‹ Émile ZolaChapitre 19 sur 32 · L. et M. BONNEFF · texte numérisé non relu

L. et M. BONNEFF

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Portraits d*hicr

N» 15. — 15 Octobre 1909

Alfred de Vigny

Contre le rationalisme de Descartes, Pascal revendiquait les droits du cœur, qui a des raisons que la raison ne connaît pas. Mais, après un long silence d'étoufïement, la raison avait une revanche à prendre. Suivant une loi peut-être inéluctable, l'esclave devint tyran.

Le rationalisme du xviii^ siècle condamne avec justice la Religion positive, canalisation du sentiment et de la poésie. Il a tort, au lieu de laisser le fleuve revenir à son lit naturel, de vouloir le dessécher. Sa faute fera non seulement le succès légitime de Jean-Jacques Rousseau, restaurateur de l'enthousiasme, mais encore le succès de surprise des théories de Chateaubriand, le plus riche des poètes, le plus pauvre des penseurs. Les hommes altérés préférèrent l'eau bourbeuse du canal chrétien à l'aridité de Voltaire.

Quel chaos que le premier romantisme ! Ses héros sentent en eux une puissance victorieuse qui est la vie elle-même, et son frémissement en individualisme, et son jaillissement en hrisme. A l'art et au sentiment, ces merveilleux révolutionnaires apportent la liberté. Mais les derniers « classiques », philosophes en même temps qu'esclaves des règles littéraires, leur apparaissent tout à la fois ennemis de la poésie, de la religion et du moyen âge. Les poètes nouveaux adoptent tout ce qu'ont repoussé leurs prédécesseurs immédiats. Ils détruisent le dogme artistique et restaurent le dogme religieux. Et ils plongent, ivres, dans des époques qui, certes, auraient dressé le biicher pour telles de leurs audaces. Il n'est pas bon de nier en bloc tout ce qu'affirme l'adversaire, d'affirmer systématiquement tout ce qu'il nie.

Après les premières et présomptueuses exagérations, les romantiques reculent effrayés devant le sacrifice de la raison. Mais, impuissants à découvrir sous le mensonge social la vérité humai"ne et à construire leur propre harmonie, ils s'agitent, toujours incomplets et toujours douloureux, d'une négation à une négation. Certes, je n'ai pas la naïveté d'enfermer le vaste mouvement aux étroitesses d'une formule. Pourtant, je crois découvrir, sous le lyrisme et son bouillonnement superficiel, ce qui trouble ici l'individualisme, source si pure à d'autres époques. C'est la lutte entre le cœur et la raison alternative-

ment répudiés. C'est la rencontre en combat et non en collaboration et en synthèse des deux grandes parties de l'homme, sentiment et pensée. Mariage malheureux de deux intolérances rigides dont il faudra bien que nous fassions l'harmonie de deux souplesses. Déchirement et torture qu'il faudra transmuer en double joie.

Le romantique, avec les deux grands bonheurs humains, se fait un effroyable malheur surtout parce que, chez lui, le sentiment reste confondu avec les formes religieuses ; l'amour, élan nécessaire, s'alourdit de deux boulets : une foi morte, une espérance impossible. L'Individu, insurgé contre le social, se croit seulement ennemi de la forme actuelle du social, de ce dont il souffre aujourd'hui. Naïf prisonnier qui, au lieu de l'air libre, regrette des prisons démolies, des tyrannies passées, dont le sourire et la poésie sont faits de perspective et de lointain.

Après le premier bond joyeux, choc et déception. Impossibilité de se reposer ni dans le doute ni dans la foi.

En présence du ciel, il faut croire ou nier.

Les âmes tourmentées

De l'un à l'autre excès se jettent tour à tour (i).

Le romantique ne saura jamais qu'il faut tout ensemble nier la solidité objective du ciel et affirmer voluptueusement la beauté de l'azur, qui est dans nos regards. Mais il porte, au profond de lui-même, — serpents que le bâton d'Hermès n'a pas encore apaisés, — le regret de là foi et l'impossibilité de reprendre confiance. Amoureux trompé qui vient d'être aveuglé de lumière, il voudrait se crever les yeux. Trop tard : il sent bien qu'il ne peut plus oublier l'horrible vision. Et il ne parvient pas à se déprendre. Toute sa vie, il flotte, torturé, d'un amour humiliant à une haine douloureuse.

Une page de Jouffroy qui fut célèbre, qui semble oubliée, mérite d'être remise en lumière comme le plus précieux des documents.

« Tranquille sur le chemin que j'avais à suivre en ce monde, tranquille sur le but où il devait me conduire dans l'autre, comprenant la vie dans ses deux phases, et la mort, qui les unit, me comprenant moimême, connaissant les desseins de Dieu sur moi, et l'aimant pour la bonté de ses desseins, j'étais heureux de ce bonheur que donne une foi vive et certaine en vme doctrine qui résout toutes les grandes questions qui peuvent intéresser l'homme. Mais, dans le temps où j'étais né, il était impossible que ce bonheur fût durable; et le jour était venu où, du sein de ce paisible édifice de la religion qui m'avait recueilli à ma naissance et à l'ombre duquel ma première jeunesse s'était écoulée, j'avais entendu le vent du doute qui de toutes parts en battait les murs et l'ébranlait jusque dans ses fondements.

(i) Alfred de Musset, L'Espoir en Dieu.

ALFRED DE VIGXY 69

« En vain mon enfance et ses poétiques impressions, ma jeunesse et ses religieux souvenirs, la majesté, l'antiquité, l'autorité de cette foi qu'on m'avait enseignée, toute ma mémoire, toute mon imagination, toute mon âme, s'étaient soulevées et révoltées contre cette invasion (l'une incrédulité qui les blessait profondément: mon cœur n'avait pu défendre ma raison.

« L'autorité du christianisme une fois mise en doute à mes yeux, elle avait senti trembler dans leur fondement toutes ses convictions ; elle avait dià, pour les raffermir, examiner leur valeur (i) et, avec qnelqtie partialité qu'elle fût entrée dans cet exanien, elle en était sortie sceptique...

« Je n'oublierai jamais la soirée de décembre où le voile qui me dérobait à moi-même ma propre incrédulité fut déchiré... Je suivais avec anxiété ma pensée qui de couche en couche descendait vers le fond de ma conscience et, dissipant l'une après l'autre toutes les illusions qui m'en avaient jusque-là dérobé la vue, m'en rendait de moment en moment les détours plus visibles.

(( ... !Mon âme ne pouvait s'accoutumer à un état si peu fait pour la faiblesse humaine; par des retours violents elle cherchait à regagner les rivages qu'elle avait perdus; elle retrouvait dans la cendre de ses croyances passées des étincelles qui semblaient par inter\'alles rallumer sa foi.

« ^lais les convictions renversées par la raison ne peuvent se relever que par elle, et ces lueurs s'éteignaient bientôt (2). »

Cette impression que le cœur ne pourrait se reposer que dans des croyances et des coutumes condamnées par la raison ; ce besoin de choisir entre les deux antagonistes apparents et cette impuissance à. choisir définitivement ; cette nostalgie ballottée d'un exil à l'autre exil : voilà ce qu'on trouve lorsqu'on regarde un peu profond le fameux « mal du siècle ».

Le romantique, c'est l'Individu qui se réveille à demi. \^ers le songe social qui s'efface il tend des bras désespérés et il ne parvient jamais ni à constituer sa véritable unité intérieure ni à ressaisir le rêve enfui. Chassé par l'épée de feu de la raison du mensonge des paradis extérieurs, il n'a pas la force de rentrer en lui-même pour y trouver l'unique refuge. Impuissant à mettre d'accord son cerveau et son cœur, il s'efforce, au déchirement de douleurs alternées, de sacrifier tantôt l'un tantôt l'autre.

Affreuse bataille qui jadis avait tué, avant Pascal, la spontanéité et ce qu'aux profondeurs on est bien obligé d'appeler la sincérité de

(i) Ainsi se renouvelait pour tous, mais involontaire et par conséquent tragique le doute provisoire de Descartes.

(2) JouFFROY, Nouveaux mélanges philosophiques.

Pascal. Dans nulle âme romantique elle ne s'est livrée aussi terrible, elle ne s'est illuminée d'aussi farouches éclairs que dans Alfred de Vigny, penseur puissamment penché sur l'abîme de son combat et de sa douleur.

C'est ce qui fait de sa vie et de son œuvre, en même temps que le plus poignant des drames, le plus utile des enseignements.

L'ancien officier Léon-Pierre de Vigny, après avoir épousé, en 1790, Marie-Jeanne-Amélie Baraudin, fille d'un chef d'escadres de la marine roj'^ale, s'était installé à Loches où les Baraudin avaient une grande situation. Mais, un frère de M™* de Vigny ayant émigré, les deux époux furent emprisonnés comme « suspects ». La persécution venait à peine de cesser lorsque, le 7 germinal an V (27 mars 1797) naquit Alfred-\^ictor, le futur poète. Dès qu'on put le sevrer, ses parents, fuyant la ville où ils avaient souffert, vinrent s'établir à Paris. Alfred eut une enfance studieuse.

\'igny n'avait guère que seize ans quand l'Empire s'écroula pour la première fois. Il entra, avec le grade de lieutenant, dans les gendarmes rouges. Pour commencer sa carrière militaire, il tomba de cheval et se cassa la jambe. Mal remis, de cette fracture, il voulut cependant, lorsque Napoléon revint de l'ile d'Elbe, accompagner le roi dans sa fuite. ]\Iais, à Béthune, Louis XVIII licencia les compagnies rouges, et le jeune officier fut interné à Amiens pendant les Cent-Jours. Il entra ensuite dans la garde à pied. Il espérait prendre part à la guerre d'Espagne, mais son régiment resta en observation sur la frontière. En 1827, il donna sa démission, renonçant enfin à cet « inutile amour des armes, cause première d'une des plus complètes déceptions de sa vie » (i).

