LÉON CLADEL
autoritaire et bon,- amoureux de son métier moins encore que de la campagne montalbanaise, — sa mère très tendre, très religieuse, très appliquée à tenter de discipliner l'impétuosité du terrible petit Léon — et son grand-père fiévreux et doux, portant encore la queue en salsifi, la roquelaure â trente-six collets et enseignant à son petit-fils, en lui narrant ses faits d'armes, une extraordinaire Histoire où la vaillance des hommes de 89 et la légende rouge de Napoléon étaient confondues dans une même vénération (i) — entre ces trois êtres disparates mais exceptionnellement passionnés et opiniâtres, la petite âme vierge de l'enfant reçut des impression ineffaçables. De l'humanité, elle se fit une conception que rien ne put modifier désormais. « Piété et sentimentalité du côté maternel, patriotique ferveur et pittoresque des récits de son aïeul », simplicité des mœurs familiales, « souvenir de ces figures superbement caractéristiques des manouvriers qui peuplaient l'atelier du faubourg » (2), tout cela se retrouve dans l'œuvre de Léon Cladel. Il sied d'y ajouter une adoration frénétique de la glèbe et des paysans fortement racés — une adoration que lui transmettait toute son ascendance et qui devait s'exaspérer encore. Pierre-Alpinien Cladel, en effet, bourreau de travail, dur pour lui-même et pour les autres, économe jusqu'à l'excès, ne conserva pas sa boutique de bourrellerie. Dès qu'il eut économisé, liard après liard, assez d'argent pour pouvoir quitter Montauban, il se retira à six lieues de la capitale du Bas-Ouercy, entre Lauzerte et La Française, dans un vallon sauvage qu'il défricha et où passait un rû « dans lequel on jeta les fondations du moulin de La Lande » (3). Le moulin de La Lande ! Quelle place il devait tenir dans la vie de Cladel et dans son œuvre !... Qu'on relise, entre autres, cette page resplendissante, extraite de la Fête votive de Saint-Bartholomée- Porte-Glaive, elle caractérisera mieux que toutes les dissertations l'âme ardente de ce généreux artiste et de ce grandissime paysan passionné :
« ... Or, à la vesprée, aussitôt que je vis le soleil s'abaisser à l'horizon en feu, je gagnai la rive droite du Lemboux et la longeai jusqu'au pressoir d'huile de Pettre-Ayguyallost, haute bâtisse en pisé, construite sur pilotis, à cheval sur le ruisseau. Là, prenant au plus court, après avoir passé l'eau sur un tronc d'arbre non équarri, branlant, et dont les deux extrémités portaient sur l'une et l'autre rive du Lemboux. je me jetai dans un champ de vignes à corps perdu, puis, traçant droit à travers le vallon tout ensoleillé, je m'acheminai nonchalamment vers les colhnes prochaines. Un temps superbe! assez doux quoique très chaud. Déserte (on était en fête
(i) Cladel a laissé, dans Héros et Pantins, un croquis de son grand-père. \'. la nouvelle intitulée Zéro en chiffre.
(2) Judith Cladel, passiin.
(3) M ontanban-Tu-ne-le-S auras-Pas.
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et tout chôme en pareil cas), la campagne, à moitié nue et couleur de rouille, étincelait sous le ciel en flammes et dont le globe azuré semblait avoir la rigidité comme le poli du cristal. Autour de moi les vignes rampantes, — on avait vendangé depuis peu, — poussaient en tous sens leurs pampres dépouillés de fruits mais garnis de feuilles à demi-brûlées du soleil et toutes recroquevillées sur elles-mêmes. On ne le voyait que trop: il n'avait pas plu depuis longtemps, car la terre avait soif et béait aride, ici, là, partout. Herbes et halliers, racornis par la sécheresse, avaient péri, tous. A droite, à gauche, à Tentour du val, les mamelons qui lui faisaient comme une couronne, allongeaient leurs pentes argileuses, ouvertes récemment par la charrue et c'est à peine si l'on apercevait, à la cime de leurs sommets boisés, quelques arbres encore verts. En bas seulement, au cœur de la vallée et le long de l'eau, moutonnait, haute et drue, au pied des charmes et des viornes, une éternelle verdure. Ayant donné ses fleurs, ayant donné ses fruits, après la moisson, après la vendange, elle était cependant belle encore, la terre nourricière : appauvris ses arbres, appauvris ses champs, elle s'épanouissait toujours, avec les derniers vestiges de ses beautés annuelles, aux baisers radieux et fécondants du soleil. O pauvre cher pays dénudé!.. Là même où j'avais vu naguère le printemps et sa splendide gaieté, je trouvais l'automne avec toutes ses mélancolies et la nature, dolente aux approches de l'hiver, souffrait encore des ardeurs dévorantes de l'été. Pays! ô pays aimé! ton ciel d'azur et de feu, je le retrouvais; il rayonnait en sa gloire incorruptible, au-dessus de ma tête, il était toujours là; mais la terre, hélas!... où donc était son éblouissant manteau de feuillages et de grands blés? où donc étaient ses bois en fleurs? où donc ses hauts maïs sonnant dans le vent? et ses chênes touffus, sous le dôme vivant desquels sommeillaient, à l'abri des embrasements du ciel, laboureurs et faucheurs? et ses coteaux écrasés de verdure? et ses gorges profondes emplies de nids? et ses gras pâturages enfin où, dans la vive et pure lumière, ânes, chèvres, moutons, vaches, chevaux, taureaux et bœufs, paissaient innombrables et paisibles, sous la houlette de l'homme et l'œil du chien pasteur, aux chansons amoureuses et sempiternelles de l'oiseau ? (i). »
Désormais nous sommes fixés sur la genèse des sentiments, de la manière de vivre et du talent de Léon Cladel. Nous pouvons, en conséquence, nous abstenir d'épiloguer longuement sur son adolescence et sa jeunesse — jusqu'à son arrivée à Paris tout au moins. Au surplus, cela fut fait et bien fait par l'auteur de la Confession d'une amoureuse.
