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o Adresser tout ee qui concerne " Portraits d'Hier " o à fl- FABÏ^E, 20, I^ue du Liouvre, et 131, I?ue Saint-flonoré — Pfiî^lS (l^"^)
Portraits d'hier
N" 16. — I" Novembre 1909
Michelet
« Je naqiii? en 1798 (i), dans le chœur d'une église de religieuses, occupée alors par notre imprimerie. Occupée et non profanée. Qu'estce que la presse, au temps moderne, sinon l'arche sainte? « Corot, Barye étaient de 96, Vigny de 97, Delacroix de 98, Balzac de 99, Dumas de 1800, Hugo de 1802, Berlioz de 1803. Auguste Comte, né la même année que ^lichelet et Delacroix, s'il inaugura contre le romantisme le mouvement de réaction [X)sitive destiné à trouver son accord avec le romantisme dans le torrent de l'avenir où tous les contraires \ont ensemble, était lui aussi, par la passion et l'entraînante foi. de la prodigieuse génération conçue dans l'espoir de la liberté et l'exaltation de la victoire. Quand le sang ne rougissait pas les vignes du Rhin ou les blés de la Lombardie, tout son brûlant bouillonnement pa>-~ait au ventre des femmes.
Picard par son père, Ardennais par sa mère et. de ce côté-là. d'une famille de u paysans qui mêlaient à la culture un peu d'industrie », il fut jeté, petit être débile on couvait le feu des luttes épique-, dans le grand silence de l'Empire. Contraste puissant, d'où jaillit sa force. A douze ans, il ne savait rien. Il avait travaillé comme un petit pauvre dans l'imprimerie paternelle ruinée par les lois de Napoléon, près du vieux grand-père aux mains tremblantes qui poussait le rouleau, de la mère malade qui brochait, du père voltairien, frondeur, candide, adorable qui composait avec lui ou recevait les chansonniers ou faiseurs de petits jeux et de charades dont il éditait les écrits. Il eut froid, il eut faim. ]Mème quand ses parents, à force de souffrir, purent l'envoyer à l'école, il ne mangeait pas le matin. L'hiver, jamais de feu.
Le grand-père, le père, la mère, avaient l'orgueil de lui. Pourquoi? Très concentré, silencieux, sentant, mais sentant seul en lui la montée de la flamme, il était d'humeur rechignée, leur parlait à peine, et durement, souffrait de leur misère et de la sienne, peut-être leur en voulait. Farouche et gauche, quand il ne travaillait pas au fond de sa cave, il errait tout seul dans les rues livides du Marais. Tout
UJ Le 21 août, à Paris, au coin des rues Saint-Denis et de Tracy.
lOO PORTRAITS D HIER
visage nouveau l'irritait. N'importe. Tous, son père plus que tous les autres, croyaient en lui : « Il eut de moi, dès ma naissance, sans raison et sans motif, une foi si naïve et si forte qu'elle m'en donna à moi-même. »
Il voulut vaincre. Une volonté dévorante le soutenait, un orgueil qui broyait ses remords, l'empêchait d'aller jusqu'aux excuses quand il avait été injuste pour les siens. Chez M. Melot, un vieux jacobin candide et sauvage qui enseignait la grammaire et un peu de latin, il fut tout de suite le premier. Pourtant, il n'avait guère appris qu'à lire et s'était pauvrement nourri des niaiseries qu'il imprimait. Une vieille mythologie, un Boileau, c'était toute sa bibliothèque. Vers la dixième année, il avait lu quelques pages de Vlmitation qui ouvrirent son monde intérieur et remuèrent fort ses profondes sources mystiques. Le musée des Monuments français, où avaient été rassemblés les débris des statues brisées par l'iconoclastie révolutionnaire, confrontait en même temps la face de l'histoire aux images imprécises qui se levaient en foule de son cœur. Dès ce moment, il était parti sur le grand fleuve des légendes, des pensées, de l'action humaine.
Quand il entra à Charlemagne, l'opposition s'accentua entre la légèreté, la sottise, la cruauté des petits bourgeois riches qui l'entouraient et les tressaillements en profondeur qui travaillaient son être, sous sa figure maigre, sa peau terne, sa blouse rapiécée de pauvre mal nourri: «J'étais au milieu d'eux — les camarades — comme un hibou en plein jour, tout effarouché. Ils me trouvaient ridicule, et je crois maintenant qu'ils avaient raison. » Il se concentra, parla de moins en moins. Il allait seul en classe, revenait seul chez lui, où il aidait à l'imprimerie après avoir mangé avec le père et le grandpère une soupe cuite à l'eau. Quand il y avait un morceau de viande, il était pour la mère, qui s'éteignait peu à peu.
Il soufïrait. Chaque jour, pour son tourment, se développait en lui cette sorte de sensibilité douloureuse qu'on qualifie de « maladive » sans se demander si elle n'est pas le désir et le pressentiment d'un état d'humanité tout à fait sain où rien ne nous blesserait plus parce que l'harmonie générale des choses répondrait aux harmonies muettes qui nous bercent secrètement. Les désaccords intimes qu'il se découvrait le martyrisaient plus encore cjue les fausses notes extérieures dont l'écho déchirait ses nerfs. Mais il luttait contre lui-même avec la même ardeur qu'il mettait à fuir le contact de la grossièreté d'esprit et d'âme. Ses rêves, son "idéal qui montait, l'immense supériorité de désirs et de force qu'il se savait su;" l'es autres, tout, à cet âge entier où nous ne sentons que nous-mêmes, le poussait à haïr ceux qui ne sentaient et ne voyaient pas comme lui. Il eût pu s'éteindre, sombrer au mal, vouloir jouir aussi, et se venger. Son frénétique orgueil sauva sa puissance d'aimer: « Sans feu — la neige couvrait
tout, — ne sachant pas trop si le pain viendrait le soir, tout semblant finir pour moi, — j'eus en moi, sans nul mélange d'espérance religieuse, un pur sentiment stoïcien, — je frappai de ma main crevée par le froid, sur ma table de chêne, et sentis une joie virile de jeunesse et d'avenir. « {Préface du Peuple.)
Il poursuivait sa vie dans un tumulte exténuant de douleurs et de succès. En 1815, sa jeune foi déjà brisée de revoir la France encore envahie, Paris occupé, il perd coup sur coup son camarade d'atelier, le vieux grand-père artiste, maitre de chapelle de la cathédrale de Laon avant de venir partager la misère des enfants, et sa mère, de Cjui venait sa passion, sa concentration, son ressort d'âme, r.e remords le tenaille. Il n'a pas su les aimer. Il se rue au travail, furieusement. L'année suivante, il a trois prix au Concours général et conquiert du coup, dans le monde universitaire, sa petite célébrité.
Depuis la mort de sa mère, il habitait près du Jardin des Plantes, à la maison de santé du D"" Duchemin, où son père avait trouvé un petit emploi de régisseur. Là, du moins, il faisait tiède, et on mangeait à sa faim. Une dame, ]\I™® Hortense, meurtrie à fond par le suicide d'une fille unique, y tenait l'économat. Il retrouva en elle la mère dont ses dix-huit ans trop renfermés et trop fébriles avaient besoin. Entre elle, qui lui parlait d'une voix douce et déchirée, et son camarade Poinsot qu'il aimait d'une de ces amitiés d'adolescence qui ne permettent pas qu'on ait du monde une autre conception que celle qui la noua, il eut quelques années de détente, traversées quand même d'inquiétudes, d'essors hésitants, et troublés du nouveau tourment qui prend à cet âge et jette à la fois dans l'organisation sensuelle de l'artiste, quand il ne la brise pas, les germes de l'héroïsme et les germes du désespoir. Il sentit, voulut la femme, tomba, se releva, retomba pour se relever, n'accepta jamais sa faiblesse, eut peur d'y noyer sa force créatrice: «Je lis Marc-Aurèle et je suis faible et vicieux. » La crise mystique où il se fit baptiser catholique est de ce temps-là. Il cherchait du côté de la religion le rachat qu'on ne trouve qu'en la volonté de cultiver sa passion dans le sens de son accroissement d'intelligence, d'ardeur à exprimer son rêve et de bonté.
Peut-être ne le savait-il pas encore. Mais, travaillant sans trêve, il avait quand même de longs jours d'élan cérébral où ses sens trouvaient le repos. Il commençait ses immenses lectures. Il faisait, avec Poinsot. de ces longues promenades d'amis d'où l'on revient brisé, et convaincu qu'on a résolu le problème de vivre. Il allait voir \'illemain, qu'il avait eu au lycée pour maitre. Il lisait Bernardin de Saint-Pierre, Rousseau passionnément — les Confessions, je suppose, de préférence. Il savait Mrgile par cœur. Il faisait des mathématiques « pour se tenir en équilibre ». Tout inondé de nature, les souliers pleins de terre et d'herbes, il subissait l'invasion sentimen-
taie et rationaliste du siècle précédent avec un abandon naturel qui dut momentanément aggraver ses conflits moraux mais qui préparait son action future. Son «Journal», d'une sincérité superbe, brûle de tout cela. L'enthousiasme de la recherche et la douceur de l'amitié luttent sans cesse en lui avec la soif d'aimer, d'étreindre. Au travers, ses succès universitaires l'occupent peu, sont emportés comme un morceau de parchemin dans le tourbillon du vent. Il est, en 1819, docteur es lettres, en 1821, agrégé, bien que l'un des examinateurs lui « dénonce, sans ménagements, l'indignation que sa manière d'écrire le français a soulevé chez ses juges ». Il a fallu, pour continuer de vivre sa vie extérieure, pour concourir, professer, tendre tous ses ressorts. Poinsot est mort la même année ; de chagrin il a failli le suivre; il n'a plus qu'une joie, fleurir sa tombe. Désormais, plus d'amis, il est seul avec sa tâche. Poret est un camarade. Quinet, qu'il n'a pas rencontré encore, sera plutôt sa conscience morale que l'être tout près de son cœur. Plus d'amitié abandonnée, ardente, combative, indéfectible, plus jamais. Plus de barrière entre les tentations du monde et lui que le travail profond, acharné, continu, héroïque, la solitude morale absolue, la vie noire comme un charbon, qu'il faut broyer pour atteindre le diamant de l'idée, au centre.
Le mariage qu'il contracta en 1824, malgré l'opposition d'une sœur de sa mère qui vivait dans les Ardennes et régentait toute la famille. la terrible tante Plyacinthe, paraît avoir été pour lui un événement moins important que sa nomination de professeur à l'Ecole Normale, deux ans plus tard. Il épousa la fille du chanteur Rousseau, rencontrée dans une pension de famille où son père et lui s'étaient installés en quittant la maison du D'' Duchemin. Pauline Rousseau était fine et gaie, spirituelle, mais sans beauté, et son aînée de six ou sept ans. Intelligente, mais sans culture, jamais elle n'eût son âme, quoiqu'il eût la sienne. Bien qu'il fût pour elle le dieu tangible, elle ne fut pas pour lui celle à qui on éprouve le besoin de lire ses pages, se sentant sûr d'être admiré. Ni communion morale, ni communion physique. Elle en soufifrit. Il ne s'en aperçut guère, tout à son rêve ardent de fonder quelque chose de neuf. « Je n'avais qu'une seule force, ma virginité sauvage d'opinion, et la libre allure d'un art à moi, et nouveau. » Vico, qu'il avait lu à vingt ans et devait traduire, lui révélait que l'humanité se fait elle-même. Dès ce moment, il eut l'obscur désir de le vérifier sur la France.
Ses leçons à Normale — où il occupait la chaire d'histoire et de philosophie — eurent un énorme succès. Plutôt que des cours, c'étaient des causeries puissantes, des mondes éblouissants ouverts et refermés, des êtres à peine plus jeunes que lui enivrés, dès leur sortie des froids collèges, du lourd parfum des siècles ressuscites devant eux. L'enseignement, de son propre aveu, rouvrit et dilata
son cœur. Porté par la passion de ses élèves, il connut là ses plus belles années, il sentait l'envahissement de ses lectures et de ses sens à son cerveau, d'un monde de pensées vivantes, confuses encore, et que précisaient tous les jours les recherches un peu mécaniques d'où sortirent ses premiers ouvrages. Xul doute en lui, à cette époque. En 1824. une fille lui. vient. En 1829, un garçon. Sa vie semble faite, il travaille, il parait heureux. La forte et ferme Histoire romaine qu'il rapporte d'un voyage en Italie, et où il cimente le piédestal du monument qu'il veut élever à la France, paraît en 183 1, l'année de sa nomination de chef de section aux archives et de professeur d'histoire du moyen âge et des temps modernes à Normale réorganisée. Hors de ses cours, il passe ses journées aux archives, une part de ses nuits et ses matinées à sa table d'écrivain. Il classera et lira l'amas formidable des traités, des ordonnances, des chroniques, des chartes de l'ancienne France et trouvera dans cette cendre mille foyers mal éteints que son souffle va ranimer. En 1833 paraissent le Précis et les deux premiers volumes de V Histoire de France. Le grand œuvre, « l'épopée lyrique de la France » est commencé.
Elle ne se commente pas. puisqu'elle est un être vivant, étrange, mais vivant. Par où la prendre? Quand on a eu fait le tour, le mystère subsiste du corps entier, compact mais mouvant, en qui l'on ne pénètre point, qui fuit dès qu'on l'approche, qui est une apparition plutôt qu'une chose immobile, des morts galvanisés traversant notre âme et que nous ne pouvons saisir. Des gouffres pleins d'une ombre vague au fond desquels un monde immense et remuant et réel apparaît, légendes, cités détruites, paysages brefs et nets, foules en marche, éclairs livides qui s'éteignent pour nous laisser dans la torpeur, l'ivresse ou l'effroi des hallucinations effacées. C'est comme des battements de paupières qui font brusquement le jour et la nuit... Très souvent on ne comprend pas, on sent, on voit toujours. C'est une terrible et grande chose, un mouvement confus et vaste d'où la forme sort à demi pour s'y replonger et disparaître, et remonter. Est-ce un million de choses, un million de faits, ou sa seule âme? Tout ensemble. Il mêle au drame de l'histoire son drame intérieur. On ne peut plus voir cela, quand on l'a lu, autrement qu'il le vit lui-même. Lisez le Tableau de la France, les Croisades, les Cathédrales, le xv^ siècle, Jeanne Darc. Les ombres défilent, la terre se déploie sous elles, profonde et dont le feu, le granit, les eaux, les alluvions ont modelé le visage. Elle participe à la guerre, à la paix. à la farce, à l'amour. Quand il l'a enfoncée en nous, qui sentons dans nos membres ses labours et ses cailloux, chaque mot qu'il écrit, chaque figure qu'il dévoile, chaque foule fanatisée ou misérable au centre de laquelle il marche ayant un même cœur, en sont tellement imprégnés que nous pénétrons d'un coup jusqu'aux racines qu'ils y plongent. Il suffit qu'il nomme la mer ou suive jusqu'à la ban-
quise, jusqu'aux grandes brumes de l'Ouest une barque de pêche, qu'il prononce un nom, Duguesclin, pour qu'on embrasse d'un regard une étendue de pierres et de genêts, une âpre côte, pour que des têtes de rêve ou de fer enfoncent le livre qu'on lit. Dans le chant si pur. si fort par lequel il prélude au noir xv® siècle, on suit une armure d'enfant, une bannière blanche des marches guerrières de Lorraine à la molle, acqueuse et feuillue Touraine, de la Picardie riche où l'on croise des Jacques, pieds nus, les cheveux gras, du sang sur les manteaux volés, à la Normandie conquérante et chicanière où des troupeaux de moutons et de bœufs s'assemblent sous les pommiers. A la •voix de Rœland, le bourdon des villes du Nord, on sort des caves avec les tisserands « effarés du jour », affamés, pour recevoir au bout des piques la chevalerie française. On quitte les Pyrénées, les Cévennes. les vignes, les mûriers, les petits chênes, la caillouteuse Gascogne, en emportant du vin qui sent le bouc, pour harceler l'Anglais, rançonner les villes, vivre au camp des durs capitaines, maigres et hargneux, avec les routiers. On suit l'immense ébranlement des pauvres vers les palmes et les mirages, on s'embarque en même temps qu'eux aux Ports de la Provence amoureuse et violente pour siéger, quand on revient, au procès des Templiers, dans la ville tortueuse où se déroule depuis deux cents ans, du plus profond des peuples qui réalisa les Communes au sommet de la théocratie, la lutte toujours renouvelée entre la révélation et l'expérience qu'x-Vbailard et saint Bernard ont entreprise. Et quand, sur le chemin du retour, on quitte l'éloquente Bourgogne, son vin rouge, son vin chaud dans le sang, pour la nette Champagne, boutiquière et facétieuse, quand on commence à voir l'horizon s'encombrer de tours, de flèches, incendié de verrières, vibrant de cloches, le vol des nefs planantes où gronde la voix du peuple vous venge d'avoir traversé la misère, le carnage et la douleur.
Dès ces premiers volumes, sa conception de l'histoire se dessine fortement. Quelle que soit l'interprétation qu'il donne du fait historique, quelles qee soient la hardiesse des généralisations qu'il ose et des hypothèses qu'il bâtit, toutes ses constructions idéales reposent sur le roc du fait. A la base, la science. L'art au sommet. Il a pu se tromper, il s'est trompé parfois, il n'a jamais menti. Ses plus violents adversaires reconnaissent la valeur presque toujours, et toujours la conscience de sa documentation. Qu'ils le veuillent ou non, tous sont venus de lui.
Si le XIX* siècle est vraiment le siècle de l'Histoire, c'est Alichelet, en France du moins, qui lui ouvre la voie. Il a connu, employé, à peu près créé les méthodes qui sont aujourd'hui définitivement fixées. Il a éié le grand intuitif des commencements, le poète à qui la loi essentielle apparaît, dans un éclair d'âme, l'architecte de l'édifice que les savants de l'avenir élèveront lentement, pierre après pierre, élaguant
ici, ajoutant là. critiquant, discutant toujours, mais respectant malgré leurs inquiétudes le plan primitif et arrivant au bout de leurs besognes à constater qu'il est presque resté intact. On discute la Gravitation. On s'en sert. On discute le transformisme. On s'en sert. On discute la métaphysique sociale de ]\Iichelet. On met depuis lui à la base de l'Histoire le dépouillement impartial des archives humaines, on se refuse depuis lui à considérer l'homme hors du milieu où il agit, et depuis lui on ne regarde plus l'Histoire comme une série d'anecdotes sur les rois et les héros, comme une nomenclature de batailles, de chartes et de traités, mais comme un mouvement immense dont, sur la rumeur profonde des masses, toutes les manifestations sensibles de la vie, organismes sociaux, événements politiques, art. science, philosophie, ne sont que des symptômes solidaires, où chaque fait est la résultante d'un enchevêtrement complexe et formidable dans le temps eî l'étendue de toutes les forces naturelles et humaines qui agissent simultanément. Il a été le Xewton. le Lamarck de l'histoire des hommes, parce qu'il a découvert comme eux, dans une vision d'abord confuse, et grandiose, presque tout ce que l'observation méthodique et l'analyse ont vérifié après lui. Ce qu'on lui reproche, en somme, c'est de juger les faits, et c'est l'imperfection de son jugement d'homme. On ne s'est pas demandé si ce qui fait la vie d'une œuvre n'est pas précisément sa part de vérité humaine que les hommes venus après elle sentent toujours vivante en eux. L'artiste est le révélateur de la logique obscure et de la continuité mystérieuse sans qui nous ne pourrions nous faire une conception provisoire de l'Univers.
