de tous les objets visibles ; — un objet abstrait, non visible, non existant, n'est pas du domaine de la peinture. L'imagination dans l'art consiste à savoir trouver la plus complète expression d'une chose existante, mais jamais à créer cette chose même.
« L'artiste n'a pas le droit d'amplifier le beau ; il est, par sa nature, supérieur à toutes les conventions de l'artiste. Le beau est une chose relative au temps où l'on vit et à l'individu qui le conçoit.
« Les écoles ne doivent pas exister ; il n'y a que des peintres. »
On a pu quelquefois, avec raison, reprocher au peintre la violence de ses boutades et contester la justesse de ses appréciations. Il n'en reste pas moins acquis que ses manifestes virulents n'étaient dépourvus ni de logique, ni d'originalité. Il avait le courage d'exprimer nettement ses idées. Il criait fort, pour être entendu ; on lui disait : Monsieur Courbet, vous êtes un vaniteux. Vaniteux, il l'était quelque peu. On peut lui pardonner de l'avoir été, car il faisait preuve d'une belle franchise. Son œuvre atteste qu'il pouvait se permettre de pro-
326 PORTRAITS d'hier
clamer crânement les vérités que d'autres étaient incapables de formuler.
S'il est vrai, comme l'a affirmé Th. Sylvestre, qu'il ait traité Raphaël et le Titien de « vieux filous », on ne peut mettre cette boutade inoffensive, ma foi — la gloire de Raphaël et du Titien n'en a guère souffert — que sur le compte d'une mauvaise humeur passagère. Tant de pâles imitateurs de Raphaël et du Titien faisaient figure de grands peintres à l'époque de Courbet, que celui-ci a pu, dans un accès de colère, rendre le Titien et Raphaël responsables des sottises et des roueries de l'école classique.
Les critiques d'art s'écriaient : « Courbet est un esprit borné, sans culture, privé ou peu s'en faut du sens émotif. »
C'est toujours de cette façon que la plupart des critiques d'art prouvent qu'ils sont des esprits généreux, cultivés, et qu'ils accusent le développement de leur sens émotif...
« Courbet est en mauvaise posture pour faire de la critique. » Les critiques d'art professionnels laissaient passer le bout de l'oreille et... une pointe de jalousie.
« Son intuition de la Nature ne s'élève pas au-dessus de celle du bœuf qui rumine, les fanons plongés dans l'herbe grasse. »
Les grenouilles qui honoraient la critique auraient bien voulu paraître aussi grosses que ce bœuf...
« On peut se dispenser de discuter avec lui. » Mais on ne pouvait se dispenser de le discuter...
« C'est une nature de toutes pièces ; un rustre débordant de santé et mii par des instincts. »
Il est donc avéré que Courbet était sain de corps et d'esprit et que sa santé offusquait les malades qu'étaient les critiques d'art de son temps...
« Incapable de créer par lui-même, il prétendit rabaisser la mission de l'artiste à l'imitation stricte des choses vues ; cette conception de l'art le relègue à un rang inférieur dont son admirable talent d'ouvrier ne le fera pas sortir. »
Courbet, certes, ne fut pas un Imaginatif ; il n'eut pas la prétention de créer un monde qui lui appartînt en propre. Pourtant son œuvre demeure l'un des monuments les plus originaux de l'art moderne, et la personnalité du peintre n'est nullement reléguée au « rang inférieur » où' inessieurs les critiques d'art croyaient l'avoir placée. L' (( admirable talent d'ouvrier » de Courbet — il y a peu de peintres dont on puisse faire un tel éloge — méritait qu'on ne le reléguât pas dans les sous-sols du Panthéon artistique. On sent que les dispensateurs de gloire ne pardonnaient pas à Courbet d'avoir osé contester la valeur des idées généralement admises et des formules établies dans le Landerneau artistique.
Courbet n'était pas le théoricien d'une nouvelle école. Il s'insurgeait contre les faux artistes, contre les pseudo-créateurs qui, incapables de ressentir la moindre émotion au contact de la Réalité, inaptes à dégager du Présent des significations originales et durables, rabaissaient la mission de l'artiste à l'imitation — plus ou moins scrupuleuse — des choses vues et senties par les artistes des siècles antérieurs.
Il est impossible qu'un peintre, dont les détracteurs ont reconnu r « admirable talent d'ouvrier » ait été privé du sens émotif et se soit borné à copier niaisement les éléments que lui offrait la Nature.^ Un grand artiste n'est pas toujours servi par un métier puissant. ]\Iais un peintre dénué d!émotivité ne parvient jamais à faire preuve d'un admirable talent d'ouvrier. Le métier n'est admirable qu'autant qu'il sert à traduire les fortes émotions ressenties par l'artiste. Si l'émotion est faible, détestable est le métier. Il est de plus très difficile de faire d'une œuvre exceptionnelle deux parts distinctes et de dire : ceci revient à l'artiste, cela à l'ouvrier.
C'est parce que Courbet fut un grand artiste qu'il put affirmer son admirable maîtrise d'ouvrier.
Les artistes inférieurs, malgré toute l'habileté, la virtuosité qu'ils peuvent acquérir, ne sont jamais d'admirables ouvriers.
Ayant pris conscience de sa personnalité, affirmant sa puissance par des toiles d'une haute tenue et d'un très grand style, en dépit de la critique qui s'obstinait à en contester la noblesse, Courbet s'apparentait aux plus grands peintres ; il pouvait se réclamer, sans forfanterie, d'illustres devanciers tels que \'elasquez, Ribera, Rembrandt. Comme eux, il était bellement peintre quoiqu'il ne possédât pas au même degré la distinction de \'elasquez, l'âpreté de Ribera, l'imagination de Rembrandt. Ses préférences allaient à ces peintres. ]\Iais il ne leur empruntait aucune recette, aucune technique.
Peignant les hommes de son temps, les aspects que personne n'avait jamais traduits avant lui, il ne s'embarrassait pas du bagage classique.
S'il tenait en piètre estime la didactique de l'Ecole, s'il paraissait faire peu de cas de l'apport énorme des siècles, il ne méprisait pas, comme on l'a dit, les figures géniales, hautaines, souveraines ; il savait reconnaître les mérites de ses devanciers. Tout jeune, il était allé instinctivement vers les maîtres dont les œuvres enthousiasment tout débutant sur lequel les écoles n'ont aucune prise. Il n'avait pas eu besoin qu'un professeur lui en fît discerner les beautés, lui en commandât le respect et l'admiration ; la science livresque des doctes professeurs est généralement impuissante à expHquer l'œuvre d'art et à en faire apprécier les qualités essentielles. Courbet apprit la grammaire de son art dans les Musées, mais c'est au contact de la Réalité
328 PORTRAITS d'hier
qu'il put développer magistralement son style et affirmer son originalité. C'est parce qu'il s'évada des Musées au moment opportun que les morceaux capitaux de son œuvre tiennent bellement leur place au Louvre, à côté des chefs-d'œuvre des meilleurs artistes de son temps et de tous les temps.
C'est à Ornans, chef-lieu de canton du Doubs, que, le 10 juin 1819, naquit Gustave Courbet.
Son père, Régis Courbet, qui possédait quelque bien en terre et en vignobles, était, paraît-il, un bonhomme curieux, original, très intelligent. Esprit inventif, sans cesse en quête de nouveautés, il avait, à Ornans, la réputation d'un homme très fort. Madame Courbet, née Sylvie Oudot, était, selon Max Buchon, ami d'enfance du peintre, (( une femme tenace, affirmative, de bon sens, affectueuse, simple et bonne ». Jusqu'à l'âge de douze ans, le jeune Courbet ne connaît d'autre autorité que celle de ses parents. En 1831, il entre au petit séminaire d'Ornans. Nature rebelle à la discipline, il y fait d'assez mauvaises études. Il se remémore les courses vagabondes, les heures de paresse et de rêverie passées à écouter le murmure d'une source ou à contempler du haut des roches qui dominent la vallée de la Loue, l'admirable décor dont il a déjà senti la beauté. Chaque fois qu'il peut s'évader du séminaire il en profite pour errer au gré de sa fantaisie dans les environs d'Ornans et se griser tout à loisir de liberté, d'air, de clarté et de lumière. Le grec, le latin et les mathématiques le rebutent. Déjà sa passion pour le dessin s'est manifestée, il a crayonné les paysages préférés. Il est impossible qu'il ne devienne pas peintre car il est obstiné et se sent capable d'imposer sa volonté. Il sera toujours «n rebelle, un farouche, un indépendant, un sauvage.
C'est devant la Nature qu'il prend inconsciemment cet amour des aspects grandioses, sévères, qu'il exprimera avec une ampleur et une maîtrise remarquables lorsque ses dons se seront épanouis pleinement.
Il est bien rare que les sensations de l'enfance soient à jamais perdues pour l'artiste véritable et que son œuvre ne se ressente des émotions du jeune âge. Lorsqu'il a pris conscience de sa personnalité, lorsqu'il a pu s'épancher librement, il méprise volontiers les timides essais du début qui contenaient en germe les réalisations futures, essais moins éloquents que ceux qui appartiennent à la période où il acquiert le talent, mais plus touchants parce qu'ils sont les primes balbutiements du génie. L'artiste est sans doute plus redevable aux premières images entrevues qu'à celles qui sollicitent son attention lorsqu'il est capable de s'exprimer avec aisance. Qu'il s'en rende compte ou non des remembrances venues de loin, du fond de sa jeunesse, donnent toujours à son œuvre une saveur particulière, un caractère indéfinissable qui constituent sa marque, son originalité.
Musée du Louvre.
Cerf aux écoutes.
Courbet a fait grande, dans son œuvre, la place aux sites et aux types de la Franche-Comté. Ces sites et ces types, admirablement sentis et fidèlement exprimés, ont une beauté qui leur est propre, une distinction et un charme particuliers. La Nature n'est pas plus vulgaire à Ornans qu'à Rome. Les paysans de la Franche-Comté sont aussi dignes d'être peints que ceux de la campagne romaine, peut-être plus, car on doit recruter parmi eux moins de modèles professionnels et leurs hardes ne proviennent pas du décrochez-moi ça classique.
Rien ne prédisposait le jeune Courbet au travail de froide raison et de calcul. Son père souhaitait pourtant qu'il poursuivît ses études et se fît admettre à Polytechnique. En octobre 1837, il l'envoya au collège royal de Besançon. Là, le jeune homme ne se montra pas meilleur élève que par le passé. De plus, le régime de l'internat ne lui convenait pas. Il s'emportait contre ses parents qui ne voulaient le
laisser suivre librement sa voie. Toutes les lettres qu'il leur adressait étaient de violentes diatribes. Il s'y plaignait de l'enseignement, de la discipline, de la nourriture, des professeurs, des pions, des élèves, et manifestait l'intention de reprendre sa liberté si on ne consentait à la lui rendre.
Le père Courbet céda enfin aux objurgations de son fils et l'installa, en 1838, dans une petite chambre de la Grand'Rue, à Besançon.
Le réfractaire, heureux de ne plus être sous la tutelle des professeurs, se mit au travail avec acharnement. Il étudia les mathématiques, prit quelques leçons particulières, afin de rattraper le temps perdu; il suivit les cours de l'Académie. Mais il n'était pas fait pour ce travail qui ne l'intéressait que médiocrement, l'exténuait et, la lassitude s'étant emparée de lui, il abandonna ces études pour suivre les cours de l'école de dessin où il reçut les conseils d'un obscur disciple de David: Flajoulot. Entre temps, il fit quelques lithographies, illustra des romances de son ami Max Buchon. Enfin, pendant les vacances, il obtint de son père la permission d'aller étudier le droit à Paris.
A Paris, il a la nostalgie du pays. Il se sent quelque peu perdu dans l'immense cohue parisienne. Mais il est disposé fermement à travailler pour s'imposer. Il ne se rebutera pas puisqu'il entrevoit la possibilité d'étudier l'art auquel il s'est voué éperdûment. Il habite une modeste chambre dans un hôtel situé 28, rue de Buci. Le logis n'est pas confortable, car il demande à ses parents de lui envoyer des draps, une couverture, une paillasse et un matelas.
Le 24 décembre 1842, il exulte ; il a découvert un atelier, 89, rue de la Harpe : « C'est une belle salle voûtée et parquetée où il sera supérieurement logé pour travailler, car c'est une grande maison superbe, très tranquille. » Le loyer n'est pas onéreux : 22 francs par mois. Il se procurera à peu de frais le mobilier indispensable.
Alors commence pour Courbet, si nous nous en rapportons à ses dires, une période de travail acharné. Le jeune artiste n'a pas de répit ; il dessine et peint inlassablement, à tel point C|ue ses camarades, inquiets, lui conseillent de ménager ses forces. Il est d'une maigreur effrayante. Son modeste budget ne lui permet de faire qu'un repas par jour, et quel repas!... Enfin, il n'a qu'un souci: prouver à son père, qui le morigène et croit qu'il perd son temps, qu'il forcera par son labeur suivi l'admiration de ceux qui doutent de son talent, de sa bonne volonté et de sa persévérance. Il arrivera, car il sent qu'il est taillé pour la lutte. Les personnes éclairées qui ont vu ses études lui ont prédit les plus brillantes destinées. Il n'y a que les siens qui le méconnaissent.
11 fréquente l'atelier fondé par un nommé Suisse, où il peut dessiner d'après le modèle vivant. Mais il ne reçoit les conseils d'aucun
professeur et se défendra toujours d'en avoir reçu. Bien des artistes devenus célèbres, étaient à cette époque les camarades d'atelier de Courbet.
Lors des premières visites qu'il avait faites au Louvre, sous la conduite de son ami Bonvin, il s'était élevé avec véhémence contre les peintres italiens ; par contre, les œuvres des Espagnols, des Flamands et des Hollandais l'avaient séduit par la noblesse et la simplicité expressive des sujets, par la fermeté du dessin, la puissance du coloris, la franchise, la souplesse et la solidité de l'exécution. Il avait dit de Rembrandt : « Il charme les intelligences mais étourdit et massacre les imbéciles. »
Quand il ne peignait pas à l'atelier, il exécutait des copies d'après les œuvres des robustes génies vers lesquels il était allé, guidé par sa foi d'artiste de race : Rembrandt, Frantz Hais, \'an Dyck, Velasquez. Ceux-là n'étaient pas des étrangers pour lui.
