DUNOIS
DEUXIÈME SÉRIE
Baudelaire, par Gaston Svffert. — Jules Dalou, par Paul Cornu. — Gustave Flaubert, par Henrt Baciielin. — P.=J. Proudhon, par Maurice Harmel. — Gustave Courbet, par Maurice Robin. — Goethe, par Raymond Darsiles.
troisième série :
Pierre Dupont, par G. Clouzet. — Pelloutier, par Victor Dave. — A. de Vigny, par Han Ryner. — Michelet, par Elie Faure. — Verlaine, par A. Waseige. — Léon Cladel, par G. Normandy.
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Paraîtra le ly décembre : M.ANET, par Camille de Sainte-Croix.
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Portraits d'hier
N° 18. — /" Décembre 1909
Léon Cladel
Te n'ai jamais pu évoquer le temps de Léon Cladel sans me sentir envahi tout entier par un grand regret nostalgique. Ce n'est point que je professe une grande aversion pour notre époque. Certes ! jamais la vie ne fut, plus que de nos jours, intéressante à vivre. Que les esprits chagrins me pardonnent mais je me félicite de l'orientation des esprits contemporains affolés de science vulgarisée. Elle marque une étape sur la route du progrès social. Nous n'en resterons pas là. C'est Paul Adam qui a écrit : « Tout de suite un homme de bon sens apprécie l'importance d'une invention pratique. Il relie ce nouveau savoir à son savoir ancien. La création de l'ingénieur devient immédiatement visible et tangible. Tandis que la création du littérateur n'agit qu'à longue échéance et de façon indirecte. Il est délicat d'établir quels furent les résultats sociaux du romantisme et du naturalisme. Il est simple de calculer ce que l'usage des chemins de fer et du télégraphe valut au commerce. Sauf aux sociologues le premier problème semble vain. Le second laisse entrevoir sa solution à tous dès qu'il est énoncé. » Cela explique l'engouement actuel de la foule pour toutes les sciences dont, d'ailleurs, elle envisage les conséquences sportives encore plus que les résultats industriels. Cela passera. L'humanité s'accoutumera aux automobiles, aux submersibles, aux aéroplanes, à toutes les découvertes admirables qui, par leur nombre et leur importance, demeureront l'honneur de ce XX* siècle à peine à son aurore. Après avoir conquis l'espace terrestre, après avoir sondé les profondeurs marines, après avoir violé l'immensité des airs, pendant que les recherches et les perfectionnements se poursuivront dans ces directions, neuves aujourd'hui, vieilles demain, son activité cérébrale, mise en éveil par des indices à peine soupçonnés actuellement, s'élancera vers d'autres horizons. C'est notre certitude. Ce sera notre joie.
164 PORTRAITS d'hier
La littérature digne de ce nom, elle, peut, par suite des circonstances, paraître rétrograder ; elle ne cesse pas d'être l'annonciatrice de toutes les nouveautés durables. Quelle que soit l'attitude du grand public à son endroit, il demeure constant qu'elle façonne les âmes et les générations à venir. Pour ne pas remonter, bien loin, Voltaire, Jean-Jacques et les Encyclopédistes créèrent l'état d'esprit d'oi^i naquit la Révolution. Il est incontestable qu'en créant Julien Sorel et Rastignac, Stendhal et Balzac préparèrent l'arrivisme de la jeunesse d'hier. Et si Pasteur mérite plus d'admiration que Scribe il est malaisé de soutenir qu'il en mérite moins que Taine ou que Flaubert. En critiquant les moeurs présentes, la littérature forme les mœurs futures. L'évolution des mœurs guide ensuite l'évolution générale. La littérature est indispensable à la pénétration des philosophies directrices. Elle publie la pensée des élites. Elle est un moyen de vérification et un agent essentiel de la sociologie. Elle compose l'opinion, « seule maîtresse des époques historiques ». C'est pourquoi, de même que les soldats retraités qui traduisaient A'irgile en vers français sous la Restauration et les romantiques qui se consumaient de phtisie distinguée, n'ont pas empêché le progrès, objet de notre admiration, de s'accomplir, de même nos collégiens préoccupés surtout de leurs muscles et les contemporains généralement glorieux de jouer à l'ajusteur ou à l'homme volant, ne paralyseront pas les modifications sociales désirables et ne feront pas perdre à la littérature son rôle primordial qu'elle paraît parfois abandonner.