Michelet, dix ans, vécut avec la France. Si on lisait l'œuvre page après page et si on connaissait le jour où chaque page fut écrite et ce qu'il était ce jour-là. on pourrait sentir, sous chacune, le battement de son cœur. Il avait ce don de l'artiste, d'absorber le sujet dans l'objet, l'objet dans le sujet, d'être coulé dans un seul bloc de vie avec .son œuvre. Pourtant, sauf à la fin de cette première série, au dernier volume, quand le peuple apparaît avec Jeanne d'Arc pour affirmer la vie contre les forces politiques du temps, coalisées contre la vie, il a comme une couche d'huile entre les flancs de son grand navire et l'Océan. Il vit dans le passé, ne le relie guère à son siècle, dont la rumeur ne lui vient qu'à travers des cloisons, des piles de livres, qu'il ne voit qu'à travers des vitres. Certes, il est célèbre, mais dans un cénacle. Il est précepteur de la fille du roi, il a formé de jeunes esprits qui versent ses idées par tous les coins de la France, mais à des collégiens. Il se sent seul. Un monde lui échappe. Il oublie qu'il a une femme, une fille, un fils. « Mille enfants dispersés dans l'espace et dans le temps, point d'enfants "qu'on puisse serrer. » Il est trop artiste pour ne pas se sentir, englobant et débordant les siens, une inépuisable famille. Il est trop professeur pour lui ouvrir les bras. Sa sup-
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pléance de Guizot, à la Sorbonne, en 1834-35, ne le décidera pas. Et même quand il est nommé au Collège de France, en 1838, et se rapproche de la rue, même alors il se retranche dans l'Histoire, n'entend pas le bruit du temps. Encore une grande douleur, de grandes rencontres, encore des drames dans sa vie, des pleurs pour qu'il aperçoive que tous autour de lui, s'ils n'ont pas sa puissance à réagir sur le? événements du monde, naissent, souffrent, meurent comme il est né, comme il souffre, comme il mourra. Il a senti germer et s'enfler peu à peu, des profondeurs déchirées de son être, le cri de terreur et de remords que lui arrachera, dix ans plus tard, la mort de son troisième enfant : «Que d'artiste je devienne homme! Bien dire, c'est peu. Mais bien faire!»
Le 24 juillet 1839 mourait sa femme, celle qui avait été la bonne et gaie Pauline Rousseau. Ne l'ayant paa compris, elle s'en allait meurtrie de ce qu'il n'avait pas su la comprendre. C'est qu'il n'avait pas essayé. C'est qu'il n'avait pas cru qu'il pût lui être utile de la comprendre. C'est que sa vie passionnelle s'alimentait à trop de sources et concentrait l'élan créateur sur un objet trop ardemment voulu, pour qu'il en détournât les yeux. Sa douleur de cette mort, la sensation de vide et d'anéantissement qui le prit signalèrent le procès que sa conscience d'homme engageait avec plus de violence que jamais contre sa nature d'artiste. Il portait en lui le conflit terrible des grandes forces créatrices dont les défaites, les victoires alternatives, la croissance parallèle et l'effort continu à les équilibrer font toujours le martyr, souvent le criminel, parfois le héros. Il le savait, il n'eût certainement pas consenti à céder sa douleur pour la paix du cœur et de l'âme. Ce n'est pas trop acheter de tout son sang, de toutes ses larmes, la volupté supérieure d'ouvrir aux hommes les sources d'espérance que creuse en nous le désespoir.
Donc, il souffrit. Il avait découvert que le visage douloureux qu'il retrouvait tous les soirs en rentrant lui était nécessaire, et l'absence de ces soins silencieux autour de l'homme aimé — qui .sont l'héroïsme des femmes — enseignait à son égoï.sme un amour tardif et repentant avec le sentiment affreux d'un crime qu'il ne pourrait plus réparer. Deux ans il traîna sa misère, pleurant avec ses deux enfants, pris de nouvelles crises de remords quand il voyait son vieux père essayer, avec une délicatesse, un effacement délicieux, de gouverner la maison â la façon de l'absente. Et quand une femme nouvelle surgit dans sa vie, cette charmante M""^ Dumesnil qui avait fait la connaissance du maître en accompagnant à son cours son jeune flls Alfred, elle devint pour lui l'occasion d'une autre blessure. Il ne put pas l'aimer. Elle était mariée, et fidèle, déjà atteinte, d'ailleurs, du mal qui l'emporta deux ans plus tard. Qu'importe. En ces hommeslà, une étincelle ranime l'incendie: <( Je me remets à vivre)), écrivait-il au sortir des soirées qu'ils passaient ensemble, leurs enfants
autour d'eux, lui. retrou vaut Téclair devaut une âme à éblouir, elle, le détachant peu à peu du passé pour le ramener aux problèmes de l'heure, le détournant du moyen âge catholique pour lequel il gardait, à défaut d'une foi intérieure, une invincible tendresse d'artiste, en lui remettant entre les mains Diderot, Voltaire qu'il avait oubliés, Rabelais qu'il avait mal lu. Quand elle s'en alla, en 1842, nouveau chagrin, mais cette fois moins trouble. Il l'avait soignée en frère, elle était morte chez lui, et, au retour d'un voyage en Allemagne cju'il entreprit quelques jours après avec ses deux enfants et le fils de son amie, il donnait sa fille Adèle à Alfred Dumesnil.
C'est cette même année qu'il entrait dans la bataille, oubliant tout dans l'ardeur des coups portés et reçus et la perpétuelle illusion de jeunesse reconquise qui fait la gloire de l'artiste et sa douleur. Il se lança dans le mouvement politique qui aboutit, cinq ans plus tard, à la seconde Révolution française, à la Révolution d'Allemagne, de Hongrie, d'Italie, avec une entraînante joie. Hors du passé, hors des sépulcres, il avait donc quelque chose à aimer, à étreindre, quelque chose de vivant à qui il pût infuser la vie qui l'étouffait ! On vit un étonnant spectacle. Cinq années durant, le Collège de France fut un champ de bataille. Les républicains romantiques, les représentants des jeunes écoles socialistes qui tentaient vainement de sortir des formules sentimentales, les vieillards qui avaient vu tomber dix mille têtes, égorger trois millions d'hommes pour supprimer les privilèges que la bourgeoisie relevait, les admirables étudiants, fils de cette même bourgeoisie qui désespérait de ne pouvoir leur apprendre ce qu'ils savent aujourd'hui si bien, que ses intérêts étaient les leurs, mirent en fuite, cinq années durant, les rats de bibliothèques, les abstracteurs de quintessence et les docteurs soporifiques que ses vieux murs abritaient. Quand on approchait d'eux, on entendait des cris sauvages. On était fixé. C'était le cours de Michelet. ou le cours de Quinet ou le cours de Mickiewicz qui disait des choses de flamme dans un mauvais français. Du monde jusque dans la rue. Dans la salle — où l'on se montrait Béranger, Proudhon, George Sand, Jérôme Bonaparte, — \"allès, debout sur un banc, essayait sa terrible gueule et effarouchait Emile Ollivier en attendant le professeur. A son entrée, un grand silence, puis des trépignements, des clameurs énormes quand le mot nécessaire jaillissait. Le sévère Quinet ne bronchait pas, mais Alickiewicz tremblait sur sa canne, et les lèvres serrées de Michelet avaient des frémissements. Il était chez lui enfin, dans la tempête, avec ces hautes vagues qui. aux heures d'enthousiasme et de communion, montent d'un cœur où le calme éternel des couches profondes se fixe de plus en plus. Comme les grands oiseaux de mer dans le vent qui les abat plus près des lames, les ailes craquantes, inondées de pluie et de sel, son ivresse lucide grandissait dans la tourmente. L'émotion de la foule scandait sa
pensée. Les rythmes invisibles qui les menaient du même pas balançaient de l'une à l'autre une harmonie silencieuse. Le sang de tous ceux qui étaient là inondait sa poitrine. Leur frisson faisait jaillir de lui l'idée, elle récréait leur frisson. « Quelquefois, dit Vallès... quand il parlait, il avait des jets de flamme qui me passaient comme une chaleur de braise sur le front. Il m'envoyait de la lumière comme un miroir vous envoie du soleil à la face. Mais souvent, bien souvent, il .tisonnait trop et voulait faire trop d'étincelles : cela soulevait un nuage de cendres...
(( Quelle belle tête tout de même, et quel œil plein de feu ! Cette face osseuse et fine, solide comme ini buste de marbre et mobile comme un visage de femme, ces cheveux à la soldat mais couleur d'argent, cette voix timbrée, la phrase moderne, l'air si vivant ! »
Il n'y put tenir. On vit une chose trop belle pour que la plupart des biographes et des critiques en aient senti la beauté, — ils y ont vu un accroc fâcheux à la sainte méthode historique. Il abandonna l'Histoire de France commencée, sûr de vivre et se sachant assez de force pour la reprendre et l'achever plus tard. 11 ne voulut rien perdre du trouble de son temps, il avait trop joui de sentir le cœur du peuple sur le sien. Il était peuple. Il était resté « à bonne distance des doctrinaires, majestueux, stériles, et du grand mouvement romantique de l'art pour l'art ». Il n'avait pas oublié que son père, son grand-père avaient soufîfert pour qu'il souffrît moins qu'eux et que sa mère était morte, peut-être, parce qu'il avait froid et faim. ■Il en voulait aux riches de ce qu'il y eût des pauvres, dès (|u"il avait senti grandir sa destinée, une sorte de remords l'avait pris de ne i)as rester dans leurs rangs. M^is « si tu travailles avec le peuple, tu ne travailleras pas pour lui... Va donc, si tu donnes à la patrie son histoire, je t'absoudrai d'être heureux ».
Il sortait de son Louis XI, épouvanté de ce qu'il avait vu, le terrible xv^ siècle, en haut le grand vassal, rouge comme un boucher, disputant la proie au roi de France, vêtu comme un voleur, qui l'arrachait par lambeaux. En bas, rien que des ténèbres sanglantes, des grimaces de squelette, pas d'autre alternative que le désespoir sans lueur ou la gaieté convulsive, les danses frénétiques, la nuit, sur les cimetières où la pourriture vivait. Autour de lui, le grondement des révoltes prochaines, un mouvement qui l'emportait, lui, conscience de l'heure : « Je ne comprendrai pas les siècles monarchiques si d'abord, avant tout, je n'établis en moi l'âme et la foi du peuple. » Toi't en rassemblant les matériaux de l'œuvre nécessaire, il écrivit trois livres que les luttes du temps soulèvent en sursaut de fièvre et dans l'un desquels il répandait sa vie en un torrent de ' pas-
sion (i). Puis, en quatre ans, dans une extraordinaire exaltation d'horreur, de haine, d'amour, sentant s'apprêter le bâillon, il jeta au public les cinq premiers volumes de la Rcvohiiion française.
L'a-t-on bien lue ? La critique historique qui tend aujourd'hui, cependant, à diminuer les hommes de premier plan au profit du travail obscur des organisations politiques et du mouvement intérieur des foules dont ils traduisent les besoins, n'a-t-elle pas trop vivement réagi à l'écho des paroles prophétiques qui ont le don de l'irriter et dont l'œuvre de ^lichelet retentit d'un bout à l'autre? Le premier, pourtant, il a posé son livre sur le fait. Il a vu, le premier, l'immense rôle historique des comités, surtout des sections. Le premier, il a tenté de ramener chacun des acteurs à son plan et restitué sa place au grand acteur anonyme dont la puissance d'idéalisme apporte son secours, au risque d'une immolation perpétuelle, à toutes les dérivations fatales où les organismes sociaux trouvent la satisfaction momentanée de leurs besoins. C'est une épopée, sans doute, une épopée partiale comme toutes les épopées, mais une épopée clairvoyante. Il revendique la Révolution tout entière dans ses directions dominantes, il la critique sans cesse dans ses moyens et ses résultats. Il n'a pas vu toutes ses conséquences, sans doute, et le côté social de son action lui a j^resque complètement échappé. IVIais il a vu qu'elle n'était pas achevée, qu'elle s'ouvrait à peine, et son propre rôle en 48, ses derniers volumes le prouvent. Il lui a dit la vérité avec la véhémence que seuls peuvent supporter ceux qu'on aime. Il a détesté Robespierre, haï Saint-Just, mais il a reconnu la nécessité et la grandeur de l'action jacobine. Il a parlé des Girondins dont il a, l'un des premiers, montré les fautes, avec une sympathie chaleureuse, entraînante comme l'amour. Il a jugé Danton, qu'il aime, avec une sévérité peut-être excessive. Il a bien vu ce qui a fait sa force, il a senti qu'il agissait hors des systèmes, hors des formules. Il a tracé de lui des portraits effrayants, affreux d'enthousiasme, d'orage et d'horreur, qui semblent poussés du dedans de la terre, comme une éruption de feu. Il a vu, dans cet être qui n'était rien avant, et qui n'a rien laissé de lui, qu'un nom, la représentation du peuple dont il avait, multipliés, ce qu'on appelle les vertus et ce qu'on appelle les vices, l'idéalisme vague et le cynisme inconscient, la rumeur d'océan et le tonnerre dans le verbe. Peut-être ^Nlichelet n'a-t-il pas, en effet, écrit l'Histoire de la Révolution. Il a écrit l'histoire de l'âme populaire au cours de la Révolution.
Il a restitué l'aspect qu'elle gardera dans nos sens même jusqu'au fond de l'avenir. On n'y touchera plus. C'est elle. Il sort de là un parfum atroce d'enthousiasme et de sang. Pendant cinq mille pages.
(i) 1843. Les Jésuites (en collaboration avec Quinet). 1845, I-c Prêtre, la Femme et la Famille; 1846, Le Peuple.
OÙ qu'on soit, on entend la hache qui tombe, le tocsin violent de la Vendée, le sifflement du vent sur la tour d'Avignon, les coups sourds des barres de fer et des bûches tuant dans les cachots, le craquement des bateaux qui noient des hommes sur la Loire, et trois cent mille jeunes gens qui chantent en marchant à la mort. On voit passer des êtres hagards, dévorés de fièvre et de passion, les uns vierges, d'autres exténués de débauches, tous purs et fermes en face du couteau. Le bourreau a souffleté devant nous la tête de Charlotte, qu'il tient par ses cheveux bruns. Il nous a montré la tête de Robespierre, la mâchoire pendante avec ses dents brisées. Nous avons vu les derniers républicains se passer le poignard au pied de la tribune, et Romme s'enfoncer son compas dans le cœur. Nous avons vécu mille ans en trois années sur les bancs de la Convention. Nous avons glissé avec les Girondins dans le sang de Louis XVI. glissé avec les Hébertistes dans le sang des Girondins, glissé avec Robespierre dans le sang de Danton. Nous avons senti l'odeur des tombes, regorgeant de trop de morts. Nous avons été du torrent populaire, nous avons ricané autour des charrettes, dansé le Ça ira, promené des têtes coupées. Seulement, sur tout cela, nous avons senti passer des victoires invisibles. Etoufifés de sang, nous avons respiré le vent que nous jetaient des ailes blanches.
C'est l'œuvre qui définit Michelet avec le plus d'intransigeance. On ne peut, quand on la lit, que haïr son œuvre ou l'adorer. Elle le livre à la foule, vivant, aimant, saignant. Un dévorant esprit y règne, emportant tout. Il habite au-dedans des êtres, des choses, il n'aperçoit rien au-delà d'eux, il frappe et caresse avec leurs membres, respire, râle avec leurs poumons, sent en lui le murmure immense de leurs veines, circule dans leurs racines avec le sol et tressaille dans leurs cailloux avec leurs molécules en action. Il écrivait comme il parlait, parlait comme il pensait. Nulle rhétorique. Sa phrase courte, directe, concrète, frappant en éclairs répétés. Par le nerf et la violence, c'est Saint-Simon. C'est Rabelais par la circulation grondante et débordante du même esprit dans tous les mots. Près de lui, Hugo n'est qu'un prodigieux ouvrier du mot, un lyrique verbal. Chez Michelet, le mot, c'est l'idée même, une lave apportant à la lumière le feu souterrain, liquide ou durci. Il oublie tout ce qui n'est pas elle, la suit dans ses méandres, ses parenthèses, ses détours, ses soubresauts, jusqu'à ses absences. La phrase se brise avec la pensée, bondit avec elle, s'aigrit, sanglote, brfile, mais, comme au fond du crâne la passion dominante veille, comme un mouvement inouï la pousse en avant, un rythme profond bat sous elle, ces jets de sang inégaux fusent sous le choc régulier du cœur.
Tclk est sa passion qu'il oublie qui il est, où il est, qu'il vit hors . de son temps, face aux ombres, entouré d'une foule ressuscitée au milieu de qui il se débat, fonçant ici, se dégageant là, écrasé sous
MICHELET ï 1 1
le nombre on pous.-ant son cri de victoire. Il n'a, parmi les idées mêmes, que des ennemis ou des amis. Il les a connus, tous et toutes, leur parle avec respect, avec tendresse, avec familiarité, avec violence. Il reproche à Robespierre de trop bien brosser ses habits, d'être vierge, à Danton de ne l'être pas, il crie de douleur quand sa graisse grille au feu des bûchers, il prend des Assemblées au collet, invective des abstractions, berce des entités sur sa poitrine. A le lire, on a le vertige. Souvent, il écrit comme si tout le monde connaissait comme lui non seulement les lignes générales de l'histoire qu'il raconte, mais même tous les détails qu'il ne raconte pas, toutes les sources oii il a puisé, tous les artistes, tous les poètes, tous les philosophes qui sont étrangers à l'action et qu'il interpelle en chemin. Il est quelquefois incompréhensible, oublie la route, s'égare, mais, dans les ténèbres où il erre passe soudain une fulgurante lueur, et nous reconnaissons en nous, à la force qui nous inonde, le passage de l'esprit.
Eugène Noël raconte (i) qu'arrivé au milieu de sa tâche, quand il écrivait la Terreur, il était dans un tel état d'horripilation et de fièvre qu'il en manqua mourir. Il avait reniflé jusqu'à l'agonie l'odeur des mares rouges, répandues sur le sol torride par les cinquante têtes qui tombaient chaque jour. Réellement il était mort à l'enthousiasme le jour où le couteau trancha la ^larseillaise dans la gorge de Vergniaud, il était mort à l'espérance le jour où le bourreau promena, aux quatre coins de l'échafaud, la face terrible de Danton. Mort à la haine, le jour où il rencontra Robespierre errant seul, tremblant de douleur, se demandant s'il n"avait pas tué la République, offrant en silence à son dieu vague sa vie pour la sauver. Autour de lui, quand il ouvrait les yeux, que le cauchemar le quittait pour une heure, rien où régénérer son enthousiasme, ranimer sa haine, fixer son espoir. Dans l'élan de son apostolat, il avait ri du scandale soulevé par son livre le Prêtre et de l'interpellation qui suivit à la Chambre des Pairs. La proclamation de la République l'avait consolé d'autant plus vite de la suspension dont on le frappa en 48 que le nouveau gouvernement, dont il dut faire un moment parti, lui rendit .sa chaire. ^Mais on sait ce que dura l'illusion. La bourgeoisie sentimentale massacra le peuple avec plus de désinvolture que la bourgeoisie réaliste. Il allait vivre la Terreur au moment où il l'écrivait. Le Collège de France, surveillé par le pouvoir nouveau, se vidait dans la rue, ^Michelet restait seul à son foyer vide, son vieux père qu'il salua avec une émotion puissante dans la Préface de cette Révolution dont il lui avait entendu conter les grandes journées, étant mort depuis trois ans. Une lassitude immense le prenait. Il vint une femme.