Dès 181 5, dans les loisirs des garnisons, il avait écrit ses premiers poèmes. Antérieures à la publication des oeuvres d'André Chénier, qui eut lieu seulement en 18 19, La Dryade et Symétha ont toute la grâce souple des belles imitations de l'antique. Ces harmonies superficielles ne suffirent pas longtemps au jeune poète en qui s'éveillait un penseur. Les pièces qui suivent sont plus profondes et la rêverie s'y prolonge en méditation.

En 1822, il publie, sans nom d'auteur, un volume simplernent intitulé Poèmes. La première partie était remplie par une Hclcna en trois chants que Vigny a supprimée avec raison de toutes les éditions

(i) Servitude et grandeur militaires.

postérieures. La seconde partie se divisait en Poèmes antiques, Poèmes judaïques et Poèmes modernes. Le livre passa inaperçu.

En 1824, pendant que Vigny était sur la fiontière d'Espagne, fut publiée, par les soins de Victor Hugo, Eloa ou la sœur des anges, poème que Théophile Gauthier déclare « le plus beau, le plus parfait peut-être de la langue française » (i). Racine même semble égalé en pureté et dépassé en grâce pénétrante dans certains endroits.

Hugo, dans un article enthousiaste de La Muse française, célébra « ce poème singulier qui charme et qui effraie », ce « tableau magique qui fait graduellement succéder à toutes les teintes de lumière toutes les nuances des ténèbres », ce « drame simple et immense dont tous les ressorts sont des sentiments » (2j.

La beauté et l'originalité à'Eloa ne furent remarquées longtemps que par quelques amis. Mais, en 1826, le roman de Cinq-Mars, « par son intérêt dramatique, par la grandeur ou la grâce des personnages, par ses vives et curieuses couleurs eut un beau succès... Le public,les femmes surtout, lisaient, étaient émues, pleuraient. « Oh ! faitesnous des Cinq-I\fars, disait-on de toutes parts à l'auteur, c'est là votre genre (3). »

La critique fut moins favorable que le public et, comme les historiens de la littérature lisent les critiques plus volontiers que les œuvres, on dit encore beaucoup de mal de Cinq-Mars, quand on daigne en parler. Certes le roman est trop long et contient des parties caduques. Le caractère de Jacques Laubardemont, fils du juge, est de ceux qu'a recueillis l'infâme feuilleton. La folie de Jeanne de Belfiel, maîtresse d'Urbain Grandier qui a trahi son amant, est un ressort grossier. (Pourtant, comme il faudrait peu de chose pour la rendre touchante! Jeanne de Belfiel n'est-elle pas une ébauche manquée de cette Laurette qui, dans Serzntude et Grandeur militaires, nous trouble si profondément?) Mais le troupeau des critiques en veut surtout à Vigny d'avoir osé « juger la justice » et d'avoir compris, qu'il n'y

(i) Histoire du romantisme.

(2) Victor Hugo a recueilli les principaux fragments de cet article dans Littérature et philosopie mêlées. Mais, brouillé à cette époque avec Alfred de Vigtiy, il a cru devoir remplacer son nom par celui de Milton. et Eloa par Le Paradis perdu. — Victor Hugo s'est vengé une autre fois: en dictant ses souvenirs, il substitue, dans la désignation des témoins de son mariage, Alexandre Soumet à Alfred de Vigny.

De telles pratiques sont coutumières à la race irritable des poètts. Plus puissants que le Dieu des théologiens, ils transforment un passé qui a cessé de plaire. — Platon. . ennemi d'Eschine, le prive de la gloire d'avoir voulu arracher Socrate à la prison et en couronne Criton. — Mistral, dans l'énumération des Sept fondateurs du félibrige, remplace Eugène Garcin, devenu hostile au mouvement, par Jean Brunet, qui n'y adhéra que plus tard. — Je signale seulement, parmi ces déplaisantes puérilités, la plus ancienne et la plus récente que je connaisse.

(3) S.\ixte-Beuve, Portraits contemporains, tome 2.

a rien d'exceptionnel dans la « sanglante facétie » qu'il raconte. 11 a trop bien vu quels êtres répugnants sont toujours les gouvernants et leur valetaille, juges et policiers mêlés. Il montre trop bien que, avec plus ou moins d'habileté et d'intelligence, les écœurements qui s'appelèrent un jour Richelieu, Laubardemont, le père Joseph, sont de tous les temps. Il découvre « toutes les petitesses auxquelles sont forcés de descendre les travailleurs politiques ». Il écrit, au cours du récit : « Quand on veut rester pur, il ne faut point se mêler d'agir sur les hommes. » Il inscrit dans ses Notes que les lois « ne se supposent jamais faites que pour les âmes les plus basses ». Voilà des crimes suffisants pour faire oublier la beauté éclatante du style, la puissance de l'épisode d'Urbain Grandier, la fermeté avec laquelle est dressé Richelieu, la vigueur de l'héroïque de Thou, la veulerie vivante de ce pitoyable Louis XIII et la grâce inquiétante de Marie de Gonzague, la délicatement flottante, la complexement féminine.

Cette même année 1826, Vigny avait donné une édition plus complète de ses vers sous le titre de Poèmes antiques et modernes (i). Puis, en même temps que Victor Hugo et Alexandre Dumas, il s'était tourné vers le théâtre. Peu après Henri III et sa cour, premier drame en prose, il faisait jouer (24 octobre 1829) la première pièce romantique en vers. Traduit de Shakespeare, Le More de Venise n'était, à ses yeux, qu'un exercice de style: il voulait « refaire l'instrument et l'essayer en public avant de jouer un air de son invention ». C'est seulement le 25 juin 1831, un an après Hernani, que Vigny joua « un air de son invention ». La Maréchale d'Ancre traite un beau sujet. Malheureusement l'intrigue est trop compliquée, les personnages trop nombreux, l'action trop lente. La pièce contient pourtant trois scènes que les contemporains proclamaient de tout premier ordre. Le succès, assez franc au début, ne fut pas durable. Une fine et coquette comédie, Quitte pour la peur (1833), ne fut d'abord représentée qu'une fois. Quinze ans plus tard, elle obtiendra cinquante représentations et sera arrêtée par la brutalité de la censure. Parmi les tentatives dramatiques d'Alfred de Vigny, une seule compte pour la postérité et même elle fit déjà oublier les autres aux contemporans. Le 12 février 1835, Chatterton obtint un des succès les plus complets qu'enregistrent les annales du théâtre. Les trois actes furent un long triomphe. Quand, près de mourir. Chatterton, parmi des paroles nobles et poignantes qui tout ensemble élèvent la pensée et étreignent le cœur, brîîle ses papiers, la représentation fut presque suspendue par l'émotion du public. Le dernier tableau eut un succès encore plus grand. Kitty Bell, montée sur un palier, voit à travers une porte vitrée, le poète se donrier la mort. Eperdue, elle s'affaisse, elle glisse sur la rampe, et, mourante

(i) L'édition définitive est de 1837.

ALFRED DE VIGXY 73

elle aussi, se laisse tomber sur la dernière marche. Madame Dorval, qui prodiguait dans tous ses rôles « des cris d'une vérité poignante, des sanglots à briser la poitrine, des intonations si naturelles, des larmes si sincères, que le théâtre était oublié et qu'on ne pouvait croire à une douleur de convention » (i), se surpassa dans cette scène. « Quel cri déchirant à la fin. quel oubli, quel abandon, lorsqu'elle roulait, foudroyée de douleur, au bas de ces marches montées par élans convulsifs, par saccades folles, presque à genoux, les pieds pris dans sa robe, les bras tendus, l'âme projetée hors du corps qui ne pouvait la suivre ! (2) »

En dehors des oeuvres citées jusqu'ici, \'igny. avec Stella (1832) et Servitude et Grandeur militaires (1835), avait donné à la prose française deux de ses plus indéniables chefs-d'œuvre. \'oici des livres d'une originalité admirable : au cercle d'or de la méditation s'enchâssent des récits de couleurs variées, mais les pierres les plus sombres y sont toujours les plus belles.

Après 1835, le poète s'enfonce en un silence presque complet. Pendant les vingt-huit ans qui lui restent à vivre, il publie seulement un opuscule de circonstance, De Mademoiselle Sedaine et de la propriété littéraire (1841), son Discours de réception à l'Académie française (1845), et, dans la Revue des Deux-Mondes, de rares poèmes. Il meurt le 18 septembre 1863, après une année d'intolérables souffrances vaillamment supportées.

En 1864, son exécuteur testamentaire, Louis Ratisbonne, publie Les Destinées, qui comprennent, si on y ajoute Moïse et Eloa, tous les poèmes durables d'Alfred de Vigny: La Maison du Berger, La Colère de Samson, La Mort du Loup, Le Mont des Oliviers, La Bouteille à la mer, VEsprit pur. Emu par la beauté de l'œuvre posthume, « une beauté de douleur calme, la beauté de Niobé devenue marbre », Barbey d'Aurevilly s'écriait que leur auteur avait donné « deux raisons d'exister à la Gloire » (3).

En 1867, Louis Ratisbonne a encore publié, sous le titre Jour)ial d'un Poète, des extraits d'un Journal intime, très précieux pour l'étude de la pensée et du caractère d'Alfred de Vigny.