Au reste, le caractère du littérateur n'a pas varié depuis le temps où vivait Léon Cladel. A présent Sainte-Beuve pourrait écrire avec autant de véracité qu'hier : « Aujourd'hui, par l'immense travail qu'il s'impose et que la société lui impose à courte échéance par suite de la nécessité où il est de frapper vite et fort, l'écrivain, sa personne et son organisation tout entières, s'engagent et s'accusent dans ses œuvres... // ne les écrit pas seulement avec sa pensée mais avec son sang et ses muscles » (i). Une littérature qui compte des Rosny, des IMargueritte. des Paul Adam, des André Couvreur, des Georges Lecomte, des Anatole France, des Jean Revel, des Louis Bertrand, des Gustave Kahn, des Camille Mauclair, des Marius-Ary Leblond, cent autres, n'est pas en décadence ; mais si cette dernière phrase peut s'appliquer à tous ces contemporains elle semble avoir été écrite spécialement à l'intention de Léon Cladel et de sa génération. Quel que soit le mérite de notre époque, il me semble difficile de ne pas tourner des yeux lourds de regret vers cet Hier où les Lettres avaient dans la société leur vraie place — la première ! Nos héros sont admir-ables, notre universalité
(i) Causeries du hindi, t. II, p. 44^
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s'avère supérieure à celle de leurs devanciers mais ils sont moins nombreux que naguère. Oh ! le temps de Villiers de l'Isle-Adam et de Baudelaire, de Flaubert et de Barbey d'Aurevilly, de Maupassant et de Clovis Hugues — dernier disparu de cette lignée ! le temps où l'on marchait en sabots à la conquête de Paris, le temps où l'on avait le respect de l'encre d'imprimerie, de la syntaxe et du Génie! le temps où « tout ouvrier dont la plume est l'outil » (i) connaissait les affres du style ! le temps, enfin, où les grands esprits unissaient le sérieux à la confraternité et « trouvaient le temps, ces déconcertants travailleurs, de peser leurs lectures, d'en dégager des considérations générales, d'en écrire longuement hors leurs ouvrages, — coutumes qui se raréfient aujourd'hui, par la force des choses plus, peut-être, que par la faute des hommes, jusqu'à éteindre nos traditions de civilité ! » Mais à quoi bon récriminer ? Si nos journaux s'américanisent, si beaucoup de nos concitoyens vivent par l'œil au point que le théâtre devient lui-même, grâce à l'habileté de quelques Bernsteins, un guignol cinématographique, si le plus vulgaire assassinat passionne l'opinion autant que la plus belle découverte philosophique ou médicale, il demeure incontestable que la mutualité, l'entente internationale et. d'un mot, la solidarité humaine dans ce qu'elle a de plus noble, progressent à souhait. Nous avons d'autres motifs d'être fiers et d'espérer. Et puis, notre devoir nous dicte d'influer sur notre siècle dans le sens que nous jugeons le meilleur et de ne pas dissiper notre énergie en regrets superflus. Sommes-nous sûrs, en outre, de ne pas idéaliser un peu le passé dans la brume des souvenirs émus parmi laquelle nous apparaissent les silhouettes vénérables de nos aines ?.Mvons dans notre temps. Préparons le futur. Trop heureux quand nous pourrons trouver le loisir, comme nous le faisons ici, de nous retourner vers une grande figure, vers un Ancêtre ayant travaillé pour sa race, pour son temps et pour le nôtre.
Léon Cladel naquit à Montauban le vendredi 13 mars 1835 — un lustre avant Emile Pouvillon dont l'œuvre, traitant aussi de mœurs locales, donne devant celle de Cladel l'impression d'être un bouleau élégant et fragile à côté d'un énorme châtaignier convulsionnaire. Son père, Pierre- Alpinien Cladel, dernier rejeton, sans forlignage. d'une famille de quercynols enracinés à leur pays natal, exerçait la profession de maître-bourrelier. Fils et petit-fils de compagnons du Devoir.
(i) Cladel, dédicace d'Ompdrailles à Victor Hugo.
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il avait fait, comme tel et suivant la coutume, son Tour de France. Le Tour de France et le compagnomiage 1 Rien que ce souvenir suffirait à expliquer la genèse du caractère de Léon Cladel. Les compagnons du Tour de France avaient l'amour de leur tâche et le respect de leur outil. Ne portait le beau titre d'ouzrier que celui qui prouvait son mérite par un chef-d'œuvre. Aussitôt après leur admission comme compagnons, ils allaient de ville en ville, les jeunes travailleurs, à pied, le sac d'outils au dos, la canne professionnelle aux doigts — la canne de compagnon, telle que je l'ai \n.ie, pendue, à Arnay-le-Duc (Côte-d'Or), chez Maître Bizouard. dit Franc-Cœur, bourrelier comme Pierre-Al])inien, la canne à pomme noire et dont l'extrémité longue était en cuivre poli. On la conservait comme un sceptre et, de retour au pays natal, on l'accrochait à la place d'honneur dans la salle de travail, pour exciter le zèle des apprentis et leur donner le respect du patron. Les voyageurs arrivant dans une cité se rendaient sans hésiter chez la « mère des compagnons ». Les rares « anciens » qui connurent cette vie ne parlent jamais sans être émus aux larmes du bon temps où ils allaient droit devant eux, plus vite que les diligences. Dans Les Va-Nu- Pieds, Léon Cladel a sculpté la figure du bourrelier quercynol, son père, sous le nom de guerre qu'il ix)rtait, selon l'usage des corporations — et cela dota notre littérature du fameux M ontanban-Tu-ne-Ie- Sanras-Pas.
La personnalité de la mère est aussi précieuse que celle du père pour la compréhension du tempérament de Cladel. Fille d'un meunier de Rouergue, ancien soldat de Jemmapes et de Fleurus, la femme de Montauban-Tu-ne-le-Sauras-Pas formait avec celui-ci un curieux contraste. Petite, « douce comme une agnelle et brune comme une taupe » (i), elle représentait le type ibère et sarrazin à côté du géant montalbanais « de descendance gauloise, ainsi que le prouvaient... ses cheveux couleur de lin, sa barbe aussi rouge (lu'une carotte et son tout petit œil bleu gascon » (2). Ces deux composantes se retrouvent en l'auteur de Kcrkadec, garde-barrière, mais, comme le constate Judith Cladel, la talentueuse fille du Maître regretté (dans sa Vie de Léon Cladel qui est plus et mieux qu'un monument d'amour et de piété filiaux), (( loin que ce croisement eût amené en lui quelque déperdition ou dégénérescence de l'un ou l'autre type, il semble qu'ils s'y soient réciproquement exaspérés ». Deux autres éléments contribuèrent puissamment à former le caractère de l'écrivain : son pays, son enfance. On doit compter comme très importantes ses premières années, passées à Montauban, dans l'atelier de bourrellerie. Entre son père brutal.
(i) M ont auban-Tu-ne-lc-S auras-Pas.
<2) Ihid.