Il l'attendait. Il l'avait toujours attendue. Depuis trente ans il luttait
(i) Michelei et ses enfcnts.
pour tromper cette attente. Depuis trente ans il cultivait « tout ce qui peut donner le change à l'amour ». Peut-être eût-il mieux fait d'y dépenser sa jeunesse pour sauver sa maturité ! Son Journal, à le lire de près, est un long cri de souffrance. Rousseau seul avant lui, avait livré avec cette sincérité les commencements de son âme. Il était, lui aussi, de ces malheureux qui ne peuvent voir une belle femme sans souffrir jusqu'au fond des os. Lui aussi, il connut ces soirs d'été où la nuit indifférente se pâme par ses fleurs, ses feuilles, ses herbes, par ses parfums, autour de l'homme douloureux, brisé de désirs impossibles, appelant à lui pour ne plus souffrir, espérer encore, toutes les forces d'accroissement et de purification qu'il se sait. Il tentait d'écraser sa nature, il avait raison pour nous sans doute, puisqu'elle refluait en hymnes magnifiques, mais il subit le martyre de l'artiste qui veut réserver sa puissance et que sa puissance dévore. Dans ces heures noires il ne croyait â rien, surtout pas à lui-même, tout lui paraissait sans saveur, gris, vide, la pensée de l'amour absent ou prostitué surnageait seule pour l'emplir de désespoir ou de dégoût. Ces inquiétudes épuisantes de croire morte en soi la faculté d'admirer, d'aimer, parce Cju'on n'a pas vibré devant le spectacle qui vous faisait vibrer la veille, ces jours de torpeur où l'on s'en veut de ne pas sentir et souvent de ne pas souffrir, il vécut tout cela, d'autant plus profondément qu'une sensibilité plus profonde habitait ses nerfs et son cœur, d'autant plus douloureusement qu'il réapprenait à chaque chute qu'il ne connaissait nul refuge entre la douleur d'avoir avili sa force créatrice et la douleur de sentir en lui monter l'indifférence pour la mission qu'il se savait. Quand il ne miaudissait pas sa sensualité, qu'il appelait son « ange noir », il maudissait sa conscience. Un jour, il rencontre une femme qu'il avait aimée. Il a la force de ne pas la poursuivre pour ne pas troubler sa vie nouvelle. « Je n'ai jamais tant souffert que cette fois, s'écriet-il, d'avoir des principes et de n'être pas né vicieux. J'ai pleuré sur ma vertu comme on pleure sur sa misère, et je n'ai pas été consolé. »
Toutes les heures de répit que lui laissèrent son enseignement et ses travaux lui furent particulièrement cruelles après la mort de sa femme. Son orgueil seul l'empêcha de se laisser aller à des amours faciles qui l'eussent peut-être perdu. Mme Quinet, d'ailleurs, à qui il confiait son tourment, l'encourageait à résister, le retenait sur la pente. On a cherché â son amitié pour Quinet des causes trop idéales. Il faut y voir surtout chez lui le besoin d'y trouver un contrepoids nécessaire aux impulsions répétées d'une nature trop ardente. Dans le calme de ce ménage, il apaisait sa fièvre, et le solide Quinet, coulé depuis trois siècles au moule calviniste et chez qui l'extinction atavique de l'imagination amoureuse avait progressivement tari à la fois la source du remords et la source de la beauté, opposait une digue de
marbre à la violence de ses instincts. Ils coulaient en actions, en paroles, en écrits.
Pour qui sait lire, le combat qui se poursuit en lui est visible d'un bout à l'autre de son œuvre, grandissant à mesure qu'il va.. L'idée de l'amour le hante. De son premier à son dernier volume, la femme, dans ses livres, est toujours au centre du drame. Il essaie de parler d'elle chastement, il ne peut guère, un érotisme étrange flotte. Parfois, il va jusqu'au sadisme. Le cloître du moyen âge, qu'il couvre de malédictions l'attire malgré lui, il rôde sans cesse autour de son mystère, il y soupçonne de secrètes orgies, des amours torturées qu'il n'ose décrire, peut-être parce qu'elles ne lui sont pas prouvées, mais qu'il brûle au fer rouge, une flamme dans l'œil, un tremblement aux lèvres. Dans sa Sorcière, livre matériellement faux, mais d'un puissant symbolisme, où il montre la femme maudite par le moyen âge comme réceptacle de vie, vengeant la vie en dressant peu à peu, devenue sorcière, la science en face de lui, il a des pages qui frémissent de passion malsaine, il erre au fond des nuits ardentes pour y surprendre des messes noires, des sabbats, pour essayer d'apercevoir, à la clarté de la lune, des créatures possédées avalant des crapauds, des bonds de femmes chatte ou louve, des croupes étalées pour recevoir l'ostie et des fleuves de cheveux noirs tordus comme des vipères. Quand il conte les procès de sorcellerie sortis des sérails de prêtres, il adopte souvent à son insu le style .équivoque des confesseurs. Le quiétisme du xvii® siècle l'énervé au dernier degré. La grifîfe du diable laisse sur sa peau des traces indébiles où ne se sentent pas les épingles enfoncées.
Son xv^ siècle est effrayant. Vrai d'ailleurs. L'ivresse erotique, l'ivresse mystique, la folie furieuse, la misère, le massacre, la faim y tournent â donner le vertige autour des noces sataniques de l'amour et de la mort. L^n critique accusa ce volume d'être « sorti d'une immorale inspiration ». Michelet, candidement, avoua. Quand il l'écrivit, sa femme venait de mourir. Trois mois après sa mort, on l'avait exhumée devant lui. En plein désastre, s'^accusant mystiquement, passionnément de l'avoir méconnue, il écrivit en secret (i) des pages étranges « sur ce trop attirant sujet ». Il s'en souvint, dix ans plus tard, quand, vivant la Révolution, il surprit Danton au cimetière qui pressait dans ses bras le cadavre décomposé de sa jeune épouse, morte pendant sa mission à l'armée. Il poursuivait l'amour jusqu'au sein des fermentations ténébreuses d'où la vie renaît incessamment.
Ce satanisme, et aussi la puissance inassouvie du tempérament amoureux ciui en provoquait les crises, s'ils pouvaient et devaient choquer la critique doctrinaire de l'époque, n'avaient pourtant rien
<i) Publiées par M. G. Monod dans son Jules Michelet.
qlii fût hors de l'époque. Michelet, bien qu'il s'en défendît, était un romantique, le plus romantique de . tous les romanticiues peut-être. Mais il différait d'eux sur un point, c'est ce qui donne à son œuvre ce brûlant accent de sincérité douloureuse. On sait comment aimèrent Lamartine, Hugo, ^Musset, Balzac, Berlioz, Dumas, George Sand, Wagner. C'était un dogme de l'Ecole, de tout accepter, de tout excuser de l'amour, de s'abandonner à lui sans résistance, de suivre sa voix formidable partout, dût-elle conduire au crime matériel. Le crime moral n'existe que quand celui qui le commet en a conscience. Et les conquêtes prodigieuses accomplies par les romantiques dans le domaine des sensations et des images, leur donnaient le droit de ne pas s'apercevoir des crimes qu'ils commettaient. Mais Michelet avait trop prématurément souffert pour ignorer comme eux les conflits déchirants de la vie intérieure. Il n'était pas fils de bourgeois comme Berlioz, George Sand ou Balzac, fils de soldat comme Dumas ou Hugo, noble comme Musset ou Lamartine. C'était un pauvre, qui, dès ses premiers pas, avait eu à vaincre des obstacles qu'aucun des autres ne rencontra dans sa carrière. De là l'éveil précoce et le développement implacable en lui du sentiment torturant de la responsabilité.
Qu'on y prenne garde. C'est ce terrible et incessant conflit qui est le secret du plus haut génie artistique, et Michelet le savait bien. Il n'eût cédé pour rien au monde ni une parcelle de sa sensualité, ni une parcelle de sa conscience. Quand la force morale habite ainsi à côté de la force sensuelle, le royaume de la grande harmonie se découvre, car l'homme ne peut plus espérer trouver une heure de repos que dans un équilibre incessamment poursuivi, incessamment rompu mais l'élevant, et son œuvre avec lui, dans des sphères de plus en plus hautes. Il eut, au degré le plus fort, ce qui manque à Hugo par exemple, la connaissance de soi-même et le désir de faire profiter sa passion créatrice de l'inassouvîssement de sa passion sensuelle. Il eût pu devenir, fait comme il l'était, le héros que nous n'avons pas eu. Il échoua au port. Pourquoi ? C'est qu'il n'aima jamais à son heure.
Avons-nous le droit de le lui reprocher? Je ne le pense pas. La femme est attirée vers celui qui rayonne d'une puissance exceptionnelle à créer de la beauté, parce qu'elle sent que cette puissance a la même source que l'amour. Lui fuit la femme, par orgueil, sachant bien qu'il ne résistera pas à celle qui est, même pour le plus insensible d'entre les hommes, le mystère central. L^n duel silencieux s'engage. Si la rencontre se produit, il arrive une chose étrange, et douloureuse. Il l'appelle, elle fuit à son tovir, .c'est maintenant lui qui l'épouvante. Michel-Ange, vingt ans, a voulu la même femme. Elle n'a pu éviter d'être broyée par cette colossale étreinte qu'en se rattachant au souvenir d'un soudard. Beethoven a aimé trois ou quatre femmes. Dès qu'elles se sont penchées sur lui, elles ont senti l'abîme sous
cet océan qui roulait toutes les étoiles, elle? se sont rejetées en arrière pour ne pas s'y noyer. Les artistes de cette taille sont ceux qui souffrent le plus de l'absence de l'amour. Il n'est pas vrai qu'ils marchent à la conquête de l'héroïsme avec une volonté sans défaillance. Ils sont acculés à l'héroïsme.
Or, la femme que rencontra ^lichelet n'avait pas une nature assez passionnée et sincère pour sentir sa force et reculer d'instinct. Elle n'était pas assez grande pour le protéger contre lui-même, pas assez vile pour le perdre volontairement, pas assez vraiment intelligente ]X)ur respecter son action. Elle était peu de chose, au fond, une pensionnaire ambitieuse. Bientôt un terrible bas-bleu, botanique et champêtre, débordant d'une tendresse larmoyante — bien qu'affectée — pour les fleurs et les petits oiseaux. Plus tard, après la mort du maitre, gaillarde de propos, se rattrapant de vingt-cinq années de comédie sentimentale. Elle s'appelait M"^ Mialaret, entretenait avec ^Michelet, depuis deux ou trois ans, une correspondance littéraire. Il avait cinquante-un ans, elle en avait vingt-un ou vingt-deux. Le malheureux perdit la tête. Il sentit bien chez ses enfants une douleur muette, chez ses amis une réprobation gênée, il reçut bien, des vieilles tantes ardennaises, de sèches injonctions d'avoir à renoncer à cette union. Il passa outre. Il voulut connaître l'amour qu'il avait à peine entrevu et éperdiîment appelé. Il se laissa aller à la pire des illusions, si laide chez l'homme âgé qui ne fut jamais jeune, le butor et le sot, si belle mais si décevante chez l'homme âgé qui porte en lui l'éternelle jeunesse. Il voulut sentir, au contact d'un corps ferme et frais, la vie couler dans ses os secs.
Mais la jeune femme était malade. Au début, l'union fut platonique. Michelet, radieux, fébrile, délirant de joie la veille, resta des mois, malgré les efforts qu'il faisait pour se dominer, aigre et triste, injuste, jaloux. Elle rédigeait un journal « intime » qu'elle oubliait sur la table pour tomber en confusion quand il l'avait découvert. Il est faux à crier, exagérément candide, d'un sentimentalisme niais et plat, visiblement écrit pour troubler le pauvre grand homme. Sa lecture, en effet, l'emplissait de remords. Chaque soir, elle avait un nouveau pardon à accorder. Quand elle fut tout à fait sa femme, il était énervé par des mois de caresses insuffisantes, d'exaltation à vide, il était sa chose et son bien. On s'en aperçut.
Pas tout de suite. Dans l'ardeur de l'illusion ressucitée. il ne pouvait subir encore l'ascendant féminin, bien qu'il ne se défendit plus. On put croire que sa vitalité ardente entraînerait ses défaillances même dans son mouvement passionnel. Au 2 décembre, il reste lui, refuse le serment, est chassé du Collège de France, chassé
Il6 PORTRAITS d'hier
des Archives, se retire à Nantes avec sa femme, presque sans ressources, publie en 1853 les Yl^ et VIP volumes de sa Révolution. Mais, dès les deux années suivantes, avec les Femmes de la Rcvolution, avec ÏOiseau, un Michelet a peine ébauché dans toute l'œuvre antérieure se dessine en traits assez flottants, mais très significatifs. Sa femme est désormais sa collaboratrice active. Non seulement elle veut l'intéresser aux pleurnicheries de son enfance, mais elle le pénètre jusqu'en sa substance d'artiste, mêle de l'eau tiède à son sang, écrit des pages entières dans les livres pubhés sous son nom (i). Il ne put pas ne pas souffrir de cette emprise, Eugène Noël nous a dit ses inquiétudes, son désir de retourner à l'Histoire. Mais elle le tenait par toute sa chair fatiguée et satisfaite. Il se soumit.
Pendant les dix ans qui suivirent, bien que, de temps à autre, un nouveau volume de V Histoire de France reprise crevât, comme un cri de révolte, l'entassement nuageux des déclamations sentimentales où s'abêtissait sa pensée, Michelet ne fut plus lui-même. Sous prétexte d'étendre à l'univers, qui jusqu'ici, quand il ne s'occupait pas de lui;, avait si puissamment vécu dans ses veines, l'amour qu'il avait pour sa femme, il dispersa dans un trop brusque élargissement du champ de son adoration, la force amoureuse qui avait fait de lui un grand artiste et la force descriptive qui la traduisait. Vallées n'y aurait plus guère reconnu que son « nuage de cendres ». C'est presque toujours l'écoulement diffus d'une diarrhée sentimentale. Un brouillard effiloché emplit tout, au fond duquel presque plus rien ne reste, que la fixité formidable de quelques visages d'airain ou l'a])parition fuyante de quelques formes adorables. UOiseau et Vliisecte, VAmour et la Femme surtout ont compromis sa gloire. Il apparaît, depuis ces livres, comme le plus inégal des artistes de notre langue.' Il est impossible d'être tour à tour, et par de brusques sauts (jui déconcertent, plus granitique et plus inconsistant.
Ces œuvres doivent disparaître. Le livre qui ne contient que îles morceaux d'anthologie, si beaux qu'ils soient, est condamné à une
(i) Après la mort de Michelet, dans la préface de Mon Journal, sa femme a raconté comment il brûla un jour avec elle un énorme amas de notes pour qu'elles ne deviennent pas la proie des démarqueurs. « Il suffit, disait-il, du déplacement d'une virgule pour dénaturer le sens de ma pensée. » Or, la femme même qui recueillit ces paroles et nous les transmit, publia, quand il ne fut plus là, des livres qui portaient le nom de Michelet sur la première page et étaient comme Ma Jeunesse presque complètement, ou comme Rome complètement écrits par elle. Avec cette puissance de passivité qui fait la force de la femme, elle était parvenue naturellement,, par un phénomène d'imprégnation cérébrale connu, auquel la femme de génie, comme George Sand, échappe moins encore que les autres, à adopter les habitudes, les tics littéraires de son mari, l'allure générale de son style, la covipe de sa phrase, avec une perfection où se prennent ceux qui connr'issent mal Michelet. Ces insipides pastiches ne supportent pas l'examen. C'est mou, flou, geignard et pleurard, du Michelet sans muscles, sans tendons, sans artères, sans nerfs et sans os.
mort totale. Nous serons forcés d'oublier les pages envahissantes de l'assainissement progressif de la terre par le travail obscur et gigantesque des insectes et des oiseaux. Nous serons forcés de ne plus voir l'illumination des forêts tropicales, la nuit, quand le vol dansant des mouches zèbre de raies de feu les vapeurs empoisonnées qui montent des marais grouillants de reptiles. Nous serons forcés de ne plus entendre., dans les soirées énervantes, le chant du rossignol que tous les oiseaux écoutent, la pure lamentation de l'amour et des ténèbres, le sanglot roulant, intarissable, qui déchirait Beethoven. Seule, la grande symphonie de la Mer continuera de couvrir nos plaintes et de nous pousser à l'action. Ce livre avait été conçu à Royan, en 1859, près des vagues, rêvé dans les nuits d'orage, alors que débarrassé par la Femme et V Amour, des ses préoccupations de pédagogie amoureuse, il avait décidément repris avec l'Histoire de France, l'ouvrage central que sa santé compromise le pressait d'achever. Ici, la botaniste éperdue ne pouvait plus agir sur lui. Les herbiers, les bouquets champêtres, la chasse aux papillons, les baisers entre les deux ailes du rouge-gorge blotti dans la main, la haine pour le méchant rapace à tête plate qui poursuit l'innocente bestiole, tout son mince bagage chavirait devant l'immensité terrible dont sa cervelle ne pouvait embrasser l'ensemble, dont son œil ne pouvait saisir le détail. La pensionnaire au cœur sensible s'effondrait au spectacle de fécondité et de massacre indifférents que l'obscure vie de l'Océan offrait au mâle. Ici, il reprenait sa force. Du fond des eaux, du fond des entrailles mouvantes d'oii toute vie, aux origines, est sortie pour s'élever de forme en forme dans les vaisseaux remplis de sang chaud et salé des mammifères et des hommes, du fond des grandes eaux il vit monter les terres, il cristallisa leur squelette avec l'incommensurable armée des animalcules qui travaillent pour nous depuis l'aube des temps. Il roula pêle-mêle avec les perles et les monstres dans les fleuves vivants qui traînent la fécondation sur la mer. Il suça le lait des baleines, ouvrit ses veines poujr mêler son sang à leur sang. Jamais on ne s'était plongé avec une si vaste volupté dans le torrent de vie liquide qui nourrit l'univers.
Dans tous ces livres, ce qui domine, comme dans les autres, c'est la hantise de l'amour. Ce qui les perd — si l'on en excepte La Mer. c'est le besoin de prêter à toutes les choses les sentiments de moralité ou d'altruisme qui se sont peui à peu introduits dans notre nature, depuis les mille, ou deux ou trois ou quatre mille siècles au cours desquels les nécessités de la concurrence vitale ont fait de nous des associés. Au lieu de retrouver dans sa puissance amoureuse et sentimentale, fleurissant, et tout enivré d'intelligence, l'aveugle désir. qui pousse la bête à la bête, monte avec les liquides du sol jusque dans les feuilles des arbres, entraîne les astres eux-mêmes dans un irrésistible mouvement, il étend aux bêtes, aux arbres, aux
pierres les sentiments artificiels développés dans les âmes par l'organisation défensive que les sociétés ont peu à peu créée contre l'amour. La modification de ses idées religieuses contribuait pour beaucoup au développement de cet état d'esprit. C'est après son mariage et la brusque interruption de son apostolat politique et antichrétien, qu'encore tout imprégné de l'influence de Quinet, Michelet aborda l'étude de la Réforme. Son adhésion morale au protestantisme ne fut qu'une réaction de sa conscience contre son tempérament, réaction qui se poursuivit dans les livres qu'il écrivit sur la nature et ceux qu'il écrivit sur la Femme et V Amour. Peu d'ouvrages sont plus pénibles à lire, parce que peu sont moins sincèrement écrits. Au fond,- Michelet avait toujours méprisé la femme, parce qu'après l'avoir trop vainement désirée avec ses seuls sens, et trop furtivement possédée dans ses crises sexuelles, une réaction sentimentale trop intense s'étant produite, il tenait à s'excuser à ses yeux et voyait maintenant en elle « une malade » qu'il avait le devoir de soigner et de dorloter. C'était encore du mépris, et George Sand eut raison de s'en indigner. Ce qu'il écrit sur elle, dans ces deux livres où il croit l'exalter, est fort humiliant pour elle. Il la tient — et le dit — en piètre estime intellectuelle. Raison de plus pour qu'il se proclame son esclave, puisqu'elle a besoin de lui. Il ne prenait pas garde qu'il la condamnait à être elle-même l'esclave de son infériorité tyrannique.
Il dut bien souvent, quand il conçut et écrivit ces deux livres ennuyeux, méditer avec douleur une pensée qu'il avait eue devant le Saint-Georges de Rubens, au cours du voyage qu'il fit en Flandre, en 1849, quelques mois après son mariage. Il le vit entre ses deux femmes, celle qui était morte et la jeune qu'il avait prise, « Vieux mari amoureux, avec les contradictions d'une force décroissante et d'une sensibilité croissante ». Ses deux livres, pour qui sait lire, sont là-dedans. Il découvrait trop tard que le bonheur est dans la fidélité qui conduit à l'approfondissement de l'amour et célébrait, en termes quelquefois émouvants, la double communion sensuelle et morale qui peut faire, de deux êtres normalement unis, un seul bloc de chair et d'âme, mais qu'il ne connaîtrait jamais, parce qu'il était trop jeune lors de la première union, trop vieux lors de la seconde. Rubens, meurtri, désabusé, s'était retourné vers lui-même, pour inonder le monde d'amour dans un élan de désespoir. Mais Rubens jeune n'avait pas fui l'amour, il y avait baigné son être, sainement, simplement. Michelet, lui, avait lutté trente ans, s'était laissé vaincre au port. Il n'avait pu accepter jusqu'au bout le sacrifice que lui demandait sa nature. Là où l'imagination toujours jeune et saine de Rubens avait répandu les fruits mûrs d'une vie sensuelle normale, l'imagination toujours jeune, mais déviée de Michelet ne pouvait répandre que les fruits gâtés d'une vie sensuelle insuffisante.
