‹ Émile ZolaChapitre 17 sur 32 · II. — L'œuvre et la pensée de Gœthe · texte numérisé non relu

II. — L'œuvre et la pensée de Gœthe

L'œuvre de Gœthe est considérable (2) et des plus variées. L'auteur de Faust fut, en effet, un esprit à peu près universel (3). Il s'est essayé avec succès dans presque tous les domaines de l'activité intellectuelle, et dans certains même il a créé d'impérissables chefs-d'œuvre. Nous ne pouvons évidemment, dans cette modeste brochure, étudier en détail les divers aspects de son génie. Nous l'examinerons seulement en tant que poète, dramaturge, romancier et savant.

(i) Il avait perdu en 1808 sa mère, en 1816 sa femme (avec qui il avait fini par se marier légalement, peu de jours après la bataille de léna). Il avait vu mourir^ en 1828, celui qui avait été son bienfaiteur et son ami, le grand-duc Karl August, en 1830 la grande-duchesse Louise, pour qui il avait eu toujours la plus profonde vénération. Cette même année, son fils Auguste était mort à Rome, laissant une veuve et trois enfants, qui contribuèrent à égayer les dernières années de la vieillesse de Gœthe.

(2) La grande édition de Weimar, en voie de publication, comprend déjà plus de 100 volumes, dont 50 consacrés aux œuvres proprement dites.

(3) Poète, romancier, auteur dramatique, critique littéraire, critique d'art, savant, musicien, dessinateur, polyglotte, homme ■ d'Etat, directeur de théâtre et acteur, orateur (comme en témoigne le discours qu'il prononça à la loge maçonnique de Weimai lors de la fête funèbre organisée en mémoire du poète Wieland), homme de sport même, Gœthe peut être considéré comme un rare spécimen d'homme complet.

Le poète

Comme poète, Gœthe a excellé principalement dans la poésie lyrique et dans le « lied », et sa grande source d'inspiration a été l'amour. Car, comme on l'a vu par sa biographie, Gœthe fut toute sa vie — je ne dirai pas l'esclave ni le jouet de la passion, car il sut toujours, en fin de compte, s'en rendre maître — mais un fervent de la femme, un adorateur plus ou moins platonique (suivant les circonstances) de la beauté ou de la grâce féminines. Comme le dit très bien i\I. Henri Lichtenberger dans l'introduction de son excellente édition des Poésies lyriques de Gœthe et de Schiller, Gœthe « a connu l'amour sous toutes ses formes et a su rendre, dans ses vers, toutes les nuances de ce sentiment si complexe et si variable. Il a décrit les premiers éveils du cœur, les incertitudes, les émois et les transports de la passion naissante, comme les tendresses idéales ou la joie paisible et sereine de l'amour heureux et satisfait; ses vers chantent la jeune fille innocente et pure, qui ne sait rien de la vie et s'abandonne naïvement au sentiment qui l'agite, ou bien encore la femme accomplie, amie et consolatrice de l'homme qu'elle guide et soutient sur le chemin de la vérité et du devoir. » Les « lieds » de Gœthe, dont Beethoven disait qu'ils « le poussaient à composer », qu'ils « portaient leur mélodie en eux », sont des modèles du genre.

Ses ballades se distinguent par une merveilleuse variété de rythmes et de style, par une langue harmonieuse, par des images tour à tour gracieuses ou tragiques. Citons, parmi les plus connues, Le Roi de Thulé (plus tard insérée dans le Faust), Le Pêcheur, Le Roi des Aulnes (i), Le Chanteur, l'Apprenti Sorcier, La Fiancée de Corinthe, Le Dieu et la Bayadère, etc..

(i) On lira peut-être avec quelque intérêt notre essai de traduction en vers de cette célèbre ballade :

Le Roi des Aulnes

Qui chevauche si tard par cette ruit obscure Où le vent siffle ? C'est un père et son enfant. L'enfant, dans l'ombre a peur : son père le rassure, Et dans ses bras il le serre bien, tendrement.

— Pourquoi caches-tu donc, mon enfant, ton visage ?

— Père, ne vois-tu pas, là-bas, près du ruisseau. Le Roi des Aulnes qui guette notre passage? Vois sa couronne et la traîne de son manteau !