Parmi les modernes, Géricault et Delacroix avaient ses préférences. Il copia les chevaux de Géricault, le Dante et Virgile de Delacroix.
Le travailleur obscur qui allait devenir le champion du Réalisme ne pouvait rendre, alors qu'il prenait à peine conscience de ses forces, un plus bel hommage aux représentants les plus glorieux du Romantisme.
« Les écoles ne doivent pas exister ; il n'y a que des peintres. »
Le Romantisme et le Réalisme ont mordu la poussière parce que Delacroix et Courbet ont prouvé par leurs œuvres que le génie ne peut rester emprisonné dans l'étroitesse des formules ; que les grands peintres, malgré les signes particuliers qui les caractérisent, ont tous un air de famille, et qu'en dépit des divergences qui les séparent pour un temps ils sont toujours appelés à se réconcilier.
C'est en 1842 que Courbet a peint l'Homme au chien- noir. Ce tableau, que l'on peut admirer aujourd'hui au Petit Palais, représente l'artiste dans les environs d'Ornans. Le jeune homme est assis au bas d'une roche grise ; il est tourné vers le spectateur. La pose est simple, La tête, légèrement rejetée en arrière, est admirable. Le visage, dont la coupe est irréprochable, est encadré agréablement par la chevelure brune qui s'échappe en boucles épaisses du feutre noir. L'énergie de l'expression corrige la finesse féminine des traits. Les veux, d'un beau noir velouté, sont larges, caressants; le nez est fin, les narines sont frémissantes. La bouche est ferme et moqueuse, d'un beau dessin. Le menton est énergique. Le teint légèrement ambré ajoute à la physionomie de Courbet un caractère oriental. L'artiste porte une veste d'un bleu sombre très sobre, un pantalon gris. Le corps léoèrement tourné vers la gauche du tableau est souple. La jambe droite,
sur laquelle l'artiste laisse poser légèrement son. bras, repose nonchalamment sur le genou gauche. Un magnifique chien noir, aux longues oreilles tombantes, occupe la gauche du tableau. Il est gravement assis à côté de son maître. A droite, sont posés négligemment contre le roc, le carton et la canne de l'artiste.
Déjà Courbet, dont Th. Sylvestre dira plus tard que l'âme de Narcisse revivait en lui, affirmait éloquemment ses dons de portraitiste. Peut-on reprocher au peintre, comme l'ont fait beaucoup dé critiques d'art, de s'être regardé « complaisamment » ? Nous ne le pensons pas. M. Georges Riat, qui a consacré un beau livre à la gloire du peintre ornanais, a fait judicieusement remarquer que Courbet ne pouvait pas toujours, au début de sa carrière, rétribuer des modèles. Peu importe donc qu'il se soit regardé a complaisamment » et qu'il ait reproduit souvent ses traits. Tous les tableaux consacrés à sa personne ont grande allure et montrent non seulement la beauté du modèle mais la puissance de l'artiste. Ils constituent en outre une précieuse iconographie.
En 1844, Courbet envoya au Salon VHoniinc au chien noir; le tableau fut admis.
En 1844-1845, il peint les Amants dans la campagne. Cette toile, dont il existe plusieurs répliques, est aujourd'hui au musée de Lyon. L'une des répliques a été offerte à la ville de Paris par mademoiselle Juliette Courbet, sœur de l'artiste, et a pris place au Petit Palais. On y voit l'artiste en compagnie d'une jeune femme très belle qui était, paraît-il, son modèle et sa maîtresse. La composition est simple, charmante, empreinte d'un beau sentiment. Les personnages sont vus de profil à gauche. Courbet est au premier plan. La jeune femme est rêveuse, mélancolique ; le peintre, cheveux au .vent et barbe en bataille, ressemble à un jeune lion de la période romantique. La belle carnation du visage de la femme se détache vigoureusement sur un ciel sombre qui a l'air d'avoir été peint dans l'atelier de Delacroix.
C'est à la même période qu'appartient VHomme blessé.
UHouinic blessé, que l'on peut voir au Louvre, représente Courbet étendu dans la campagne, la tête renversée contre un arbre, les cheveux et la barbe en désordre. La figure est exsangue, livide. Les yeux sont mi-clos, les lèvres décolorées. La main gauche retient les plis lourds d'un manteau brun qui fait valoir la blancheur de la chemise, largement ouverte sur la poitrine. Quelques taches de sang maculent la blancheur du plastron. A côté du blessé est une épée dont on ne voit que la poignée.
En 1845, un seul tableau de Courbet, le Gnitarrcro, est admis au Salon, mais l'artiste ne se décourage pas ; il écrit à sa famille : « Je n'ai pas le droit d'être mécontent, car on en a refusé à une foule d'hommes célèbres qui certainement avaient plus de droits que moi. »
Et il se remet au travail, persuadé qu'il vaincra l'obstination du jury.
Pourtant, Courbet possédait déjà la maîtrise, quoiqu'il ne l'affirmât pas encore par de grandes compositions. Des esprits clairvoyants eussent dû reconnaître et souligner la valeur de ses efforts. Mais les membres de l'Institut n'ont jamais favorisé que la médiocrité et se sont toujours montrés impitoyables pour les artistes originaux.
Il vend tout de même quelques tableaux ; il est enchanté de ne plus faire des « portraits ennuyeux », de ne plus entendre les réflexions des « femmes qui veulent être blanches quand même » .
Durant un séjour à Ornans, il peut peindre et dessiner enfin des portraits qui l'intéressent : ceux de ses parents, de ses sœurs et de ses amis d'enfance. Ses camarades et lui mènent joyeuse vie. Les distractions sont peu nombreuses, mais simples et saines. La petite bande de gais compagnons pêche, chasse ou improvise des concerts. Courbet quitte à regret ses amis pour regagner la capitale où, pendant l'hiver de 1846, le découragement s'empare de lui.
Il envoie au Salon de 1846 huit tableaux qui lui ont « déjà rapporté beaucoup d'éloges ». Sera-t-il reçu ? Il conteste déjà la valeur du jugement qui va être prononcé, car cela ne prouvera rien. La sentence du jury serait tenue pour nulle si elle « n'influait sur la réputation ». Un refus le « flatterait » car cela prouverait qu'il ne pense pas comme « les membres du jury ».
L'ne de ses œuvres, son portrait, — intitulé portrait de ^I. M... — est admise. Courbet alors se plaint amèrement... Il écrit à ses parents: « Il est vrai que c'était comme art — son portrait — la chose principale ; mais au dire de bien du monde et des artistes de ma connaissance ce qu'ils m'ont refusé ne lui était pas inférieur. » La « mauv^aise volonté des juges qui « sont un tas de vieux imbéciles » est manifeste. Ils veulent « étouffer les jeunes gens qui pourraient leur passer sur le corps ». Xe pouvant refuser son portrait « ils l'ont perché au plafond si bien qu'on ne peut le voir ». Les artistes sont mécontents et manifestent des velléités d'indépendance. Le jury s'est montré très impolitique en laissant à la porte les plus grands d'entre eux. Il parait même avoir pris un malin plaisir à refuser les « plus grands noms ». L'admission au Salon : « c'est une vraie loterie ».
En 1847, trois de ses tableaux : V Homme à la pipe, le Violoncelliste et le Portrait de son ami L'rbain Cuenot sont refusés.
De 1842 à 1847, Courbet a peint quantité d'œuvres qui sont disséminées aujourd'hui dans les collections particulières. Quelques-unes ont pris place dans les ^^lusées.
Le succès ne vient pas ; Courbet désespère de trouver dans son pays les encouragements nécessaires. Enfin, au Salon de 1848, six tableaux
de lui sont reçus : Jeune fille dormant, le Soir, le Milieu du jour, le Matin, le Violoncelliste et la Nuit classique du Walpurgis. L'artiste se plaint, car, comme toujours, ses œuvres sont mal placées. 11 est impossible que ses mérites soient discernés. La mauvaise peinture submerge tout. Un peintre de valeur est toujours sacrifié au Salon, au profit des médiocres.
En dépit des propos amers que Courbet tenait dès l'ouverture du Salon de 1848, nous ne pensons pas qu'il ait eu à se plaindre du résultat de son exposition. Des encouragements sérieux lui sont venus de toutes parts et beaucoup de personnes, non des moindres, ont fait grand cas de sa personnalité. Un Anglais, M. Hawke, lui a dit; « Vous êtes le seul avec Delacroix qui comprenne l'art avec autant d'élévation. »
L'année 1849 marque une étape importante dans la carrière de Courbet. Il a sept toiles au Salon : La Vendange à Ornans, la Vallée de la Loue, la Vue du château de Saint-Denis, les Communaux de Chassagne, VHomme à la ceinture de cuir, et VAprès-dîner à Ornans.
L'un des plus beaux portraits d'artistes que possède le Louvre est sans contredit VHomme à la ceinture de cuir, qui n'est autre que Courbet, jeune, amaigri par les privations et le travail, un Courbet qui ne s'est pas encore posé "définitivement en champion du Réalisme. Dans une pénombre verte qui accentue la lividité du visage, vêtu d'une blouse sombre, le coude droit posé sur un carton d'études, la tête mollement appuyée sur la main droite qui se recourbe gracieusement et dont les doigts se perdent dans l'épaisseur de la chevelure, la main gauche crispée sur une ceinture de cuir, le peintre médite. Il y a beaucoup de langueur dans son attitvide. Sa physionomie est empreinte d'une grande tristesse et d'une douceur presque féminine. Pourtant celui qui s'est représenté ainsi est un gaillard énergique et lorsqu'on examine attentivement son portrait, des détails surgissent de l'ombre ; la fermeté du visage s'accuse et on s'aperçoit que malgré leur finesse les mains de Courbet sont celles d'un robuste ouvrier.
Champfleury écrivit : « Courbet force les portes du Salon avec neuf tableaux. Personne, hier, ne savait son nom ; aujourd'hui, il est dans tovites les bouches. Depuis longtemps on n'a vu succès aussi brusque. Seul, l'an passé, j'ai dit son nom et ses qualités, seul j'ai parlé avec enthousiasme de quelques tableaux enfouis au dernier Salon dans les galeries du Louvre. Je ne me suis pas trompé, j'avais raison. Aussi m'est-il permis de fouetter l'indolence des critiques qui s'inquiètent plus des hommes acceptés que de la jeunesse forte et courageuse, appelée à prendre leur place et à la mieux garder peut-être. »
Courbet eut une deuxième médaille d'honneur.
En 1849, ^3. réputation de Courbet est solidement établie. Des esprits superficiels, chaque année, dénigreront l'œuvre et feront de l'esprit aux
dépens de l'homme. Le peintre ne se laissera pas troubler par les clameurs. Avec une confiance en soi admirable, il affirmera la ténacité de l'homme et la puissance de l'artiste.
On a inventé le Réalisme, le Réalisme a pris corps. Courbet ne s'en plaint pas, au contraire. Il va rédiger des professions de foi réalistiqiics, comme dit Baudelaire. Il sera la « bête noire » des membres de l'Institut et des critiques conservateurs. ^^lais c'est par ses oeuvres peintes plus que par ses écrits qu'il portera de rudes coups à l'art officiel.
A la brasserie Andler, située rue Hautefeuille, à proximité de l'atelier de Courbet, se réunit autour du peintre la bohème intellectuelle de l'époque. On y discute ferme, on y démolit beaucoup de réputations surfaites. On y émet des propos peu flatteurs pour les célébrités de la veille. Perdus dans la fumée des pipes, les représentants les plus qualifiés de la génération qui va s'imposer, et aussi de pauvres garçons qui ne graveront leurs noms que sur les tables du café, élèvent la voix, menacent l'ennemi commun, le bourgeois, sur lequel il faut foncer sans pitié, le philistin sans amour, sans générosité qui méconnaît le talent et méprise les novateurs. Les discussions sont généralement violentes, car la brasserie Andler réunit les types les plus disparates : des transfuges du romantisme y voisinent avec les volontaires du réalisme et des propagandistes de l'évangile nouveau : le socialisme. Les uns se proposent de rénover l'art et la littérature ; les autres veulent instaurer un monde nouveau.
On ne parvient pas toujours à s'entendre ; des idées sont émises qui ne sont que le produit de lectures mal digérées. Il faudrait voir ces novateurs à l'œuvre. Hélas î bien peu sont capables de s'y mettre, lorsque le lendemain ils se réveillent dégrisés, mais lourds de la saoulerie de bière, de fumée et de paroles de la veille.
Le bourgeois, qui se hasarde dans ce milieu hétéroclite pour s'y rendre compte du danger que court la société, doit rire, car il pense : Ces grands enfants bavards sont inoffensifs.
Il y a parmi ces sociologues, ces artistes, ces littérateurs, ces philosophes, des mécontents qui n'aspirent qu'à s'embourgeoiser. Ils ont les mêmes appétits et les mêmes goûts que nous, seulement ils ne peuvent les satisfaire; nous leur donnerons un os à ronger.
Les autres, les irréductibles, qui seraient de taille à bouleverser l'ordre établi — s'ils mettaient de l'ordre dans leurs idées — périront d'inanition ou se feront trouer la peau sur les barricades.
Ceux qui ont les reins solides et sont capables de s'imposer ne sont guère plus terribles que les autres ; quand leurs livres et leurs tableaux auront pris place dans les bibliothèques et les musées, seuls quelques curieux, quelques rêveurs seront susceptibles de s'y intéresser...
336 PORTRAITS d'hier
A la brasserie Andier, vient toute une élite que le bourgeois peut mépriser en bloc, des maitres peintres : Daumier, Decamps, Bonvin, parfois on peut y voir le doux Corot fumant sa « pipette » ; on y rencontre un puissant sculpteur, Barye ; des journalistes, des littérateurs : Duranty, Gustave Planche, Th. Sylvestre, Castagnary, l'un des plus ardents défenseurs de Courbet, le poète Max Buchon, ami d'enfance du peintre ; Alfred Bruyas, un Alécène qui attache son nom à la gloire du maitre d'Ornans. Baudelaire s'égare là quelquefois. Quoiqu'il se tienne un peu à l'écart, ce génie hautain se réfugie dans l'atelier de Courbet, pendant plusieurs semaines, afin de dépister des créanciers implacables.