Du moins, quand il revenait de ses excursions sentimentales pour se rasseoir à sa « table de chêne » et reprendre le grand poème épique qu'il avait commencé d'écrire à l'âge des départs décisifs, retrouvait-il en touchant la poussière ardente du passé, la joie et la sérénité viriles qui conduisent toujours l'artiste obéissant à son instinct, droit à la création vivante.
Bien que sa nouvelle orientation politique ait rendu à la critique historique la seconde partie de son histoire plus suspecte encore que la première, elle a la même force d'enthousiasme, le même visage concret, le même emportement lyrique, la même vibration de cordes nerveuses, un accent inouï d'entraînante passion. La Révolution y monte comme un orage, depuis Luther, moine sensuel, héroïque et buveur de bière, conduisant à l'assaut de Rome des foules qui chantaient, depuis Michel-Ange déchaînant au fond de la Sixtine le tonnerre du Jugement, jusqu'à Panurge-Diderot ouvrant toutes les sources de la vie pour y désaltérer le monde. Entre eux, de terribles visions, la Hollande inondée. Ruyter dans l'incendie des flottes, les dragonnades des Cévennes,, et la torche et le fer au service de Dieu. Il avait vu ressusciter, dans l'Encyclopédie, après cent cinquante ans de réaction théocratique, le xvi^ siècle, ce u héros ». S'il n'avait pas eu raison d'interrompre la tâche entreprise pour écrire les six volumes qui vont du 14 Juillet au funeste Thermidor, la préface qu'il écrivit en 1869 à l'ensemble de son Histoire, n'aurait pas cet accent de force éternelle: «On fut surpris, mais rien n'était plus sage. Après maintes épreuves que j'ai contées ailleurs et où je vis de près l'autre rivage, mort et renié, je fis la Renaissance avec des forces centuplées. Quand je rentrai, que je me retournai vers mon moyen âge, cette mer superbe de sottise, une hilarité violente me prit, et, au xvi^, au xvii^ siècles, je fis une terrible fête; Rabelais et Voltaire ont ri dans leur tombeau. Les dieux crevés, les rois pourris ont apparu sans voile. La fade histoire du convenu, cette prude honteuse dont on se contentait, a disparu. De ^lédicis â Louis XI\'. une autopsie sévère a caractérisé ce gouvernement de cadavre. «
L'évolution qui avait conduit ce catholique de tempérament et de tendances, sinon de foi, à s'emparer de la Révolution, de la Renaissance et de la Réforme pour les opposer au moyen âge au nom de l'idéal de libération qui se leva par elles sur le monde, et dont la conception qu'il eut du rôle historique de Jeanne Darc. son amitié avec ]\|me Dumesnil, l'influence de Ouinet, de Mickiewicz. ses dix années de lutte politique sont les étapes, était parvenue, quand il reprit son Histoire, au bout de ses conséquences logiques. On devait voir, entre son moyen âge et ses temps modernes, un antagonisme flagrant. Il l'a vu lui-même, puisqu'il s'en accuse. Le ^lichelet de 1855, on l'a dit souvent, il le croyait aussi, est l'ennemi déclaré du Michelet de 183 v Rien n'est plus faux. Un artiste de cette envergure suit toujours la
îTiême ligne, et avec une autre rigueur, une autre force, une autre foi que les méthodistes impeccables chez lesquels le développement de l'esprit critique éteint la faculté de choisir entre deux chemins. Seulement, chez l'artiste, la route suivie chemine à l'intérieur des choses, on ne l'aperçoit pas. Il s'y trompe souvent lui-même, et, comme ceux qui le critiquent, prend la lettre pour l'esprit. Le Michelet révolutionnaire et antichrétien ne diffère du Michelet chrétien et traditionaliste que par l'interprétation d'une formule. Son moyen âge s'achemine vers la Révolution du même élan que le siècle de Rabelais.
Il n'aime et ne sent qu'une chose, la vie. Il ne hait que les siècles morts. Quand il écrit le moyen âge, il l'aime avec passion, parce que ce qu'il voit briller à son centre, le xiii® siècle, lui paraît vivant jusqu'aux entrailles, vivant, c'est-à-dire portant en lui une foi prodigieuse en la vertu de l'action. Il aime pour leur vie Jeanne Darc, la Renaissance, la Réforme et la Révolution, il déteste le xv* et le xvn® siècles qu'il voit artificiels^ décrépits et découragés.
Quand, dans sa préface à la Renaissance, il revient sur l'architecture ogivale et s'accuse de l'avoir aimée, s'accuse, le pauvre grand poète, d'avoir montré l'océan du peuple s'engouffrant dans ce monde de pierres, de vitres et d'air où la vibration des ck)ches et d;U verre retentissait dans les cçeurs, on sent bien qu'il l'aime toujours. Pourquoi n'a-t-il pas voulu pénétrer plus profondément dans son âme? Il aurait vu que la cathédrale est vivante avant d'être chrétienne, que le XVI® et le xviii® siècles sont vivants avant d'être antichrétiens, que christianisme et antichristianisme sont comme un flux et un reflux des courants d'idées nécessaires qui passent à la surface de Tesprit pour lui indiciuer un chemin quand il en a usé un autre, mais que sous ces courants, ces flux et ces reflux, la masse de la mer contient la même vie, enfermée et roulante au sein des mêmes profondeurs. Il aurait vu qu'à côté du christianisme des conciles, qui est la mort, le christianisme populaire d'Abailard et des cathédrales affirmait, en même temps que le mouvement communal, les droits de la vie, que le xv® siècle fut une réaction mystique et féodale contre le XIII® comme le xvii® devait être, contre le xvi®, une réaction théocratique et monarchique, et que la Commune ouvrit, avec l'art ogival, le courant révolutionnaire. Il aurait vu que la Renaissance représentait la soumission à l'enquête individuelle des puissances de vie pressenties par le moyen âge. Il aurait salué dans ses amis, Rabelais, Shakespeare, Christophe Colomb, Cervantes, Luther, Copernic, Michel-Ange, les hommes qui reprenaient à eux seuls, pour l'achever et le préciser, l'immense travail diffus accompli par les foules artistes des grands siècles de l'architecture. Et dans chacun de ceux qui écrivaient un livre, peignaient un tableau, ouvraient un cadavre, regardaient le ciel au télescope ou se lançaient sur les mers, il eût reconnu un ouvrier gothique sortant de la masse anonyme pour soumettre à
sa raison les conquêtes de sa foi. Alors, il eût compris pourquoi il faisait bien de ne pas déchirer ses premiers livres, il eût compris que son amour n'avait pas. changé d'objet, il eût vu les rangs pressés des maçons de la cathédrale pousser du fond des siècles à l'assaut de la Bastille la canaille de Paris.
L'étrange, c'est que sa haine pour le christianisme, sous la forme qu'il avait prise au moyen âge latino-barbare, l'ait poussé à l'adorer sous la forme que les peuples du Xord de l'Europe lui donnèrent au xvi^ siècle. Il ne vit pas que le protestantisme, bien que né de la même exaltation des puissances vitales que la Renaissance, tenta, contre l'esprit même de la Renaissance, un retour au christianisme primitif. Sa haine pour Loyola le jeta dans les bras de Calvin et la fumée des bûchers de l'Inquisition lui masqua le bûcher de Michel Servet. Séduit dans son imagination d'artiste par la personnalité puissante de Luther, homme du xvi* siècle, débordant de force joyeuse, de vie grondante, gonflé d'hymnes et de sang, il confondit avec le Réformateur, comme on a confondu avec le Christ la doctrine de ses apôtres, le mouvement de réaction qui sortit de lui et plongea pour deux siècles l'Allemagne dans une invincible atonie. Il vit bien l'émotion de Durer à l'approche du terrible moine, il ne voulut pas voir qu'avec Durer mourut la pensée allemande, écrasée dans l'œuf par la noblesse luthérienne. Il ne vit pas que la Révolution française, qu'il croyait être un prolongement de la Réforme, si des esprits isolés l'accueillirent avec enthousiasme aussi bien dans le ]\Iidi catholique que dans le Xord réformé de l'Europe, fut surtout combattue et définitivement brisée par les puissances protestantes. Chose plus essentielle, il ne s'aperçut pas qu'en Angleterre, dès le xvi^ siècle, en Allemagne au xyiii*^, la religion réformée se modela étroitement sur la forme du tempérament national, tandis qu'en France, où elle n'était pas une émanation du tempérament national, son triomphe eût risqué de l'étouffer pour toujours. Il dut cependant le sentir: je ne crois pas qu'il ait jamais, comme Ouinet, souhaité réellement la protestantisation de la France, qui avait virtuellement rejeté le christianisme, par Rabelais et ^ilontaigne. par dessus le dos de Calvin.
Il ne vit pas non plus, — le spectacle des évolutions dépassées et la passion qu'il mit dans les luttes politiques le détournant de l'étude des problèmes économiques que suscitait chez les socialistes des diverses écoles primitives l'industrialisme naissant. — il ne vit pas que le protestantisme, par son appel au développement exclusif de l'individu social et familial au détriment de l'individu passionnel et humain constituait la religion la mieux faite pour servir de c^iarpente à l'édification des sociétés capitalistes. Il dépassa de toute la durée du temps l'idéal bourgeois par sa générosité d'homme et sa puissance de poète qui le rattachent au grand courant irrésistible allant des hymnes védiques jusqu'au fond du futur, mais il crut que
le monde était définitivement fondé sur le trépied d'airain de la Patrie, de la Propriété et de la Famille. Malgré son sens profond de l'unité et de la continuité de la vie. il ne s'aperçut pas que la Patrie, la Propriété, la Famille pouvaient changer de forme, qu'elles n'étaient sous les formes actuelles, comme toutes les manifestations de la vie universelle et sociale que des passages nécessaires et non des bornes où l'idéal humain était condamné à se fixer pour toujours. Certes, il eut des inquiétudes prophétiques. Dans le Peuple, analysant la genèse de la bourgeoisie française dont il méprisa toujours les représentants, il a écrit qu'a il semble que l'homme ne soit que l'accessoire de la fortune. » Il a eu l'audace très nouvelle alors de voir dans les guerres flamandes, dans la guerre de Cent ans, des phénomènes économiques, l'audace plus grande d'affirmer que l'esclavage fut une sécrétion économique n'ayant absolument rien à voir avec la religion et la morale. Il a' parfaitement saisi la transformation que subit l'idée de Patrie au commencement du siècle, avec les guerres de conquête. Il parle quelque part du « funeste militarisme ». Mais une tenace espérance le précipitait toujours en avant des événements actuels et des théories dominantes. Il avait trop senti l'idée que représenta la patrie, sa méconnaisance de l'évolution économique ne lui permit pas de douter qu'elle pût représenter la même idée dans l'avenir. ïl avait l'œil fixé sur la période de notre histoire qui va des Fédérations à la fin des guerres défensives et constitue sans doute un moment d'idéalisme collectif à peu près unique dans l'aventure humaine. La patrie, une minute, alors, incarna la liberté des peuples. Dans les rangs des plus obscurs des soldats de la République, il alla délivrer le monde. Sa confiance inébranlable dans l'instinct des foules lui faisait croire à la nécessité des renouvellements profonds qui peuvent rendre la France à sa destinée. Et si Ton étend le mot aux futurs mouvements sociaux qu'il eût certainement pressentis et voulus s'il était né vingt ou trente ans plus tard, n'a-t-on pas le droit d'espérer que le cri de guerre qui termine une de ses préfaces sera encore entendu ? (( La France, sachez-le, n'aura jamais qu'un nom, inexpiable, qui est son vrai nom éternel : la Révolution. »
Pour ]\Iichelet, dit M. Gabriel IVIonod. « l'Histoire est le drame de la lutte entre la liberté et la fatalité. Le Christianisme commence la victoire de la liberté, la Réforme la continue, la Révolution l'achève. » Cett« formule, en effet, réserve faite du rôle du Christianisme que Michelet n'envisageait pas du même point de vue au commencement et à la fin de ses études, résume assez bien, dans ses grandes lignes, la direction de sa pensée. Et ce que la critique moderne lui reproche, c'est beaucoup plus d'avoir tenté de dégager une loi dynamique de
l'évolution générale des sociétés que d'avoir donné pour base à cette loi des faits insuffisamment démontrés. Ce sont bien moins ses conclusions que son droit à conclure qui ont été combattus.
D'après les théoriciens de la science historique (i), l'historien n'a qu'un droit, qu'un devoir, c'est d'exposer les faits avec une impartialité rigoureuse, objectivement, de rechercher les causes, le mécanisme et les effets d'une série d'événements, après avoir minutieusement exploré les sources qui nous les rapportent, de ne jamais prendre parti dans le jeu des passions humaines, de ne pas tenter de constituer sur l'étude, même désintéressée de l'aventure des hommes, une philosophie de leur histoire qui ne saurait exister. C'est une opinion. Elle n'est ni plus ni moins défendable que celle qui consiste à dire que l'historien a le droit d'avoir une opinion.
Il serait d'abord trop facile de faire remarquer aux historiens — qui le reconnaissent volontiers — que l'histoire n'est pas une science, que le fait historique n'est démontrable scientifiquement ni par l'observation directe, ni par l'expérience, et que l'historien doit se contenter d'une vérité plus approximative que celle qu'exige le savant. Mais on peut admettre un moment que l'historien, avec les moyens d'investigation dont il dispose aujourd'hui, parvienne à établir la réalité des événements historiques avec une rigueur suffisante pour que nous puissions humainement nous en contenter. Son rôle doit-il s'arrêter là?
Si son rôle s'arrête là, la science historique n'a rien de commun avec la science qui n'est qu'un système de relations obtenu par une série de gâncralisations progressives que nos procédés d'expérimentation nous permettent de considérer provisoirement comme des lois. Elle n'a rien de commun avec la sociologie et la morale dont la vérité n'a pu nous être révélée que par une longue suite de généralisations ataviquement transmises et très lentement contrôlées par notre expérience millénaire. Elle n'a rien de commun avec l'art, qui est une généralisation individuelle et intuitive dont la nécessité s'impose à l'avenir par la durée et la qualité de l'émotion qu'il nous procure. Elle est un corps étranger dans notre univers intérieur, une sorte de pierre inerte incapable d'entrer dans notre conception générale du monde par sa participation au jeu complexe, simultanée et progressivement harmonieuses de nos connaissances humaines.
Comment les théoriciens de l'histoire scientifique, comment toutes les écoles qui prétendent réduire ces connaissances à un catalogue de faits ne s'aperçoivent-ils pas que la critique scientifique elle-même n'a pu s'échafifauder que sur un immense amas de généralisations approximatives venues du fond de l'expérience humaine? Comment
(i ) Lire notamment VliitroJitction aux Etudes historiques, de MM. Seigxobos et Ch. V. Langlois.
ne s'aperçoivent-ils pas que l'affirmation seule est féconde et qu'il appartient au seul avenir de retenir ou de rejeter ce que l'expérience des futures humanités leur aura montré dans cette affirmation d'utile et d'inutile à son développement. A quoi sert la science, si ce n'est à nous en servir? A quoi pourrait bien servir l'histoire, si ce n'est à nous en servir ? Et pourquoi ne pas nous décider, dès que nous sommes lutniaincmeiit certains de la réalité objective d'un groupe de faits, à utiliser l'histoire comme nous utilisons la science, la morale et l'art, comme matière à nos constructions idéales qui ne nous renseignent peut-être pas beaucoup sur la signification absolue de l'univers, mais nous renseignent un peu sur nos rapports avec lui, sur ceux qui viveiit avec nous, sur les conditions de leur vie et de la nôtre, leur permettent de se comparer dans notre œuvre à nous-mêmes et de préparer ainsi avec nous-mêmes, notre commun destin ?
Que les théoriciens de l'école scientifique en Histoire .obéissent à leur tempérament et fassent leur métier en collectionnant des faits après avoir soumis leur réalité au contrôle de tous les moyens de recherche que leur raison et leur méthode leur procurent, c'est leur droit, c'est leur fonction, et c'est une fonction nécessaire. Mais est-ce pour leur seule distraction qu'ils collectionnent et contrôlent ces faits? Et ces faits, une fois collectionnés et contrôlés, leur appartiennent-ils ? Parce qu'il refuse le titre d'historien à celui qui s'en empare pour les faire entrer dans le mouvement général de l'humanité et participer à son action, devons-nous condamner son œuvre? Historien ou non historien, c'est en creusant l'Histoire que les hommes comme Michelet ont apporté leur pierre à l'édification de l'avenir.
Concevoir scientifiquement l'Histoire, c'est tendre à dégager peu A peu de l'Histoire, constituée sur des faits établis, la loi de l'évohition économique, sociale, morale, politique, intellectuelle, des groupements humains qui font l'Histoire. Quand nous avons obéi scrupuleusement aux méthodes d'élimination et de choix que la critique historique a mis à notre service, nous n'avons pas plus le droit de refuser le concours de notre intuition que nous n'avions celui de refuser le concours de notre raison lorsqu'il s'agissait d'éliminer et de choisir. Si l'historien a le devoir d'être un savant, il a le droit d'être un artiste. Et c'est surtout s'il est un artiste, s'il consent à formuler de la façon vivante que son émotion lui impose les rapports dont les combinaisons de plus en plus générales et complexes parviendront à incorporer à notre conscience le mouvement et le sens de l'Histoire, qu'il participera lui-même à l'orienter. Nous ne pouvons avoir de la société et de l'univers qu'une conception esthétique, dont seuls les éléments qui nous auront servis à l'édifier doivent rester soumis au plus rigoureux contrôle, mais dont l'entrainant émoi qu'elle nous procure pourra seul nous dire si elle répond à la réalité des
puissances d'adaptation qui poussent l'humanité à choisir sa route. « L'homme, dit ^lichelct après \'ico. est son propre Prométhée. »
.Alichelet, penché sur le temps, a cru voir l'humanité, avec des accidents en cours de route, des reculs partiels, des chutes qui semblaient mortelles, des essors brisés et repris, monter peu à peu, d'un effort titanicjue, vers la conscience d'elle-même et devenir de plus en plus digne de préparer son destin. A-t-il eu tort? Certainement non, s'il a vu, dans le combat désespéré que nous soutenons depuis notre berceau contre les impulsions primitives ou en faveur des besoins nouveaux qui brisent à chaque minute le rythme social, une tendance à réaliser la liberté qu'elle désire. Oui, peut-être, s'il a cru qu'il lui fût possible de la réaliser définitivement, car la possession de la liberté désarmerait l'effort que nous employons à la conquérir et par conséquent à vivre. Le vague déisme cju'il tenait du xviii* siècle et qui traverse son œuvre entière ne nous permet pas d'en douter. Il crut qu'une moralité originelle présidait à l'évolution et à l'organisation de l'univers.
En dehors des erreurs de fait qui se sont glissées dans ses livres, en dehors de l'aveuglement passionnel qui lui fait assez souvent, et d'absolue bonne foi, conclure en sens contraire des documents sur lesquels il s'appuie, en dehors de son obstination à attacher parfois à des événements secondaires une action prédominante sur la politique mondiale, c'est là le plus grave reproche, ou du moins la plus grave restriction qu'on puisse adresser à son œuvre. Nourri comme il l'était, presque seul à son époque, de l'esprit, sinon des doctrines de l'évolution, il eût creusé une trace encore plus profonde, — lui dont Taine et Renan sont sortis tout armés, — si, laissant de côté le spiritualisme sentimental des Encyclopédistes, il eût résolument placé au terme de l'effort humain, l'absolu qu'il plaçait à son commencement. Il n'eût pas jugé un féodal du moyen âge avec l'optique d'un professeur du xix® siècle, un nègre avec l'optique d'un lapon. Michelet qui surprit partout, dans la Xature, dans l'Art, dans l'Histoire, l'écoulement incessant, le renouvellement et la fluidité des forces, C!ui combattit après Diderot, l'immobilité des mathématiques pour suivre la mobilité des sciences biologiques, opposant à Laplace et C'uvier, Bichat, Geoffroy-Saint-IIilaire, surtout Lamarck « qui rétablit de forme en forme la circulation de l'esprit », jMichelet ne vit dans le monde qu'un point fixe, le principe de la moralité. Il ne s'aperçut pas qu'il eût donné à sa foi bien plus de puissance encore. si. au lieu d'invectiver les forces qui ont contrarié l'organisation des sociétés humaines, il eût rendu plus de justice à leur rôle historique et montré leur recul progressif devant les nécessités d'adaptation nouvelles qui introduisent lentement un peu plus d'ordre, de justice et de raison dans le domaine moral de l'humanité.