— Mais non, mon fils, mais non, sur l'eau flotte la brume. — « Cher enfant, viens-t'en donc avec moi. Nous jouerons

De beaux jeux, tu verras ! Tous deux nous cueillerons De merveilleuses fleurs, le soir, au clair de lune.

Hermann et Dorothée enfin occupe mie place â part dans l'œuvre poétique de Gœthe et même dans toute la littérature allemande. C'est un des plus heureux essais qui aient été tentés pour adapter à un sujet moderne la forme homérique. « Etre un homéride, fût-ce le dernier de tous, cela est beau ! » s'écrie Gœthe dans le prologue de son poème. Il y a parfaitement réussi. On se figure vraiment, en lisant cette charmante idylle où le fils de l'hôtelier .du Lion d'Or finit par épouser la jeune Dorothée qu'il a rencontrée parmi une troupe de fugitifs chassés de leur pays par la guerre, entendre un Homère allemand. Ce qui achève de rendre ce poème intéressant pour le lecteur français, c'est l'époque à laquelle Gœthe en a placé l'action, l'époque de la Révolution française, et le jugement qu'il porte sur cette dernière. Il reconnaît pleinement la haute valeur des idées qui animaient nos grands révolutionnaires, mais désapprouve la Terreur.

Le dramaturge

Peut-on bien appeler Gœthe un dramaturge? Ses grands drames, depuis Gœts de Berlichingen jusqu'à Faust, sont plutôt des poèmes à forme dramatique que des œuvres convenant véritablement à la scène. Là où Gœthe est surtout homme de théâtre, par exemple dans Clavigo et dans les nombreuses comédies de circonstance composées à Weimar, il tombe à peu près au rang d'un Sardou ou même d'un Scribe. Nous négligerons ces productions d'importance tout à fait secondaire pour

Et ma mère a pour loi maint vêtement doré. »

— Père, n'entends-tu pas me parler à voix basse Le Roi des Aulnes? — Non,, calme-toi, mon aimé: Dans la cime des pins c'est le vent d'est qui passe. —

« Bel enfant, veux-tu pas t'en venir avec moi ? Mes filles, qui le soir dansent sous les ramures. Mes filles, tu verras, auront bien soin de toi, Et tu t'endormiras, bercé par leurs voix pures. »

— Père, ne vois-tu pas, vois-tu pas, je te dis, Les filles du Roi des Aulnes qui me font signe?

— Mais oui, je le vois bien, mon fils, là-bas s'alignent Sur le bord du ruisseau quelques vieux saules gris. —

« Je t'aime ! Ta beauté, ta divine innocence Me charment, et la force aura raison de toi ! »

— O père, le Roi des Aulnes me fait violence ! O père, il me saisit ! O père, sauve-moi ! —

Le père, en frissonnant, le cœur plein de détresse, A travers nuit et vent, presse plus vite encor Son cheval. Dans ses bras l'enfant gémit sans cesse. Enfin voici la ferme ! — Hélas ! l'enfant est mort.

ne nous occuper que de 'Gœtz, à'Egmont, d'Iphigénie et surtout de Faust.

Gœts de Berlichingen est l'histoire dramatisée et idéalisée d'un gentilhomme franconien du xvi® siècle, un de ces chevaliers-brigands, à l'humeur batailleuse, continuellement en guerre avec leurs voisins et même avec l'empire, et qui ne se faisaient pas scrupule de détrousser les riches marchands dont les convois passaient trop près de leur demeure. Gœthe en fait le dernier représentant du moyen âge chevaleresque sur son déclin, d'un temps de transition où des natures comme Gœtz, entrées en conflit avec la société moderne en voie de formation, succombent fatalement. Les caractères des personnages sont fortement tracés, le tableau de l'époque est merveilleusement dessiné et plein de vie, mais l'ensemble forme plutôt une série de fresques remarquables qu'un véritable drame.

Dans Egmont, Gœthe met à la scène, non sans prendre également de grandes libertés avec l'histoire, un épisode de la révolte des Pays-Bas contre la domination espagnole. Le vaillant Egmont, qui veut défendre les droits des provinces néerlandaises, est jeté en prison par le tyrannique duc d'Albe. C'est en vain que Claire (un touchant type de jeune fille, proche parente de la Marguerite de Faust) essaie de soulever le peuple pour, délivrer l'homme qu'elle aime et qui a si noblement soutenu la cause de la liberté. Egmont, victime de sa généreuse imprudence, sera exécuté. Ce drame, qui renferme de réelles hautes, est, comme celui de Gœtz, une succession de scènes d'un réalisme saisissant, mais peu ou point rattachées les unes aux autres.