Sous les apparences éthérées de sa jeunesse, sous la cuirasse d'impassibilité solennelle dont il se couvrit ensuite, Vigny portait le plus passionné des tempéraments. Il écrit en 1847: « j\Ia vie a été jusqu'ici

(i^ Théophile Gauthier, Histoire du romantisme.

(2) Théophile Gauthier, Histoire du romantisme.

(3) Barbey d'Aurevilly^ Les Poètes.

très simple à l'extérieur et, en apparence, presque immobile, mais pJeine d'agitations violentes et sombres, éternellement dissimulées sous un visage paisible (i). » Et il répète à plusieurs reprises dans son Journal: « Je vis dans le feu comme une salamandre. » Une fois, au moins, la salamandre se briila cruellement.

Des lettres de M™^ Sophie Gay (2) nous apprennent que sa iille Delphine, la future JM""* de Girardin, était éprise du très fin et très blond poète. La beauté éclatante de la « dixième Muse » attira d'abord \"igny. ]\Iais de plus en plus ce qu'il découvrait de superficiel et de mondain dans les goijts de la jeune fille détachait ce cœur ardent et profond. Bien longtemps après, en 1848, trois stances intitulées Pâleur, avouent délicatement cette impression.

En 1828, il épousa Lydia Bunbury, une Anglaise royalement belle, mais qui ne tarda pas à s'alourdir et qui vécut presque toujours malade. Pendant trente ans, Vigny la soigna avec un dévouement infatigable, et les deux époux eurent toujours l'un pour l'autre une tendre affection, protectrice ici, admiratrice là. Mais Lydia était une intelligence ordinaire et, dans les profondeurs, l'union n'eut pas lieu. Vigny ne tarda pas à éprouver pour M"^ Dorval, la future Kity Bell de Chatterton, la grande passion de sa vie. Passion singulièrement tenace et qui résista à plus d'une trahison. M. Léon Séché (3) a publié quelques-unes des lettres que le poète adressait à sa maîtresse. Il y a la d'effroyables cris de douleur et de honte.

Les trahisons devenaient notoires, presque publiques. « Tous les échos en ont parlé; tous les témoins en ont souri », dit le malicieux Sainte-Beuve (4). D'ailleurs, la maîtresse s'énervait comme l'amant. <c Vois-tu, ma chère, déclarait-elle à une amie, plus je vais et plus je sens qu'on ne peut bien aimer que celui qu'on n'estime pas (5). » Celui qu'on n'estimait pas, c'était tantôt Jules Sandeau, tantôt l'acteur Mélingue, tantôt Alexandre Dumas.

Enfin, « las de cette lutte continuelle » (6) et de tant de pardons inutiles, le poète se ressaisit et rompit pour toujours.

Un autre événement qui réjouit la malice contemporaine, ce fut la réception du poète à l'Académie. Après l'avoir repoussé trois fois, en 1841, en 1842 et en 1844; après lui avoir préféré l'immortel M. Pasquier; après l'avoir trouvé insuffisant pour remplacer l'immortel M. Roger, la noble compagnie avait enfin, le 8 mai 1845, daigné considérer Alfred de Vigny comme l'égal de MM. Droz, Féletz, S'alvandy,

<i) Journal d'un poète.

(2) Citées par Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, tome 6.

(3) Alfred de Vigny et son temps.

(4) Portraits contemporains, tome 2.

(5) Sainte-Beuve, Nouveaux lundi, tome 6.

(6) Lettre à Madame Dorval (3 avril 1835) citée par M. Léon Séché.

ALFRED DE VIGXY 75

Brifïaut, Empis et des poètes Guiraud, Lebrun, Baour-Lormian. Elle lui avait fait l'honneur de l'appeler à succéder à un illustre plagiaire comme Etienne (i).

Vigny, qui avait le mépris de tous les gouvernements, refusa d'insérer dans son discours de réception le panég>-rique du roi. Rien n'est sacré comme une coutume et tout mensonge n'est pas bon à taire. On s'efiforça de faire revenir le poète sur son étrange détermination. On alla jusqu'à lui offrir, en échange de quelques éloges distribués à la famille royale, la pairie et une pension. Stello montra qu'il n'était pas de ceux qu'on achète et les académiciens ne lui pardonnèrent point une telle insolence. Un certain Alolé, dont on connaît encore l'existence grâce à cette aventure^ fit subir à son nouveau collègue mille impertinences dans un discours que le vil Sainte-Beuve déclare « vengeur » (2) et qu'applaudirent avec enthousiasme l'Académie et les snobs. De quoi ces pauvres gens avaient-ils à se venger ? Sainte-Beuve reproche sans rire à Vigny d'être resté poète dans un discours académique. Crime inexpiable, en effet ! « C'est un bel inconvénient pour M. de Vigny de ne pouvoir, à aucun instant, se séparer de cette poésie dont il fut un des premiers lévites et dont il est apparu hier, aux yeux de tous, comme le pontife fidèle, inaltérable. Cet inconvénient (car c'en est un)... (3). » Et le « poète mort jeune » continue longtemps à se venger par des sifflements subtils et de souples rampements. Emile Montégut, un autre contemporain également favorable à Mole mais moins adroitement perfide que Sainte-Beuve, nous permettra sans doute de mieux comprendre : « Il est telle personne que nous offensons par la forme même de notre esprit, que dis-je ? par le fait même de notre exist'^nce. Tel était le cas de AI. de Vigny vis-à-vis de Mole; il n'était pas un de ses écrits qui ne ftit une offense pour son illustre (4) collègue... M. Mole avait, dis-je, plusieurs représailles à exercer contre M. de Vigny. En premier lieu, et il le lui déclara nettement dans son discours, il avait été choqué de la manière dont il a mis en scène l'empereur Napoléon et du langage qu'il lui fait tenir (5). En

(i) On connaît encore vaguement le titre d'une comédie dEtienne, Les deux gendres. Cette comédie ressemble vraiment trop à Conaxa que Lebrun-Tossa, ami d'Etienne, lui avait remise pour une collaboration éventuelle. Sous le premier empire, les plagiaires avaient encore une manière de pudeur et ils prenaient la peine de maquiller l'objet volé. Etienne poussa la conscience jusqu'à couper en cinq actes les trois actes de Lebrun-Tossa; il ajouta même deux personnages nouveaux.

(2) Portraits littéraires, tome 3.

(3) Portraits littéraires, tome 3.

'(4) C'est moi qui souligne. Quand Emile de Montégut ironise, il ne le fait pas exprès. Il est l'imbécile ordinaire qui, rencontrant un poète de génie et un anciea ministre, voit nécessairement le politicien dans une auréole éblouissante et « illustre ».

(5) Dans un ^|:"^;*^« ''élèbre de Servitude et grandeur militaires, Le dialogue inconnu.

76 PORTRAITS d'hier

second lieu, Vigny avait, sans le savoir, blessé en M. Mole l'esprit de caste. Le dernier rejeton d'Edouard Mole, l'arrière-petit-fils du grand Mathieu Mole, avait dû se sentir visiblement froissé de la manière dont Alfred de Vigny a plusieurs fois parlé de l'ancienne magistrature française, notamment dans Cinq-Mars (i). » Cette fois, au moins, voilà qui est clair et nous sommes avertis. Si nous ne voulons pas « offenser » ces messieurs de l'Académie, de la magistrature ou de la politique a par le fait même de notre existence », nous n'avons qu'à répéter docilement les opinions qu'ils répètent bien, après tout, euxmêmes derrière tant d'autres. Cette rage qu'ont certains poètes — bien rares, heureusement ! — de penser et de dire leur pensée, voilà qui, en effet, crie vengeance. Mais l'ancien ministre agissait plus bassement encore que ne le laisse voir Emile Montégut. La puanteur qui sortait de ses paroles ne lui était pas toute naturelle. Il avait permis à des mains augustes de lui en entonner une partie. « La cause de tout ceci était une vengeance politique dont M. Mole a été l'exécuteur (2). » Allons, quand Sainte-Beuve déclarait vengeur le discours du politicien académique, il disait plus vrai qu'il ne voulait.

En 1848, malgré son mépris ordinaire pour toute politique, Vigny posa, dans le département de la Charente où se trouvait son domaine patrimonial du Maine-Giraud, sa candidature à l'Assemblée Nationale. Rien de plus singulier que sa profession de foi. Ce jour-là, un honnête homme sut être candidat sans se déshonorer ou s'amoindrir, « Je n'irai point, chers concitoyens, vous demander vos voix. Je ne reviendrai visiter au milieu de vous notre belle Charente qu'après que votre arrêt aura été rendu. Dans ma pensée, le peuple est un souverain juge qui ne doit pas se laisser approcher par les solliciteurs et qu'il faut assez respecter pour ne point tenter de l'entraîner et de le séduire. » Le peuple, qui tient beaucoup à être respecté, donna près de dix voix à Alfred de Vigny. L'électeur ressemblerait-il par hasard aux Académiciens et aux Marie Dorval : « On ne peut bien aimer que celui qu'on n'estime pas ! »

Dans la préface qui ouvre l'édition définitive des Pocines antiques et modernes, A'^igny déclare : « Le seul mérite qu'on n'ait jamais disputé à ces compositions, c'est d'avoir devancé en France toutes celles de ce genre, dans lesquelles une pensée philosophique est mise en scène sous une forme épique ou dramatique. »

Dans son Journal, il écrit : « Je crois, ma foi, que je ne suis qu'une sorte de moraliste épique. »

(i) Emile Montégut, Nos morts contemporains, tome i. (2) Journal d'un poète. C'est Vigny qui souligne.