Pourquoi ne regardait-il pas jusqu'au fond de lui-même ? Il y eiit vu se dérouler le drame du mythe d'Hercule, sur lequel il écrivit un jour dans la Bible de VHiimanitc, un si formidable chapitre. Il y eiît vu que la moralité n'est pas dans l'acte, mais dans l'effort pour l'accomplir et que celui qui veut rester un juste jusqu'à la fin a beaucoup plus mérité par la somme d'effort qu'il a introduite dans le monde, s'il a eu à lutter sans cesse contre les sollicitations de sa nature, même s'il a été vaincu, que celui qui resta sans difficultés dans l'ornière toute tracée de l'ordre social établi. Au reste, il le sentait. S'il s'attache toujours en désespéré à la loi morale, comme un homme qui se noie à la perche tendue, il préfère d'instinct celui qui lutte et succombe à celui qui n'a pas à vaincre parce qu'il n'a pas à lutter. Dès que cet admirateur passionné de la Réforme, cet intransigeant champion de la morale rentre dans l'Histoire vivante, il se reprend d'instinct. Il aime Mirabeau, empoisonné de vices, pour sa puissance et son rayonnement. Il ne peut sentir Robespierre, moral disciple de Rousseau. Il adore Danton, disciple immoral de l'immoral Diderot, qu'il. adore. L'artiste l'attire toujours. Il sent qu'il porte en lui, du fait même de la grandeur du combat dont il est le théâtre, une source de générosité, de sacrifice et d'action qui est supérieure à tout, contient tout et crée tout, parce qu'elle s'appelle la vie.
Michelet vivant, c'est là sa force. Quelle que soit la valeur objective de son œuvre, elle a pour nous une valeur qui dépasse toutes les autres, puisqu'elle vit. Qu'il y ait ou non une loi historique, son histoire est, puisqu'elle vit, d'accord avec la loi qui fait que nous sommes vivants. Personne, en tout cas pas un seul artiste, en ce siècle, ne fut plus vivant que lui par sa façon d'écrire, de penser, d'agir. Il poursuivit partout la vie, il la vit monter dans l'humanité ascendante du fond des humanités mortes, du fond du sol qui passe en elle, couler dans ses os et ses muscles avec le pain, la viande, le sucre, le sel dont elle se nourrit. Avec le chyle, il déplia les elythres des insectes, il ouvrit avec le sang les ailes des oiseaux, il tressaillit de volupté quand il pénétra avec l'eau du Nil dans l'herbe desséchée. Il eut en lui la vie énorme de la mer. Il fit entrer la vie, à pleins torrents, dans les papiers et les grimoires, précipita son flot dans les méthodes de recherche qu'il imposa à l'avenir, il rythma de ses pulsations tous les mouvements du corps social dont il sentit, le premier, la complexité infinie. Seul, il eut le droit d'appeler l'Histoire « une résurrection » parce que seul il la fit vivre. Et parce que, réunissant dans sa vie même, la vie universelle à la vie de l'humanité, il participait à la leur, il sut cinquante ans avant nous que les deux grandes forces de son siècle furent le Transformisme de Lamarck qui réunit les hommes à l'étendue et la durée du monde, et la musique de Beethoven qui les réunit entre eux.
La fin de sa vie ne fut pas heureuse. Du moins, si elle fut heu-
reuse, aurions-nous le droit de nous en affliger. En juillet 1850, un fils lui nait, qui meurt trois mois plus tard. En 1855, meurt sa fille Adèle, la femme d'Alfred Dumesnil. En 1864, meurt son fils- Charles. Nous ne savons pas s'il souffrit. Sa femme avait éloigné de sa vie tous les compagnons de sa vie. Il ne voyait plus le sculpteur Préault, qui avait été l'un des plus fidèles. Il ne voyait plus Quinet, qui avait été le plus fort. Il ne voyait plus son gendre, et de moins en moins ses enfants, ses petits-enfants qu'on lui conduisait parfois. Elle le voulait tout pour elle. Sa gloire était son bien. Peut-être eût-il le droit de pleurer son fils et sa fille; nous ne savons pas s'il le fit. Peut-être prit-il le droit, dans lintimité de son être, de se demander pourquoi il avait fermé sa porte à Préault, à Quinet ; nous ne savons pas s'il le prit. C'est peu probable. Elle était là pour le convaincre que les torts étaient de leur côté et que son amour, d'ailleurs, compensait bien ces amitiés. L'histoire de ses dix dernières années, c'est celle de ses dernières œuvres, c'est celle des réceptions qu'il donnait avec sa femme aux amis qu'elle lui choisissait, gens de lettres et professeurs des générations nouvelles dont l'hommage, pour atteindre le maître, dut passer par elle. Xous ne voyons plus que par le dehors un vieil homme soigné, de manières affables, avec un grand visage fin sous la forêt de cheveux blancs, une longue redingote, une haute cravate et des souliers vernis dépassant le pantalon noir que tire le sous-pied. Ses livres. l'Histoire surtout, jettent toujours une flamme aussi vive, mais nous ignorons ce qui brûle au foyer qui l'alimente. Le vaste univers symbolique au-dedans duquel circule sa pensée est peut-être mystérieux, mais moins émouvant pour nous. Il avait été à la fois, par la force lyrique et par la sensibilité, prophète et femme.
Dès qu'il- revient à l'Histoire, il retrouve sa double puissance de sentir jusqu'aux entrailles et de traduire ce qu'il sent par des cris de passion qui tracent dans le souvenir comme des sillons d'incendie. Mais il parle trop souvent du fond de sa prison douillette, sous la surveillance d'un œil inquisiteur et langoureux. Ses révoltes instinctives du début doivent être réprimées, il semble goûter un bonheur niais qui le noie d'attendrissement. Pas de livre plus assommant que Nos Fils. Pas de spectacle d'abdication plus irritant que celui qu'il donne aux jours où, aveuglé par les montagnes de diamant du pôle et de l'Himalaya (i). après avoir précipité du haut des glaciers de l'Europe l'écoulement des grandeç eaux, erré dans les forêts de châtaigniers, de sapins, de hêtres, écouté, du centre même de la terre, craquer ses os, suivi les fleuves chauds qite les volcans, pour réchauffer ses veines, lancent au travers de la mer. il cédait la plume à l'encombrante épouse qui rentrait de sa chasse aux plantes derrière « le guide au jarret nerveux ». Il n'est pas de pédagoge et de moraliste
(i) La Montagne.
plus ennuyeux que l'homme qui fut, depuis Rabelais, le plus grand écrivain de France.
Si des œuvres qu'il vaut mieux oublier ébranlent notre affection pour lui, nous devons vivre, pour lui revenir tout entiers, ses dernières années. Il croyait que la France et l'Allemagne avaient reçu d'en haut la mission d'humaniser le monde. Avec l'Italie, il les reconnaissait pour ses éducatrices. Quand il vit la France et l'Allemagne se déchirer, l'illusion de sa vie croula, il crut que Kant et Beethoven reniaient la Révolution. Il alla cacher sa douleur à Florence, d'où, en 71, il lançait à l'Europe, en faveur de son pays, un appel désespéré. En avril, en mai, aux nouvelles atroces de Paris, il fut frappé de deux attaques. Son cerveau, sa main n'obéissaient presque plus à son cœur. Il tenta d'achever son œuvre, péniblement, mais l'Histoire du XIX^ siècle, qu'il avait commencée, ne put dépasser Waterloo. Sa femme le conduisit à Hyères où il finit de vivre le 9 février 1874. Son gendre, ses petits-enfants, ses amis lé surent par les journaux.
h' Histoire de France, l'Histoire de la Révolution suivront la fortune de notre esprit. Elles auront la destinée de notre langue. Elles sont entrées déjà, par leur action, dans l'âme de l'humanité. Si nous savons comprendre le sens du mot amour, nous sentirons qu'il pensait à elles quand il disait, parlant des historiens qui, avant ou autour de lui, avaient tenté ce qu'il réalisa : « Ils ont été brillants, judicieux, profonds... Aloi, j'ai aimé davantage. »
Eue Faure.
CDOrtPftTivE-^C^i^ViOUVPiÉRE ■^^ Gérant: Ernest Reynaud.
= 15 Novembre 1909 =
Portraits d'Hier
Paul Verlaine
Par ADRIEN WASEIGE
Paul Verlaine, par Lduis Triquigxeaux.
25 CENTIMES
Études sur la Vie, les Œuvres et l'Influence des Grands Morts de notre temps
Publication bi-mensuelle illustrée ; le l*^"" et le 15 de chaque mois
COpaiTE DE fJEDiiCTIOri
LÉON Werth R. DE Marmande Georges Pioch Hubert Lagardelle M'"° Hubert Lagardelle Gaston Syffert Amédée Dunois A. Silvestre Adrien Waseiges Camille de Sainte-Croix Elie Faure
Victor Méric François Crucy Gustave Hervé Maurice Robin Manuel Devaldès Miguel Almereyda Raymond Darsiles Han Ryner J.-G. Prod'homme Roubanovich
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deuxième série :
Baudelaire, par Gaston Syffert. — Jules Dalou, par Paul Cornu. — Gustave Flaubert, par Henri Bachelin. — P.=J. Proudhon, par Maurice Harmel. — Gustave Courbet, par Maurice Robin. — Qœthe, par Raymond Darsiles.
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Paraîtra le i"'' décembre : Léon CLADEL, par Georges Normandy.
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Portraits d'hier
N» 17. — 15 Novembre 1909
Paul Verlaine
C'est à Gérolstein que jadis
Vivait un grand poète, N'ayant pas un maravédis,
Il en était toujours en quête ; Mais qu'un libraire intelligent Le tirât de sa dèche noire, Pour ne pas manger son argent Il s'empressait de l'aller boire.
Cette gaudriole assez plaisante est due à la plume du caricaturiste et chansonnier F.-A. Cazals, un des amis de la dernière heure de Paul \*erlaine ; elle s'applique, le lecteur l'a deviné sans doute, à ce dernier.
Voici une quinzaine d'années, il n'était pas rare de rencontrer dans les rues avoisinant le Panthéon un pauvre homme traînant une jambe rhumatisante et s'appuyant sur un bâton de cornouiller. Il était vêtu d'habits anciens, aux couleurs passées, et indifféremment coiffé, hiver comme été, d'un feutre déformé, mais sous lequel luisaient deux yeux faunesques un peu obliques et pétillants d'intelligence. Sa face de mongoloïde (i) s'encadrait d'une barbe hirsute, mais son front génial était puissamment bossue.
Il n'était pas encore vieux, au sens propre du mot, mais les chagrins, ia prison, la maladie et l'alcool avaient agi sur lui de désastreuse façon ; c'est pourquoi, bien que ne frisant guère que la cinquantaine, il était déjà un vieil homme, un pauvre vieil homme ingénu qui avait une âme puérile et traînait une jambe malade.
Et pourtant cet homme que l'on eiit pris pour un vagabond, auquel on eût donné deux sous, était le plus grand poète de notre époque : Paul Verlaine.
(i) C'est ainsi que Verlaine se qualifiait plaisamment.
Comment, issu d'une famille bourgeoise, sinon riche du moins aisée, le poète avait-il pu tomber dans une telle déchéance, dans un état si misérable, en dépit de son génie ?
C'est ce que je vais essayer d'expliquer dans cette étude.
Paul-Marie Verlaine naquit à Metz, rue de la Haute-Pierre, n° 2, le 30 mars 1844, de Nicolas- Auguste Verlaine, capitaine-adjudantmajor au 2^ régiment du génie, chevalier de la Légion d'honneur et de Saint-Ferdinand d'Espagne, et de Elisa-Julie-Josèphe-Stéphanie Dehée, son épouse.
Bien qu'étant natif de Metz, cette ville ne lui fut qu'un berceau d'aventures, désigné par le hasard. des changements de garnison auxquels le capitaine Verlaine était astreint en tant qu'officier.
Notre poète était d'origine ardennaise par son père et flamande par sa mère, et s'il professait une sorte de culte pour son lieu de naissance, c'est que les impressions de l'enfance sont les plus vivaces, les plus fraîches et les plus colorées.
Son enfance fut heureuse ; son père le chérissait quoiqu'il se déguisât en croquemitaine ; quant à sa mère, elle le traitait en véritable enfant gâté; tutélaire, elle veilla sur lui durant toute sa vie, s'appliquant à le protéger, et, lors de ses tribulations légendaires, elle logea soit avec lui, soit à proximité des lieux où il avait élu domicile. Elle admirait de confiance les œuvres de son fils sans les avoir jamais lues, en bonne sainte femme qu'elle était, nullement versée dans la littérature.
Le capitaine Verlaine ayant donné sa démission pour ne pas souffrir de certains passe-droits qui le révoltaient, la famille vint se fixer à Paris, dans le quartier des Batignolles; le jeune Paul était âgé de sept ans.
Dès qu'il sut lire, écrire et compter, il entra comme interne à l'institution Landry, rue Chaptal ; l'on y préparait les élèves au cours du lycée Bonaparte notamment (aujourd'hui Condorcet). Cet établissement était dirigé, en l'absence du chef d'institution, M. Landry, qui était mal portant, par son frère, un très brave homme quoiqu'un peu pointilleux, qui, dans la vie intime, répondait au prénom heureux de Fortuné, et au sobriquet de « Père Pointu » dans la vie scolaire.
Les débuts du jeune Paul, comme pensionnaire, furent plutôt difficiles ; il s'échappa même le premier jour et revint, effrayé, en pleurnichant, chez ses parents. Hélas ! il lui fallut réintégrer derechef cette prison dans laquelle il vécut de longues années. Cette captivité n'était guère interrompue qu'aux époques des vacances.
Ces mois privilégiés il les passait à Bouillon, dans les Ardennes, chez une de ses tantes, veuve d'un colonel du Premier Empire, qui y possédait une vaste propriété oii elle vivait, dans un cadre désuet, aux meubles vieillots et tout peuplé de souvenirs. C'est assurément là que le poète apprit à connaître et aimer la nature et que commença à éclore ce qui devait être son génie.
Cependant, quand il fut en âge, le jeune Verlaine fréquenta les cours du lycée Bonaparte, toujours, hélas ! sous la férule du pion qui y conduisait les internes de l'institution Landry, et, les cours terminés, les ramenait au bahut. Là, selon ses dires, il fut un élève médiocre qui n'apportait qu'un intérêt très relatif aux matières qu'y enseignaient les professeurs.
Ceux-ci, portant la toque et la toge, parlaient ex-cathédra; majestueusement ils laissaient choir la semence de leur enseignement, sans aucunement se préoccuper si elle tombait en bonne terre ou en friche: apprenait qui voulait et surtout qui pouvait. Ils faisaient leur cours pour quelques élèves plus studieux ou mieux doués que les autres; quant à ces derniers, ils pouvaient tuer le temps comme ils le voulaient, s'adonner à l'élevage des vers à soie, faire voler des hannetons au bout d'un fil ou dessiner des bonshommes sans crainte des pensums ni même de rappels à l'ordre.
Malgré cela, le jeune Paul Verlaine décrocha son bachot es lettres à l'âge de dix-sept ans, ce qui tend à prouver qu'il ne fut pas le cancre qu'il voulait bien dire.
Cette épreuve terminée, il alla se retremper quelques mois à Lécluse et à Fampoux, dans cette grasse nature des Flandres qu'il goûtait tant. Là, loin de la Sorbonne et des cuistres embarguignés de grec et de latin, il passait son temps à la pêche et à la chasse, ou encore aux kermesses « festins homériques et bals fantastiques au bruit d'un orchestre chaos : clarinette folle, piston enroué, violon intempérant et triangle », à moins qu'il n'allât s'asseoir, un livre en main, dans la campagne pendant des heures entières en « suivant rêveusement en leur vol incertain, soit le bleu martin-pêcheur, soit la verte demoiselle, soit le ramier couleur de perles » (i).
Quels que fussent les charmes de cette existence bucolique, il fallut cependant revenir à Paris et faire choix d'une carrière; n'ayant aucune disposition spéciale, le jeune homme se décida à prendre une ii'iscription à la Faculté de Droit. Malheureusement, sur ces entrefaites,
(i) Lettres à Edmond Lepelletier.
la fortune de la famille Verlaine fut irrémédiablement ébranlée par de mauvaises opérations que fît le capitaine ; ce que voyant, en père soucieux de l'avenir de son fils, il l'obligea à chercher une situation sans retard. Donc, après un stage aux compagnies réunies, L'Aigle et le Soleil, compagnies d'assurances, Paul Verlaine qui postulait pour un emploi d'expéditionnaire à l'Hôtel-de- Ville, fut nommé, en mars 1864, à ce poste.
De cette époque date le point de départ des funestes habitudes d'intempérance auxquelles il devait sacrifier plus tard; les appointements du premier mois furent en partie dévolus à une destination fâcheuse; Verlaine commença à fréquenter les cafés, s'y attardant surtout pour converser avec des amis, mais contractant, de ce fait, un besoin de boire et s'accoutumant de plus en plus au goût des apéritifs renouvelés.
Verlaine n'était rien moins qu'un bon employé ; après avoir signé la feuille de présence, il jetait un regard circulaire et lisait son journal ou rimait quelques vers entre les piles échafaudées de dossiers qui encombraient son bureau. Au premier coup de midi, il s'échappait nu-tête (son chapeau restait au bureau pour dissimuler l'absence de son propriétaire), et d'un pied guilleret se rendait au Café du gaz, rue de Rivoli, où nombre de poètes amis tenaient parlotte ; Stéphane Mallarmé et Emile Blémont, notamment, s'y montraient.
C'est dans ce milieu qu'il avait tant recherché et qu'il affectionnait particulièrement qu'il noua ses premières relations littéraires, en même temps que s'ancrait en lui le goût de la poésie. Outre Edmond Lepelletier, son camarade d'enfance et son ami dévoué, il se lia avec Charles de Sivr}% qui devint son beau-frère ; il connut également Albert Glatigny, l'auteur de Vignes Folles et de Gilles et Pasquins, un Banville après la lettre, Catulle Mendès, aux cheveux d'or et au faciès olympien, d'autres encore...
C'est aux soirées de Madame la marquise de Ricard qu'il rencontra Mendès. Femme d'un général de l'Empire, ancien gouverneur de la Martinique et ex-aide de camp du prince Jérôme, la marquise de Ricard était la mère d'un jeune écrivain dont le talent faisait déjà une trace lumineuse dans les cénacles de jeunes: Louis-Xavier de Ricard. Celui-ci était alors un jeune homme grave et studieux, à l'esprit passionné pour tout ce qui était du domaine de l'intelligence ; philosophie, histoire, poésie, sciences, politique, etc., rien ne le laissait indifférent. Il se plaisait à réunir dans le salon de sa mère, boulevard des Batignolles, l'élite de la jeunesse de son temps : François Coppée au profil de médaille, Anatole France au verbe athénien, Sully-Prud'homme, José-Maria de Hérédia, Villiers de l'Isle-Adam comptaient parmi les hôtes familiers de la maison.
A l'issue d'une de ces soirées, Verlaine fut entrainé par plusieurs amis dans un autre milieu artistique mais plus bohème ; c'était rue Chaptal, chez Madame Xina de Callias. Cette jeune personne alors âgée de vingt-deux à vingt-trois ans, petite et dodue, spirituelle et enjouée, névrosée, voire un peu hystérique, très accorte, était une excellente musicienne en même temps qu'une admiratrice passionnée des belles lettres ; fille d'un avocat de Lyon, elle s'était vue en possession d'une fortune rondelette dont il ne lui restait qu'une vingtaine de mille francs de rente qui servaient à entretenir la maisonnée ; elle avait été mariée peu de temps à un journaliste qui jouit en son temps d'une certaine notoriété, Hector de Callias, un vrai type, aussi excentrique que sa femme et aussi peu fait qu'elle pour le mariage, d'où il s'en était suivi inéluctablement une séparation de fait.
Dans cette étrange maison évoluait un monde encore plus étrange. On pouvait y faire irruption à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, Xina y tenait toujours table ouverte à tout venant; des divans hospitaliers s'offraient même aux visiteurs trop fatigués ou dont le domicile était trop lointain pour être rejoint aux heures nocturnes.