Au contraire, Iphigénie en Tauride est un poème et un drame parfaits. Gœthe revient ici à la conception dramatique des tragiques grecs et de nos grands classiques. L'action est une et se déroule en quelques heures, dans le bois sacré qui précède le temple de Diane dont Iphigénie est la prêtresse. Gœthe a emprunté à Euripide le plan de sa tragédie, mais il a transformé totalement le caractère du personnage principal ainsi que le dénouement. L'Iphigénie grecque, rusée, passionnée, avide de vengeance, n'a pas un trait de commun avec l'héroïne du poète allemand, toute de droiture et d'abnégation. De même, ce n'est plus l'intervention de Minerve qui sauve Oreste et Pylade venus en Tauride pour enlever la statue de Diane, c'est Iphigénie elle-même qui, par sa franchise, sa magnanimité, triomphe du farouche roi Thoas et le décide à la laisser retourner en Grèce avec les deux prisonniers. La forme de l'œuvre est antique, mais les personnages sont d'esprit essentiellement moderne, ainsi que l'idée dominante, exprimée par Oreste vers la fin de la pièce : « La violence et la ruse, qui font l'orgueil de l'homme, sont réduites à néant par la loyauté d'une grande âme, et la confiance spontanée et naïve accordée à un noble cteur se trouve récompensée. »

Avec Faust, nous arrivons à l'œuvre capitale de Gœthe, celle à laquelle il travailla pendant soixante ans et où il mit le plus de sa pensée, non sans la voiler parfois d'impénétrable mystère.

Le sujet de Faust est emprunté à une vieille légende populaire allemande, déjà mise à la scène par l'écrivain anglais Marlowe, et d'après laquelle un certain D"" Faust (qui, d'ailleurs, a existé réellement mais n'a pas accompli, bien entendu, tous les exploits de sorcellerie que lui attribua la renommée) aurait conclu avec le diable un pacte par lequel celui-ci s'engageait à exécuter tous ses ordres, à réaliser tous ses souhaits, et cela pendant une durée de vingt-quatre ans ; après quoi, l'âme de Faust devait lui appartenir. Quand sonna, pour ce dernier, l'heure fatale, raconte la légende, les démons s'emparèrent de son âme, et l'on retrouva le corps gisant, horriblement mutilé, sur un tas d'immondices.

Gœthe, qui de bonne heure avait été attiré par cette figure légendaire et â qui Faust apparaissait comme un symbole de l'esprit humain possédé du désir de pénétrer toujours plus avant dans la connaissance de toutes les énigmes de l'univers, Gœthe a merveilleusement transformé l'antique légende et lui a donné une signification profonde. A la suite d'un pari conclu entre Dieu et Méphistophélès, l'Esprit du Mal, ce dernier va tenter Faust et essayer de le détourner de la bonne voie. Au début du drame, le D"" Faust se trouve dans un état d'indicible découragement : rien dans sa vie, pas même la science, ne lui a procuré les satisfactions d'essence supérieure dont il a soif. Il est même tout près du suicide. Le moment est favorable pour Méphistophélès. Celui-ci s'introduit, sous la forme d'un barbet, dans le cabinet de Faust, se dévoile à lui et le décide assez facilement à accepter un pacte, qui dififère essentiellement de celui de la légende. En effet, Faust pose ses conditions : si Méphistophélès peut étouffer en lui toute aspiration vers le mieux, de telle sorte qu'il se satisfasse pleinement des jouissances matérielles, de telle sorte qu'il se contente du plaisir du moment, alors, mais alors seulement, Faust appartiendra au démon. Ce dernier se met immédiatement à l'œuvre. Il propose à son compagnon les joies bruyantes de la crapuleuse débauche: Faust s'en détourne avec dégoût. Il lui fait connaître l'amour (c'est l'émouvant et célèbre épisode de Marguerite), mais, dans le cœur de Faust, cet amour, d'abord sensuel, se transforme et s'épure, sans qu'il y trouve d'ailleurs le contentement, mais seulement le remords. Afin de séduire Faust par l'appât des honneurs, il le conduit (dans la deuxième partie du drame) à la cour de l'empereur, mais il échoue encore dans sa tentative. Du reste, il est près de perdre son influence sur Faust.