ALFRED D£ VIGXY 77

Et, avec plus de précision : « Cinq-Mars, Steïlo, Servitude et Grandeur militaires sont les chants d'une sorte de poème épique sur la désillusion ; mais ce ne sera que des choses sociales et fausses que je ferai perdre et que je foulerai aux pieds les illusions ; j'élèverai sur ces débris, sur cette poussière, la sainte beauté de l'enthousiasme, de l'amour, de l'honneur, de la bonté, la miséricordieuse et universelle indulgence qui remet toutes les fautes. »

Le magnifique programme ! Celui qui l'aurait rempli ne serait pas seulement le plus représentatif des romantiques, mais le plus grand des philosophes. Mgny a vigoureusement accompli la partie critique de ce projet et écrit « Tépopée de la désillusion ». Beaucoup de ses pages montrent, avec une implacable perspicacité, que « tout ordre social est basé sur un mensonge plus ou moins ridicule » (i). Alais parfois sa main gauche reconstruit ce qu'a démoli sa main droite. Incurablement persiste en lui le m.al romantique. Il ne parvient que pour un temps à pacifier son être ; bientôt le cœur se révolte de nouveau contre la tête. Sa parfaite bonne foi nous permet d'étudier sur lui mieux que sur tout autre l'affreux déchirement. N'ayant jamais guéri tout à fait des « choses sociales et fausses », il n'a pu établir solidement sa sagesse positive d'enthousiasme, d'honneur et de bonté. Peut-être y a-t-il encore à cette impuissance une raison plus profonde. La pensée de Vigny s'appuie sur deux bases qui semblent contradictoires : individualisme et pessiriisme.

L'auteur de Stella, de Servitude et Grandeur luilifaires et des Destituées, a fait porter ses critiques sur trois « choses sociales et fausses » : politique, armée, religion.

Dès 1826, nous avons entendu Cinq-Mars proclamer la petitesse des orateurs politiques et de leur valetaille de juges. Mais la pensée de l'écrivain n'est pas suffisamment débrouillée. Que faut-il mépriser chez les habiles, leur habileté même ou seulement leur inévitable défaite et le vide ridicule des apparences qu'ils construisent ? A'oilà ce que Vigny ne sait pas encore. Richelieu est-il coupable d'avoir versé le sang innocent et consenti aux autres infamies qui accompagnent toujours le pouvoir ? Ou faut-il lui reprocher surtout d'avoir, par la destruction de la noblesse, privé la monarchie de nécessaires contreforts et aveuglément préparé la ruine de ce qu'il croyait soutenir et grandir ? L'auteur n'oserait répondre nettement à cette question et il néglige de se la poser. C'est que, si un sage de raison commence à se former en lui, un monarchiste de sentiment y persiste.

Mais la Révolution de 1830 le forcera à regarder fixement en luimême, à choisir enfin entre les deux êtres qui luttaient aux profondeurs troubles de sa pensée. Il sortira de la crise presque guéri.

(i) Stcllo.

78 PORTRAITS d'hier

Dans la nuit du 28 au 29 juillet, il écrit : « J'ai préparé mon vieil uniforme. Si le roi appelle tous les officiers, j'irai. — Et sa cause est mauvaise, il est en enfance, ainsi que toute sa famille ; en enfance pour notre temps qu'il ne comprend pas. — Pourquoi ai-je senti que je me devais à cette mort ? — Cela est absurde... Mais mon père, quand j'étais encore enfant, me faisait baiser la croix de Saint-Louis, sous l'Empire: superstition, superstition politique, sans racine, puérile, vieux préjugé de fidélité noble, d'attachement de famille, sorte de vasselage, de parenté du serf au seigneur. Mais comment ne pas y aller demain matin s'il nous appelle tous? J'ai servi treize ans le roi. Ce mot : le roi, qu'est-ce donc? Et quitter ma vieille mère et ma jeune femme qui comptent sur moi î Je les quitterai, c'est bien injuste, mais il le faudra (i). »

Heureusement le roi fuit sans appeler personne. Et Alfred de Vignynote : « Samedi, J/. — Donc, en trois jours, ce vieux trône sapé !

« J'en ai fini pour toujours avec les gênantes superstitions politiques. Elles seules pouvaient troubler mes idées par les mouvements d'instinct. »

Et, à la date du 21 août :

« En politique, je n'ai plus de cœur. Je ne suis pas fâché qu'on me l'ait oté, il gênait ma tête. Ma tête seule jugera dorénavant et avec sévérité. Hélas ! »

« Hélas ! » — Etrange dernier UiOt ! Le malade est-il bien guéri quand il regrette son mal ? La perte complète de l'illusion n'est-elle pas une joyeuse entrée dans la lumière ?

Pourtant les remarques se multiplient qui semblent affirmer la durable délivrance :

« Le monde a la démarche d'un sot ; il s'avance en se balançant mollement entre deux absurdités : le droit divin et la souveraineté du peuple. »

Ou bien :

« Nous nous plaignons qu'il n'y a pas de foi politique en France. Eh ! de quoi nous plaignons-nous ? N'est-ce pas la preuve la meilleure de l'esprit infiniment subtil qui règne dans la nation ? Elle sent le vrai partout et, où il manque, elle dit qu'il n'y a rien... Il n'y a de foi politique en un gouvernement que dans les esprits bornés. »

Et, de longues années plus tard, en 1842 :

« Peu nous importe quelle troupe fait son entrée sur le théâtre du pouvoir » (2).

Cette antithèse : « En politique je n'ai plus de cœur... Il gênait ma

(i) Journal d'un poète.

(2) C'est Vigny qui souligne.

tête )), c'est déjà tout Stello. Le yaste dialogue entre le Docteur-Xoir et le Poète se termine ainsi :

« Stello ne ressemble-t-il jas à quelque chose comme le sentiment ? Le Docteur-Xoir à quelque chose comme le raisonnement (i)?

« Ce que je crois, c'est que si mon cœur et ma tête avaient, entre eux, agité la même question, ils ne se seraient pas autrement parlé. »

Ici comme dans la nuit du 28 au 29 juillet 1830, la tète finit par triompher du cœur.

De vigoureux raisonnements et les pathétiques récits des morts de Gilbert, de Chatterton et d'André Chénier démontrent que tout gouvernement — monarchie absolue, monarchie bourgeoise, république — est nécessairement eimemi du Poète (i). Cette hostilité est inévitable, puisque c'est celle du mensonge pour la vérité. « Comme le Pouvoir est une science de convention, selon les temps, et que tout ordre social est basé sur un mensonge plus ou moins ridicule, tandis qu'au contraire ies beautés de tout Art ne sont possibles que dérivant de la vérité la plus intime, vous comprenez que le Pouvoir, quel qu'il soit, trouve ime continuelle opposition dans toute œuvre ainsi créée. De là ses efforts éternels pour comprimer ou séduire :» (2).

La Poésie se heurte donc toujours au Pouvoir, parce qu'elle est individualisme et pensée. Certes le Pouvoir eut des pensions et il a des sinécures pour stipendier quelques valets déguisés en poètes. ^îais Vigny qui ne se laisse point tromper par le masque, refuse le nom glorieux à ces scdiiîts et à ces vendus. lî apostrophera plus tard leur poésie prostituée :

Ah ! fille sans pudeur, fille de saint Orphée ! (3)

Précisément parce que le Poète est l'Individu qui s'exprime et que sa sincérité détruit les « choses sociales et fausses », il n'est pas inutile aux hommes. A condition qu'il œuvre avec désintéressement, sans se soucier des applications. Son devoir est de chercher la vérité la plus profonde et de' réaliser la beauté la plus harmonieuse. « S'il s'y rencontre une idée ou seulement une parole utile au progrès civilisateur.

(t) Vigny en fit l'expérience. Les "Bourbons ne lui donnèrent aucun axancement. « J'étais indépendant d'esprit et de parole, j'étais sans fortune et poète: triple titre à la défaveur ». (Journal d'un poète). — Les Parlementairfs de juillet lui furent -malveillants. Le mépris de la Bourgeoisie, manifesté dans Chatterton, fit scandale à la Chambre. Deux députés — l'un portait le nom ridicule de Fulchirom l'autre ridiculisait le nom de Charlemagne — montèrent à la tribune pour accuser Vigny d'immoralité. On n'a pas oublié que ie discours de Mole à l'Académie fut aussi une vengeance politique. — En 1848, Quitte pour la peur, après cinquante représentations, fut interdit par la censure de la République comme attentatoire aux bonnes mœurs.

(2) Stello.

(3) La maison du berger.

que VOUS ayez laissé tomber comme une plume de votre aile, il se trouvera assez d'hommes pour la ramasser, l'exploiter, la mettre en œuvre jusqu'à satiété. Laissez-les faire. L'application des idées aux choses n'est qu'une perte de temps pour les créateurs de pensées (i). »

Le penseur abandonne donc avec indifférence le pouvoir aux petits hommes capables d'aimer cette pauvreté. « Le tenir en mains, cela s'est toujours pu réduire à l'action de manier des idiots et des circonstances (2), et ces circonstances et ces idiots, ballottés ensemble, amènent des chances imprévues et nécessaires auxquelles les plus grands ont confessé qu'ils devaient la plus grande partie de leur renommée » (3).