Que, vers l'âge de dix ans, sur les instances de sa mère, il ait été contraint de quitter La Lande (il n'y revenait qu'aux vacances), tous les animaux du moulin, desquels il faisait ses compagnons de jeu, et tous les sites qu'il devait immortaliser plus tard dans ses livres ; qu'au
(i, La Fête votive, pp. i6, 17. li
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Léon Cladel à l'û^e Je 22 ans. L^ortrait inédit.
petit séminaire de Montauban, où il fut placé d'abord, il ait connu l'ennui comme au collège de INIoissac et que. partout, son goût de la littérature se soit manifesté, cela n'est pas indifférent et cela ne nous surprend guère. Que Pierre-Alpinien Cladel, ouvrier en passe de devenir bourgeois et désireux de faire de son fils un « monsieur ». ait consenti à l'envoyer étudier le droit à Toulouse où Léon ignora le Code au profit des bibliothèques littéraires dans lesquelles il lut Hugo, Balzac, Musset, Gautier, Béranger, — ce qui ne l'empêcha pas d'être miraculeusement rcQU à ses premiers examens ( i); qu'alors la volonté inflexible du bourrelier ait mis le jeune homme dans l'obligation d'entrer chez un avoué montalbanais d'où il ne devrait sortir que pour prendre une charge d'officier ministériel « au chef-lieu ou dans les environs » ; qu'il ait trouvé dans cette morne officine plusieurs des types qu'il appela plus tard Mes paysans ; que le tirage au sort de 1856 ait rendu
(i) V. l'amusant récit de cet examen dans Lcoii Cadcl et sa kyrielle de chiots,
nécessaire l'achat d'un remplaçant pour faire les sept ans de caserne auxquels l'astreignait le numéro /j; qu'ensuite il ait signifié à sa famille épouvantée sa décision irrévocable de conquérir Paris par la littératvire; que, malgré le refus de Montauban-Tu-ne-le-Sauras-Pas (déjà repentant d'avoir exonéré cet ingrat du service militaire) de lui donner un centime, il se soit esquivé quand même, nanti d'un bagage léger, de son illustre king-charles Monsieur Toîiche et d'une secrète épargne arrachée à sa mère coupable d'avoir confié mille francs (en écus de six livres) à Même Rose du Moulin des Istournels, près Bruniquel-en- Rouergue (épargne faite à l'insu du rapace Pierre-Alpinien !) ; qu'arrivé à Paris, à la gare d'Orléans (1857), il soit tombé dans les bras d'un ami carabin et dans ceux d'une bande de bambocheurs romantiques qui, après l'avoir conduit à l'hôtel Laissus, place de l'Odéon, l'abandonnèrent après lui avoir bu, mangé et volé sa pécune — le tout en vingt-quatre heures ! — cela nous intéresse certes, mais à un point de vue anecdotique. C'est le petit côté de la vie des grands hommes. Or, je voudrais que cette étude fixât l'opinion sur les principaux mérites de Léon Cladel, précurseur du naturalisme, artiste du verbe semblable à Flaubert et le premier peut-être, par ordre de date, de nos romanciers nettement sociaux. Sur ce dernier point, la Mort ne lui ayant pas permis d'écrire ce Paris en travail qu'il préparait depuis toujours, il conviendra que j'insiste. Car, si Léon Cladel a connu, aimé, admiré Baudelaire et Gambetta, il a sur garder intactes son indépendance et sa personnalité. Il a défriché, à Paris, son domaine littéraire comme son père avait défriché son domaine foncier à La Lande — seul.