Jusqu'ici, ce dernier l'avait suivi docilement, croyant lui commander alors que, au fond, il était mené par lui. Mais quand, malgré les objections et le refus de Méphistophélès, il ordonne à celui-ci d'évoquer l'Hélène grecque, Faust a recouvré sa volonté autonome. Il s'affranchit complètement de sa domination 'lorsqu'il conquiert sur la mer un vaste territoire et que, par son activité personnelle, il crée pour ainsi dire un nouveau monde. Cette fois, voyant en esprit ce que sera l'avenir, il a l'avant-goût du suprême bonheur et se déclare satisfait : satisfait non pas par les grossiers ou vains plaisirs que Méphistophélès a pu lui offrir, mais par le libre exercice de son énergie créatrice. Il meurt, et, malgré la résistance des démons, son âme est emportée au ciel par les anges.

Telle est, très sommairement, l'idée fondamentale de cette grande œuvre, une œuvre aussi vaste et aussi profonde que la Divine Comédie du Dante, et que nul ne peut se flatter de bien comprendre dans toutes ses parties. Gœthe y a posé, en effet, une foule de problèmes qui exerceront longtemps encore la sagacité des commentateurs. N'a-t-il pas déclaré lui-même que son Faust est « quelque chose d'incommensurable » et que tous les efforts que l'on peut faire pour le pénétrer entièrement resteront vains ?

Le romancier

Gœthe n'a composé que quatre romans (et quelques nouvelles), mais n'eiit-il même écrit que Werther, il mériterait une des premières places parmi les romanciers allemands. Cette œuvre est, en effet, une des meilleures dans le genre, un peu démodé aujourd'hui mais très en vogue à la fin du xviii® siècle, du roman par lettres. Nous avons déjà indiqué brièvement dans quelles circonstance ce livre fut écrit, et l'histoire de la fatale passion de Werther pvour Lotte ainsi que le suicide (i) du héros sont connus de tout le monde. Nous ne nous y arrêterons donc pas, mais avant de passer à Wilhelm Meister, citons cependant ce que Gœthe, dans sa vieillesse, disait de cette œuvre de jeunesse: « C'est un être que j'ai nourri avec le sang de mon propre cœur. Il y a là assez de mes émotions intimes, assez de sentiments et de pensées pour suffire à six romans en dix volumes (2). Je n'ai relu qu'une fois ce livre et me garderai de le relire. Ce sont des fusées

Ci) Ce dénouement a été inspiré à Goethe par le suicide d'un jeune homme du nom de Jérusalem qu'il avait connu à Wetzlar, et qui, comme Goethe pour Charlotte, nourrissait une passion malheureuse pour la femme d'un de ses amis.

(2) Gœthe exagère 1

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incendiaires, je me trouverais fort mal de cette lecture, et je ne voudrais pas retomber dans l'état maladif d'où il est sorti. »

De WilheUn Meister, on ne connait guère en France que l'épisode de Mignon, popularisé par l'opéra d'Ambroise Thomas, et le fameux lied :

« Connais-tu le pays où. fleurit l'oranger ?... »

Quant au roman lui-même, il a été chez nous l'objet des jugements les plus contradictoires. George Sand, par exemple, y voit « un adorable conte », tandis qu'Edmond Scherer déclare que c'est « le comble de l'ennui ». Il faut bien reconnaître que c'est une œuvre essentiellement allemande, et qui n'a rien de commun avec ce que nous entendons ordinairement sous le nom de roman. Il manque d'unité, il fourmille de digressions (réflexions sur l'art, le théâtre, la poésie, la religion, l'éducation) qui déroutent le lecteur français habitué à la marche rapide de l'action. Pour le fond, c'est, suivant l'expression du critique allemand Hettner, « une odyssée de l'éducation personnelle, un aventureux voyage à travers les plus dangereux écueils, mais un voyage terminé par un heureux retour ». Cette odyssée nous conduit dans les milieux les plus divers, noblesse, monde des acteurs, gens du peuple. Les caractères sont tracés de main de maître, les scènes pleines de vie et de mouvement abondent, mais l'ensemble produit une impression plutôt fatigante.