La guérison, vraiment, semble durable. Trois ans plus tard, dans Servitude et Grandeur militaires, Vigny nous dévoile le cabotinage et le profond néant du plus admiré parmi les prétendus génies politiques. Il fait prononcer par Napoléon des paroles que M. Mole ne lui pardonnera point: (( Quelle fatigue! quelle petitesse! Poser! toujours poser ! de face pour ce parti, de profil pour celui-là, selon leur idée. Leur paraître ce qu'ils aiment que l'on soit, et deviner juste leurs rêves d'imbéciles... Etre leur maître à tous et ne savoir qu'en faire. Voilà tout, ma foi ! Et, après ce tout, s'ennuyer autant que je le fais, c'est trop fort. »

Le jeune page qu'un hasard avait rendu témoin de ces paroles éprouva « une tristesse toute nouvelle en découvrant combien la plss haute grandeur politique pouvait devenir petite dans ses froides ruses de vanité, ses pièges misérables et ses noirceurs de roué ». Plus tard, en racontant cette scène, il conclura : « Je sentis que c'était folie de se dévouer à un homme, puisque l'autorité despotique ne peut manquer de rendre mauvais nos faibles cœurs. »

Au-dessus de la région orageuse où s'agite le romantique, Vigny se serait-il donc élevé, en politique, jusqu'aux sommets de la sagesse sereine ? En 1862, un an avant sa mort, il écrit encore tout son dédain pour les gouvernants. Il montre les parlementaires

. En des sentiers étroits

Des coalitions suivant les lignes courbes,

Traçant de faux devoirs et frappant de vrais droits (4).

Et pourtant... En 1841, neuf ans après Stello, il adresse aux députés une sorte de pétition en faveur de la propriété littéraire (5) et leur suggère une loi précise. Il avait été ému jusqu'à cette contradiction par

<i) Stello.

(2) C'est Vigny qui souligne.

(3) Stello.

(4) Les Oracles.

(s) La matière était alors régie par la loi du 19 juillet 1793 qui limitait la propriété littéraire à dix années après la mort de l'auteur.

la misère de ^Mademoiselle Sedaine, vieille et aveugle, et il semble difficile de lui reprocher ce mouvement d'un cœur mal « ôté ».

En 1848, seize ans après Stello, il suffit de cette apparence éclatante et pauvre, une révolution populaire, pour que le poète se grise d'espérances sociales. Il devient candidat, s'imaginant que désormais le Peuple, « juge souverain », et le Pouvoir s'allieront noblement.

En politique, \'igny, malgré ses fiers dédains, reste-t-il donc l'amoureux qui facilement croit au « tendre repentir » et à ces effets durables? Hélas! pas plus ici que dans son aventure avec [Marie Dorval, il ne croit. Il s'efforce de croire. Situation douloureuse et romantique. Sa ferme raison lui répète : « L'espérance est la plus grande de nos folies » (i). Son cœur, qu'il se vante en vain d'avoir dompté, s'obstine à espérer ; et parfois ses gestes obéissent à son cœur.

Pourtant nul homme de sa génération ne comprit mieux que, pour se créer soi-même, il faut se désintéresser de l'effort social. Ma parole est pensée ou action. Elle m'exprime naïvement, m!aidant à me coni:aitre et à me réaliser, ou elle cherche à influer sur autrui. Dès qu'elle se propose un but extérieur, elle n'est plus le jaillissement naturel. Alourdie de calculs, déformée de concessions, elle perd la beauté farouche de la sincérité. Le clair flambeau que je projetais sur mon mystère s'éteint et je sens dans les ténèbres une main sournoise que je crois guider et qui me mène. Ma parole n'est plus la fille de ma pensée ; elle est la fille d'un projet et c'est elle qui crée les apparences de pensée dont je me caresse et me justifie. A renouveler l'exercice périlleux, tel, parti pour un but qui lui semblait noble, est devenu le vil avocat qui plaide toutes les causes. Tel autre, qui eut peut-être une originalité à protéger, est aujourd'hui l'être souple et banal qui laisse modifier sa parole à tous les milieux ; et il s'imagine, naïf, que, lorsque l'expression change, la pensée peut rester la même ! Vigny sentait combien nous sommes les œuvres de nos œuvres et les fils de nos gestes. Toute parole sortie du poète revient vers le poète : elle dégage un peu plus sa beauté intérieure, si elle fut prononcée en sincérité absolue; sinon, elle modèle la bouche et l'esprit au rythme de son mensonge et de sa lâcheté. L'homme sur qui je veux influer influe d'abord sur moi. Heureusement, Vigny n'essaya pas souvent de l'action directe. Sa profession de foi et sa pétition aux députés conservent une allure noble et, certes, électeurs ni élus n'ont accoutumé d'entendre un tel langage. Il ne serait pas difficile cependant d'y signaler un certain nombre de vérités de circonstance, quelques-unes de ces convictions que nous dicte l'opportunité et que nous n'aurions jamais si nous pensions toujours pour la seule joie de penser. Combien plus belle que

(i) Stello.

82 PORTRAITS d'hier

cette sincérité de plaidoirie, l'attitude intransigeante de Stello, le mépris pour les gouvernants quels qu'ils soient et pour les gestes qu'ils peuvent faire-

Presque toujours Vigny a compris que le Poète ne doit aiix homnies que de la lumière et de la beauté. Presque toujours il s'est donné en sincérité farouche sans s'amoindrir et se fausser à devenir l'instrument d'une action précise. Il n'a pas essayé non plus l'œuvre vaine de deviner, à travers la brume des temps, les besoins de l'avenir et la configuration du paysage que cache l'horizon. Les pauvres palais l:umanitair€s que ses contemporains construisirent avec du désir et de l'hypothèse ont croulé, ruines inachevées, dans le silence du désert ou parmi nos rires. Alais « la tour d'ivoire », parce qu'elle ne fut point bâtie sur le sable mouvant du mensonge, de l'effort actuel et de l'infiuence voulue, voici qu'elle se dresse immortelle : toujours elle rendra aux passants le service de leur faire relever le front pour regarder la noblesse hautaine de son sommet ; toujours les esprits blessés y trouveront un fraternel abri.

Vigny appartenait à une famille de soldats. Le mal politique n'était en lui que le mal de son époque, et cet admirable isolé réussit à en guérir à peu près complètement. Les rares manifestations sociales que j'ai signalées indiquent plutôt la démangeaison d'une cicatrice fermée que la douleur d'une plaie qtii s'ouvre de nouveau. Aggravé encore par ia folie de gloire brutale qui faisait délirer les contemporains de Napoléon, le virus militaire, que lui avaient transmis tant d'ancêtres, fut infiniment plus difficile à détruire.

Servitude et Grandeur militaires est l'histoire de cette guérison pénible et incomplète. Pendant ses treize années de service, il avait senti combien « c'est chose déplorable qu'une armée » (i). Mais c'est seulement en 1830 qu'il fonnula pour la première fois cette vérité. Et il l'affaiblit singulièrement par la réflexion qui précède : « Tant qu'une armée existera, l'obéissance passive doit être honorée. »

Quand il écrit Lanrette on le Cachet rouge, premier épisode de Sermtude et Grandeur militaires, il n'est plus certain que. l'obéissance passive doive toujours être honorée chez le soldat. Plus d'une fois, pendant sa carrière, il s'était senti « humilié de courir des chances de crime et de se trouver à la main un sabre d'esclave au lieu d'une épée de chevalier » (2). Il faisait de grands efforts pour « capituler avec les monstrueuses obligations de l'obéissance passive en considérant à quelle source elle remontait, et comme tout l'ordre social semblait

(i) Journal d'un poète.

(2) Servitude et grandeur militaires.

appuyé sur l'obéissance ». « Mais, ajoutc-t-il, il me fallut bien des raisonnements et des paradoxes pour parvenir à lui faire prendre quelque place dans mon âme. »

Il consentait donc à contre-cœur au crime d'obéir et uniquement par respect pour l'organisation sociale. Le jour où il arrive à mépriser tout oidre social comme a basé sur un mensonge plus ou moins ridicule », il va, sans doute, guérir du mal militaire en même temps que du mal politique. La conséquence ne saurait survivre lorsque meurt le principe qui seul la soutenait. Ah! comme, grâce à son cœur mal « ôté », le romantique devient une construction folle. La colonne 5'écroule en lui sans que le chapiteau tombe avec elle. Vi^ny appelle de ses vœux « la loi qui mettra d'accord le devoir et la conscience ». Quelle démence romantique dans cette antithèse ! et qui donc pourrait, en dehors de ma conscience, me dicter un devoir ? Triste spectacle encore que Stello réclamant le droit légal de reculer devant le crime ! Il raconte la noble réponse du vicomte d'Orthez, désobéissant plutôt que de prendre part à la Saint-Barthélémy, et il s'écrie : « S'il eut raison de refuser l'obéissance, comment vivons-nous sous des lois que nous trouvons raisonnables de donner la mort à qui refuserait cette même obéissance aveugle ? Nous admirons le libre arbitre et nous le tuons ; l'absurde ne peut régner ainsi longtemps. » L'absurde régnera toujours en ceux qui ne mépriseront pas pratiquement les lois et les ordres des prétendus supérieurs. Ecoutez encore ce dialogue entre Vigny et le pauvre capitaine de vaisseau qui porte en lui l'inguérissable remords d'avoir tué par obéissance: « Je comprends bien, lui dis-je, qu'après une aventure aussi cruelle, on prenne son métier en horreur. — Oh ! le métier ; êtes-vous fou ? me dit-il brusquement, ce n'est pas le métier ! Jamais le capitaine d'un bâtiment ne sera obligé d'être un bourreau, sinon quand viendront des gouvernements d'assassins et de voleurs, qui profiteront de l'habitude qu'a un pauvre homme d'obéir aveuglément, d'obéir toujours, d'obéir comme une malheureuse mécanique, malgré son cœur » (i). L'auteur de Stello peut se taire par pitié devant celui qui soufiFre, mais comment ne rappelle-t-il pas au lecteur qu'il ne saurait y avoir de gouvernements que d'assassins et de voleurs ? Et comment le sincère poète, toujours penché sur l'abîme de sa conscience, ne voit-il pas, en quelque inoubliable lueur d'éclair, que le seul devoir, c'est de ne jamais consentir à devenir « une malheureuse mécanique » ? Dans Laurette, l'assassin est un pauvre soldat qui n'a pas su refuser de dépasser son rôle et de devenir bourreau. La canne de jon-c nous conduit à des profondeurs encore plus tragiques. Ici vraiment « l'idée est l'héroïne » (2). C'est la question même de la guerre qui est posée.