Au cours des réunions le grave et le bouffon alternaient; Léon Dierx déclamait ses beaux vers en secouant sa toison brune; aussitôt après et sans transition Charles Cros, auteur du Coffret de Santal récitait d'un air gouailleur son monologue du hareng saur. Ces scènes tour à tour comiques et pathétiques se déroulaient sous le regard morne de la mère Nina qui, vêtue de noir, semblait indifférente à tout et se tenait dans un coin, portant sur son épaule un singe affreux et malin. Albert Mérat, Léon Valade comptaient parmi les commensaux ; l'on pouvait voir également Gustave Flourens et Raoul Rigault.
De ces premières fréquentations littéraires naquit une publication qui devait faire beaucoup de bruit: Le Parnasse Contemporain.
Louis-Xavier de Ricard avait tout d'abord fondé une petite revue. l'Art, dont il était directeur; cette revue n'eut qu'une vie éphémère; cependant, cet essai eut pour résultat de resserrer les liens qui unissaient les membres du petit cénacle groupé autour de Louis-Xavier de Ricard.
Verlaine, depuis longtemps, nourrissait le projet de réunir en volume ses premières poésies. Un libraire jeune et actif, M. Alphonse Lemerre, ayant consenti à prendre en dépôt les œuvres du groupe, Paul \'erlaine fit paraître les Poèmes Saturniens le même jour que François Coppée publiait le Reliquaire.
Ce premier volume du poète révélait chez lui la conception d'une
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poétique inverse de celle qu'il devait adopter plus tard. Férocement imbu des principes posés par Théodore de Banville et féru d'admiration pour Leconte de l'Isle et Victor Hugo, le Victor Hugo de La Légende des siècles, il part en guerre contre la rime pauvre, dénigre Musset à ce sujet, se pose en contempteur de la Nature et compose des pièces objectives dans lesquelles il s'efforce d'être impersonnel quant à l'action. Il y dévoile des réminiscences baudelairiennes pour l'inspiration, mais d'un funèbre outré et d'un goût douteux. Pourtant telles de ses poésies contenues dans ce recueil (entre autres Chanson d'automne, pièce que l'on dirait de beaucoup postérieure) dénotaient de rares qualités et, comme l'aube annonce le jour, présageaient l'emploi que le poète saurait tirer plus tard de dons précieux.
Ce caractère objectif se retrouve d'ailleurs dans le second volume qu'il publia sous le titre de Fêtes Galantes, à cette différence près qu'en ce recueil exquis l'inspiration se trouve coordonnée avec un art charmant d'afféterie et de subtil raffinement.
La galerie Lacaze venait d'être ouverte au Louvre, et Verlaine était un fervent admirateur des toiles de Watteau, Lancret, Boucher, Chardin, Fragonard qui s'y trouvaient exposées. C'est probablement durant les fréquentes stations qu'il fit devant le Gille et l'Emba/rquement pour Cythère, les Hasards heureux de l'escarpolette, les* intérieurs de Nattier, que l'idée lui vint de peindre en vers des scènes analogues. De fait, ce livre est plein de préciosités, d'amours frivoles et de futiles entretiens dans des décors de parcs sublunaires, aux jets d'eau monotones et plaintifs, de marquises poudrées à frimas et de négrillons hilares ; l'on y voit s'agiter Scaramouche et Pulcinella et tous les acteurs de la Comédie italienne, avec des nettetés d'ombres chinoises. Et tous ces personnages, petits abbés, marquises et masques, ainsi que les marionnettes de la chanson puérile font trois petits tours et puis s'en vont au coup frappé par la botte d'Arlequin, ou plutôt s'évanouissent et se dissipent, tels les songes légers de la nuit aux approches de l'aurore.
En dépit du réel talent de l'auteur, ces deux livres passèrent à peu près inaperçus.
. Cependant, Louis-Xavier de Ricard, qui avait cessé la publication de l'Art en raison de l'indifférence générale, imagina, avec le même concours de poètes tels que Théophile Gautier, Leconte de Lisle, Théodore de Banville, de fonder le Parnasse contemporain, « recueil de vers nouveaux contenant des poésies inédites des principaux poètes de ce temps, paraissant le samedi ». Cette publication eut un certain retentissement dans le monde littéraire, grâce surtout au bref d'excommunication que lança contre « les Parnassiens » ce prince de la critique qu'était Barbey d'Aurevilly.
Avec la verve acerbe qui était son apanage et l'esprit combatif dont il était coutumier, ce critique d'une partialité géniale stigmatisa de sa terrible plume ces imprudents. Il sculpta les Trente-sept ntédaillonnets du Parnasse contemporain, tous curieux et saisissants de relief, mais peu ressemblants. J'en extrais le « médaillonnet » suivant sur Paul Verlaine:
« Un Baudelaire puritain, combinaison funèbrement drolatique, sans le talent de M. Baudelaire, avec des reflets de M. Hugo et d'Alfred de Musset ici et là; tel est M. Paul Verlaine. Pas un zeste de plus! Il a dit quelque part, en parlant de je ne sais qui, cela du reste n'importe guère:
Elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont tues.
« Quand on écoute M. Paul Verlaine, on désirerait qu'il n'eiît jamais d'autres inflexions que celle là. «
Ces critiques sévères, injustes, n'épargnant personne, parurent dans le Nain jaune, et n'eurent d'autre effet que d'amuser momentanément le public et d'attirer son attention sur les Parnassiens.
Le Parnasse contemporain eut trois éditions.
L'événement capital de la vie de Paul Verlaine fut son mariage avec Mlle Mathilde Mauté de Fleurville, sœur, par sa mère, du musicien Charles de Sivry. C'est dans cet appartement de la rue Nicolet où le poète devait vivre les heures les plus douces et les jour^ les plus intolérables que cette jeune fille, fraîche, espiègle et brune, charma ses yeux comme une délicieuse apparition :
En robe grise et verte avec des ruches.
Verlaine était un timide et un impulsif; sa timidité provenait en partie de ce (ju'il était doué d'un physique désagréable, au type simiesque.
Il crut remarquer qu'elle ne le regardait pas d'un air indifférent ; il n'en fallut pas plus. Sa demande fut agréée par les Mauté qui voyaient en lui un parti convenable.
Dès lors il déserta les cafés et les parlottes littéraires. L'amour avait opéré un miracle !
De cette époque date l'élaboration des poèmes qu'il écrivit pour sa fiancée et qu'il devait réunir plus tard. Ce fut la Bonne Chanson : faite
d'un peu de pensée et de beaucoup de sentiment, elle ressemble par la note à ce que tant de poètes ont écrit en semblable occurrence ; elle est éternelle comme l'amour.
Elle dit la grâce de la bien aimée, détaille ses charmes à loisir, fait revivre en des paysages choisis de chers souvenirs ; elle évoque le bonheur entrevu et peint en couleurs tendres la félicité promise des jours et des nuits attendus avec quelle impatience !
Elle s'attarde aussi à des puérilités, à des fadaises sans consistance, à des élucubrations un peu bébétes en leur chaste sentimentalité ; c'est ainsi que le poète s'ingénie à chanter tout ce qu'il trouve (ou ne trouve pas) dans le nom carlovingien de sa fiancée; mais ces enfantillages ne sont-ils pas excusables si l'on envisage que pêle-mêle avec, voisinent des pièces d'une haute tenue littéraire ; et puis ne forment-ils pas le thème classique des propos des amoureux.
La Bonne Chanson marque une étape dans la poétique de Verlaine jusqu'alors purement objective. Il abandonne sa première formule et délibérément entre en scène ; il chante pour la bien aimée et lui dévoile les grandes féeries et les petits drames dont son cœur est le théâtre. De là part sa conception nouvelle de la poésie et cette manière autobiographique qu'il devait employer par la suite et dont il devait même abuser sur la fin de sa vie.
Mais revenons à cette époque où le poète composait des hymnes idylliques et nuptiaux. Le mariage fut fixé â la fin du printemps de 1870, mais des empêchements nombreux en retardèrent la célébration.
Vint la guerre ; de la frontière les premières dépêches arrivaient optimistes, bientôt démenties par les journaux dont les éditions successives étaient arrachées par des milliers de mains fébriles. Une agitation intense secouait Paris. Les cafés regorgeaient de citadins venus aux nouvelles et qui dans l'anxiété croissante discutaient avec véhémence en supputant les chances de victoire. Les pavés retentissaient du fracas des canons roulant vers les désastres. Toute la vie de la capitale affluait dans la rue, centre de tout mouvement ; les redingotes fraternisaient avec les blouses.
Verlaine ne partit pas à la guerre, quelque peur qu'il en eût éprouvé à la lecture d'un journal qui publiait un décret de l'impératrice régente appelant sous les drapeaux tous les hommes non mariés de sa classe.
La cérémonie eut lieu à la mairie de Montmartre et à l'église de Ciignancourt ; un déjeuner dînatoire clôtura ce jour tant désiré. Et ce fut simplement lugubre, cette noce célébrée parmi les rumeurs de la guerre qui grondaient ainsi que de sinistres présages.
PAUL VERLAIXE 139
Hélas ! la bonne chanson fut de courte durée et les événements qui suivirent devaient lui conférer un caractère férocement ironique. La zizanie devait bientôt diviser le jeune ménage ; non que le poète n'eût une vive affection pour sa femme ; non pas d'autre part que celle-ci ne fût pas l'épouse qui lui convenait. Peut-être la jeunesse et le manque d'expérience de celle qui était sa compagne hâtèrent-ils la rupture, mais la principale raison de cette rupture est que Verlaine, d'un caractère indépendant n'avait pas la vocation du mariage ; sa résolution n'avait été qu'un coup de tête, son bonheur conjugal ne fut qu'un feu de paille.
En outre deux facteurs de discorde vinrent se joindre aux causes déjà trop nombreuses de dissentiment ; ce furent d'abord le siège de Paris, ensuite et surtout Arthur Rimbaud.
La nature primesautière de Paul Verlaine se manifesta à l'occasion (le la guerre ; dans une crise de patriotisme aigu il alla, stoïque, s'enrôler dans la garde nationale, au bataillon de la Râpée-Bercy. Que l'on s'imagine ce qu'était ce bataillon presque exclusivement composé de tonneliers et de marchands de vins accoutumés à sécher les litres de gros bleu et les bouteilles de fil-en-quatre, et que l'on se représente les rudesses du service de la garde aux remparts durant cet atroce hiver de 1870-71, par la bise mordante et sifflante des nuits interminables et la neige enveloppante qui désespérément tombait comme de la charpie, et l'on comprendra aisément que le pauvre Verlaine ait succombé à la tentation : Qui a bu, boira, dit le proverbe.
Finie dès lors la quiétude conjugale ; sa femme s'enfuit une première fois chez ses parents, d'où il eut grand mal à la ramener. Finis aussi les élans patriotiques du poète, après deux jours de prison octroyés pour manquement dans le service.
Puis ce fut la Commune, l'exode de Thiers. du gouvernement et de l'administration à Versailles. Verlaine qui avait réintégré son poste dans les bureaux de la Ville ne l'abandonna point pour cela de par ses opinions républicaines et sa nature insouciante et paresseuse ; avec une ponctualité déconcertante il retrouvait chaque jour dans les bureaux désertés par ses collègues les meubles et les dossiers familiers et continuait ses fonctions, tel un rouage indemne dans une machine détraquée.
Le gouvernement de la Commune crut alors devoir lui confier l'einploi de chef de bureau de la Presse qu'il exerça jusqu'au jour de l'entrée des Versaillais à Paris. Ce jour-là. par exemple, sa belle tianquillité le quitta en un clin d'œil, il fut soudainement pris d'une terreur
panique et se crut perdu. Il se hâta de déguerpir de son domicile et s'en fut demander asile à ses beaux-parents, mais par une inconséquence notoire il continuait à se montrer à l'heure de l'apéritif, dans les tavernes des environs où il ingurgitait des purées répétées.
Si le gouvernement de M. Thiers s'était enquis de l'infime employé qu'il était, en moins de vingt-quatre heures, il eût été appréhendé et incarcéré.
Ses craintes n'étaient donc point motivées, mais par contre elles servaient merveilleusement ses desseins, car Verlaine n'avait cure de retourner à ses occupations d'antan, il était dégoûté de son ancienne situation de petit fonctionnaire et brûlait d'envie de quitter pour tout de bon son rond de cuir. Aussi, après un séjour de quelques mois à Fampoux en compagnie de sa femme, reprit-il sa vie de désœuvrement et de beuveries au grand scandale des Mauté, ses beaux-parents.
Déjà le ménage était un enfer quand Arthur Rimbaud fit irruption dans la maison comme un intrus. C'était à cette époque un adolescent de dix-sept ans au visage d'ange damné. Cet étrange gamin devait révolutionner la littérature par d'extraordinaires et géniales productions. Originaire de Charleville, dans les Ardennes, il fit montre au collège d'une intelligence singulièrement précoce ; esprit original à l'excès il écrivait déjà des poèmes singuliers où la verve la plus fantaisiste se mariait à la sensibilité la plus intense et à l'ironie la plus gouailleuse.
Vrai type de l'aventurier, Rimbaud ne persévéra d'ailleurs pas dans la carrière des lettres ; il trafiqua par la suite de la poudre d'or et de l'ivoire, en Afrique, vendit des armes à Ménélick et vint mourir misérablement à l'hôpital de Marseille, à l'âge de trente-sept ans, d'une tumeur au genou.
A trois reprises il s'était échappé de la maison paternelle, poussé par une sorte d'inquiétude, un besoin d'action et une fièvre des voyages qui confinaient à la maladie et avait été rapatrié après de romanesques équipées.
Hébergé par l'enthousiaste Verlaine sous le toit des Mauté, son arrivée produisit une impression désastreuse sur ses hôtes bourgeois qui le prirent en grippe ; pâle et songeur, éternellement renfrogné, il affectait un sans-gêne révoltant. Les beaux-parents du poète le mirent bientôt en demeure de lui donner congé, ce qu'il fit à contre-cœur ; malgré cette expulsion forcée, Verlaine conservait toujours pour son jeune ami une admiration désordonnée qui n'était malheureusement
pas partagée dans les milieux littéraires où il le produisait ; nombreux en effet furent ceux que les dehors et les propos du jeune éphèbe indisposèrent.
Au dîner des Mlains Bonshommes par exemple, qui réunissait périodiquement quantité de convives parmi lesquels Banville, de Hérédia. Léon Dierx, Armand Silvestre, etc., il faillit embrocher Etienne Carjat avec la canne à épée de Verlaine, à la suite d'une altercation, ce qui 1 en fit exclure au grand courroux de Verlaine.
Bientôt sous l'influence néfaste qu'il subissait, celui-ci, de plus en plus enthousiasmé sentit bouillonner en lui des ferments d'indépendance et, bien qu'un fils fiît né de son mariage, il quitta Paris en compagnie de Rimbaud pour effectuer de folles randonnées. Sa femme et ses beaux-parents ne firent rien pour le retenir, la vie de bohème qu'il menait, son intimité un peu équivoque avec Rimbaud, ses habitudes d'intempérance de plus en plus accusées, les disputes fréquentes qui éclataient, tout cela avait fini par les exaspérer et ils nourrissaient un secret espoir d'obtenir judiciairement la séparation de corps et de biens du poète et de son épouse.
Avec Rimbaud la fatalité et le malheur avaient acquis droit de cité chez Verlaine ; il semble que du jour où il le connut date le commencement de ses déboires, de ses malchances, de ses misères.
Si la mère du poète fut en quelque sorte son ange gardien, Rimbaud fut son mauvais génie, ainsi que le qualifia le pauvre Lélian lui-même ; il fut la cause de sa rupture conjugale, de son emprisonnement et de son retour à l'alcoolisme dans lequel il sombra.
Peut-être lui avait-il communiqué son goût forcené des voyages et des pérégrinations aventureuses et lointaines, je ne saurais l'affirmer, mais au mois de juillet 1872, ils partaient pour la Belgique d'où ils passaient en Angleterre.
Les voici à Londres ; Rimbaud vaque chez les négociants de la cité et fait l'apprentissage de son futur métier de trafiquant ; quant à \'erlaine il prend des notes rapides et typiques, amusantes et familières sur la vie et les mœurs des insulaires, s'amuse à des portraits de types ce la rue et à des descriptions d'aspects de la ville géante, « plate comme une punaise qui serait noire. London ! petites maisons noirousses ou grand bahuts gothiques et vénitiens >>.
Il se propose de faire éditer la Bonne Chanson ainsi que les Romances sans paroles, un nouveau volume qu'il achève, 400 vers environ, dans sa nouvelle manière.
Ce dernier recueil n'est pas comme les précédents le simple fruit d'une imagination fertile ; dans les Poèmes saturniens et les Fêtes galantes, quel que soit l'art avec lequel les vers sont ciselés, aucune part n'est faite à la réalité : ni impression, ni sensation vraie, tout est du domaine pur de l'idée. Déjà la Bonne Chanson fait pressentir l'évolution de l'écrivain, mais elle ne constitue qu'un bréviaire de l'amour aux balbutiements idolâtres.
Au contraire les Romances sans Paroles montrent une nouvelle orientation chez le poète qui ne se borne plus à peindre de chic de petits tableautins. Un nouveau souffle s'empare de lui ; il communie avec la Nature et dans ses vers harmonieux et souples passe comme la caresse du vent dans les feuilles et sur les eaux. Il dit délicatement la mélancolie irraisonnée de l'âme en peine, son émoi aux souvenirs défunts, sa défaillance au charme indicible des pianos dans le soir rose et gris.
Il semble retourner un instant à son ancienne formule objective, dans une pièce dix-huitième siècle populaire très pittoresque {c'est le chien de Jean de Nivelle), brosse ensuite quelques fresques claires et reposantes dans les Paysages belges, miroirs de ses observations au cours de son passage en Belgique et finalement, dans Aquarelles, chante délicieusement l'amour qu'il concilie avec les mœurs anglaises.
Cependant Rimbaud, jugeant qu'il avait une connaissance suffisante de l'idiome britannique, se hâta de retraverser le détroit. Verlaine qui était resté à Londres y reçut les premières informations des manœuvres employées par les Mauté pour parvenir à la séparation qu'ils désiraient si ardemment ; ce coup ajouté aux difficultés qu'il éprouvait dans cette ville monstre où il se sentait perdu fit qu'il tomba malade et dut s'aliter. Sa mère et Rimbaud vinrent le chercher. Madame Verlaine mère alarmée de voir son fils dans tui tel état de délabrement physique et moral le décida à quitter l'Angleterre et à aller se reposer quelque temps à Jéhenville, en Belgique, chez une de ses tantes.
Le printemps de 1873 commençait à verdir les jeunes pousses lorsque le poète se retrouva parmi les sites de la belle et grasse campagne du Nord qu'il affectionnait naguère ; il éprouva la sensation d'une accalmie bienfaisante et le temps, grand guérisseur de maux, amena l'apaisement dans son âme douloureuse.
Les jours se suivaient avec monotonie quand Rimbaud vint rejoindre son ami ; ils s'enivrèrent fraternellement et la folie des voyages reprit contagieusement Verlaine. Ils partirent, j30ussés par un irrésistible besoin de revoir l'Angleterre.
Après cette nouvelle fugiie qui se termina par le départ précipité de Verlaine, celui-ci voulut tenter un rapprochement avec sa femme, il lui écrivit donc de Bruxelles ainsi qu'à sa mère pour qu'elles vinssent le retrouver ; seule Madame Verlaine mère acquiesça au désir de son fils. Outré des agissements de sa femme, le pauvre Paul noya ses chagrins dans l'alcool et, sous l'empire de la boisson et du remords, il convia Arthur Rimbaud à le rejoindre en le suppliant de lui pardonner sa fuite. Ce dernier accourut à cet appel, non par amitié, mais dans le but de soutirer de l'argent à Verlaine, soit pour retourner à Charleville, soit pour entreprendre de lointains vagabondages.
Ici se place la scène tragique qui eut pour résultat l'arrestation, la condamnation et l'incarcération de Verlaine.
Ceci se passait dans la chambre d'un hôtel borgne de Bruxelles, où était descendu Verlaine ; énervé par l'insistance qu'apportait Rimbaud à demander de l'argent pour partir, il tira de sa poche un revolver et d'un mouvement impulsif le braqua sur son ami ; deux coups partirent, par bonheur le premier seul atteignit Rimbaud et lui fit une légère éraflure au poignet gauche.