La bohème de Murger, insouciante, paresseuse et bonne enfant, qui doit finir à l'hôpital, au cabanon et à la Morgue, fraternise chez Andier avec la bohème courageuse, opiniâtre, qui laissera des œuvres et des noms.
Et sous les yeux de pauvres diables imbus de socialisme et de fraternité, d'apôtres sans grande envergure, tels que Marc Trapadoux, Jean Journet, vont grandir les réfractaires de Vallès...
Quand Courbet aura voulu affirmer par des manifestes et par des œuvres conçus sous l'influence de Proudhon — qui n'était pas un pilier de cabaret — que l'art doit être socialiste, Champfleury reprochera au peintre d'avoir prêté une oreille trop attentive aux propos des mauvais garçons, intempérants et bavards, qui hantent la brasserie Andier, de s'être compromis gravement, d'avoir galvaudé un nom glorieux et gaspillé des dons incomparables et précieux.
Pourtant, la bohème disparate de cette époque n'est pas méprisable. Elle barbote dans le romantisme plus que dans le réalisme et le socialisme, en dépit des théories de Courbet et de Proudhon. Les quelques loups affamés qu'elle abrite n'ont pas les dents trop longues. Elle ignore le rastaquouérisme et le bas-arrivisme. Et les braves gens y sont légion. Quelques-uns sont de rudes bîÀcheurs. d'autres discutent, boivent et fument plus qu'ils ne travaillent. Si Courbet discute beaucoup, s'il boit et fume immodérément, il n'oublie pas l'œuvre.
Avec le succès, l'Homme à la ceinture prend de la carrure, de l'embonpoint et... des principes. Sa personne va bientôt tenir une place aussi imposante que son œuvre. Le développement de l'une correspond à celui de l'autre. Les romantiques efflanqués n'ont qu'à bien se tenir!...
Le printemps venu, le maitre peintre, en compagnie de joyeux camarade"^ et de commères grassouillettes, court souvent les bois de Meudon, de Chaville, de Verrières... Les habitués de la brasserie Andier envahissent les guinguettes fleuries de la banlieue parisienne.
Lhummc à la ceinture de cuir, par Gustave Courbet. Musée du Louvre.
33^ PORTRAITS d'hier
Ils y oublient les discussions fastidieuses, tout à la joie d'être loin, pour un jour, de la fournaise parisienne.
Qu'elle devait être belle, la campagne des environs de Paris à l'époque de Courbet et de Corot !
Courbet va passer l'été de 1849 chez Francis Wey, à Louveciennes, où il retrouve quelques camarades. Il y séduit tout le monde par sa belle humeur et sa franche cordialité. Il peint plusieurs études pour se délasser des grands travaux de la veille et attendre sans trop d'impatience le moment où il exécutera les compositions magistrales qu'il se propose de réaliser.
Puis il se rend à Ornans, où dans l'atelier qu'il a fait aménager quelques années auparavant viennent poser les notabilités du pays. L'artiste prépare une toile qui fera beaucoup de bruit, qui aura des détracteurs et des partisans acharnés, et que nous pouvons considérer, maintenant que le temps a remis toutes choses en place, comme l'un des plus beaux morceaux de la peinture moderne : Un enterrement à Ornans.
Courbet se proposait de faire grand, il y a réussi.
Au bord de la fosse, point central de la composition, le fossoyeur, un genou en terre, écoute distraitement le prêtre qui marmonne les prières des morts. Derrière le prêtre se tassent, à gauche, le portecroix — paysan au front bas, au masque sournois, — un enfant de chœur qui lève la tête vers l'un des porteurs. Ces derniers, coiffés de chapeaux ronds, sombres, aux larges ailes, soutiennent péniblement le cercueil recouvert d'un drap blanc sur lequel s'accusent en noir deux os croisés.
Entre le prêtre et les porteurs, mais au premier plan de la composition, la tête tournée vers le spectatevir, un enfant de chœur, que la cérémonie laisse indifférent, tient négligemment l'encensoir.
De l'autre côté de la fosse, toujours au premier plan, un vieux de la Révolution, en costume du temps, regarde, d'un air hébété, le groupe que forment les gens d'église et les porteurs. Derrière lui un lévrier blanc paraît moins insensible que beaucoup d'assistants.
Les femmes, enveloppées de longs châles noirs, occupent la droite du tableau, derrière le chien et le débris branlant du siècle dernier. Les vieilles ont des mines renfrognées, indiciblement lugubres: les teints sont terreux sous la blancheur des bonnets. Les jeunes sont, pour la plupart, lourdes, paysannesques, rougeaudes. D'autres tiennent convulsivement leur mouchoir sur leur figure.
Les hommes se pressent, pêle-mêle, au centre et à gauche du tableau, derrière le fossoyeur, les chantres, les bedeaux et les porteurs. Ils ont revêtu les laids habits du dimanche. Chacun d'eux arbore un haut de forme démodé. C'est un curieux mélange de mines fausse-
ment recueillies ou distraites. Ils ont hâte que la cérémonie soit terminée. Les uns, malgré leur masque attristé, doivent, en songeant à leurs affaires, pester contre ce mort qu'on n'enterre pas assez vite. Ils maudissent sans doute la religion et les mômeries de l'église qui les retiennent trop longtemps dans ce cimetière, au milieu de ce paysage aride que limite à l'horizon la ligne des roches abruptes, sous un ciel gris et bas, monotone, sans espoir comme une profession de foi matérialiste, en dépit de la croix sur laquelle se raidit l'image d'un sauveur qu'on n'attend plus.
La peinture est noire, elle sent encore l'atelier, mais l'atelier de Courbet. Elle est pleine, franche. Peu de peintres. ont su mener à bien avec une telle maîtrise des compositions aussi vastes, aussi solides que celle-là. L'ensemble n'est pas sacrifié au profit du morceau et pourtant chaque morceau peut être examiné séparément ; la maîtrise de r « admirable ouvrier » et du grand artiste que fut Courbet s'y affirme avec ampleur.
Comme toute œuvre, VEnterremcnt à Onicuis n'est pas une œuvre parfaite. Laissons aux professeurs d'esthétique qui ne seront jamais d'admirables ouvriers ni de grands artistes le soin d'en découvrir les imperfections. Et déplorons que les conservateurs du Louvre n'aient accordé à l'un des plus beaux chefs-d'œuvre de l'art moderne la place qu'il mérite; qu'ils s'obstinent à le laisser dans une salle basse, mal éclairée, au milieu d'œuvres honorables peut-être, mais qui ne mettent pas en valeur comme la peinture de Courbet la robustesse, l'audace, la santé, la belle naïveté du génie français.
Après un Enterrement à Ornans, voici les Paysans de Flagey. Par une chaude journée, deux fermiers, à cheval, reviennent de la foire. Une paire de bœufs les précède. On aperçoit derrière les cavaliers deux solides gaillardes. Elles portent sur la tête les corbeilles remplies des provisions qu'elles ont faites à la ville. A droite, sur le gazon qui borde la route, un paysan revient à pied. Il tient un jeune porc en laisse. La bête tire sur la corde et paraît mener son conducteur. A gauche, au-delà des champs, s'accuse une belle masse d'arbres.
Voici un autre tableau consacré aussi à des types du pays natal. Quoique la scène soit inondée de lumière, la peinture donne une impression de tristesse. Au bord de la route, un vieux bonhomme, misérablement vêtu, casse les pierres. Derrière lui, son aide, un jeune garçon, soulève péniblement un fardeau.
Autre évocation du travail, peinture moins âpre que la précédente : dans une vaste pièce claire, une robuste campagnarde vue de dos, à genoux, le torse rejeté en arrière, les bras vigoureusement tendus en avant, secoue un crible. A gauche, assise sur le drap qui reçoit le blé, une jeune fille indolente est adossée contre des sacs. Elle regarde la
cribleuse avec lassitude. Au fond de la pièce, à droite, un jeune garçon accroupi entr'ouvre un bahut.
Puis Courbet quitte Ornans pour faire une exposition de ses œuvres à Besançon. L'entreprise donne d'excellents résultats. Encouragé par le succès, il se rend à Dijon, mais les Dijonnais ne prisent guère la peinture du maître qui, ayant perdu beaucoup de temps et dépensé de l'argent en pure perte, est obligé de regagner Paris.
Il peint quelcjues portraits, entre autres celui de l'apôtre Jcaji Journet, curieux type de socialiste naïf. L'artiste l'a représenté parcourant la campagne. Le bonhomme marche crânement, tête découverte; sa main gauche tient un large feutre, la droite s'appuie sur un bâton solide. La physionomie de ce révolutionnaire est sympathique. Une barbe drue, grisonnante, encadre le masque dont les traits énergiques sont empreints d'une grande bonté. Accoutré d'un manteau bizarre que serre à la hauteur de la taille une courroie, portant un sac en bandoulière, Journet coljxDrte, de village en village, la bonne parole, des chansons de Pierre Dupont et des brochures socialistes.
Sollicité par Francis Wey, Hector Berlioz commande son portrait à Courbet. Alais le grand musicien apprécie peu la peinture de l'artiste et encore moins les chansons cjue celui-ci s'est avisé de composer. Pour rompre la monotonie des séances de pose, Courbet fredonne quelques airs et les recommande à Berlioz comme modèles de musique populaire. Le compositeur croit d'abord que Courbet se moque de lui, mais il s'aperçoit enfin qu'il n'en est rien et que le peintre se pique d'être aussi un grand musicien. Courbet raconte: « Il me prend pour un idiot, et comme il n'entend absolument rien à la peinture, il se laisse convaincre par sa femme que le portrait n'a aucune valeur, qu'elle en sait là-dessus plus que moi, ayant dessiné au crayon des petits paysages et des portraits en miniature, d'une finesse, d'un fini ! »
Berlioz, naturellement, refuse le portrait, qui est peut-être l'un des plus beaux qu'ait peints Courbet.
Le peintre a laissé des effigies remarquables de quelques-unes des célébrités de son temps. Il a rendu avec une égale puissance, mais toujours avec une grande variété, les physionomies diverses — autant que le sont les manifestations de la pensée — des artistes, des littérateurs, des philosophes, des dilettantes qui étaient ses familiers ou que le hasard des rencontres lui avait fait connaître: le musicien Promayet, son ami Urbain Cuenot, le poète Max Buchon, l'amateur Bruyas, Champfleury amer et désabusé; Baudelaire, Proudhon obstiné, têtu, massif, logicien implacable ; Berlioz hautain, froid, inaccessible.
Courbet n'a pas enjolivé leurs traits. Il a exprimé la beauté de ces figures exceptionnelles avec beaucoup de ferveur et de talent. Grâce
aux portraits qu'a peints Courbet, nous saisissons mieux le caractère de chacun de ces hommes dont quelques-uns ont exercé une influence prodigieuse sur la pensée moderne.
Les parvenus épais, cossus, vulgaires, infatués de leur personne, en s'adressant à Courbet, caressaient sans doute l'espoir secret d'apparaître à la Postérité sous une lumière moins crue que celle qUi met en évidence les tares physiques et fait soupçonner les laideurs morales. Le peintre n'était pas un courtisan; il se gardait donc d'idéaliser l'image du parvenu, ce client fiît-il l'homme le plus riche, le Mécène le plus généreux.
C'est parce que Courbet serrait de trop près la vérité, poussait le souci de l'exactitude jusqu'à la brutalité, que les clients déçus clamaient partout qu'il était incapable de saisir la ressemblance et de fixer la beauté du modèle.
Les belles dames d'il y a soixante ans ne se hasardaient pas chez Courbet. Elles avaient une prédilection marquée pour les miniaturistes qui savaient enjoliver le modèle au point de le rendre méconnaissable. Courbet avait la réputation d'un rustre grand amateur de commères bouffies de graisse.
Pourtant le peintre avait prouvé et prouvait par maintes œuvres qu'il n'était pas insensible au charme de la beauté féminine. Il avait peint des portraits de ses sœurs, images empreintes de fraîcheur, de grâce et de délicatesse. I\Iais les demoiselles Courbet n'avaient pas du sang bleu dans les veines.
Et nombreuses étaient déjà dans l'œuvre du peintre les pages exquises où il avait su fixer avec beaucoup de goût et de finesse la souplesse, la gracilité^ la distinction de modèles féminins.
]\Iais les chairs étaient fermes, un sang généreux colorait l'épiderme. Le peintre n'avait pas fait prendre à ses modèles des poses sentimentales et bébêtes ; il ne leur avait pas commandé d'affecter une fausse pruderie ; il ne les avait pas idéahsés selon les règles de l'art, du grand art...
Les idéalistes hurlaient :
— Fi ! ^Monsieur Courbet, vous êtes un dégoûtant, un impudique, un lourdaud sensuel. Les femmes que vous aimez sont trop dévêtues pour être captivantes, et trop saines pour être jolies. Vous auriez dû donner à ces créatures, afin de les rendre piquantes, amusantes, dignes du beau, tel que nous le concevons, un brin de pruderie, une pointe de vice et deux doigts de fard, voiler les fesses de l'une, cacher les seins de l'autre !...
Le 30 décembre 1850, Courbet envoie au Salon Un enterrement à Ornans, les Paysans de-Flagey, les Casseurs de pierres, les Ruines du Château de Scey en Varais, les Bords de la Loue sur le chemin de
Maisicres, V Homme à la pipe, les portraits de Jean Journet et d'Hector Berlios. Toutes ces œuvres sont reçues. La critique ne désarme pas, au contraire. Elle accuse son mépris avec un parti-pris d'autant plus violent que la personnalité de l'artiste s'impose bellement. Courbet enlaidit systématiquement la Nature. Il est le plus habile caricaturiste de son temps, etc., etc. Il est inutile de reproduire dans cette étude les critiques plus ou moins judicieuses de ]\IAI. de Chennevières, Pillet, Clément de Ris, Louis de Gefïroy, etc. La forme diffère mais le îond est le même.
Paul Mantz écrit : « U Enterrement sera dans l'histoire de l'Art moderne, les colonnes d'Hercule du Réalisme. On n'ira plus au-delà, et ce tableau, leçon durable et aisément comprise demeurera désormais, pour ceux qui viendront, un avertissement durable. »
Champfleury présente dans le Messager de V Assemblée des 25 et 26 février, la défense de l'artiste. Courbet, en dépit des discussions passionnées que soulève son œuvre est un de nos plus grands peintres. Il a pris une place que personne ne pourra lui contester.