(i) Servitude et grandeur militaires.

(2) Journal d'un poète.

84 PORTRAITS d'hier

]\Ialheureiisement elle est résolue avec un peu de mollesse et beaucoup de contradiction. C'est après avoir tué dans un combat que le capitaine Renaud se demande : « Quelle différence y a-t-il entre moi et un assassin ? » C'est devant « l'ennemi » qu'il réfléchit : « De combien d'assassinats se compose une grande bataille ? « Mais la pensée, trop forte pour un soldat, l'affole : « ^'oilà un des points où notre raison se perd et ne sait que dire. » Ah ! Renaud, Renaud, es-tu bien sûr de ne pas la faire taire toi-même, ta raison ? Et l'abominable abandon qui suit : (( C'est la guerre qui a tort, et non pas nous. » La guerre, Renaud, n'est pas une entité mystique ; elle n'a d'existence que celle que tu lui donnes. Cette folie n'est rien en dehors des fous qui l'exécutent et elle ne peut avoir tort que par le crime de ceux qui la font. Non, Renaud, ce n'est pas l'assassinat qui a tort, c'est l'assassin. Pauvre Renaud ! « Je suis arrivé à haïr la guerre, tout en la faisant avec énergie. » Il laisse son épée se rouiller dans le fourreau ; armé de sa seule canne de jonc, il ne frappe plus. Comment ose-t-il commander à ses soldats le geste devant lequel il recule lui-même ? Pourquoi son esprit est-il moins raisonnable que ses mains ?

Dans une émeute, il est blessé à mort par un enfant, et il laisse ses biens à son meurtrier a sous condition qu'il ne serait jamais militaire )>.

Incertain et ballotté comme son héros, l'auteur déclare en parlant de l'armée et des soldats : « Il faut gémir de cette servitude, mais il est juste d'admirer ces esclaves. » Ah ! romantiques, combien de vos antithèses pleurent la division intérieure, l'impuissance à éclairer tout l'être à la fois et à distinguer le véritable sommet !...

Comment la pensée peut-elle s'arrêter ainsi au carrefour et la conscience y éteindre sa lumière ? Jadis, pour justifier de telles passivités, en s'en remettait à la \''olonté de Dieu. L'autel barre et cache toujours le chemin qui monte, mais nous y avons dressé une autre idole : l'Idée du Progrès. En affirmant que demain sera nécessairement raisonnable, nous nous laissons emporter sans remords par le courant fou. Ainsi Vigny, avec l'espoir enfantin que chaque invention renouvelle depuis qu'un misérable moine mélangea du soufre, du charbon et du salpêtre : « La philosophie a heureusement rapetissé la guerre ; les négociations la remplacent ; la mécanique achèvera de l'annuler par ses inventions (i). » X 'était-ce pas l'heure de vous souvenir, ô penseur, que « l'espérance est la source de toutes nos lâchetés ? » Regardez donc le passé et vous n'oserez plus vous confier à l'avenir. Les progrès mécaniques, à quoi ont-ils servi, sinon à rendre de plus en plus nombreux les assassinats dont se compose une grande bataille ? Mais, quand même les circonstances matérielles devraient contraindre nos fils à l'innocence, serait-ce une raison pour que nous restions des assassins?

(i) Servitude et grandeur militaires.

Dans Servitude et Grandeur militaires, la faute de Mgny, gémissant sur la servitude des armées et adrnirant les esclaves qui la subissent, c'est, comme le montre cruellement la puérile antithèse du titre, d'avoir manqué au devoir de partialité. Il le connaissait pourtant, ce devoir, et ii le proclamait nettement dans une conversation avec !M. de Barante. Le banal historien des ducs de Bourgogne lui reprochait de s'être montré, dans Chatterton, anti-social et partial. Et le poète de répondre : (( Le sermon, la satire, la comédie ne doivent pas avoir d'impartialité. Le devoir, à mon sens, d'un poète, d'un écrivain, d'un orateur, est d'être partial. Alolière est assurément partial dans Tartufe et prend parti hardiment contre l'hypocrisie religieuse... Pascal, combattant les Jésuites, n'a pas dû être impartial et ne l'a pas été. On ne détruirait aucun abus, on ne corrigerait aucun travers, si on tenait d'une main l'attaque et de l'autre la défense du vice ou du ridicule que l'on veut détruire (i). » La guerre est un plus grand mal que l'hypocrisie religieuse, le soldat un pire fléau que le jésuite, et Mgny e£t coupable de ne point prendre hardiment parti contre l'assassinat et contre l'assassin.

Le plus triste, c'est que le malade n'ignore pas sa guérison incomplète et son courage insuffisant à l'achever. « Avec quelle force une idée s'empare de nous, comme elle nous fait sa dupe, et combien il faut de temps pour l'user. La satiété même ne parvint qu'à me faire désobéir à celle-ci, non à la détruire en moi, et ce livre aussi me prouve que je prends plaisir à la caresser et que je ne serais pas éloigné d'une rechute » (2).

« Pragmatiste », j'ai di!i reprocher à \ igny l'insuffisance hésitante de ses solutions. Historien et critique, je l'admire profondément d'avoir posé et presque résolu deux questions que ses contemporains ne regardaient pas en face.

Quelle fut son attitude devant le problème religieux, inquiétude profonde et vraie souffrance des romantiques ? — Parfois, il proclame « le ciel vide ». Rarement, au choc d'une grande douleur, devant le cercueil de sa mère par exemple, il tombe à genoux. Presque toujours, il croit à je ne sais quel Dieu méchant, sourd et silencieux. Debout dans une révolte digne, dans un désespoir calme, il rend dédain pour dédain. Pascal plus grand et plus douloureux, il ne consent pas à s'abêtir et, s'il lui arrive de prendre de l'eau bénite, c'est dans une ironie suprême, non pour restaurer en lui la foi écroulée. Il paraît qu'à sa mort, quand il était épuisé par toute une année des horribles souf-

(i) Journal d'un poète.

(2) Senitude et grandeur militaires.

frances du cancer, quand peut-être il n'était plus là, son entourage fit subir au penseur les sacrements de l'Eglise. On s'est demandé s'il avait consenti ou même senti. Question vaine ! En pleine force intellectuelle et physique, Vigny était capable d'accepter l'hostie et les huiles dans une romantique joie sacrilège. En 1834, près de trente ans avant sa mort, il notait un projet de roman moderne qui devait s'intituler Un homme d'honneur. Et voici le dénouement qu'il imaginait : « Le christ'anisme est mort dans son cœur. A sa mort, il regarde la croix avec respect (i), accomplit tous ses devoirs de chrétien comme une formule et meurt en silence (2). » A peu près à la même époque, il vantait « le dédain, bonne monnaie à payer les choses humaines » (3). Le silence de l'homme d'honneur devait, avec le temps, gagner en profondeur et en âpreté. devenir la suprême expression de la vérité. En 1862, un an avant sa mort, Vigny écrit Le Mont des Oliviers, son chef-d'œuvre de penseur et peut-être de poète. Il montre Jésus posant à Dieu toutes les questions vitales.

Mais le ciel reste noir, et Dieu ne répond pas.

Le Fils de l'Homme s'évanouit presque dans la sueur de sang. Car pèse sur lui comme sur toute l'humanité

Ce manteau de misère

Qui l'entoure à grands plis, drap lugubre et fatal Que d'un bout tient le Doute et de l'autre le Mal.

Une réponse finira pourtant par arriver jusqu'à Jésus :

Dans le bois, il entendit des pas

Et puis, il vit rôder la torche de Judas.

Et Vigny de conclure :

S'il est vrai qu'au jardin sacré des Ecritures,

Le Fils de l'Homme ait dit ce qu'on voit rapporté;

Muet, aveugle et sourd au cri des créatures.

Si le ciel nous laissa comme un monde avorté,

Le juste opposera le dédain à l'absence

Et ne répondra plus que par un froid silence

Au silence éternel de la Divinité.

Déjà, en 1843, dans La Mort du loup :

A voir ce que l'on fut sur terre et ce qu'on laisse, Seul, le silence est grand; tout le reste est faiblesse.

(i) S'agit-il d'un respect purement apparent? Ou déjà, dans ses profondeurs, la pensée de Vigny oppose-t-elle Jésus à Dieu, le Juste au Muet, la Croix au Ciel ?

(2) Journal d'un poète.

(3) Servitude et grandeur militaires.

Au dernier regard du fauve qui agonise, le poète lit ce conseil :

Gémir, pleurer, prier est également lâche.

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

Dans la voie où le sort a voulu t'appeler,

Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler.

On éprouve une joie austère à voir Vigny, en 1834, en 1843, en 1862, toujours « à ce haut degré de stoïque fierté » (i). Echappe-t-il donc ici au déchirement romantique et a-t-il raison d'écrire dans son Journal : « Je suis stoïcien ? « La continuité de la pensée, l'unité de l'attitude semblent vraiment merveilleuses. Dès 1824, le 'jeune poète notait, pour lui seul : « J'émettrai toutes mes idées sur la vie. Elles sont consolantes par le désespoir même.