Ce drame rapide s'était déroulé devant la mère du poète, atterrée. Aussitôt une crise de larmes le secoua ; il implora son pardon de Rimbaud qui réclamait toujours de l'argent avec la même obstination, j^jrne Verlaine pansa le poignet du blessé et lui remit vingt francs qu'il empocha, puis il partit.
Verlaine voulut l'accompagner à la gare, il était très surexcité. En arrivant près du boulevard Botanique, soit qu'il fût pris d'une peur soudaine, soit encore qu'il ourdit quelque trame machiavélique, Rimbaud se mit à courir vers un sergent de ville en criant : A l'assassin ! suivi de A^erlaine, qui vociférait et gesticulait. Le policier les emmena incontinent au bureau du commissaire; l'assassin fut trouvé porteur de l'instrunient du crime et écroué à l'Amigo, qui est le violon belge, tandis que sa z'ictinie, insouciante, montait dans le premier train pour Charleville.
Le voici donc dans cette ville « rigoleuse » de Bruxelles, par quelle ironie du sort, incarcéré puis transféré en voiture cellulaire à la prison des Petis Carmes, qui est l'équivalent du Dépôt de Paris, sous l'inculpation de tentative d'assassinat.
Paul \"erlaine ne conserva cependant aucune rancœur à l'égard de la justice belge et de tout son appareil, y compris le régime pénitentiaire, et si, à l'instar de Silvio Pellico, il écrivit Mes Prisons, cet ouvrage ne prend pas le ton tragique des élucubrations du célèbre Carbonaro italien. Il raconte avec une bonhomie goguenarde les différentes phases de sa captivité, se moque gentiment et spirituellement des juges, conseillers et autres chats-fourrés, ainsi que du per-
sonnel supérieur et subalterne des prisons de Brabant, mais sans acrimonie, n'étant pas doté d'un tempérament atrabilaire.
Il n'est pas oiseux de considérer que les gens de la plus basse extraction sont ordinairement les plus insolents dès qu'ils sont détenteurs d'une parcelle d'autorité. C'est ainsi que dès son arrivée dans la cour des Petits Carmes, le pauvre poète fut impitoyablement confondu par les gardiens avec les malandrins qui peuplaient cet aimable séjour. Et quelle hiérarchie : sergent, adjudant, toutes « brutes très chamarrées » qui le contraignirent à éplucher les pommes de terre, avec les autres.
La première parole polie lui fût adressée par le Directeur de la prison ; il est vrai que c'était en lui remettant un billet de Victor Hugo, en réponse à une requête suppliante du prisonnier qui espérait toujours revoir sa femme. La renommée universelle de l'illustre correspondant devait influencer favorablement ce haut fonctionnaire. L'heureuse conséquence de cet incident propice fut la mise de Verlaine au régime de la pistole : les avantages qu'il présentait étaient la jouissance d'une cellule meublée « d'un lit sortable, d'une chaise ou d'un escabeau et autres douceurs », outre l'autorisation de se faire apporter ses repas du dehors et de se promener seul dans le préau, prérogatives salutaires en ce qu'elles soustrayaient le poète à la promiscuité des clients habituels des geôles.
De la fenêtre grillée de sa cellule, en même temps que lui parvenaient les airs populaires de quelque fête foraine, il voyait monter la garde dans le chemin de ronde de la prison « un chasseur-éclaireur, chapeau de soie à plumes de coq, tunique vert-foncé, pantalon gris, qui paraissait s'embêter ferme durant les deux heures de sa faction », et par dessus le mur, « se balancer la cime aux feuilles voluptueusement frémissantes de quelque haut peuplier d'un square ou d'un boulevard voisin », ce qui lui inspira les vers si beaux de Sagesse :
Le ciel est par dessus le toit
Si bleu, si calme, Un arbre par dessus le toit
Berce sa palme.
Ne sachant comment tuer le temps, il écrivait avec un morceau de bois qu'il trempait dans un peu d'encre précieusement mise en réserve dans un interstice du carrelage. Dans cette hospitalière demeure naquirent les récits diaboliques qui devaient paraître dans Jadis et Naguère, et encore de nombreuses poésies, dont les Impressions fausses, insérées dans Parallèlement.
Un phénomène inverse de celui que produit la prison sur tous ceux qui l'ont. connue est à remarquer chez Verlaine ; sa longue détention
n'exerça pas une action déprimante sur lui. Alors que d'autres, Oscar Wilde, par exemple, se virent gravement atteints dans leurs facultés intellectuelles par cette terrible épreuve. Verlaine, au contraire, écrivit ses plus beaux vers en prison; ainsi Sagesse fut écrit presque entièrement à la maison pénitentiaire de Mons.
Cependant les bons juges brabançons se préparaient à lui faire son affaire.
Il est inutile en même temps qu'impossible, par suite du manque de place, de rapporter ici les phases du procès ; Verlaine a d'ailleurs, dans Mes Prisons, publié des notes d'audience et des portraits (peu flattés sans doute) des magistrats assis et debout qui statuèrent sur son cas. Je dirai donc seulement que — l'assassin — fut condamné à deux ans d'emprisonnement et 200 francs d'amende.
Il fut transféré à la maison pénitentiaire de ]\Ions pour y accomplir sa peine ; Verlaine s'accommoda du mieux qu'il put du sort qui lui était fait et se soumit aux règlements avec docilité.
C'est en mémoire de cette prison qu'il a écrit malicieusement le poème qui commence ainsi :
J'ai longtemps habité le meilleur des châteaux.
On le reçut, dit-il, « en toute simplicité » et on le gratifia de vêtements bizarres en étoffe « verdâtre et dure », d'une casquette de cuir, de sabots et d'une cagoule en toile bleue. Et la lourde porte se referma sur le prisonnier.
Que pouvait-il faire alors, le bon poète, derrière le mur de la geôle, barrière massive isolant les captifs du monde extérieur ? Il vivait de souvenir et surtout d'espoir.
Espoir, petit brin d'herbe verte qui est toute la saveur de la vie, espoir vivace du prisonnier en l'avenir, en la liberté, en l'amour, suivi bientôt de quelles déceptions ! C'est dans ce lieu d'ignominie qu'il lui fut donné connaissance du prononcé du jugement de séparation ; il s'effondra sous le coup de cette brutale nouvelle qui anéantissait ses vœux de réconciliation, d'apaisement et de bonheur retrouvé.
Alors une étrange métamorphose s'opéra en lui. il se convertit ; cette conversion à laquelle nous devons l'éclosion de Sagesse, si étrange paraisse-t-elle, s'explique très bien chez un impulsif comme \'erlaine. La révélation subite de l'écroulement de ses rêves, jointe à la solitude et à l'obsession d'un petit crucifix de cuivre pendu au mur, au-dessous d'une gravure pieuse, provoquèrent en lui une crise aiguë de mysticité. Il fit appeler l'aumônier auprès de lui et lui demanda un catéchisme ; il lui donna celui de persévérance de ]Mgr Gaume.
Ainsi s'accomplit la conversion de Verlaine.
Il portait en lui la ferveur d'un néophyte ou d'un chrétien des
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Catacombes ; sans se laisser rebuter par l'aridité du texte, il lut pieusement l'ouvrage de Mgr Gaume.
Bien plus, à cette lecture la pensée lui vint d'écrire une série de poèmes chrétiens sur des airs de chansons de M"^® Desbordes-Valmore. Le pauvre prisonnier, vêtu de bure grossière, ainsi qu'un moine du temps jadis, fut l'humble artisan de ces chants naïfs à la gloire de Jésus, nimbé d'or, et de Marie, au manteau d'azur, dont il tissa la trame lumineuse dans l'obscurité d'un cachot ; il les composa dans le double but d'éteindre la soif religieuse qui briilait son âme et de rénover la poésie en la conduisant à de nouvelles sources d'inspiration. Ils sont insérés dans Sagesse.
Sagesse est assurément le meilleur volume qu'ait publié Verlaine et l'œuvre en laquelle son tempérament se révèle le plus intensément. La pensée du poète y rayonne très pure, comme imprégnée d'une immense sérénité ; un sentiment profond de faiblesse, d'humilité, d'indulgence et de renonciation s'en dégage ; ainsi :
Vous connaissez tout cela, tout cela
Et que je suis plus pauvre que personne,
Vous connaissez tout cela, tout cela,
Mais ce que j'ai, mon Dieu, je vous le donne.
Je ne veux plus aimer que ma mère Marie.
Ce livre est un acte de foi en même temps qu'vm acte de contrition.
Il est écrit dans un style châtié, les rythmes sont variés, les vers musicaux ; les qualités brillantes du génie du poète sont prodiguées avec une incomparable richesse.
La foi qui luit dans Sagesse ainsi qu'une lampe de sanctuaire, ne devait pas persister chez Verlaine ; cependant il garda toujours une certaine religiosité autant par souci d'esthétique que par piété. Les productions postérieures de l'écrivain le démontrent surabondamment, entre autres : Bonheur.
Bonheur est, en quelque sorte, une suite de Sagesse : liturgies, prières et cantiques à l'usage des enfants du catéchisme de persévérance, oraisons mystiques dans la senteur de l'encens et la clarté pâle des cierges de l'autel. Et l'on croit voir s'entr'ouvrir le paradis bleu et or, avec Dieu, les anges et les saints.
Et toujours de beaux vers reflétant la pensée sage du poète:
Bon pauvre, ton vêtement est léger Comme une plume.
Les morts sont morts, douce leur soit l'Eternité.
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Et monotone coula le fleuve des jours jusqu'à la libération tant souhaitée. Le prisonnier, ainsi qu'un scélérat endurci, dut accomplir intégralement sa peine ; lorsqu'on le relâcha, le 16 janvier 1875, sa mère l'attendait à la porte de la prison ; il tomba dans les bras de la pauvre femme qui pleurait de joie en le revoyant.
Elle prit le train par lequel on l'expédia à la frontière, car il était sous le coup d'un arrêté d'expulsion et l'accompagna, au milieu de gredins et de chevaux de retour, embarqués conmie lui par les soins des autorités belges.
Que faire alors ? triste paria qu'il était devenu, gibier de prison flairant encore la geôle et fuyant le pourchas des gendarmes ?... Il prit la route des Ardennes escomptant se reposer un peu dans sa famille... Hélas ! mauvais accueil à qui n'a pour tout bien que sa méchante mine et porte sur le front les stigmates d'une longue captivité. Il reprit le chemin de Paris.
Que faire ? Trente-six métiers, trente-six misères ! Il passa en Angleterre et fut quelque temps professeur de français, de latin et de dessin dans le Lincolnshire, revint en France et enseigna la littérature française et l'anglais au collège Notre-Dame, à Rethel. jusqu'au jour oii il lâcha le professorat pour la culture.
Ce fut sans doute moins par atavisme (bien qu'il fut issu de familles attachées à la glèbe) que par une toquade subite dont il fut pris pour l'un de ses élèves, Lucien Létinois, fils de cultivateurs, alors âgé d'environ dix-huit ans ; ce jeune homme allait bientôt succéder à Rimbaud dans l'affection de Verlaine.
La fin déplorable de son odyssée avec Rimbaud et les complications funestes qui s'ensuivirent, ne l'avaient pas guéri de cette sorte de fièvre sentimentale qui le minait. ^
Une ferme fut achetée dans les Ardennes, la ferme de Juniville. Et voici Verlaine au milieu de ses terres, se promenant tout le long du jour avec Lucien Létinois, admirant la Nature, faisant des vers, mais ne mettant jamais la main aux travaux des champs, en un mot, vivant en poète, peu soucieux de faire fructifier son bien ; quel plaisant fermier c'était là ! Aussi cette situation ne pouvait durer ; la terre ingrate ne nourrissait pas son homme, et pour cause ! En outre, le poète était repris par la hantise des voyages et brijlait de l'envie de renouveler, avec Lucien Létinois, les escapades du temps de Rimbaud.
Ils partirent tous deux pour Londres, et après un court séjour dans cette ville, l'ennui et la nostalgie aidant, ils reprirent le paquebot pour
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la France. Durant ce temps, le père Létinois, en fin matois qu'il était, avait vendu la ferme, qui avait été achetée en son nom, et en avait empoché le prix.
Alors la pensée vint à Verlaine de vivre de sa plume : rude métier. Il put pourtant, grâce à Edmond Lepelletier, placer d'une façon régulière de la copie payée au Réveil, grand quotidien littéraire, dont son ami était rédacteur en chef. Dans ce journal parurent de petites proses pleines d'humour et de philosophie, croquis de paysages vus et de types rencontrés ; ces articles témoignaient qu'à côté de son génie poétique Verlaine possédait de réelles qualités de prosateur ; ils devaient être réunis plus tard et former Les Mémoires d'un veuf.
Une commotion terrible devait bientôt frapper le poète déjà si éprouvé par le malheur ; Lucien Létinois mourut à l'hôpital de la Pitié, emporté en trois jours par la fièvre typhoïde.
Ce jeune homme, à l'âme rustique et neuve, avait une emprise extraordinaire sur Verlaine, qui le voyait comme un jeune dieu et ressentait pour lui une affection sans bornes ; il le regardait comme un fils d'élection et bâtissait des châteaux en Espagne pour cet enfant adoptif. Aussi cet événement stupide terrassa-t-il le pauvre Verlaine. Lorsqu'il se ressaisit, farouche, il ramassa les débris épars de son rêve qu'il enchâssa précieusement dans un requiem désespéré. L'ensemble des poésies composant cette œuvre, d'une sincérité touchante et d'un lyrisme pur, forme le recueil intitulé : Amour.
De ce livre d'intime poésie s'exhale une plainte déchirante et douce, une résignation amère et une aspiration à des consolations spirituelles et, partant, plus ou moins illusoires. De ses mains pieuses, le poète fleurit d'asphodèles la tombe où gisent son passé, sa jeunesse, son amour et ses plus chères illusions.
Il se remémore le calme de la vie bucolique qu'il menait à Juniville avec Lucien Létinois. Il évoque encore en souvenirs vivaces le vieil hospice de la Pitié, dans le quartier du Jardin des Plantes, où avait été transporté son jeune ami, l'agonie du malade et enfin « l'affreux Ivry dévorateur », immense nécropole, cimetière de pauvres, où il le conduisit pieusement... Cet Ivry misérable, avec ses bâtisses lépreuses aux bardes séchant aux fenêtres, ses prés teigneux, son asile des incurables et ses innombrables cheminées d'usines, et, côtoyant la cité des vivants, celle des morts, avec ses carrés uniformes où pourrissent les corps dont les tombes s'alignent avec symétrie... Cet Ivry se relève pourtant aux yeux du poète par sa désolation même et celui-ci songe qu'au moins la tombe du cher mort sera préservée des foules bête? et désœuvrées qui choisissent pour but de leurs promenades dominicales des cimetières plus fortunés.
Mais un sentiment chrétien prédomine malgré tout en ce lamento désespéré ; c'est ainsi que le poète s'écrie dans un élan mystique :
Seigneur, j'adore vos desseins, Mais comme ils sont impénétrables !
Indépendamment de ces pièces élégiaques, Verlaine a semé, dans Amour, diverses poésies, dont plusieurs inspirées par le souvenir de sa femme et de son fils, parmi lesquelles celle qui a pour titre Un veuf parle, évoque d'une manière saisissante un jeune enfant et sa mère dans une barque ballottée par l'ouragan.
Mais il faut lire ces vers comme il faut lire cette sereine Prière du matin, légère, ailée, que murmurent les lèvres du poète ; de même qu'il faut lire tout son œuvre, dont aucune analyse ne saurait donner une idée.
Au sortir de cette nouvelle épreuve, le poète s'ouvrit à sa mère du dessein qu'il aVait de vivre à nouveau la saine existence des champs ; la pauvre femme approuva cette résolution, car elle croyait benoîtement que l'éloignement de la capitale et le calme de la vie campagnarde seraient salutaires à son fils et le détourneraient de l'alcoolisme. Comme le père Létinois était redevable envers eux du prix de la ferme de Juniville, ce malin paysan liquida la situation en leur abandonnant le domaine de Coulommes, petite propriété d'une valeur restreinte.
Hélas ! les événements qui suivirent démontrèrent l'inutilité de la précaution; Verlaine s'empressa de faire gérer ses terres tandis qu'il menait la même vie qu'à Juniville, à cette diflFérence près qu'il godaillait à présent d'auberges en cabarets et s'enivrait quotidiennement en compagnie de garnements qui levaient bien le coude.
Pourtant, entre deux ripailles, le poète^donnait de furtives accolades à la Muse ; il s'occupait aussi de colliger et mettre en ordre des poésies écrites antérieurement, dans le but de publier un nouveau volume : Jadis et Xagiière, qui parut chez A^anier.
Ce recueil est très disparate, étant donné les diverses époques auxquelles furent composés les poèmes qu'il renferme. Les différentes manières dont usa Paul \^erlaine y sont représentées. Le poète y fait vibrer toutes les cordes de sa lyre ; le grave alterne avec le plaisant, le sérieux avec le grotesque ; portraits, descriptions, fantaisies et imitations s'y mêlent de façon amusante ; il s'y trouve même des vers de jeunesse (entre autres le Soldat laboureur).
Les récits diaboliques compris dans le sous-titre Naguère, datent de
son incarcération, ainsi que quelques-unes des pièces rangées sous l'intitulé : « A la manière de plusieurs ». La partie : Jadis offre, à côté d'un art poétique qui définit la formule préférée du poète, de fort beaux sonnets (allégorie, circonspection, l'auberge, le pitre, etc.), ainsi qu'une composition qui semble se rattacher aux Fêtes Galantes et à une autre pièce des Romances sans paroles (c'est le chien de Jean de Nivelle), elle est intitulée : Images d'un Sou.
Le poète se promène au pays de cocagne des féeries et des légendes populaires ; il y fait provision de ces contes merveilleux, de ces histoires tendres et touchantes et de ces refrains ingénus où s'agitent, brillamment colorés par l'imagerie d'Epinal, les héros et les personnages traditionnels qui firent et font encore les délices de l'enfance ; et c'est y[me Malbrough qui monte à sa tour, et Cadet Roussel qui fait des siennes, et Damon qui soupire après Geneviève de Brabant, et d'autres encore, si dissemblables et faisant quoique cela bon ménage, réunis qu'ils sont ironiquement dans cette étrange pièce, par un caprice exquis du poète.
Ce même volume contient enfin une délicieuse comédie en vers : Les uns et les autres, légère, inconsistante et diaprée comme une bulle de savon, où Verlaine rivalise avec Marivaux, autant par le brio du dialogue que par la ténuité du fil de l'action. Dans un parc de Watteau, de fantasques amants, en de badines et tendres confidences, jouent tour à tour la frivolité et le dépit amoureux aux accords en sourdine de la guitare de Mezzetin.
Cependant la maman Verlaine, lasse des agissements de son fils, refusa de continuer à lui fournir des subsides ; des querelles éclatèrent fréquemment jusqu'au jour où la bonne dame se réfugia chez un voisin et signifia à son fils qu'elle entendait se séparer de lui ; ce dernier, furieux, fit une scène terrible ; la maréchaussée intervint et dressa procès-verbal au poète qui fut traduit en correctionnelle à Vouziers et récolta un mois d'emprisonnement.
Ce mois, il le passa assez agréablement, dans cette bonne petite prison de Vouziers, jouant au bouchon avec le gardien-chef, époussetant et balayant, et récitant chaque soir au dortoir le Pater noster et l'Ave Maria, ce dont il était officiellement chargé et s'acquittait, aux dires de l'excellent homme bien mieux que son « prédécesseur ».
Lorsqu'il sortit de cette geôle sympathique, il se trouva sur le pavé, sans parents, amis, ni répondants, comme aussi sans argent. Les spéculations malencontreuses du poète, ses dépenses en beuveries et en débauches avaient achevé de ruiner sa mère qvii ne voulait plus le voir à la suite du scandale qui avait motivé sa dernière condamnation.
Il se rabattit sur Paris ; c'était en 1885. Son retour inaugura la dernière et douloureuse période de sa vie, durant laquelle il roula de
Charybde en Scylla, d'hôpitaux en garnis, poursuivi par la fatalité et livré au mauvais destin; lamentable odyssée qui devait donner naissance à la légende calamiteuse du pauvre Lclian.