Courbet est enchanté, son exposition a fait un bruit énorme. On ne parle que de lui tant en France qu'à l'étranger où les amateurs se disputent ses œuvres depuis longtemps déjà. Les critiques acerbes ne le troublent guère. Il ne consentira jamais à faire les concessions qu'on lui demande. Le maître peintre a des principes et de l'honnêteté !...
A Bruxelles, a lieu l'exposition de ses œuvres, et les artistes belges font au maître français le plus chaleureux accueil ; ils saluent en lui l'une des plus belles figures de l'art moderne, un novateur audacieux qui prépare hardiment la route aux jeunes générations. Les Casseurs de pierres et le Violoncelliste ont un succès prodigieux.
Autre exposition et même accueil enthousiaste à Munich.
Puis le peintre regagne Ornans où il va entreprendre de nouvelles œuvres. Mais, les notables qui ont" posé pour VEnterremoit, qui étaient très fiers que Môssieu Courbet les immortalisât autour d'une fosse mortuaire, qui se disputaient l'honneur de figurer en bonne place dans la composition, se plaignent amèrement. Des journaux de la capitale leur sont parvenus. A Paris, on a fait beaucoup d'esprit à leur dépens ; on les a trouvés laids, communs, grotesques ; on a même insinué que M. Courbet s'était moqué d'eux. Ils ne veulent plus poser devant un homme qui s'est servi d'eux pour faire parler de lui... Seuls, fréquentent encore l'atelier du peintre, ceux dont le physique n'a pas subi les gouailleries de la critique parisienne.
Courbet se remet au travail ; il peint les Demoiselles de village ; par une journée torride, une jeune bergère fait paître deux génisses dans tm gras pâturage. Une des sœurs de l'artiste offre quelques menues friandises à la pastourelle qui, confuse, les accepte timidement. Arrê-
tées sur le bord du chemin, les deux autres sœurs de l'artiste contemplent ce tableau charmant.
La toile est achetée, avant l'ouverture du Salon de 1852. par le duc de Morny. Mais Courbet ne consentira jamais à s'officialiser. Il repoussera même par la suite les avances que lui fera indirectement le pouvoir. Il est républicain et dira très haut qu'il n'aime pas l'Empire.
Les journalistes combattent toujours âprement les tendances de Courbet. Elles sont néfastes. L'exemple est fâcheux qui incite les jeunes artistes à s'éloigner des pures sources de l'idéal pour aller barboter dans les ruisseaux fangeux du Réalisme. Gustave Planche. Louis Esnault, d'autres encore s'acharnent sur Courbet. Théophile Gautier écrit dans la Presse du 1 1 mai : « Courbet n'est qu'un garçon de talertt qui a voulu casser les vitres à son début et attirer sur lui l'attention en frappant un coup violent. C'est un faux bourru ; déjà il se radoucit. ~Sl. Courbet le rustique, le farouche, le réaliste quand même, a sacrifié aux grâces à sa manière... »
Le 15 mai 1853, aux « Menus Plaisirs », Courbet expose les Lutteurs, les Baigneuses et la Pileuse.
Les Lutteurs : deux solides gaillards sont aux prises sur une pelouse sous un ciel d'un bleu cru. Ils sont énormes, terribles, leur musculature emplit la toile. Ils ressemblent à des titans. Ils sont sculpturaux comme des antiques mais la lumière ne joue pas sur leur peau hâlée pourtant par le soleil et l'air.
Les Baigneuses font un contraste saisissant avec les Lutteurs. La scène se passe sur les bords de la Loue, dans un cadre ombreux et discret. L'ne jeune femme aux formes souples et puissantes sort de l'eau, craintivement, un linge enroulé autour de ses hanches glisse. Sa compagne, assise sur l'herbe, à demi vêtue déjà, lui tend les bras en souriant.
La Pileuse n'est autre qu'une des soeurs de l'artiste, Zélie, belle fille forte, au profil délicat, à la chevelure rousse, abondante. Elle sommeille, à côté de son rouet, la tête légèrement inclinée sur la poitrine qu'enveloppe un fichu rayé. La main gauche est posée gentiment sur le rouet ; la droite retient la quenouille placée sur les genoux de la dormeuse.
A Franc fort-sur-le-Mein, une exposition des peintures de Courbet obtient un succès prodigieux. La ville est partagée en deux camps : les admirateurs et les détracteurs du peintre. Au Casino, on a placé un écriteau pour avertir le public que : « Dans ce cercle il est défendu de parler des tableaux de M. Courbet. »
Le peintre se propose de faire une exposition d'ensemble de ses œuvres à Paris. Elle aura lieu en 1855, à proximité du Pont de l'Aima et réunira les morceaux les plus importants, ceux qui ont déjà fait
naître de violentes colères mais valu au champion du Réalisme de précieuses sympathies.
D'Ornans, en mai 1854, il écrit à son ami Bruyas qui habite Montpellier, afin de lui faire part de ses projets. Bruyas est un Mécène averti, généreux, qui possède une belle collection d'œuvres modernes et s'est rendu acquéreur de plusieurs tableaux du niaitre. Courbet va le rejoindre à Montpellier et y séjourne jusqu'à la fin de l'automne. Bruyas lui commande la Rencontre, plus connu aujourd'hui sous le titre: Bonjour, Monsieur Cotirbct ou la Fortune saluant le Génie.
La scène se passe sur la route aux environs de Montpellier. On voit à droite un gaillard de haute stature, en tenue de campagne : pantalon de coutil bleu, gilet d'été qui laisse passer les manches de la chemise ; la journée est étouffante. Il porte sur le dos un attirail de peintre, s'appuie de la main droite sur un bâton d'excursionniste et tient de la main gauche son feutre gris. Il bombe le torse, fait valoir la robustesse de sa carrure. La tête fièrement rejetée en arrière, il dessine sur l'azur du ciel la pureté d'un admirable profil qu'une barbe noire superbe fait paraître assyrien. C'est le maître d'Ornans ! Il fait majestueusement un pas en avant vers un personnage qui occupe le centre du tableau face au spectateur. Ce personnage, dont l'aspect est maladif, a la figure fine, ses cheveux et sa barbe sont longs et blonds. Il est vêtu d'un veston vert olive et d'un pantalon bleu qui le rendent quelque peu comique. Il tient sa casquette noire et salue l'illustre voyageur. A sa droite, un chien noir admire la belle prestance de Monsieur Courbet. A sa gauche, un fidèle serviteur, tenant sur le bras un manteau, tête découverte, s'incline humblement. A droite, au loin, sur la route, la diligence se perd dans un nuage de poussière.
La campagne est calme, vaste, admirable sous le soleil qui la brûle.
Chez Bruyas, Courbet peint plusieurs portraits de lui et de son ami. Quelquefois, il va à Palavas au bord de la Méditerranée, et il en rapporte maintes études qui font présager avec quelle maîtrise il réalisera la Vague, que nous pouvons admirer au Louvre.
C'est devant les sites méridionaux que Courbet a éclairci sa palette, qu'il a eu le souci de débarrasser sa peinture des ombres épaisses et d'introduire dans son œuvre plus d'air, de clarté et de lumière. Mais les conquêtes de l'art sont lentes. Il n'appartint pas à Courbet, dont l'apport fut colossal pourtant, de rénover complètement la peinture. D'autres sont venus, qui ont réalisé bellement ce que Courbet et Delacroix avaient entrevu. Les œuvres de Delacroix, de Courbet et de Corot ont exercé une influence salutaire sur des peintres qui, vers 1865, se tenaient à l'écart, loin des écoles, ceux que la critique devait appeler les impressionnistes : Manet, Monet, Renoir, Degas, Pissarro, Cézanne, Sisley. D'autres encore — Signac, Luce, Cross — sont
venus, qui ont pu, profitant de l'exemple des devanciers, mais sans jamais s'inspirer d'eux servilement, rendre plus certain l'épanouissement de leurs dons.
Delacroix, Corot, Courbet, Millet ont pris une place importante dans l'histoire de l'art. !Mais n'oublions pas qu'à leur époque d'autres travailleurs luttaient, auxquels nous devons beaucoup : Decamps, Rousseau, Diaz, Dupré, Daubigny, Huet. « Les écoles ne doivent pas exister, il n'y a que des peintres ! »
Le succès a grisé Courbet. Le maitre peintre est une des célébrités les plus marquantes de son temps. En haut lieu, on est disposé à consacrer sa gloire officiellement, à lui donner des commandes, à le couvrir d'or, à le décorer, s'il consent à se montrer moins intransigeant, moins casseur de vitres. Chenavard et Français, « deux décorés », le supplient de faire comme tout le monde, d'être « bon enfant » .On déjeunera chez Douix, au Palais-Royal, en compagnie de ]\L de Xieuwerkerque, directeur des Musées impériaux, qui est chargé de circonvenir le peintre.
La rencontre a lieu. Au cours du déjeuner, ^L de Xieuwerkerque laisse entendre à Courbet qu'une commande officielle lui sera faite, pour l'exposition de 1855. On l'acceptera sur esquisse préalable. Le marché est tentant. Pourtant Courbet se fâche.
« Je répondis immédiatement que je ne comprenais absolument rien à tout ce qu'il venait de me dire...; que je considérais son gouvernement comme un simple particulier; que lorsque mes tableaux lui plairaient, il était libre de me les acheter; que j'étais seul juge de ma peinture; que j'étais non seulement un peintre, mais encore un homme; que j'avais fait de la peinture, non pour faire de l'art pour l'art, mais bien pour conquérir ma liberté intellectuelle, et que j'étais arrivé par l'étude de la tradition à m'en affranchir, et que moi seul, de tous les artistes français, mes contemporains, avais la puissance de rendre et de traduire d'une façon originale et ma personnalité et la société. »
« — Monsieur Courbet, vous êtes bien fier ! »
(( — Je m'étonne que vous vous en aperceviez seulement, monsieur; je suis l'homme le plus orgueilleux de France! »
« Cet homme, qui est le plus inepte que j'aie rencontré de ma vie, peut-être, me regardait avec des yeux hébétés. Il était d'autant plus supéfait qu'il avait dû promettre à ses maîtres et aux dames de la cour qu'il allait leur faire voir comment on achetait un homme pour 20.000 ou 30.000 francs ! »
La réponse ne se fait pas attendre. Le jury de l'exposition universelle de 1855 refuse Y Enterrement à Ornans et V Atelier. Il accepte à regret — la réputation est tellement grande qu'on ne peut décem-
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ment laisser tous ses envois à la porte — la Rencontre, les Casseurs de pierres, les Demoiselles de village, les Cribleuses de blé, la Pileuse endormie, la Dame espagnole. Deux portraits de Courbet, la Roche de dix heures, le Puits noir, le Château d'Ornans.
La Roche de dix heures, le Puits noir (qui appartient au Louvre) et le Château d'Ornans sont magnifiques et montrent à quel point Courbet savait exprimer les émotions ressenties devant le paysage où s'était écoulée son enfance. De ces tableaux, Charles Blanc a dit avec beaucoup de justesse que « la vérité de la Nature y est rendue avec une certaine exaltation qui l'exagère sans l'altérer ».
Courbet se décide à faire une exposition particulière dans un baraquement qui lui colite 20.000 francs. Son ami Bruyas lui vient en aide et facilite la mise à exécution du projet. Et, avenue Montaigne, à proximité du pont de l'Aima, le public peut enfin voir réunies les toiles les plus importantes du farouche réaliste.
Parmi les œuvres capitales qui figuraient à l'exposition dite du pont de l'Aima, il faut citer V Atelier, V Enterrement à Oriians, Retour de la foire, les Baigneuses, les Lutteurs, les Demoiselles du village, les portraits de Promayet, Baudelaire, Champfleury, Cuenot, etc., l'Homme blessé; toute une série de figures, puis des paysages — vues de la banlieue parisienne, de la Franche-Comté — qui ont pris place depuis longtemps dans les musées et les collections particulières, complétaient .cet ensemble imposant. U Atelier, toile de grande:, dimensions, était le clou de l'exposition.
Au milieu de son atelier, le peintre peint un paysage. Derrière lui, un beau modèle féminin regarde le tableau. Un jeune garçon admire M. Courbet. Puis, de droite à gauche, dans un coin de l'atelier, Baudelaire, penché sur une table de travail, représente la Poésie. Devant lui, un homme et une femme, richement vêtus, ce sont les Amateurs mondains. Au pied de ces derniers, un bambin regardant des images, personnifie V Enfance studieuse. Dans le fond de l'atelier, un jeune homme et une jeune fille: V Amour libre; Champfleury: la Prose. Un groupe de gaillards barbus : — Proudhon : la Philosophie sociale; Promayet: la Musique; Max Buchon : la Poésie réaliste; Bruyas: le Mécène du peintre.
Au centre du tableau, un mannequin criblé de flèches : VArt académique. Puis, sur la gauche du tableau, pêle-mêle : une fille publique : la Débauche; un ouvrier sans travail: le Chômage; un paysan: la Vie des champs; un prêtre : la Religion catholique. Sont représentés encore le Théâtre, le Travail de la Vigne, le Commerce, la Religion hébraïque, la Misère, la Chasse, la Presse (une tête de mort sur un journal), la Poésie romantique (un sombrero et un poignard). Composition baroque. En voulant trop prouver, Courbet n'a rien prouvé du tout. Il a eu tort de réunir dans une même pièce des personnages
aussi divers qui doivent être examinés séparément, puisqu'ils ne peuvent concourir à une action commune.
En 1856, Courbet peint le* Cerf mourant, Jeune fille cueillant des fleurs, le Torrent, etc..
Au Salon de 1857, sont exposés les Demoiselles des bords de la Seine, la Curée, Biche forcée à la neige, les Bords de la Loue et le portrait de Gueymard, de l'Opéra.
Les Demoiselles des bords de la Seine sont violemment décriées. Le tableau représente deux belles filles, mi-grisettes, mi-courtisaneS; étendues sur l'herbe, au bord de l'eau, sous la feuillée. La première somnole, la seconde regarde l'eau en rêvassant. Une barque est amarrée un peu plus loin. La journée est lourde.
On reproche à Courbet de peindre des filles publiques, sans charme et sans beauté, des grosses bêtes de joie, avachies dans l'herbe.
x\ujourd'hui, ce tableau fait partie des collections de la \'ille de Paris, il est exposé au Petit Palais, et nous pouvons nous rendre compte que les critiques étaient injustifiées.
