III. — La pensée et l'influence de Gœthe
En abordant cette dernière partie de notre étude, de beaucoup la plus délicate à traiter et qui a fait, à elle seule, le sujet de gros volumes, nous devons prévenir le lecteur que rien n'est plus difficile à saisir et à résumer que la pensée de Gœthe. Nous nous bornerons donc à indiquer ici quelques-uns des aspects principaux de cette pensée.
L'anecdote racontée plus haut montre déjà que Gœthe se souciait assez peu de la politique. On lui en a fait souvent un reproche. Les Allemands surtout regrettent que leur grand classique soit resté à peu près insensible aux humiliations infligées à l'Allemagne par Napoléon, qu'il n'ait vu dans les morts qui couvraient le champ de bataille de léna qu'une magnifique occasion d'étudier l'ostéologie, qu'il ne se soit pas passionné pour la lutte de sa patrie contre l'oppression étrangère. C'est que, comme le dit M. Henri Lichtenberger dans les pages auxquelles nous avons déjà emprunté une citation, « développer harmonieusement toutes les facultés, toutes les énergies de l'âme, tel était le but suprême que Gœthe s'était donné et qu'il assignait aussi à tous les hommes. Il ne concevait le progrès de l'humanité que comme un progrès esthétique. Que chacun travaille à l'œuvre de sa propre perfection, de son affranchissement intérieur: plus les individus seront parfaits, et plus aussi progressera la société humaine. Dès lors, tous les changements extérieurs et apparents, tous les bouleversements politiques et sociaux, qui ne peuvent qu'entraver cette évolution intérieure, apparaissent à Gœthe comme des agitations stériles, sans influence réelle et profonde sur les destinées de l'humanité. Il ne voyait dans l'histoire, « dans celle du passé comme dans celle du présent, qu'un tissu d'absurdités, une masse de folies et de méchancetés ».
Du reste, Gœthe s'est défendu lui-même des accusations d'indifférence au sort de sa patrie, d' « antipatriotisme », portées contre lui.
se
(i) Notons encore que le dernier écrit sorti de la plume de Gœthe fut préciment un résumé de ce débat entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire.
dans divers passages de ses Conversations avec Eckermann, par exemple dans le suivant :
« Comment aurais-je pu écrire des chants de haine sans haine? Et, entre nous, je ne haïssais pas les Français, quoique je remercie Dieu de nous en avoir délivrés. Comment moi, pour qui la civilisation et la barbarie sont des choses d'importance, aurais-je pu haïr une nation qui est une des plus civilisées de la terre et à qui je dois une si grande part de ma propre culture intellectuelle?
(( C'est d'ailleurs une chose bizarre que la haine nationale. C'est toujours parmi les individus situés au plus bas niveau de civilisation que vous la trouverez le plus énergique et le plus ardente. Mais il y a une hauteur à laquelle elle s'évanouit ; on est là, pour ainsi dire audessus des nationalités et on ressent le bonheur ou le malheur d'un peuple voisin comme le sien propre. Cette hauteur convenait à ma nature et, longtemps avant d'avoir atteint ma soixantième année, je m'y étais fermement établi. »
Et sur le « patriotisme » du poète, Gœthe dit, dans une autre conversation :
« Le poète, comme homme, comme citoyen, aimera sa patrie, mais la patrie de sa puissance poétique, de son action poétique, c'est le Bon, le Noble, le Beau, qui n'appartiennent à aucune puissance spéciale, à aucun pays spécial, et qu'il saisit et développe là où il les trouve. Il ressemble en cela à l'aigle dont le regard plane librement au-dessus des diverses contrées et à qui il est indifférent que le lièvre sur lequel il se précipite coure en Prusse ou en Saxe.
« Et qu'est-ce que cela signifie: aimer sa patrie? et qu'est-ce que signifie : agir patriotiquement ? Quant un poète s'est efforcé toute sa vie de combattre les préjugés, de détruire les opinions étroites, d'éclairer l'esprit et de purifier le goût de son peuple, de donner à ce dernier des sentiments et des idées plus nobles, que pouvait-il faire de mieux, comment pouvait-il agir plus patriotiquement? »
Au point de vue politique, Gœthe est en somme un « intellectuel », et ce n'est, certes, pas nous qui l'en blâmerons. Qu'avec cela il y ait chez lui une certaine tendance conservatrice, le fait n'est pas niable. Mais ceux qui voudraient voir en lui un ferme soutien de la tradition (i) se tromperaient du tout au tout. Jamais esprit n'a été plus indépendant que celui de Goethe ; il suffit pour s'en convaincre de lire son Faust et de voir quelles acerbes critiques il met dans la bouche de son Méphistophélès, qui souvent exprime les propres idées de l'auteur.
En philosophie, Gœthe est disciple de Spinoza, c'est-à-dire pan-
(i) On a même pu trouver dans Gœthe, principalement dans ses Années de Voyage de Wilhelm Meister, des conceptions qui ressemblent sur plus d'un point à celles du socialisme moderne.
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théiste. Pour lui, comme pour le grand penseur hollandais, Dieu et le monde sont inséparables, « la matière n'existe jamais, ne peut jamais agir sur l'esprit, et l'esprit jamais sur la matière ». Il ne croit donc pas au Dieu personnel des prêtres, et c'est une étrange aberration ou un singulier parti-pris que de vouloir faire un chrétien croyant de celui qui s'est déclaré lui-même un « non chrétien décidé ». « Celui qui possède la science et l'art », dit-il, « celui-là a également de la religion ! Celui qui ne possède ni l'un ni l'autre de ces deux biens, que celui-là ait de la religion ! »
La religion de la science et de l'art, n'est-ce pas là la véritable religion future de l'humanité ?