« Ces Bastilles de la mistoufle et du Bobo », c'est ainsi que Verlaine qualifie les hôpitaux où la misère et la maladie le contraignirent souventes fois à séjourner.
Sitôt qu'il avait été de retour sur le pavé de Paris, le poète besogneux avait tenté de gagner sa vie avec sa plume ; son mauvais sort ne le lui permit pas. Il tomba malade ; son genou gauche, atteint de rhumatisme articulaire ne fonctionnait plus. Comme il était dénué de toute ressource, il dut se faire hospitaliser à Tenon ; ce fut la première de ces stations multiples que le malade devait effectuer dans les établissements de l'Assistance Publique.
Il s'accommoda de cette nécessité avec la bonne humeur qui lui était naturelle, « les semaines d'apprentissage » pour employer sa propre expression, ne lui furent pas pénibles, « un début courageux )>, mais facile », dit-il. Il déchanta cependant lorsque, durant une nouvelle atteinte d'arthritisme, il connut les baraquements de Broussais.
Malgré tout, si les hôpitaux sont un pis-aller, ils furent en quelque sorte bienfaisants pour Verlaine qui le reconnaît d'ailleurs dans son ouvrage intitulé Mes hôpitaux.
Peu à peu, en effet, sa détresse perpétuelle le détermina à les envisager comme des maisons de refuge, ou encore comme des ports d'attache dans lesquels il pouvait encrer sa barque à l'abri de la tempête. C'est ainsi qu'il écrit, non sans philosophie : <( Bon, voilà les bêtises qui recommencent ; allons, Bonhomme misère, bonhomme guignon, bonhomme pas de chance, retourne à tes hostcaux. »
Il fut successivement pensionnaire de Tenon, Broussais, Cochin. Saint-Antoine, sans parler de l'asile de convalescence de Vincennes.
Par une particularité très drôle, ces hébergements successifs, les longues heures d'inaction pendant lesquelles le lit lui était infligé, incapable qu'il était de remuer sa jambe souffrante, puis les heures blanches et chlorotiques des longues convalescences, la monotonie des jours, le manque d'imprévu, transformèrent petit à petit la mentalité du poète : la psychologie de « mes hôpitaux » est bien celle d'un hospitalisé. Il note avec minutie les événements infimes qui viennent rompre, ou tout au moins distraire, l'ennui des salles de malades ; les faits les plus mesquins en apparence prennent à ses yeux un étrange intérêt, et les moindres détails de cette vie sédentaire trouvent grâce devant lui.
Le voyez-vous, le pauvre rhumatisant, enveloppé dans une sorte de houppelande de drap bleu, le chef coiffé d'un bonnet de laine, appuyant sur un bâton sa marche chancelante ; comme il accepte son mauvais sort avec une résignation souriante. Qui dirait cependant combien son masque bonhomme et finement blagueur cache d'inguérissables blessures.
Bah ! que pouvait-il attendre de bon ? Sa mère était morte en 1886, ne lui laissant rien ou à peu près. Il était donc seul, désemparé, ainsi qu'une épave dans le grand naufrage de sa vie, avec l'hôpital comme unique planche de salut.
Aussi se montrait-il reconnaissant envers lui, avec juste raison; car, lorsqu'il n'était pas à l'hôpital où du moins la matérielle lui était assurée, c'est-à-dire la pitance et le gîte, il logeait dans quelque taudis infect et hasardeux, et passait ses journées en courses interminables, remorquant sa jambe raidie à la recherche d'ors chimériques.
M. Edmond Lepelletier a raconté qu'il alla le voir quelque temps après la mort de sa mère, dans la Cour Saint-François, près du chemin de fer de Vincennes. Il occupait au rez-de-chaussée, chez un marchand de vins, une chambre exiguë, obscure et sans air; cette tanière n'avait ni plancher ni carrelage, le sol en était fait de terre battue et boueuse grâce à l'humidité qui y régnait perpétuellement. Les seuls visiteurs étaient de rares amis, outre le garçon du mastroquet et quelques pauvres diables qu'une commune infortune rendaient compatissants pour le poète malade; une petite table et deux chaises de paille formaient tout l'ameublement, outre le lit et une armoire qui lui servait de bibliothèque.
Ah ! la misère noire, la lutte éperdue, l'espoir farouche de se raccrocher à une branche avant de sombrer; et de nouveau l'hôpital, terreur et providence des indigents, l'hôpital, c'est-à-dire de la blancheur, de la propreté, de la quiétude aussi et des soins à défaut de dévouement.
Pendant ces séjours successifs, Verlaine ne se plaignit jamais; les seules rancunes qu'il garda s'adressèrent à un interne qui le traita durement et qu'il gratifia d'une « invective » et à un malade que plaisamment il appelle son « ennemi », dans Mes hôpitaux, et dont il dessine un portrait charge d'un comique achevé.
Ce type avait pris Verlaine en exécration parce qu'il recevait des visiteurs bien vêtus, coiffés de hauts de forme; cela lui semblait intolérable, voire subversif. Il partit en guerre contre les « protégés » qui mangeaient le pain du « pauv' peup'e « et insultaient au malheur d'autrui.
Il porta ses doléances de salle en salle, pestant contre les « poètes incompris )) et les « bohèmes », jusqu'au jour où l'administration
s'aperçut que ce vilain monsieur était ce qu'en argot d'hôpital on appelle un pilon et le congédia incontinent, à l'applaudissement de son « ennemi » Verlaine et des autres malades.
C'est au cours de cette vie d'angoisses que Verlaine publia chez l'éditeur Vanier son volume Parallèlement, qui parut en 1889.
Ce titre par lui-même est assez explicatif et dispense de tout commentaire; dans ce recueil composite et assez inégal dont la majeure partie date de la prison de Mons, l'auteur conduit de pair les inspirations contradictoires, pour la plupart licencieuses « avec une pointe d'ironie mauvaise et de sadisme plus qu'à « fleur de peau » et parallèlement avec les volumes où vibre le catholicisme le plus enflammé.
Dans la série de poèmes portant le sous-titre transparent Les Amies, la pensée du poète semble être en proie à la séduction des rites lesbiens. Filles est une série de pièces libertines où l'auteur chante les joies de l'amour charnel et un tantinet crapuleux. Celles étiquetées Révérence parler sont des souvenirs des geôles belges. Le poète exhale encore des pleurnicheries à l'adresse de sa femme et élabore des ballades autobiographiques et diverses compositions objectives.
Parallèlement devait être la dernière oeuvre digne de Verlaine ; il n'a en effet produit par la suite que des œuvres révélant la décadence de son génie.
Cependant, le réprouvé devait poursuivre jusqu'à la fin son douloureux calvaire.
En 1890, il adressait de l'hôpital Broussais à son ami Lepelletier cette supplique émouvante, éloquent témoignage de sa détresse :
« Je ne suis pas un mendiant, je suis un homme de lettres connu et mourant quasi de faim, malade en outre, et qui se demande à quoi lui servent des amitiés si neutralisées que ça par des comparses; je n'ose plus te demander rien, sans quoi j'eusse signalé à ta plume ma situation d'auteur, qu'un éditeur (Vanier) retient dans la pauvreté par des traités que lui-même n'observe pas et qui ne peut plus rien que d'une part, provoquer en sa faveur à lui, P. V., une campagne de presse purement contre ^'anier, d'autre part, imprimer ses œuvres luimême en dépit de tout. Du moins, puis-je compter sur toi pour ça? Informe-m'en alors et envoie-moi les numéros où tu parlerais de ce véritable scandale, affreux et déshonorant pour le pays où il se passe. »
Pauvre grand poète qui ne savait que chanter, mais qui manquait de cet élémentaire bon sens qui ne faisait pas défaut même à Joseph Prudhomme; pauvre grand homme, incapable dans la vie de pourvoir à ses besoins, et livré à l'exploitation éhontée du premier venu, tel un enfant sans expérience.
Comment exprimer l'horreur de ce siècle sans foi et la honte de cette société engouée de snobisme, prostituée à de faux dieux, qui abandonna sciemment et laissa mourir dans l'opprobre et la gêne l'un des plus grands poètes des temps modernes.
Alors que les histrions triomphent grâce à l'incommensurabilité de la bêtise humaine, le poète ploie sous la besace du malheur et ne sait où reposer sa tête.
Paul Verlaine menait donc sa rude vie de malchance, avec pour compagnes la misère et la maladie, sous les yeux indifférents de ses contemporains. Hormis quelques amis qui le secouraient dans la mesure de leurs moyens, nul ne s'intéressait à lui.
Si pourtant, trois femmes, ou mieux trois truandes appartenant au monde de la basse prostitution, se disputaient le cœur du poète, ou plutôt sa bourse, lorsqu'elle n'était pas trop plate. C'étaient Esther Boudin, une goujate âpre à la curée, qui accourait dès que Verlaine avait quelque argent et s'enfu3^ait quand la pauvreté était de retour au logis ; Philomène, personne douée d'une douceur d'âme qui lui plaisait, et enfin Eugénie Krantz, qu'il aimait pour ses qualités de ménagère. Il vécut assez longtemps avec cette dernière ; c'est chez elle, rue Descartes, qu'il mourut.
C'est pour l'une de ces créatures (Eugénie Krantz), peut-être même pour les trois (sait-on jamais?) que vraisemblablement ont été écrites les Chansons pour elle et les Odes en son honneur.
Quoi qu'il en soit, ces recueils montrent douloureusement dans guelle déchéance était le pauvre Verlaine, entiché d'une matrone populacière dénuée non seulement de la moindre affection, mais encore inapte à comprendre le génie de ce vieil enfant. Ils sont les miroirs de plaisirs grossiers, beuveries, gueuletons et déduits charnels, et l'écho de disputes continuelles.
Ordure aimons, ordure nous afïuyt.
dit Villon dans la ballade de la grosse Margot; Verlaine en pouvait dire autant.
En des vers qui accusaient de plus en plus la débâcle de son talent, il vantait la science de sa maîtresse pour accommoder les restes, ou la peignait en train de chercher ses puces.
Il se montrait humble et soumis comme un chien battu, et, bien qu'il sût qu'Eugénie Krantz le trompait impudemment, faisait amende honorable des scènes qui éclataient fréquemment dans le ménage.
Vraiment, ces livres, en dépit de leur note drôle, donnent envie de pleurer. Le poète des Fêtes galantes et de Sagesse était bien mort déjà.
Il avait toute honte bue; parfois, cependant, il semblait reprendre conscience de lui-même. A ces heures, ainsi que d'aileurs en témoignent les Liturgies intimes, il tentait de se réfugier dans la foi d'antan ; hélas! toujours en vain, car il était tombé dans le profond malheur, et plus il faisait d'efforts pour se racheter à ses propres yeux, plus il s'enlizait dans sa géhenne de vie.
Il voulait fuir le vieil homme qu'il était devenu, dont la chair était en proie aux tentations, il voulait laver son âme à la piscine spirituelle du Dieu en lequel il espérait jadis, il essayait de retrouver les croyances mortes de son jeune âge, alors qu'il n'était encore qu'un petit enfant, et si grande était sa contrition, que les remords qu'il éprouvait le faisaient entrer spontanément dans quelque église et s'agenouiller pieusement au confessionnal en se frappant la poitrine avec ferveur et véhémence. Mais ces repentirs si sincères n'étaient pas toujours récompensés, au dire de M. Anatole France, et plus d'une fois le pauvre pécheur fut jeté dehors sans merci par un suisse obtus et brutal, alors qu'il exigeait la confession à une heure matinale, en l'absence du curé et du moindre vicaire. Pour se consoler de ses déboires, par les petites rues étroites et tortueuses de la montagne Sainte-Geneviève il gagnait les estaminets aux comptoirs accueillants où trônent d'accortes maritornes, et là retombait dans son vice familier, l'ivrognerie.
Cependant, la mort le guettait sournoisement.
Un jour, on ne le revit plus; ses amis le crurent dans quelque hôpital, il n'en était rien. Peut-être sentait-il la camarde venir, car il voulut demeurer chez Eugénie Krantz pendant la maladie qui l'emporta : l'hôpital, en effet, lui était apparu comme une ressource, mais il n'avait pure d'y mourir ; il avait horreur en effet de la fin tragique et un peu théâtrale de Malfilâtre et de Gilbert.
Il mourut le 8 janvier 1896; on l'enterra au cimetière des Batignolles par une claire et froide journée d'hiver.
\^erlaine mort, la fatalité qui s'était acharnée sur lui le poursuivit outre-tombe.
Il était écrit que le pauvre Lélian ne reposerait pas en paix et qu'à l'heure où la mort désarme toutes les haines des cabales dues à des sentiments mesquins et méprisables, des querelles de mercantis troubleraient son dernier sommeil.
156 PORTRAITS d'hier
Ceci est l'histoire des Invectives.
Les amis du poète s'étaient constitués en comité à l'effet de lui ériger un monument par souscription.
L'éditeur Vanier, ce mécène à l'esprit spéculateur, non content d'avoir fait courir le faux bruit qu'il avait soldé de ses deniers les funérailles (ce qui, tout compte fait, n'eût été qu'un trait de reconnaissance de sa part), songea qu'il serait très lucratif pour sa boutique, et très honorable pour sa personne, d'être élu président de ce comité.
On dut l'évincer en dépit de son insistance, en lui expliquant, en termes polis, que là n'était pas sa place. Notre homme ne se tint pas pour battu et édita sous le titre d'Invectives un volume d'épigram.mes que le poète avait improvisé pour son seul plaisir, sans les destiner à l'impression. L'effet attendu se produisit : nombre d'amis ou admirateurs de Verlaine, se croyant mis au pilori, firent défection et refusèrent leur obole, ce qui ajourna indéfiniment l'érection du monument projeté.
Nous devons pourtant apporter à cette relation une digression à la louange de l'éditeur en question; celui-ci, en effet, n'a pas négligé d'imprimer les Dédicaces, volume qui contient, croyons-nous, la Ballade en faveur de mes éditeurs, Vanier et C* (i).
Il me reste à définir l'influence de ce grand poète sur les lettres françaises.
Paul Verlaine, venu au déclin du romantisme, participa à la fondation de l'école parnassienne ; il abandonna bientôt les traditions du Parnasse et conçut une poétique absolument personnelle, tant au point de vue de l'inspiration qu'au point de vue de l'expression.
Il admire Victor Hugo auquel il ne ressemble en aucune façon et tient en exécration Alfred de Musset duquel il se rapproche singulièrement parfois. Sa vie pitoyable ne fut peut-être pas étrangère à son originalité ; nul doute que s'il n'eût pas souffert, il n'eût pas eu ces cris sublimes de douleur et ces élans de ferveur qui parent son œuvre.
Mais où la personnalité de Paul Verlaine s'affirme le plus intensément, c'est dans le mode d'expression. Poète lyrique par excellence, mais d'un lyrisme spécial, son vers n'a pas le souffle et l'envolée du vers de Hugo ; ses qualités sont autres ; il est non seulement harmo-
(i) C'est par erreur que j'ai indiqué que cette ballade se trouve dans Dédicaces ; elle est insérée dans Invectives ; cela n'a, en somme, aucun intérêt.
nieux, mais musical au sens exact du mot ; il chante comme une source sur des cailloux blancs, il chante comme le vent dans les branches, comme un cor au loin perdu dans les bois, comme un violon dans le crépuscule ; c'est autant de la musique que de la poésie.
Pour bien montrer à quel point cette poésie est intense, harmonieuse et simple, sans tomber dans la banalité, je ne puis résister au désir de citer tout au long ce chef-d'œuvre qu'est la chanson du pauvre Gaspard :
Gaspard Hauser chante :
Je suis venu, calme orphelin, Riche de mes seuls yeux tranquilles, Vers les hommes des grandes villes :
Ils ne m'ont pas trouvé malin.
A vingt ans, un trouble nouveau.
Sous le nom d'amoureuses flammes, M'a fait trouver belles les femmes :
Elles ne m'ont pas trouvé beau.
Bien que sans patrie et sans roi Et très brave ne l'étant guère, J'ait voulu mourir à la guerre : La mort n'a pas voulu de moi.
Suis-je né trop tôt ou trop tard ?
Qu'est-ce que je fais en ce monde ?
O vous tous, ma peine est profonde ; Priez pour le pauvre Gaspard !
Quant à l'inspiration, le poète l'a trouvée en lui ; c'est lui-même qu'il chante, ce sont ses joies, ses espérances, ses douleurs; il nous a déshabitués du romantisme, de sa profusion de périodes amphigouriques et de son clinquant de bazar.
Plus de narrations interminables où chevauchent des héros légendaires et monstrueux. Le poète, en nuances délicates, peint ses différents états d'âme; il chante aujourd'hui comme il chantera demain, et point n'est besoin d'événements capitaux pour l'inspirer.
L'influence que Verlaine a exercée sur les lettres françaises est considérable, bien qu'il n'ait jamais songé à se poser en chef d'école. Il n'est dé poète moderne qui ne lui soit redevable; il est bon de considérer qu'en cette époque de snobisme à outrance, de petites chapelles et de mauvais poètes, nombreux sont les geais qui se sont parés des plumes du paon.
Pour terminer, je veux essayer de faire justice du rapprochement
1^8 PORTRAITS d'hier
que l'on fait coutnmièrement de Verlaine et de Villon. C'est à tort, je crois, que M. Edmond Lepelletier, l'ami sincère et dévoué du poète, l'un des rares qui ait défendu non seulement sa réputation de son vivant, mais encore sa mémoire, a réfuté le parallèle qui s'impose entre Paul Verlaine et son aïeul François Villon. Je sais bien que M. Lepelletier a agi dans un but très généreux et très louable, et qu'il a voulu détruire les légendes brodées et colportées au sujet de son ami, suscei> tibles d'entacher sa gloire.
Qu'il ne m'en soit pas moins permis de dire que ce parallèle ne tente pas de faire naître une confusion entre la vie de truandailles, de rapines et de franches repues au susdit Villon et l'existence scrupuleusement honnête de Verlaine ; leur point de contact consiste d'abord en une extériorisation du moi par un mode d'expression presque identique, dont la sincérité va parfois jusqu'au cynisme, et d'autre part en une odyssée commune quant aux vicissitudes et aux tribulations. Et d'ailleurs Villon n'a-t-il pas été le jouet des événements, n'a-t-il pas été, lui aussi, la feuille morte qui tournoie follement au vent mauvais? De même que celui-ci se remémore amèrement son passé, devant sa vie gâchée, en songeant au temps de sa jeunesse folle, de même Verlaine exhale cette plainte infiniment triste :
Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà De ta jeunesse?
Aussi, je crois que sa couronne s'adorne de cette parenté comme d'un beau fleuron.
Et très douce et toujours grandissante, au ciel de la poésie, sa 5;loire brillera de l'éclat très pur d'une étoile lointaine.
Adrien Waseige.
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CQ0PH"!4TrvE^id!^ooVRiÈRE ^^ Gérant: Ernest Reynaud.
'= /" Décembre 1909 =
Portraits d'Hier
Léon CLADBL
Par GEORGES NORMANDY
Phot. Sescau.
CENTIMES
Études sur la Vie, les Œuvres et l'Influence des Grands Morts de notre temps
Publication bi-mensuelie illustrée : le 1" et le 15 de chaque mois
COjyiITE DE I^ÉDACTIOri
LÉON Werth R. DE Marmande Georges Pioch Hubert Lagardelle M'"* Hubert Lagardelle Gaston Syffert Amédée Dunois A. Silvestre Adrien Waseiges Camille de Sainte-Croix Elie Faure
Victor Méric François Crucy Gustave Hervé Maurice Robin Manuel Devaldès Miguel Almereyda Raymond Darsiles Han Ryner J.-G. Prod'homme
ROUBANOVICH
Francis Jourdain Paul Signac L. ET M. Bonneff A. Delannoy Paul Cornu
DiSPAN DE FlORAN
Victor Dave Gabriel Clouzet Georges Normandy M.-C. PoiNsoT, etc.
NUMEROS PARUS
PREMIÈRE SÉRIE
Emile Zola, par Victor Méric. — Puvis de Chavannes, par Léon Werth.
— Beethoven, par Georges Pioch. — Henrik Ibsen, par François Crucy.
— Honoré de Balzac, par Manuel Devaldès. — Bakoutiine, par Amédée