En mai 1857, Courbet se rend à ^Montpellier, chez Bruyas. Il en profite pour revoir la mer et peindre plusieurs marines.
Durant l'année 1858, le peintre fait un voyage en Allemagne. Il travaille beaucoup à Franc fort-sur-le-Mein. Il assiste à des chasses qui lui inspirent maintes œuvres. Un amateur achète la Grande chasse et la Curée. Les bourgeois et les banquiers allemands se disputent les œuvres du maitre. Rentré en France, il expose à Dijon, à Besançon, puis va se reposer à Omans. Il ne participe pas au Salon de 1859.
Lorsqu'il est à Paris, il fait de son temps deux parts : l'une consacrée à la peinture, l'autre aux discussions esthétiques. Il délaisse la brasserie Andler pour celle de la riie des Martyrs, où viennent s'attabler souvent Glatigny, ]\Ionselet, Murger, Baudelaire, Pierre Dupont, Castagnary, Banville, \''allès, etc., et où viendront bientôt tous les jeunes littérateurs et les artistes, Daudet, Monet, Manet, etc.
A cette époque, l'influence de Courbet sur les débutants est grande. Les nouveaux venus ont les yeux fixés sur le maitre et lui témoignent fréquemment quelle sj-mpathie profonde leur inspirent son œuvre et sa personne.
En 1860, il va passer quelque temps à Salins, auprès de son ami Max Buchon. Après avoir brossé le portrait d'une jeune fille de Salins, il rentre à Ornans où il peint le Naufrage dans la neige: la diligence a été surprise par une avalanche et, dans la campagne désolée, c'est une débandade de voyageurs inquiets.
Puis Courbet prépare son Salon de 1861, pendant que ses œuvres obtiennent comme toujours un vif succès à Montpellier, Besançon et Bruxelles. Au Salon de 1861 figurent le Rut du printemps, le Co-f à
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l'eau, le Piqueur, le Renard dans la neige, la Roche Oragiiay, paysage pris aux environs d'Ornans.
Le jury du Salon de 1861 décerne à Courbet un rappel de médaille de 2" classe. Les artistes offrent un banquet au peintre pour fêter ses succès. Le banquet a lieu le 3 juin, au restaurant de la barrière de Clichy.
La ville de Nantes achète les Crihleuses de blé. Grands succès aussi à Marseille et à Lyon. A Anvers, le Combat de cerfs est particulièrement remarqué.
Courbet va passer l'été en Saintonge, avec Castagnary. Il ne quitte Saintes qu'à regret, après y avoir fait une exposition imposante. C'est à Saintes qu'il a peint le portrait de Corbinaud, exposé à présent au Petit Palais. Corbinaud, bourgeois vulgaire et prétentieux, ne fut pas satisfait et refusa de payer le portrait. En Saintonge, Courbet a exécuté environ 80 esquisses ou tableaux définitifs. C'est là aussi qu'il a conçu et réalisé le Retour de la Conférence, peinture qui fit scandale et fut refusée au Salon de 1863 pour « cause d'outrage à la morale religieuse ». L'artiste n'eut même pas la possibilité de l'exposer au Salon des Refusés. Il la montra dans son atelier afin que chacun se prononçât en toute connaissance de cause.
Le Retour de la Conférence est, plutôt ime charge du monde ecclésiastique qu'une belle peinture. Les prêtres reviennent de la conférence après avoir bu beaucoup; les uns titubent, d'autres maintiennent, sur un âne, un curé pansu, joufflu, qui éreinte sa monture. Dans un champ, des paysans qu'amuse le défilé burlesque, se tiennent les côtes.
Proudhon admira particulièrement ce tableau 011 ne brillent pourtant pas les qualités de Courbet. Le peintre eut raison de fustiger la cléricaille de son époque. Mais son tableau est vulgaire, sans portée, ne vaut guère mieux qu'une quelconque image anticléricale, parce que les qualités de l'admirable ouvrier et du grand artiste en sont absentes.
En 1863, l'activité de Courbet est prodigieuse. Il n'a pas de répit. Il peint, sculpte, écrit. Il exécute le Pêcheur de chabots qu'il destine à la fontaine d'Ornans. Il donne des notes sur l'art contemporain à Proudhon, qui prépare son ouvrage: Du principe de l'Art et de sa destination sociale.
Pendant l'automne de 1863, Courbet est à Ornans. Il a entrepris un tableau contre les poètes qu'il se propose d'intituler : la Source d'Hippocrcne. Banville figurait en bonne place dans la composition. Mais un accident survient au tableau et le peintre est obligé de l'abandonner. Il peint Vénus et Psyché: Psyché dort, Vénus regarde sa compagne avec admiration, ramenant une draperie sur sa nudité.
En 1864, Courbet expose à Nancy une Plage de Provence, les Saules. Il envoie J/émis et Psyché à Bruxelles. Il exécute, en o\itre, un grand nombre de paysages et de portraits pour des amis. Victor
Hugo ayant manifesté le désir de faire peindre son portrait par Courbet, le peintre s'écrie : « Sa maison m'est ouverte à deux battants et il me donne sa tête et sa pensée ! »
Proudhon meurt le 19 janvier 1865. Cette mort affecte beaucoup Courbet; il reprend une esquisse de 1853 et peint le Proudhon qui ligure aujourd'hui au Petit Palais.
Ensuite il passe une saison à Trouville, où les amateurs s'arrachent ses marines et ses portraits. C'est à ce moment qu'il pemt «la Belle Irlandaise, jeune femme rousse, à l'opulente chevelure, qui tient un miroir. Le modèle était la maîtresse de Whistler. Puis des expositions ont lieu à Bordeaux, à Lille. A Paris, on réunit les séries de portraits et de marines exécutés à Trouville.
Au Salon de 1866, la Femme an perroquet et la Remise des chevreuils qui, depuis, a été offerte au Louvre, valent à Courbet de nouveaux encouragements. Il est fortement question de lui décerner la médaille d'honneur.
A Deauville, en septembre, Courbet peint sur la plage les lévriers du comte de Choiseul.
A cette période de 1866 appartiennent le Braconnier, la Pauvresse de village, le Départ pour la chasse, la Pileuse bretonne, qui peut rivaliser avec les plus belles fîleuses de Millet; la Sieste (collections de la Ville de Paris); la Baigneuse, puis divers paysages et portraits.
En 1867, c'est l'Hallali du cerf, par un temps de neige. La bête rejette sa tête en arrière et se raidit suprêmement contre la mort. Un chien la harcèle. La meute hurle autour. D'une main, un piqueur maintient un chien qui voudrait s'élancer; de l'autre, il donne un coup de fouet à celui qui mord le cerf. A droite, un autre piqueur est monté sur un cheval qui se cabre. A gauche, des sapins glacés par le givre donnent au paysage un aspect grandiose. Ensevelie sous la neige, la campagne s'étend à perte de vue sous un ciel gris très chargé.
Pendant l'exposition universelle de .1867, a lieu à Paris, comme en 1855, une exposition générale de l'œuvre de Courbet. Puis, nouvelle exposition à Besançon, au Havre. A Gand, le Retour de la conférence et des dessins anticléricaux excitent la curiosité du public.
Il exécute les Trois Baigneuses, qui font partie de la collection que Mademoiselle Juliette Courbet a offerte à la Ville de Paris, d'autres toiles encore qui ont eu des fortunes diverses.
Le Hallali du Cerf et la Sieste sont exposés au Salon de 1869. ^lais le temps n'a pas apaisé les querelles. Théophile Gautier compte toujours parmi les plus notoires adversaires de Covirbet. Olivier Merson, Paul de Saint-Victor, tout le ban et l'arrière-ban de la critique malmènent fortement Courbet, qui est défendu par Castagnary, Charles Blanc et Georcres Lafenestre.
Au Salon de 1870, la Vague et les Falaises d'Etrctat résument l'effort de Courbet, peintre de marines.
Le 22 juin 1870, on apprend que Courbet vient d'être décoré à son insu par le gouvernement impérial. Par une lettre rendue publique, adressée au ministre Maurice Richard, le peintre refuse la croix de la Légion d'honneur.
Les artistes lui offrent un banquet boulevard du Temple, sous la présidence, de Chaudey. On en profite pour fêter Daumier qui, lui aussi, a* refusé la croix. L'enthousiasme est indescriptible. Courbet et Daumier s'embrassent. Thiers tient à les féliciter.
La guerre est déclarée. Courbet, qui avait eu l'intention d'aller rejoindre Victor Hugo à Guernesey, s'est ravisé. Il reste à Paris. On le nomme président de la Commission des artistes qui, sous le contrôle du ministre, est chargée de veiller à la conservation des richesses nationales.
Il fait partie aussi de la Commission des archives. La Commission se réunit d'abord dans le cabinet du surintendant des Beaux-Arts, puis elle se transporte au Louvre, afin de surveiller plus étroitement les trésors qui sont confiés à sa garde.
Le 14 septembre, Courbet adresse, en sa qualité de président de la Commission des artistes, une pétition au gouvernement de la Défense nationale. Il émet le vœu que la colonne Vendôme, monument qui perpétue le souvenir des boucheries du Premier Empire, qui ne présente aucun caractère artistique, soit « déboulonnée » ; qu'on transporte le bronze à l'Hôtel ~des Monnaies pour y être fondu, que les bas-reliefs qui décorent la base du monument soient placés au musée des Invalides.
Le 29 octobre, sollicité par Victor Considérant, il expose ses idées à l'Athénée, devant un publie nombreux. Il y lit deux lettres ; l'une qu'il adresse à l'armée allemande, l'autre aux artistes allemands.
Le i^"" décembre, avec Burty, il donne sa démission de membre de la Commission des archives. Ils n'ont rien relevé qui entache l'honorabilité des fonctionnaires /le l'ancien régime. A la Commission des artistes, Courbet se dépense. Il s'emploie de son mieux à faire protéger les musées que menace la mitraille.
Le 12 avril 1871, la Commune de Paris rend le décret suivant: « La commune de Paris, considérant que la colonne impériale de la place Vendôme est un monument de barbarie, un symbole de force brutale et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpétuel à l'un des trois grands principes de la République française, la Fraternité;
« Décrète :
« Article unique. — La colonne de la place \'endôme sera démolie. ))
Plus tard on accusa Courbet d'être Tauteur du décret ; or ce n'est que le 16 avril qu'il fut nommé membre de la Commune par 2.418 voix sur 3.469 votants.
La Commune le délègue aux Beaux-Arts. Le 21 avril, il fait partie de la Commission d'enseignement avec \'allès, Clément, \'erdure et Miot. Le 2^ avril il demande que l'on exécute le décret du 12.
Le 16 mai, la colonne est abattue.
Arrêté le 7 juin, Courbet comparaît en compagnie de plusieurs autres accusés devant le Conseil de guerre séant à Versailles sous la présidence de M. Merlin, colonel au V' régiment du génie. Courbet a beaucoup souffert de la détention, il est amaigri et ses cheveux ont blanchi. Il est méconnaissable. Dans sa cellule, il a appris la mort de sa n:ère. Tout paraît s'acharner sur cet homme, dont la gloire et la quiétude faisaient des envieux quelques mois auparavant.
AP Lachaud, dans une vigoureuse plaidoirie, fait ressortir que Courbet, pendant le siège et la Commune s'est employé à faire protéger les musées et les monuments.
Par jugement rendu le 21 septembre, Courbet est condamné a six mois de prison et 500 francs d'amende. Deux accusés sont condamnés à mort, les autres à la déportation.
Le 22 septembre, il est incarcéré à Sainte-Pélagie. 11 reçoit des visites, peut peindre dans sa cellule, quelques adoucissements sont apportés à son sort. :\Iais la maladie le mine. On est obligé de le transporter dans une maison de santé à Xeuilly, où il subit une opération. Des marques de .sympathie lui viennent de toutes parts, il se reprend à espérer, et pendant sa convalescence peint les fleurs, les fruits que lui apportent des amis dévoués. Il regrette de n'avoir pu peindre durant sa détention à Sainte-Pélagie une vue de Paris qu'il aurait prise des toits de la prison.
(( J'aurais peint cela dans le genre de mes marines, avec un ciel d'une profondeur immense, avec ses monuments, ses maisons, ses dômes simulant les vagues tumultueuses de l'Océan... »
Courbet envoie au Salon la Femme de Munich et une Nature morte.
Le jury, présidé par M. Aleissonnier, ce versaillais de l'art, refuse les envois du peintre. Le miniaturiste fait remarquer que la Femme de Munich a été peinte chez les ennemis de la France.
Des polémiques violentes sont engagées. Le ventripotent Sarcev consacre un article fielleux à Courbet qu'il appelle la Grosse Courge. Des caricaturistes sans talent et des plumitifs sans style font de l'esprit aux dépens du peintre.
Dans le Siècle, Castagnary répond courageusement aux sottises des uns et des autres :
(( Meissonnier a dit ce qu'il pensait. Pour lui, Courbet est une monstruosité. Courbet n'a pas compris que, dans une époque de banquiers et de filles, on ne devenait grand qu'à la condition de rapetisser les tableaux... Courbet n'a pas deviné le rôle que la photographie peut jouer dans la peinture, les services qu'elle rend et combien elle dispense d'invention. Ce n'est pas lui non plus qui eût imaginé jamais que, pour rendre les personnages plus intéressants, il suffisait de les habiller en costumes Louis XV. Courbet se croit obligé d'être de son temps et de peindre son époque ; il fait de grandeur naturelle ; dans la facilité prodigieuse de son art, il aborde tous les sujets, se montre aussi fécond et aussi varié que la Nature. De plus, il est indépendant. Il a refusé la Légion d'honneur où Meissonnier est commandeur ; il eiit refusé de peindre V Empereur à Solférino que Meissonnier a fait ; il n'a jamais dîné aux. Tuileries ou chez la princesse où a dîné Meissonnier. »
L'atelier d'Ornans a souffert de l'invasion prussienne. A Paris, des tableaux ont été saisis par les policiers. De nouveaux procès vont être intentés et Courbet sera condamné à payer les frais de reconstruction de la Colonne. Il se résout à l'exil. Il quitte la France le 22 juillet 1873, pour aller se fixer à la Tour de Peilz, sur les bords du lac Léman où, désemparé, incapable de retrouver la belle santé d'antan, ne pouvant plus donner à ses œuvres ce caractère puissant qui lui avait valu l'inimitié des peintres malingres, il s'épuise en vains efforts, en vains espoirs.