Il nous reste à montrer, d'une manière très sommaire, quelle fut l'influence de Gœthe sur le xix^ siècle. Nous avons déjà, en citant une opinion autorisée, fait voir le rôle qu'il a joué dans le domaine scientifique, et le court exposé que nous avons donné de sa conception philosophique suffit pour faire comprendre qu'il puisse être à bon droit un précurseur de la philosophie moniste d'un Haeckel (i). Voyons maintenant quelle action son œuvre a exercée sur la littérature et sur l'art.
On peut affirmer tout d'abord qu'il a, avec Schiller, régénéré la poésie et le théâtre allemands, et qu'une bonne partie de la littérature allemande du xix® siècle s'inspire de lui, soit pour la pensée, soit pour la forme. Jean-Paul Richter, dans son Titan, essaie de rivaliser avec le Wilhchn Meister; Tieck, dans ses Pérégrinations de Franz Sternbald, et, plus tard, Gottfried Keller, dans son Henri le Vert, imitent plus ou moins consciemment cette même œuvre. Lenau écrit, lui aussi, un Faust. De nos jours même, on voit un Gerhart Hauptmann tenter de donner, avec son Florian Geyer, un pendant à Gœtz de BerUchingen. La poésie exotique des Ruckert, des Platen et autres n'a été que le développement de la tendance dont le Divan oriental-occidental fut le point de départ. Nous pourrions multiplier les exemples, mais on connaît trop peu en France la littérature allemande pour qu'il nous soit possible d'insister davantage sur ce sujet. Ajoutons que Gœthe n'a pas influé seulement sur les écrivains, mais aussi sur les artistes allemands, principalement sur Beethoven à qui il apparaissait « grand, majestueux, toujours en ré majeur ». Beethoven composa une partition d'Egmont et songea très sérieusement à écrire la musique de Faust.
En dehors de l'Allemagne, l'influence de Gœthe n'a pas été moins
i) Il serait intéressant aussi d'étudier l'influence de Gœthe sur Nietzsche, mais nous ne pouvons ici qu'indiquer ce point.
profonde. Rappelons que c'est par la lecture de Gœts que Walter Scott se sentit entraîné vers le genre de roman dans lequel il devait s'illustrer, que Byron dédia à l'auteur de Faust son Manfred et s'inspira du personnage de Méphistophélès dans son Deforined Transfornied, que l'œuvre et la pensée de Goethe eurent une action décisive sur le grand Carlyle. En Italie, nous trouvons Manzoni, qui se déclare un admirateur passionné du poète allemand. En France (i) enfin, Mme de Staël consacre une bonne partie de son livre De l'Allemagne à analyser en détail les principaux chefs-d'œuvre du maître de Weimar. Mais les deux œuvres que nos compatriotes admirent le plus, dès qu'ils les connaissent, sont Werther et Faust. Werther est un des livres que Bonaparte emporte avec lui en Egypte, et c'est de ce roman que le vainqueur d'Iéna s'entretint avec le poète lors de la fameuse entrevue qu'il eut avec lui à Erfurth. Le René de Chateaubriand, l'Adolphe de Benjamin Constant, VObermann de Senancour, le Raphaël de Lamartine sont des frères du rêveur de Wetzlar, et George Sand célèbre Lotte. Faust hante véritablement l'esprit de nos romantiques, de Gérard de Nerval (qui en donne une excellente traduction), de Musset, de Théophile Gautier, de Nodier, de Quinet, et même de Victor Hugo dont le Claude Frollo présente plus d'une analogie avec le héros du drame de Gœthe ; il inspire à Berlioz sa Damnation, qui a, certes, une autre allure que la pâle historiette sentimentale à laquelle Gounod a osé donner le titre de Fcnist ; il enthousiasme jusqu'aux peintres (Delacroix, Ary Scheffer). Des philosophes euxmêmes, Victor Cousin, et, plus tard, Renan et Taine, subissent l'influence de la pensée de Gœthe, que l'auteur de L'Intelligence et de La Philosophie de l'Art appelle « le maître de tous les esprits modernes ». Et cette influence n'est pas près de disparaître, puisqu'on la retrouve chez les écrivains les plus dissemblables de notre époque, chez un Anatole France comme chez uii Maurice Barrés.
Nous voudrions conclure. Mais quelle conclusion vaudrait ce jugement porté sur Gœthe par un écrivain allemand qui n'estimait guère ses compatriotes, par le philosophe et poète Nietzsche, qui écrivait, dans son Crépuscule des Idoles:
« Gœthe. — Evénement non pas allemand, mais européen... Ce qu'il voulait, c'était la totalité; il combattit la séparation de la raison et de la sensualité, du sentiment et de la volonté... ; il se disciplina pour atteindre à l'être intégral; il se fit lui-même... Gœthe concevait un
(i) Voir sur ce sujet l'étude véritablement définitive de M. Fernand Baldexs- PERGER, Gœthe en France. (Hachette, 1904.)
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homme fort, hautement cultivé, habile à toutes les choses de la vie physique, se tenant lui-même bien en main, ayant le respect de sa propre individualité, pouvant se risquer à jouir pleinement du naturel dans toute sa richesse et toute son étendue, assez fort pour la liberté; homme tolérant, non par faiblesse, mais par force, parce qu'il sait encore tirer avantage de ce qui serait la perte des natures moyennes; homme pour qui il n'y a plus rien de défendu, sauf du moins la faiblesse, qu'elle s'appelle vice ou vertu... Gœthe est le dernier Allemand pour qui j'ai du respect. » '
Raymond Darsiles.