« Il est bon et salutaire de n'avoir aucune espérance. L'espérance est la plus grande de nos folies (2). »

Et il soulignait cette dernière phrase.

Qu'on y prenne garde, cependant. Il n'est bon et salutaire de supprimer l'espérance qu'à condition de supprimer le désir en même temps. « L'indifférence » à tout ce qui ne dépend pas de moi, voilà le stoïcisme. Il n'est pas consolation ; il concentre l'être autour d'une ferme volonté et d'un bonheur que rien n'entamera. Comment un tel état s'appellerait-il désespoir ? Est-ce que l'homme désespère parce qu'il n'a pas les jouets de l'enfant ?

J\ïais chez les romantiques, le désir persiste. Le silence même de celui qui s'approcha le plus du stoïcisme n'exprime-t-il pas, de façon pius virile, le même sentiment que la plainte de celui qui resta toujours enfant :

... Malgré moi. l'infini me tourmente (3).

L'auteur de L'Espoir en Dieu pourrait peut-être s'adresser directement à l'auteur du Mont des Oliviers :

Pour aller jusqu'aux cieux, il vous fallait des ailes, Vous aviez le désir, la foi vous a manqué.

Tant que le désir persiste, tant que l'incomplète libération s'appelle cojisolation ou désespoir, le frémissement de l'espérance n'est pas complètement mort. Loin de l'indifférence souriante, le désespoir, même le plus hautain, crispe des mains qui se ferment, comme des branches de saint, sur les plus vaines et les plus flottantes lueurs. Le

(i) La Mort du Loup.

(2) Journal d'un poète.

O) Alfred de Musset, L'Espoir en Dieu.

désespoir n'est pas un état durable: on en sort pour y retomber; on y retombe pour en ressortir. En 1843, La Mort du /om/>« chante la beauté du renoncement. Mais, en 1853, La Bouteille à la mer jette i:n grand cri de confiance :

Le vrai Dieu, le Dieu fort, est le Dieu des idées.

Jetons l'œuvre à la mer, la mer des multitudes : Dieu la prendra du doigt pour la conduire au port.

Comme le capitaine qui va nauf rager, ce n'est plus dans une révolte, c'est pour un acte de foi que le poète dresse son front vers le ciel.

... Le penseur s'isole et n'attend d'assistance Que de la forte foi dont il est embrasé.

Il lance la Bouteille à la mer, et salue Les jours de l'avenir qui pour lui sont venus. Il sourit en songeant que ce fragile verre Portera sa pensée et son nom jusqu'au port;

Que Dieu peut bien permettre à des eaux insensées De perdre des vaisseaux, mais non pas des pensées. Et qu'avec un flacon il a vaincu la mort.

Quand on songe au peu qu'il nous reste de la moins inconnue des pensées antiques, de la pensée grecque ; quand on songe que toute la littérature pythagoricienne a sombré et, plus près de nous, tout ]Ménandre, tout Chrysippe, tous les livres d'Antisthène et de Diogène : on est forcé d'avouer que le Dieu, quel qu'il soit, pour lequel Vigny est « embrasé » d'une « forte foi », laisse perdre les pensées avec la même indifférence que les vaisseaux. Les pensées mêmes qu'il paraît sauver, combien elles risquent d'être déformées. L'histoire ne nous montre-t-elle pas des pensées de paix, de douceur et d'amour dont la postérité a fait des armes de haine et de guerre ? Tel penseur croit léguer une lumière bienfaisante qui livre aux mains folles la flamme et l'incendie. Avant de nauf rager, je choisis la bouteille la plus forte, j'y enferme ce que je possède de meilleur, je jette le tout à la mer des multitudes. Mais que le flacon et son contenu parviennent ou non à d'autres hommes et que ceux-ci en fassent bon ou mauvais usage, voilà qui ne dépend plus de moi et que, stoïcien conséquent, je déclare « indifférent ».

Ce cri d'espérance, La Bouteille à la mer (1853), se place chronologiquement entre les deux Silences de désespoir, La mort du Loup (1843), et Le Mont des Oliviers (1862). Et voici un nouvel acte de foi, L'Esprit pur, que Vigny écrit six mois avant sa mort, quelques jours

après que les souffrances du cancer avaient arraché à sa pudeur et à sa discrétion ces paroles découragées : « Je suis accablé des lassitudes de cette lutte contre le vautour que Prométhée m'a légué! Il me dévore avec une cruauté inouïe (i). » Le poète proclame, en une légitime fierté :

... Ici passaient deux races de la Gaule Dont le dernier vivant monte au temple et s'inscrit Non sur l'obscur amas des vieux noms inutiles, Des orgueilleux méchants et des riches futiles, Mais sur le pur tableau des livres de l'Esprit.

Puis, avec une confiance qui serait inexplicable si on n'y sentait précisément l'effort contre le désespoir, l'ivresse voulue, la réaction pénible du romantique. toujours en équilibre instable:

Ton règne est arrivé, pur esprit, roi du monde ! Quand ton aile d'azur dans la nuit nous surprit, Déesse de nos mœurs, la guerre vagabonde Régnait sur nos aïeux. Aujourd'hui, c'est l'Ecrit, L'Ecrit universel, parfois impérissable.

Que tu graves au marbre ou traînes sur le sable, Colombe au bec d'airain, visible Saint-Esprit !

Etrange mysticisme ! Etranges illusions ! La guerre est-elle donc, depuis 1863, complètement détrônée ? Et le Roi des hommes s'appelle-t-il aujourd'hui l'Ecrit ou l'Argent ? Hélas ! le « visible Saint- Esprit » se met au service des intérêts ou des partis, qui ne sont peutêtre eux-mêmes que groupements d'intérêts. Arme aux mains des mercenaires, la plume n'est-elle pas semblable à « un sabre d'esclave » plutôt qu'à « une épée de chevalier » ?

Ainsi Vigny s'écrie souvent dans l'amertume de son cœur :

Donc ce que j'ai voulu. Seigneur, n'existe pas (2) !

Et tout en voulant des choses extérieures, il se croit stoïcien !

Parfois aussi, à force de vouloir ces chimères, son rêve lui apparaît réel; son désir projette sur le futur une ornbre de paix menteuse et de noblesse qui trompe.

Malgré ses incertitudes, ses déchirements ou ses défaillances, ^^igny demande rarement à des crovances religieuses ou à d'autres préjugés

(i) Lettre inédite à Louis Ratisbonne (16 février 1863), citée par M. Paléologue. (2) La Colère de Samsou.

ÇfO PORTRAITS D HIER

sociaux les motifs de ses actions et de ses abstentions. D'ordinaire, il les tire de lui-même et il mérite le nom d'individualiste.

Ecoutez si ce soldat parle comme les autres soldats :

« Je vis clairement que les événements ne sont rien, que l'homme intérieur est tout... Je sentis ma conscience, je résolus de m' appuyer uniquement sur elle, de considérer les jugements publics, les récompenses éclatantes, les fortunes rapides, les réputations de bulletin comme de ridicules forfanteries et un jeu de hasard qui ne valait pas la peine qu'on s'en occupât » (i).

Et cet écrivain halète-t-il vers les mêmes mirages et les mêmes eaux grasses que le troupeau banal des gens de lettres ? « Je ne sais pourquoi j'écris. — La gloire après la mort ne se sent probablement pas; dans la vie, elle se sent bien peu. — L'argent ? Les livres faits avec recueillement n'en donnent pas. — Mais je sens en moi le besoin de dire à la « société » les idées que j'ai en moi et qui veulent sortir » (2).

Cette nécessité intérieure à quoi il obéit, il lui donne le nom d'honneur. L'honneur, pour lui, ce n'est pas l'opinion publique, et, comme disaient les cyniques, « le vain bavardage des fous ». « C'est la conscience, mais la conscience exaltée, c'est le respect de soi-même et de la beauté de sa vie porté jusqu'à la plus pure élévation, jusqu'à la passion la plus ardente. » Mieux qu'aucun homme de son temps, Vigny a pratiqué cette « religion mâle, sans symbole et sans images, sans dogme et sans cérémonie, dont les lois ne sont écrites nulle part » (3).

A toutes les époques de sa vie, dans ses œuvres achevées comme dans les projets ou les notes de son Journal, quel admirable mépris il manifeste pour les grands et pour le peuple, pour ce qu'un autre individualiste appellera « la populace d'en haut et la populace d'en bas ! )) (4).

Voici un projet de poème:

« Les animaux lâches vont en troupe.

« Le ]ion marche seul dans le désert.

a Qu'ainsi marche toujours le poète (5). »

En voici un autre :

« ... Une multitude méchante et aveugle le presse, le heurte, le blesse sans cesse ... Que, devant les pas de cette foule, sa volonté fasse tomber une herse (6). »

(i) Servitude et grandeur militaires.

(2) Journal d'un poète.

(3) Servitude et grandeur militaires.

(4) Ibsen, L'Ennemi du Peuple.

(s) Journal d'un poète.

(6) Journal d'un poète. C'est Vigny qui souligne. Le poème projeté devait s'appeler La Herse.

Et, dans La Maison du Berger:

Pars courageusement, laisse toutes les villes; Xe ternis plus tes pieds aux poudres du chemin. Du haut de nos pensers vois les cités serviles Comme les rocs fatals de l'esclavage humain. Les grands bois et les champs sont de vastes asiles, Libres comme la mer autour des sombres îles. Marche à travers les champs une fleur à la main.