C'est là qu'il s'éteint, le 31 décembre 1877.
Maurice Robin.
CûOPERftTivE^CI^ouTOiËRE ^'^ Gérant: Ernest Reynaud,
PREMièRE ANNÉE. — N° 12
- /" Septembre 1909 =
Portraits d*Hier
OŒTHE
Par RAYMOND DARSILES
CENTIMES
POJRTRAITS D'HIER
Études sur la Vie, les Œuvres et l'Influence des Grands Morts de notre temps
Publication bi-mensuelle illustrée : le 1" et le 15 de chaque mois
CO^yilTE DE Î^EDACTIOfi
LÉON Werth R. DE Marmande Georges Pioch Hubert Lagardelle M"'^ Hubert Lagardelle Gaston Syffert Amédée Dunois A. Silvestre Adrien Wasseige Camille de Sainte-Croix
Victor Méric François Crucy Gustave Hervé Maurice Robin Manuel Devaldès Miguel Almereyda Raymond Darsiles Han Ryner J.-G. Prod'homme Roubanovich
Francis Jourdain Elie Faure Paul Signac L. et m. Bonneff A. Delannoy Paul Cornu Dispan de Floran Victor Dave Gabriel Clouzet Georges Normandy PoiNSOT, etc.
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Paraîtra le i^ septembre : Pierre DUPONT, par Gabriel Clouzet
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Portraits d*hicr
N° 11. — /" Septembre 1909
Gœthe
Parmi ces Portraits d'Hier, celui de Gœthe, mort depuis plus de trois quarts de siècle? — Pourquoi pas? L'auteur de Faust et de Werther ne continue-t-il pas à vivre dans nos esprits ? Presque tous les artistes, poètes et penseurs du siècle dernier, en France comme en Allemagne, n'ont-ils pas subi plus ou moins son influence? N'était-ce pas hier que Léon Blum rééditait ses Nouvelles conversations avec Eckermann, parues jadis dans la défunte Revue Blanche? Hier encore que Henr}'- Bataille présentait à Mme Sarah Bernhardt — à l'interprète des drames de MM. Mendès et Rostand! — une adaptation de Faust que notre « grande tragédienne » refusa parce que trop philosophique? — Goethe est toujours d'actualité.
Mais on a écrit déjà tant de volumes (i) sur le célèbre classique allemand que notre brochure peut paraître à tout le moins superflue. Nous n'avons, en effet, aucune révélation nouvelle à apporter ni sur la vie ni sur la pensée de Gœthe. Tout est dit — ou du moins tout ce qui pouvait être dit, car bien des passages de ses livres resteront à jamais d'indéchiffrables énigmes. — tout est dit, depuis plus de quatrevingts ans que les Allemands explorent l'immense domaine de l'œuvre gœthéenne. Ce que nous nous proposons dans ces quelques pages, c'est de donner aux lecteurs de ces Portraits, à ceux surtout à qui ne sont guère accessibles les ouvrages mêmes de Gœthe ou les études qui lui ont été consacrées, une idée aussi fidèle que possible de sa longue carrière, de son activité si variée et de l'influence profonde qu'il a exercée non seulement sur ses contemporains, mais sur tout le XIX® siècle.
(i) Les ouvrages de toute sorte, biographies, commentaires, etc., publiés sur Gœthe, sont innombrables. Le premier catalogue de ce qu'on appelle la Gœthe- Bibliothek, publié en 1874 P^r Hirzel, a 238 pages!
30 PORTRAITS d'hier
La vie de Gœthe
Enfance et Jeunesse
Le père de Gœthe, Johann Kaspar Gœthe, demeurait au n° 23 de la rue de la Fosse-aux-Cerfs, à Franc £ort-sur-le-Mem, et possédait une assez belle fortune (i) qui lui permettait de vivre en simple particulier; le titre de conseiller impérial, qui lui avait été conféré par l'empereur Charles VII, était purement honorifique. Johann Kaspar épousa, en 1748, à l'âge de 39 ans, Katharina-Elisabeth Textor, fille d'un échevin de Francfort. Celle-ci, qui avait alors oin peu plus de 17 ans, avait accepté, « sans beaucoup y réfléchir », l'époux qui lui était proposé. Elle eut certainement à supporter bien des désagréments, petits ou grands, depuis la manie pédagogique de son mari jusqu'à son humeur bougonne et son avarice, mais elle finit par s'en accommoder, grâce à son heureux caractère ; et quand, le 28 août 1749, sur le coup de midi, elle mit au monde son premier-né, Johann Wolfgang Gœthe, elle eut dès lors un objet d'affection.
La mère de Gœthe, parait-il, devina presque aussitôt que son Wolfgang serait un homme remarquable. Rien de bien étonnant à cela. N'était-ce pas déjà un miracle que le bébé, né à demi mort, etit vécu ? D'ailleurs, il n'est guère de mères intelligentes qui ne pressentent dans leurs enfants, dans leurs fils surtout, de futurs grands hommes! Quoi qu'il en soit, jamais M"'® Aïa — comme on la surnomma plus tard — n'entrava le libre développement intellectuel du jeune Wolfgang, bien différente en cela de son mari qui, maître d'école manqué, voulut instruire lui-même son fils et sa fille Cornélia (née quinze mois après Wolfgang), et s'appliqua à leur donner une éducation absolument rationaliste et pratique, proscrivant jusqu'au théâtre de marionnettes, et faisant consister les récréations en des récits de ses voyages en Italie, — ce qui fut peut-être le meilleur de son enseignement, car ces récits éveillèrent sans doute chez Gœthe cette « Sehnsucht » (2) vers l'Italie, à laquelle nous devons des œuvres comme VIphigénie et les Elégies romaines.
]y[me ^-jg^ gy contraire, favorisait le théâtre de marionnettes. Elle s'entendait moins à faire la pédagogue qu'à improviser, assise sur la fameuse chaise verte appelée dans la famille « la chaise aux con-
(i) Cependant, les Goethe étaient d'origine assez modeste: l'arrière-grand-père paternel du poète exerçait la profession de maréchal-ferrant et son grand-père paternel n'était qu'un simple ouvrier tailleur; mais ce dernier épousa en secondes noces une riche veuve, propriétaire de l'Hôtel du Saule, qui fut la mère de Johann Kasjiar.
(2) Mot intraduisible, qui signifie à peu près : ardent désir et parfois regret.
tes », de merveilleuses histoires de fées auxquelles le futur poète collaborait parfois. Aussi Goethe a-t-il pu dire, dans un quatrain célèbre des Xénies que, s'il avait de son père « la stature et la conduite sérieuse de la vie », il tenait de sa mère « l'enjouement et le goût de conter ». On comprend que Wolfgang ait eu pour elle une affection toute particulière, et que l'influence maternelle ait contribué pour une bonne part à l'éclosion de son génie poétique. « Un grain de matière cérébrale en plus ou en moins », lui écrivait un jour la digne femme, alors qu'il était célèbre, « et tu aurais été un homme tout ordinaire ». Nous sommes presque tentés de dire : Une mère ayant le même caractère, les mêmes méthodes d'éducation que son père, et Gœthe n'eût pas été le grand poète qu'il est devenu, mais peutêtre simplement un obscur conseiller comme l'honorable Johann Kaspar.
]\Iais ]\I™* Aïa aimait la poésie et encouragea, dès qu'elle les vit se manifester, les goûts poétiques de son fils. Ce n'est pas que le conseiller impérial fut un barbare plein de mépris pour les belles-lettres : loin de là ! Il donnait à Gottsched et . aux froids poètes de son école une place d'honneur dans sa bibliothèque. Mais ce qui le révoltait, et ce qui enthousiasmait précisément sa femme et son fils, c'était la poésie nouvelle, le Messie de Klopstock par exemple, qu'il avait absolument proscrit de sa maison et qui, malgré l'interdiction paternelle, était lu et même déclamé par les deux enfants, sous l'œil bienveillant, voire approbateur de M™® Aïa.
Grâce à sa mère, Goethe eut donc une heureuse enfance et put développer facilement ses aptitudes littéraires. Une autre influence propice fut celle qui résulta pour lui du séjour des troupes françaises à Francfort, de 1759 à 1761, pendant la guerre de Sept Ans. Le père de Gœthe eut alors à loger un officier supérieur, le comte de Thoranc, qui exerçait dans la ville occupée les fonctions de lieutenant du roi, et qui groupa autour de lui une société d'artistes et d'hommes distingués, l'ne troupe de comédiens français vint en même temps s'installer à l'rancfort, et le jeune Wolfgang, à qui l'on avait accordé ses entrées libres, put, grâce à ]\I"® Aïa, elle-même passionnée de théâtre, suivre assidûment les représentations. L'enfant apprit ainsi à connaître de bonne heure notre langue et notre littérature, tandis que, en fréquentant l'entourage du comte, il s'intéressait aux arts plastiques, principalement à la peinture.
Il était d'ailleurs d'une remarquable précocité. A dix ans, il écrivait, outre sa langue maternelle, assez correctement le français, l'italien, le latin et le grec ; il apprit ensuite l'anglais et même l'hébreu. A douze ans, il composait un roman par lettres, où chacun des personnages s'exprimait dans un de ces idiomes. A seize ans. ses lectures bibliques lui avaient déjà inspiré une série d'Odes spirituelles (dont une, sur la
Descente de Jésus-Christ aux Enfers, figure dans ses œuvres complètes) ainsi qu'un poème épique sur Joseph et ses frères.
Le père de Gœthe voulait faire de son fils un jurisconsulte. Il l'envoya donc, en 1749, à l'Université de Leipzig pour y étudier le droit. Mais le jeune homme, rebuté par cette science aride, fréquenta beaucoup plus la joyeuse société des étudiants que les salles de cours. Cependant, il suivit assidiiment les leçons du professeur Oeser, directeur de l'Ecole des Beaux-Arts, qui fut son véritable initiateur en matière d'esthétique. La femme d\i professeur de droit Bœhme, auquel il avait été recommandé par son père, exerça également sur son talent naissant une heureuse influence. « Fort cultivée », dit Gœthe dans ses mémoires, « elle avait horreur de l'insignifiant, du faible et du vulgaire ». L'adolescent lui soumit ses premiers essais poétiques, sans avouer qu'il en était l'auteur, et les vit « impitoyablement fauchés ». Reconnaissant lui-même la justesse des critiques de cette femme de goût, il jeta au feu la plupart de ces ébauches et fut un moment tenté de renoncer à la poésie.
C'est alors qu'il apprit à connaître la passion. Il fit la conquête de Kaetchen Schœnkopf, l'aimable fille" d'un négociant de Leipzig, qu'il lassa d'ailleurs bientôt par ses caprices et ses jalousies. Il y eut rupture, une rupture qui lui fut douloureuse, car il regrettait d'avoir ainsi gâché son bonheur. Pour oublier, il eut recours à toutes sortes de distractions qui ébranlèrent assez sérieusement sa santé, ainsi qu'à un moyen qui fut sans doute plus efficace, puisque ce sera dorénavant le grand remède dont il se servira en pareille circonstance: déverser sa peine dans une œuvre littéraire. Cette œuvre fut son premier essai dramatique: Les Caprices de l'Amant (1767).
« Ainsi », dit-il, « je commençai à suivre cette direction dont je ne pus jamais m'écarter par la suite, je m'abandonnai à cette disposition à transformer en tableaux, en poèmes, tous les sujets de mes joies, de mes soucis ou de mes tourments; je me mettais en règle .là-dessus avec moi-même, soit afin de rectifier mes idées sur les objets extérieurs, soit pour cultiver mon esprit à ce sujet. Ce don n'était plus nécessaire à personne qu'à moi qui, par nature, étais jeté sans cesse d'un extrême dans un autre. Toutes les œuvres que j'ai pxihliées ne sont donc que les fragments d'une grande confession (i). » {Poésie et Vérité, 1. VII.)
Le Caprice de l'Amant, ainsi qu'une autre pièce en deux actes. Les Complices (1768), composée également à Leipzig, sont tout à fait dans
(i) C'est nous qui soulignons ces paroles qu'il faut avoir sans cesse présentes à l'esprit si l'on veut bien comprendre l'œuvre de Gœthe, en particulier Faust.
le goût français de l'époque et dans la forme traditionnelle de l'alexandrin. Ce sont des œuvres de jeunesse, sans grande originalité, mais où l'on pressent déjà, çà et là, le futur génie. C'est encore à Leipzig que Goethe écrivit ses premières poésies lyriques, qui parurent un peu plus tard (1770) sans nom d'auteur.
Mais la vie agitée que menait l'étudiant l'avait rendu malade, et, vers la fin de l'été de 1768. il lui fallut regagner Francfort. La rentrée à la maison paternelle dut être assez triste. Le conseiller impérial était fort mécontent du peu de zèle que son fils apportait à ses études juridiques. i\Iais la bonne ^I™^ Aïa accueillit et soigna l'enfant prodigue avec toute sa tendresse maternelle. Pendant sa convalescence, qui fut assez longue, Goethe se mit, sous l'influence d'une amie de s^ mère, M"® de Klettenberg (un type curieux de mystique), ainsi que de son médecin, à étudier ces vieilles sciences qui, de nos jours encore, occupent plus d'un penseur, l'alchimie et la kabbale. Ces recherches le conduisirent assez naturellement aux sciences naturelles, et lui furent comme une préparation à ses futurs travaux scientifiques et à son Faust.
Dès qu'il fut complètement rétabli, au printemps de 1770, Gœthe dut repartir à l'Université de Strasbourg où, cette fois, le père entendait qu'il préparât sérieusement sa licence en droit. Le jeune homme obéit, ce qui ne l'empêcha pas de suivre également d'autres cours, par exemple ceux de médecine et de sciences naturelles, de fréquenter les salons et d'entrer en relations avec quelques écrivains, principalement avec Herder (i). Celui-ci eut une très grande influence sur Gœthe, bien qu'il ne fût son aîné que de quelques années. Il appela son attention sur les chants populaires, sur Homère, Ossian et Shakespeare ; il lui fit saisir les rapports mystérieux de la poésie avec l'âme et la vie du peuple qui la crée, et développa en lui ce « sens de l'universel » que les causeries mystiques de Mlle de Klettenberg avaient éveillé dans son esprit. Dès lors, Gœthe fut possédé de ce besoin de tout embrasser et de tout comprendre qui le dominera durant sa vie entière.