Beaucoup moins intéressante est la suite que Gœthe donna, en 1827, à Wilhelm Meister, sous le titre de Les Années de Voyage de Wilhelm Meister. C'est, selon l'expression d'un de ses biographes, « un véritable arsenal de symboles ». Il en est de même pour les Affinités électives, autre œuvre de vieillesse, au sujet de laquelle la critique n'est pas encore parvenue à se mettre d'accord : tantôt on décla're immoral ce tableau des mystérieuses attractions par lesquelles des âmes se sentent irrésistiblement entraînées l'une vers l'autre; tantôt on voit dans la mort d'Ottilie et d'Edouard un hommage rendu par Gœthe aux lois de la morale sociale traditionnelle.

En somme, Gœthe, comme romancier, reste pour la postérité l'auteur de Werther, et cela suffit amplement à sa gloire.

Le savant

Gœthe s'est, de tout temps, intéressé aux sciences, et s'est livré à de sérieuses études d'anatomie, de minéralogie, de botanique, de géologie et même d'optique. Quelques parties de son œuvre scientifique sont sans doute contestables — sa Théorie des Couleurs, entre autres, par laquelle il se flattait de détrôner Newton, n'est qu'une hypothèse

ingénieuse, mais radicalement erronée (i) — mais, dans le domaine des sciences naturelles, il est arrivé à des résultats remarquables.

Il fut un des premiers qui, comme le dit Haeckel dans ses Enigmes de l'Univers, reconnurent « le rapport intime de toutes les formes organiques » et parvinrent « à la conviction d'une origine naturelle commune. Dans sa célèbre Métamorphose des Plantes (1790), il faisait dériver les diverses formes de plantes d'une plante originelle et les divers organes d'une même plante d'un organe originel, la feuille. Dans sa théorie vertébrale du crâne, il essayait de montrer que le crâne de tous les vertébrés — y compris l'homme ! — était constitué de la même manière par certains groupe d'os, disposés selon un ordre fixe, et qui n'étaient autre chose que des vertèbres transformées. Des études approfondies d'ostéologie comparée avaient conduit Gœthe â la ferme certitude de l'unité d'organisation ; il avait reconnu que le squelette de l'homme est constitué d'après le même type que celui de tous les autres vertébrés, « formé d'après un modèle qui ne s'efface un peu que dans ses parties très constantes et qui, chaque jour, grâce à la reproduction, se développe et se transforme ». Gœthe tient cette transformation pour la résultante de l'action réciproque de deux forces plastiques : une force interne centripète de l'organisme, la « tendance à la spécification » et une force externe, centrifuge, la « tendance à la variation » ou « l'idée de métamorphose » ; la première correspond à ce que nous appelons aujourd'hui Vhér édité, la seconde à V adaptation. Combien Gœthe, par ces études de philosophie scientifique sur « la formation et la transformation des corps organisés de la nature », avait pénétré profondément dans leur essence et combien, par suite, on peut le considérer comme le précurseur le plus important de Darwin et de Lamarck, c'est ce qui ressort des passages intéressants de ses œuvres que j'ai rassemblés dans la quatrième leçon de mon Histoire de la Création naturelle.

Jusqu'à la fin de sa vie, Gœthe ne cessa de s'intéresser à ces questions scientifiques, comme en témoigne une jolie anecdote rapportée par Eckermann. C'était le 2 août 1830 : la nouvelle de la révolution de Juillet venait de parvenir à Weimar où elle causait une grande émotion. « Eh bien ! cria Gœthe à Eckermann dès qu'il le vit entrer, que pensezvous de ce grand événement? Le volcan a fait explosion, tout est en flammes, ce n'est plus un débat à huis clos !» — « C'est une terrible aventure ! » répondit le brave Eckermann. « Mais pouvait-on s'attendre à une autre fin, dans de telles circonstances et avec un pareil ministère ?» — « Je crois que nous ne nous entendons pas, mon cher », dit alors Gœthe, « il s'agit bien de cela ! Je vous parle de la

{i) Il paraît que, cependant, les peintres y peuvent puiser plus d'une précieuse indication.

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discussion qui a éclaté en pleine Académie entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire! » On comprend facilement la joie que Gœthe devait éprouver à voir ses théories, longtemps combattues, enfin adoptées et défendues par un savant comme Geoffroy Saint-Hilaire, et que, devant ce triomphe d'une cause à laquelle il avait consacré tant d'années de sa vie et qu'il pouvait à bon droit considérer comme sienne, il fit bon marché des événements politiques (i).

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