Rarement, il parle de la solitude sa-ns la déclarer « sainte ». Son œuvre est un fruit.

Tout empreint du parfum des saintes solitudes (i).

Certes, comme le stoïcien antique, il aime profondément ces mêmes hommes dont il a besoin de se défendre pour rester une pensée et une conscience, pour dresser, dans un désert que l'avenir peuplera peut-être, l'œuvre indépendante.

« Quand j'ai dit: la solitude est sainte, je n'ai pas entendu par solitude une séparation et un oubli entier des hommes et de la société, niais une retraite où l'âme puisse se recueillir en elle-même, jouir de ses propres facultés et rassembler des forces pour produire quelque chose de grand (2). »

II écrit, dans La maison du Berger:

J'aime la majesté des souffrances humaines.

Et il affirme, quelque part dans son Journal: « Ce vers est le sens de tous mes poèmes philosophiques. » Les hommes, « ses compagnons de misère », lui inspirent une « pitié sans bornes », un désir ému « de leur tendre la main et de les élever sans cesse par des paroles de commisération et d'amour. »

Les hommes, tout occupés à leurs petites intrigues, à leurs ridicules affaires et à leurs pauvres plaisirs, s'irritent contre qui les aime assez pour vouloir « les élever ». De toutes ses tentatives de commisération et d'amour, l'individualiste revient blessé, et, pour reprendre les forces qui lui permettront de recommencer, il se replie aux joies de l'isolement, de la pensée et du rêve.

Vigny a donc besoin des «vastes asiles » que sont « les grands bois et les champs ». Il a horreur de la ville.

Quand le cœur est gonflé d'indignations saintes, L'air des cités l'étouft'e à chaque battement (3).

(i) La Bouteille à la mer..

(2) Journal d'un poète.

(3) La Maison du Berger.

Mais — et voici la plus pénible de ses contradictions, le plus cruel de ses déchirements — cette solitude, qui lui est indispensable, lui est en même temps effrayante :

Ne me laisse jamais'seul avec la Nature;

Car je la connais trop pour n'en pas avoir peur.

Anxieux, il écoute ses cris et ses murmures. Et il y entend le plus désespérant des discours :

Je suis rimpassible théâtre

Que ne peut remuer le pied de ses acteurs.

Je n'entends ni vos cris, ni vos soupirs; à peine Je sens passer sur moi la comédie humaine Oui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs. Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre, A côté des fourmis des populations, Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre, J'ignore en les portant les noms des nations. On me dit une mère, et je suis une tombe.

La Nature est pourtant la seule productrice ; et elle ne peut rien reprendre que ce qu'elle a donné. Quel effroyable pessimisme de ne voir en elle que la tombe où les formes rentrent et se dénouent; de fermer lés yeux devant sa fécondité qui égale exactement sa cruauté. Magnifique spectacle, universelle et éternelle métamorphose qui fait toute la mort avec toute la vie, toute la vie avec toute la mort. Ce merveilleux mouvement qui, certes, n'a rien d'étroitement humain et maternel, ne puis-je donc m'en éblouir, me fondre intellectuellement en lui, lui demander les larges joies apaisantes de me sentir, vapeur vague et flottante, délivré quelques instants des petitesses de ma personne, des petitesses de l'humanité? Ne puis-je lui demander le rêve vastement ivre où l'instant que je suis se dilue d'éternité ?

Mais, précisément, ce grand inquiet qui s'appelle Vigny, cet étonnant révolté, ce passant en qui frémissent toutes les douleurs, toutes les amours, toutes les pitiés, déteste ce qui est éternel.

« Avant vous, j'étais belle et toujours parfumée.

Après vous, traversant l'espace où tout s'élance,

J'irai seule et sereine, en vm chaste silence

Je fendrai l'air du front et de mes seins altiers. »

C'est là ce que me dit sa voix triste et superbe,

Et dans mon cœur alors je la hais et je vois

Notre sang dans son onde et nos morts sous son herbe.

ALFRED DE VIGNV 93

Exilé de la cité par son individualisme; n'éprouvant, grâce à son pessimisme, que terreur et que haine en face de la Nature, où donc le poète trouvera-t-il un refuge ? — Dans « la maif,on du berger », auprès d'Eva.

Ah! pourvu qu'Eva soit là, la Nature redevient belle doucement: temple noir, vide et hostile tout à l'heure, que soudain illumine et peuple la présence du dieu.

Que m'importe le jour? que m'importe le monde?

Je dirai qu'ils sont beaux quand tes yeux l'auront dit.

Le ciel pour moi n'est plus qu'une auréole

Qui t'entoure d'azur, t'éclaire et te défend;

La montagne est ton temple et le bois sa coupole,

L'oiseau n'est sur la fleur balancé par le vent.

Et la fleur ne parfume et l'oiseau ne soupire

Que pour mieux enchanter l'air que ton sein respire;

La terre est le tapis de tes beaux pieds d'enfant.

Eva, j'aimerai tout dans les choses créées. Je les contemplerai dans ton regard rêveur.

L'amour partagé est donc le grand bienfaiteur. Il rend, transformé en bonheur, tout ce avec quoi l'âpre pensée solitaire se blessait. Mais si le serpent de la trahison venait à siffler dans la maison du berger ?,.. Le demi-stoïcien impuissant qui mit son bien en dehors de lui-même n'aurait plus, s'il ne se suicidait, qu'à agoniser une vie désespérée.

Or, l'isolement à deux est-il durable? Ici \'igny semble l'espère-. ]\Iais, jadis, au seuil de ses vingt-cinq ans, ses pressentiments répondaient : Nul espoir d'amour pour l'être vraiment supérieur.

Et quand j'ouvre les bras, ils tombent à genoux (i).

Plus tard, l'expérience faite, il tord, caducée de désespoir, le cri de l'amour nécessaire, le cri de l'amour impossible :

L'homme a toujours besoin de caresse et d'amour.

Troublé dans l'action, troublé dans le dessein.

Il rêvera partout à la chaleur du sein,

Aux chansons de la nuit, aux baisers de l'aurore,

A la lèvre de feu que sa lèvre dévore,

Aux cheveux dénoués qui roulent sur son front,

Et les regrets du lit. en marchant, le suivront.

(i) Moïse.

Quand le combat que Dieu fit pour la créature

Et contre son semblable et contre la Nature,

Force l'homme à chercher un sein où reposer,

Quand ses yeux sont en pleurs, il lui faut un baiser.

Mais il n'a pas encor fini toute sa tâche.

Vient un autre combat, plus secret, traître et lâche;

Sous son bras, sur son cœur se livre celui-là,

Et, plus ou moins, la femme est toujours Dalila (i).

Dans l'Amour donc, comme dans la Cité ou devant la Nature, toujours la déception, toujours le désespoir.

Aussi Moïse, « puissant et solitaire », n'aspire qu'à la mort.

Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre ! Et Samson, épuisé de

Toujours mettre sa force à garder sa colère Dans son cœur offensé, comme en un sanctuaire D'où le feu s'échappant irait tout dévorer,

s'abandonne au destin :

Mais enfin je suis las. ]'a\ l'âme si pesante. Que mon corps gigantesque et ma tête puissante Qui soutiennent le poids des colonnes d'airain Ne la peuvent porter avec tout son chagrin.

II s'endort, avec indifférence, au bord du dénoûment :

Dieu, s'il le veut, peut balayer ma cendre.

J'ai donné mon secret, Dalila va le vendre. Qu'ils seront beaux les pieds de celui qui viendra Pour m'annoncer la mort ! — Ce qui sera, sera !

Et s'il retrouve tout à l'heure un instant d'énergie, ce sera pour la vengeance où il s'écrase lui-même et s'ensevelit avec ses ennemis et avec la « vipère dorée ».

Vigny, trompé, écrit dans son Journal:

« Comment ne pas éprouver le besoin d'aimer ? Qui n'a senti manquer la terre sous ses pieds sitôt que l'amour semble menacer de se rompre? » Et lui aussi il endort son noble et puissant génie. En vingt-huit ans, il ne s'éveille que onze fois pour ces courts poèmes des Destinées où, tragiquement, alternent le besoin d'espérer, l'impuissance d'espérer.

(i) La Colère de Samson.

Pauvre grand Vigny! Il se crut stoïcien pour avoir conquis le mépris des choses sociales et fausses. ^lais il ne parvint pas à se libérer de toutes les extériorités; il ne sut point que la trahison est indifférente, dont on n'est point coupable. C'est pourquoi les « temples sereins » ne se sont pas ouverts devant lui. Nul n'y peut entrer sans avoir rejeté, sandales lourdes de boue, les attachements à ce qui n'est point sa propre beauté intime. Au-dessous des blancs sommets de la joie, il est demeuré dans la région des foudres et des orages. Il nous apparaît le plus haut et le plus déchiré d'éclairs parmi les théâtres vivants où nous regardons se jouer la tragédie romantique.

Et, pourtant, un jour, il aperçut la solution; il l'enferma en une formule belle comme une harmonie de l'antique sagesse :

« Le cœur n'est que Técho du chant qui résonne en haut sous les voûtes divines de la tête (i). »

Car le romantique est un naufragé ballotté de la raison à la passion et qui à chaque choc se meurtrit.

Mais, sur son roc inébranlé, le véritable individualiste, accord qui monte, flamme et lumière, n'est-il pas une raison passionnée f...

Hax Ryxer.

(i) Journal d'un poète.

QWÉFATivE^îCdi^^ooVBiÊRE ■^^ Gérant: Ernest Reynaud.

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Aux Lecteurs

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