Pendant son séjour à Strasbourg, l'étudiant eut une nouvelle passion qui produisit sur lui une impression autrement profonde que l'amourette ébauchée à Leipzig avec Kaetchen: elle fit véritablement de Gœthe un poète. Présenté par un de ses camarades chez le pasteur de Sesenheim (petit village des environs de Strasbourg), il s'éprit aussitôt d'une des filles de son hôte, et, bien accueilli par la famille et par la jeune fille, il fut bientôt considéré presque comme son fiancé. Mais il devait en être de la pauvre Frédérique Brion comme de Kaetchen. Quand il eut passé son examen de licence (1771), l'étudiant
<i) Philosophe, poète et critique, un des plus grands penseurs de l'Allemagne (1744-1803).
360 PORTRAITS d'hier
quitta Strasbourg, et l'idylle en resta là. Frédérique dut, sans aucun doute, cruellement souffrir de cet abandon, mais nul ne l'entendit se plaindre. Elle refusa même une demande en mariage en déclarant: a Celle qui fut aimée de Gœthe ne peut plus appartenir à personne » ; et, bien plus tard, alors que le nom du poète était célèbre par toute l'Allemagne, elle disait : « Il était trop grand pour moi et appelé à de trop hautes destinées; je n'avais pas le droit de m'emparer de lui. » Il la revit huit ans après et écrivit alors dans une lettre à M"*^ de Stein: « La seconde fille de la maison (Frédérique) m'avait aimé jadis, bien mieux que je ne le méritais et plus que d'autfes à qui j'ai témoigné beaucoup de passion et de fidélité ; il me fallut la quitter à un moment DÙ mon départ lui coûta presque la vie. » Le récit de cette entrevue est touchant, surtout par la compréhension qu'il nous donne de la tendre et noble nature qu'était cette Frédérique Brion qui inspira au poète ses premiers beaux chants d'amour.
Une fois licencié en droit, Gœthe revint donc à Francfort où son père voulait qu'il s'établit comme avocat. C'est à ce moment qu'il fit, par l'intermédiaire d'un de, ses amis de Leipzig, Schlosser, qui devint plus tard son beau- frère, la connaissance d'un homme qui eut une certaine influence sur l'évolution de son esprit, Merck. Ce dernier, smgulièrement intelligent, actif et ironique, encouragea Gœthe dans sa carrière poétique, lui signalant sans cesse les défaut dans lesquels son talent menaçait de tomber et le poussant à terminer des œuvres qui, sans lui, seraient peut-être demeurées inachevées.
Mais Gœthe ne resta que quelques mois à Francfort et, au printemps de 1772, il partit pour Wetzlar oti siégeait alors le « Reichskammergericht », sorte de cour de cassation jugeant en dernier ressort les procès pendants sur toute l'étendue de l'empire. L'intention du vieux conseiller était que son fils se perfectionnât ici dans la pratique du droit. Mais Gœthe s'occupa surtout, à Wetzlar, d'une jeune fille qu'il rencontra dans un bal champêtre et qu'il devait immortaliser peu après, sous le nom de Lotte, dans son fameux roman de Werther. Lotte, ou plutôt Charlotte Buff, fille du bailli de l'Ordre teutonique et l'aînée d'une nombreuse famille, avait alors vingt ans et était déjà fiancée à Kestner, un ami de Gœthe. « Elle était », nous dit ce dernier dans Poésie et Vérité, « du nombre de ces personnes qui, sans inspirer de violentes passions, semblent faites pourtant pour plaire universellement. » Le jeune avocat ne tarda pas à se lier avec elle d'une amitié, très pure d'ailleurs, comme en témoignent ses lettres à Charlotte et à Kestner, mais qui se transforma peu à peu chez lui en un violent amour. Quant à Charlotte, si elle éprouvait pour Gœthe une sincère afïection, elle aimait son fiancé de toute son âme. C'était une situation sans issue. Gœthe le comprit et, cédant aux instances de Merck, il quitta Wetzlar. « Je pris », dit-il, « la résolution de m'éloigner volon-
tairement, sans attendre d'y être forcé par un concours intolérable de circonstances... Je me séparai de Charlotte, la conscience plus pure que lors de mon départ d'auprès Frédérique, mais non sans douleur. » Werther fut l'œuvre dans laquelle il déversa sa peine.
Goethe rentre de nouveau au foyer paternel. Cette fois, le père espère que son fils va se consacrer sérieusement à sa profession d'avocat. Hélas ! Sans doute. W'olfgang s'occupe de quelques affaires, mais il travaille surtout à des œuvres littéraires, d'abord à son fameux Gœts de Berlichingen à la Main de Fer, dont il avait eu la première idée dès 1770 et auquel il n'avait cessé de penser depuis. Il l'écrit en six semaines, puis le remanie complètement sur les conseils de Herder et de ^lerck, et le publie enfin en 1773. Le succès est prodigieux: Gœthe se voit acclamé par toute la jeunesse, et la maison de la rue de la Fosse-aux-Cerfs devient comme un but de pèlerinage pour tout ce qu'il y avait alors de « Sturmer-und-Draenger (i) ». Lavater (2), Klopstock lui-même, viennent rendre visite au jeune poète en qui l'on salue un émule de Shakespeare. Les princes de Weimar s'arrêtent à Francfort au cours d'un voyage et invitent Gœthe à les accompagner jusqu'à ]\Iayence. Bref, il est déjà, à vingt-quatre ans, considéré comme un maître.
Peu après la publication de Gœts, il compose en huit jours, à la suite d'une promesse faite à une jeune fille dont il est le « mari » dans des jeux de société, un drame tiré des Mémoires de Beaumarchais et intitulé Clavigo; il travaille à son Faust, il se propose d'écrire un Promêthce, un Mahomet, un Juif -Errant, œuvres qui restèrent d'ailleurs à l'état de fragments ou même de simples projets. Il commence à étudier Spinoza, le grand philosophe panthéiste, dont la pensée exercera sur son esprit une ineffaçable influence.
C'est dans ces travaux qu'il cherche à oublier la peine que lui a causée son aventure de \\'etzlar. Car sa passion pour Charlotte ne s'éteignit pas de si tôt. II conserva longtemps au-dessus de son lit le portrait silhouette de Lotte et, bien qu'elle eiit, dans l'intervalle, épousé Kestner. il désirait la revoir. Ajoutons que, de retour à Francfort, il s'était lié avec Maximilienne Brentano, charmante jeune femme mariée à un homme bien plus âgé qu'elle, et qui, intellectuellement bien supérieure à son mari, passionnée d'art et de poésie, tût pu
(i) On désigne par l'expression presque intraduisible de « Sturm-und-Drang » (mot à mot: « tempête et assaut ») un mouvement littéraire qui s'étend de 1770 jusque vers 1790 et qui se caractérise par la négation de toutes les règles, la recherche de l'originalité à tout prix. Les « Sturmer-und-Draenger » sont les écrivains de cette tendance ; parmi les plus remarquables, il faut citer, outre Gcethe et Schiller à leurs débuts. Klinger, Lenz. Wagner et le peintre Mûller.
(2) Ecrivain et prédicateur suisse, célèbre à son époque par ses poésies religieuses et surtout par sa Physiognomouie ou art de connaître le caractère d'après la conformation du crâne.
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facilement devenir pour Gœthe une seconde Charlotte. Aussi prit-il, à regret, le parti de ne plus la voir, « dans l'intérêt de leur repos à tous deux ». Toutes ces circonstances étaient peu faites pour lui rendre le calme; Il allait même parfois jusqu'à songer au suicide. Finalement, il eut recours au « vieux remède de bonne femme » dont il avait usé déjà pour oublier Kaetchen Schœnkopf: il jeta le tropplein de son cœur dans l'immortel roman Les souffrances du jeune IVerther, qui parut en septembre 1774 et dont le succès dépassa encore celui de Gœtz. Désormais, Gœthe était célèbre non seulement dans sa patrie, mais même à l'étranger.
L'année suivante, 1775, est une période décisive de la jeunesse de Gœthe, période de nouvelle crise sentimentale, plus forte que les précédentes, et qui décida de tout son avenir. Les visites à la maison de la rue de la Fosse-aux-Cerfs devenaient de plus en plus nombreuses. La bonne société de Francfort et des environs faisait naturellement fête au poète dont le nom était sur toutes les bouches : c'était à qui l'inviterait à ses réceptions. De là résultait une vie assez turbulente, fort peu bourgeoise, très peu selon le goiit du père de Gœthe. Mme Aïa, de son côté, venait de marier l'année d'avant sa fille Cornélia et aurait bien voulu fixer définitivement à Francfort son cher Wolfgang. Elle ne voyait pour cela qu'un moyen: le marier. Déjà, elle avait cru trouver dans la jeune Anna Sybilla Munch la bru tant désirée. Mais la bonne mère s'abusait : malgré toute son amitié pour cette amie de sa sœur, Gœthe ne pensait nullement à l'épouser et Mme Aïa dut laisser au grenier le vieux berceau qu'elle songeait déjà à en tirer. Mais, à une soirée donnée par la veuve d'un riche banquier, Mme Schœnemann, Gœthe fut présenté à la fille de cette dernière, Lili, alors âgée de seize ans et demi, et qui fit sur lui une très forte impression. Elle, de son côté, ne tarda pas à ressentir pour lui une inclination assez vive. Peut-être y avait-il là surtout un sentiment de vanité, un peu de fierté d'avoir su capter le cœur d'un homme célèbre et que chacun se disputait. Mais ce sentiment fit bientôt place à un sincère et profond amour. Quant à Gœthe, il se prit vite pour Lili d'une passion aussi violente que celle qukil avait éprouvée pour Charlotte. Il lui semblait que son âme, si longtemps agitée, avait trouvé un point où se fixer. Il y eut même des fiançailles en règle, pour lesquelles, il est vrai, l'assentiment des deux familles fut enlevé plutôt par surprise. Puis, au cours d'un voyage en Suisse dans lequel l'entraînent deux de ses amis, les frères Stolberg, Gœthe rend visite à sa sœur Cornélia. Celle-ci, qui se trouve peu heureuse dans sa nouvelle existence, lui déconseille le mariage: le devoir de son frère est, selon elle, de préservr Lili, de se préserver lui-même d'une mésaventure. Mais Gœthe ne l'écoute guère. Partout, il ne cesse de penser à sa fiancée. A son retour, il la retrouve, lui semble-t-il, plus belle, l'esprit plus nmri. Cependant, il
commence à douter qu'une union avec Lili puisse faire leur bonheur à tous deux. D'autre part, la jeune fille est poussée par sa mère à rompre avec cet avocat-poète, moins riche qu'elle, et qui sourit peu comme gendre à la veuve du banquier. Le vieux Goethe n'aime pas non plus sa future belle-fille, qu'il trouve trop grande dame. Goethe enfin sent obscurément, inconsciemment, que le désir de vivre pleinement, librement, qui est le fond de ce qu'on a appelé son « égoïsme » , s'accorde mal avec le mariage, qu'une union définitive serait, à ce moment, une entrave à son génie, à l'entier développement de sa personnalité, et il s'efïorce d'oublier Lili. Il se guérit peu à peu de son amour, par le travail littéraire. Il écrit Erwin et Ehnire, Stella, Claudine de Villa- Bella, il commence Egmont, il compose de nombreuses poésies. Enfin, la rupture a lieu : le 20 septejnbre, il disait à Lili « sept mots » ( ?) et c'était fini (i).
Mais le meilleur remède en amour, a-t-on dit, c'est encore la fuite. Un mois plus tard, le jeune duc Karl August de Weimar, de nouveau de passage à Francfort, invite le poète à venir le voir dans sa résidence. Gœthe saisit l'occasion. D'ailleurs, il ne se plaît plus à la maison paternelle. La bonne Mme Aïa obtient pour lui du vieux conseiller, qui ne voit pas d'un bon œil son fils partir à la cour d'un prince, la permission d'aller passer quelques semaines à Weimar. Goethe part le 2 novembre. Les quelques semaine durèrent près d'un demi-siècle !
Ici se termine la première période de la vie de Goethe, la plus intéressante pour quiconque estime avec nous que les années d'enfance et d'adolescence ont presque toujours une importance décisive et que « l'enfant est le père de l'homme ». Gœthe conserva, en effet, dans son âge mûr et même dans sa vieillesse, les dons puissants et variés que nous lui avons vus déjà : sa curiosité toujours en éveil, son esprit ouvert à toutes les influences, son cœur accessible à toutes les émotions avec, cependant, une parfaite maîtrise de soi, ses prodigieuses capacités de travail et son merveilleux génie poétique. L'action de l'âge et des circonstances nouvelles parmi lesquelles il va vivre ne fera que mettre un p>eu plus de calme dans l'exubérance de sa jeunesse, lui faire prendre des manières de plus en plus posées, de plus en plus « olym-
(i) Lili semble s'être d'ailleurs consolée assez facilement : trois ans plus tard, elle épousait un banquier de Strasbourg, Friedrich von Diirkheim. Elle n'oublia pourtant pas son fiancé de jadis et, dans ses dernières années, elle parlait encore de lui comme de son inoubliable ami. Gœthe la revit un an après son mariage ; il la trouva, dit-il dans une lettre à Mme de Stein. jouant avec un enfant de deux mois, et elle lui parut assez enfant elle-même. Il fut satisfait d'apprendre que la c henné créature » était parfaitement heureuse, ayant un mari actif, riche et considéré.
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piennes ». Son esprit évoluera, son extérieur changera, mais le fond intime de sa nature restera à peu près le même.
Nous serons donc plus bref sur les périodes qui vont suivre, nous réservant de traiter plus en détail l'œuvre et la pensée de Gœthe dans la seconde partie de cette étude.
A Weimar
Le jeune et intelligent duc Karl August de Weimar devint très vite un véritable ami pour Gœthe et chercha bientôt à fixer définitivement le poète à sa cour. En 1770, il le nommait conseiller de légation avec 1.200 thalers de traitement (environ 4.500 francs), puis il l'éleva au rang de conseiller secret et, quelques années plus tard, le choisit pour premier ministre après l'avoir fait anoblir par l'empereur François- Joseph II.
Voici donc Gœthe « homme d'Etat » ou, plus modestement, principal administrateur d'un petit pays qui comptait alors à peu près 100.000 habitants. Le scandale fut grand, parmi les milieux officiels de Weimar, de voir un simple bourgeois parvenir, grâce à la faveur du prince, à une si haute situation, — d'autant plus grand que Gœthe, au moins dans les premières années, se souciait fort peu du décorum, pas plus, d'ailleurs, que Karl August. « Le duc », dit Gœthe dans ses Conversations avec Eckermann, « était alors très jeune, et il faut avouer que nous faisions un peu les fous. Il ressemblait à un vin généreux, mais encore en pleine fermentation. Il ne savait quel emploi faire de ses forces et nous fîîmes souvent sur le point de nous casser le cou. Courir à bride abattue par dessus les haies, les fossés et les rivières, se fatiguer pendant des journées entières à monter et à descendre les montagnes, passer ensuite la nuit à la belle étoile, camper auprès d'un feu dans les bois : c'étaient là ses goûts. »
L'existence agitée de Gœthe ne l'empêchait d'ailleurs pas de s'acquitter très sérieusement de ses fonctions administratives. Du reste, la fermentation dont il parle dans le passage que nous venons de citer cessa bientôt, aussi bien chez le duc que chez lui, et tous deux donnèrent à l'Allemagne et même à l'Europe d'alors ce rare exemple d'un prince rêvant pour son pays une gloire plus haute que celle des armes, se souciant du bonheur de son petit peuple, €t d'un ministre le secondant fraternellement, le dirigeant même parfois dans ses nobles entreprises. Relevons, pendant que nous sommes sur ce sujet, le reproche de servilisme, de courtisanerie, souvent adressé à Gœthe et auquel il a luimême, sur la fin de sa vie, répondu en ces termes :
« On dit que je suis un courtisan, un valet de cour. Qu'est-ce que cela signifie? Est-ce que je sers un tyran, un despote? Est-ce que je
sers un souverain qui ne vit que pour satisfaire ses désirs aux dépens du peuple? \^oilà un demi-siècle que je suis uni au grand-duc par l'amitié la plus profonde, un demi-siècle que je travaille et lutte avec lui; mais je mentirais en disant que le grand-duc ait jamais cessé un seul jour d'agir pour le bien du pays, de s'efforcer d'améliorer la situation de chacun de ses sujets. Pour lui' personnellement, qu'avait-il donc de sa situation princière, sinon les charges et la peine? Sa demeure, son habillement, sa table, sont-ils meilleurs que ceux d'un particulier aisé? Qu'on aille dans nos villes maritimes, et l'on verra la cuisine et la cave d'un notable négociant mieux pourvues que les siennes. Si l'on veut à toiite force que je sois l'esclave d'un prince, je me console en pensant que je suis celui d'un prince qui, lui-même, est l'esclave de l'intérêt général de son peuple. » (Conversations avec Eckermann.)
Au point de vue de la carrière littéraire de Gœthe, ces premières années de Weimar sont peu brillantes. Un auteur du temps déclare même, en 1780, que l'auteur de Gœtz et de Werther n'est plus qu'une célébrité éteinte. Ses amis même s'inquiètent. Le temps lui manque, en effet, pour travailler à des œuvres importantes, et il ne compose guère que quelques ballades, les « Lieder » de ]\Iignon, le poème d'Ilmenan et des pièces de circonstances destinées au théâtre d'amateur qu'il avait organisé au château de Weimar.
Une liaison, qui commença presque dès son arrivée à la cour de Karl August et qui resta près de six ans purement platonique, eut sur Gœthe une très grande influence : ce fut celle qu'il entretint avec Mme de Stein, la femme du grand-écuyer du duc, « une personne véritablement intéressante », dit Schiller dans une lettre à son ami Kœrner, « et dont je comprends que Gœthe se soit tellement attaché à elle. Belle, elle n'a jamais dû l'être, mais sa physionomie a une douceur sérieuse, une franchise toute particulière, tout son être respire le bon sens, le sentiment et la vérité. » La passion qu'elle inspira à Gœthe fut si forte que lui-même l'appelle une « maladie ». Alais ce fut une maladie qui devait l'amener peu à peu à la possession d'une vertu dont il avait absolument besoin pour vivre et pour produire, c'est-à-dire à la mesure, à cette « sophrosyné » que les Grecs considéraient comme la qualité suprême. C'est, jusqu'à un certain point, à l'action exercée par Mme de Stein sur son esprit que nous devons cette parfaite œuvre d'art qu'est VIphigénie.
Cependant, au bout d'une dizaine d'années de cette vie toute remplie d'occupations souvent ingrates, Gœthe sentit le besoin d'un délassement. Plus d'une fois déjà, il avait voulu voir l'Italie, cette seconde
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patrie de l'homme moderne, cette terre classique de la beauté. Ce désir s'empara à nouveau de son âme, avec une puissance irrésistible. Il partit le 3 septembre 1786,' visita Venise, Naples et la Sicile, et vécut de longs mois à Rome. Ce séjour en Italie fut d'une importance capitale pour son évolution intellectuelle. Ce fut pour lui une véritable renaissance, « comme s'il venait de guérir », dit-il lui-même, « d'une terrible maladie ». L'effervescence de la période de « Sturm-und- Drang » disparut tout à fait pour faire place à la pondération, à la paix. Désormais, ses modèles artistiques ne furent plus Ossian ni Shakespeare, mais les Grecs, avec leur génie tout de clarté et d'harmonie. Aussi la plupart des œuvres qu'il composa ou remania en Italie et dans les années suivantes, les Elégies romaines, Torquato Tasso et surtout Iphigénie, peuvent-elles être considérées comme une remarquable synthèse du goût antique et du caractère national allemand.
Gœthe ne rentra à Weimar que le 18 juin 1788, pour y mener dorénavant une existence calme, consacrée entièrement au travail littéraire et scientifique. De ses fonctions administratives, il ne conserva que celles qui l'intéressaient tout particulièrement et ne s'occupa plus guère que des établissements scientifiques et artistiques du grandduché, tels que l'Université de léna, le théâtre, les mines d'Ilmenau, etc.
C'est peu dé temps après son retour d'Italie que Goethe fit la connaissance de celle qui devait, pendant 28 ans, être sa fidèle compagne, Christiane Vulpius, alors simple ouvrière fleuriste, avec laquelle il contracta, au grand scandale de la haute société (pourtant assez dissolue) de Weimar, au vif dépit de M'"*' de Stein, pour qui sa passion s'était singulièrement refroidie, ce qu'il nommait un « mariage de conscience », ce que nous appelerions aujourd'hui une union libre. Parmi toutes les femmes qu'a aimées Gœthe, il n'en est pas qui aient été aussi maltraitées par les historiens littéraires que la pauvre Christiane, à qui sa situation « irrégulière » a valu toutes sortes de calomnies, dues pour la plupart à la jalousie de M"*® de Stein. On commence cependant à lui rendre justice et à reconnaître qu'elle fut bien la femme qu'il fallait au poète. La mère de Gœthe elle-même, bien qu'un peu déroutée au début, se prit d'une vive affection pour sa belle-fille non officielle dès qu'elle la connut personnellement, et elle écrivait en 1795 à son fils qui lui annonçait qu'elle allait être de nouveau grandmère (i) : « Mes félicitations pour la prochaine venue d'un nouveau citoyen du monde — il n'y a qu'une chose qui m'ennuie, c'est de ne pas pouvoir faire part de la naissance de mon petit-fils dans le journal — ni organiser à cette occasion une petite fête officielle; — enfin,
(i) Gœthe avait eu, en 1789, un premier fils de Christiane, Auguste.
puisqu'il n'y a rien de parfait sous le soleil, je me console en pensant que mon W'olfgang est plus heureux ainsi que dans un mauvais mariage. Embrasse pour moi ta compagne (i) et le petit Auguste... » Innombrables sont les passages de lettres de M""^ Aïa oh celle-ci ne parle de Christiane qu'avec la plus sincère, la plus tendre amitié. D'ailleurs, le témoignage de Goethe lui-même suffit amplement à laver la mémoire de Christiane des médisances de ^M"^^ de Stein. Son amour pour sa femme s'exprime éloquemment dans ses Elégies romaines^ et, plus naïvement, dans ses lettres à ses amis (2). Et quand Christiane meurt, le 6 juin 1816, 1' « impassible » Gœthe qui, quelques moments avant qu'elle s'éteignit, était tombé à genoux près du lit de l'agonisante, et, lui saisissant les mains, s'était écrié douloureusement : « Tu ne me quitteras pas! Non, non, tu ne peux pas me quitter! », Gœthe écrit dans son Journal ces quelques lignes, singulièrement expressives dans leur brièveté : « Mort de ma femme. Dernière lutte terrible de sa nature. Elle trépassa vers midi. Vide et silence de mort en moi et autour de moi. »
Dans la paix du foyer domestique, Goethe travaille à ses grandes œuvres. Il publie, en 1788, Egmont, en 1790 Torqiiato Tasso et des fragments du Faust. D'un court voyage à Venise (1790), il rapporte les Epigrammes vénitiennes. En 1792, il se laisse décider par Karl August à l'accompagner à l'armée du duc de Brimswick, et suit, en observateur attentif, cette Campagne de France dont il publiera plus
(i) Mme Aïa emploie l'expression « Eettschatz », dont le pittoresque n'est guère traduisible en français.
(2) Citons encore le gracieux petit poème allégorique où il raconte l'origine de cette liaison :
Trouvaille Par la verte forêt Je voulus la cueillir,
Je m'en allais seulet. Mais avec un soupir
A l'aventure, La fleur jolie
Quand j'aperçus soudain. Dit: « Tu vas me briser,
Tel un œil enfantin Four voir tôt se faner
Sous la ramure, Ma douce vie ! »
Une charmante fleur. Touché de sa candeur.
Sa riante couleur Je déterre la fleur
Brillant dans l'ombre Et je l'emporte.
Comme un astre en la nuit, Puis, aussitôt rentré
Comme une étoile luit Chez moi, je la plantai
Dans le ciel sombre. Près de ma porte.
Dans mon calme jardin Je l'admire, matin
Et soir, sans cesse.
Toujours elle fleurit Et toujours me sourit
Avec tendresse.
(Traduction R. D.\rsiles).
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tard (1822) une intéressante relation (i). L'année suivante, il assiste ati siège de Mayience, où il écrit, pour se distraire, une traduction en vers du vieux Roman de Renard; puis il rentre à Weimar qu'il ne quittera désormais plus guère que pour un court voyage en Suisse (1797).
- En 1794, Gœthe se lia avec son jeune rival Schiller, le poète déjà célèbre des Brigands et de Don Carlos, qui, depuis quelques années, était professeur à l'Université de léna. Entre les deux écrivains s'établit une amitié qui ne finit qu'avec la mort et qui exerça sur chacun d'eux une influence des plus fécondes. En effet, le tempérament, le caractère du réaliste Gœthe et de l'idéaliste Schiller se complétaient à merveille. Pour Gœthe surtout, cette amitié fut, comme il le dit luimême, « un nouveau printemps, une seconde jeunesse ». Tous deuiK s'excitent mutuellement au travail, rédigent ensemble la revue Les Heures, ainsi que les acerbes épigrammes des Xénies où ils fouaillent tous les mauvais littérateurs de l'époque. Tous deux rivalisent dans la ballade, au point que l'année 1797 porte, dans l'histoire de la littérature allemande, le nom de « Balladenjahr » (année des ballades). En même temps Gœthe termine et publie un roman commencé depuis longtemps, Les années d'apprentissage de Wilhehn Meister, donne son célèbre poème d'Hermann et Dorothée, compose de nouvelles scènes du Faust, traduit le Mahomet et le Tancrcde de Voltaire, et entreprend une trilogie dramatique sur la Révolution française, dont il n'achève que la première partie, La Fille naturelle. C'est, pour Gœthe, l'époque de la pleine maturité.
La mort de Schiller, survenue en 1805, lui fut un coup terrible. « Je viens de perdre la moitié de moi-même », écrivait-il peu de jours après. Sa douleur fut violente et profonde, et, une fois de plus, son remède fut le travail, un travail acharné, dans les domaines les plus divers de la science et de l'art. Il se livre à des recherches sur l'optique, sur la théorie des couleurs, l'ostéologie, la géologie, la météorologie, îa métamorphose des plantes, etc. Il compose deux romans,- les Affinités électives et les Années de Voyage de Wilhehn Meister, il rédige son autobiographie, Poésie et Vérité, il aime même encore, écrit un recueil de sonnets en l'honneur de la jeune Minna Herzlieb, consacre toute une partie de son Divan Oriental-0 ceidental (imité de la poésie persane et arabe) à sa passion pour Marianne de Villemer (181 5), et plus tard, en 1823, chante son dernier chant d'amour dans
(i) C'est dans cet ouvrage que se trouve la phrase, si souvent citée, de Gœthe après la bataille de Valmy : « De ce lieu et de ce jour date une nouvelle époque dans l'histoire du monde, et vous pourrez dire : J'y étais ».
VElégie de Marienhad, inspirée par Ulrique de Levetzow. En outre, il entretient une correspondance des plus étendues, s'intéresse à tout le mouvement intellectuel de l'époque, lit chaque jour la matière d'un volume in-8, et surtout ne cesse de travailler à son Faust, dont il publie la dernière partie en 183 1.
La vieillesse de Gœthe, malgré les deuils qui le frappèrent (i), fut sereine, d'une sérénité dont il faut chercher la source principale dans ce labeur opiniâtre qui lui faisait oublier les souffrances infligées par le sort à quiconque vit longtemps. De partout affluaient vers sa maison, comme vers un lieu de pèlerinage, les admirateurs du patriarche, de r « Olympien » de Weimar.
Il avait 83 ans quand il mourut, le 22 mars 1832, après quelques jours de maladie. Ses dernières paroles furent, paraît-il, pour demander qu'on ouvrit le volet de la fenêtre, « afin qu'il y ait plus de lumière » . De là le pathétique « Plus de lumière ! » si souvent cité et qui, bien qu'il ne soit sans doute qu'une légende, exprime bien l'aspiration de toute sa vie.