On ne s'étonnera point, après ce que je viens d'écrire, si je a déblaye » avec tout la rapidité possible, sans tout à fait la bannir cependant, l'extériorité de la vie de Cladel, — même à Paris. Son histoire est, aux variantes près, celle de tous les jeunes gens venus de province, plus riches d'illusions et d'ambitions que d'or, pour se ruer à l'assaut de la Gloire. Mais son talent, lui, reste sans analogie et cela nous importe beaucoup plus que ceci.
Après avoir vécu quelque temps dans ce quartier latin de l'époque héroïque, monde bizarre, alors désigné par les bourgeois sous le nom d'artiste, « farlanes aux flottantes draperies » et blouses maculées, chapeaux aigus aux ailes vastes, barbes romantiques à la Pétrus Borel, femmes et cartes, pipes et moos, ratés et chercheurs, paresse et désordre, la Closerie au Quartier et Baratte aux Halles, Musettes, Mimis, Rigolboches et Camélias, — IMurger au rabais et Dumas lîls
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incompris — enfer pittoresque et navrant dont il devait être le Dante dans ses Martyrs Ridicules (son premier livre), Qadel entre en qualité de troisième clerc, rue du ]\Iont-Thabor, chez M* Gaullier. Cela lui vaut de son père, — content de le savoir nanti d'une « situation honorable » — une pension de cinquante francs par mois. Il s'occupe peu de Droit; se montre dans toutes les manifestations; prend la parole au nom d'une députation d'étudiants envoyée à Déranger ; publie son premier article sur Salvini, rôle d'Othello (dans une feuille hebdomadaire: le Pirate) « deux cents lignes écrites en un quart d'heure >» ; assiste aux funérailles du général Cavaignac; se fait présenter à Alfred de Musset déchu et déjà verdi d'absinthe ; donne sa démission de clerc ; se lance à corps perdu dans la bataille littéraire ; entend Frédérick-Lemaitre, Déjazet et M™^ \'iardot ; voit exécuter Orsini, — souvenir ineffaçable ; — désespère ; retourne en Ouercy ; revient à Paris moins d'un an après son départ ; commence à écrire les Martyrs Ridicules chez un ami riche (Francis de Saint-Lary), à la X^allée aux Lilas, en Berry; occupe l'emploi de commis aux abattoirs de la Villette; le quitte; déménage avec facilité, toujours flanqué de son fidèle chien; loge rue de Bretagne, rue du Temple, rue Saint-André-des-Arts et impasse de la Sorbonne, au Quartier Latin et aussi aux Batignolles ; secoue sur Paris la poussière de ses gros souliers pour se fixer à Montmorency, à Fontainebleau, à \'éthueil, n'importe où : achève ses Martyrs ridicules, et découvre enfin l'intelligent et malhabile éditeur Poulet-Malassis — passage ^lirès — Poulet-Malassis qui lança plusieurs de nos meilleures gloires. Cladel est sauvé. Il ne se découragera plus. Il souffrira, il gémira, il blasphémera, il s'épuisera jusqu'à mourir, mais toujours pour et par son Art.
Il sied d'ajouter qu'en découvrant un éditeur, Cladel avait découvert le plus précieux des conseillers : Charles Baudelaire. L'aventure mérite d'être rappelée. Elle caractérise l'âge d'or de la confraternité littéraire — un âge dont nos générations ne se souviennent même plus. Un jour, aux bureaux de la Revue fantaisiste (dirigée par Catulle Mendès), à laquelle collaboraient Cladel, Banville, Glatigny. Théophile Silvestre, etc., Baudelaire « qui avait à la fois du moine, du soldat et du mondain » et que toute la jeune littérature reconnaissait pour Maitre, se présente et, tout de suite, s'enquiert :
— Monsieur Cladel est-il ici ?
Il était là, l'auteur des Martyrs Ridicules. Il s'approcha. Baudelaire déclara tout de suite :
— J'ai trouvé votre livre en épreuves sur le bureau de Poulet- Malassis. Je l'ai lu. Vous avez du talent. C'est pourquoi je suis venu. \^oulez-vous que je vous apprenne à travailler ?
S'il le voulait !... Cela explique déjà la manière de Cladel. De plus.
le poète des Fleurs du Mal — dont l'autorité, la bonté hautaine (en apparence : lisez l'Avertissement de Mi-Diable que Cladel data du château de la Famelette-en-Hesbaye, où le fêtait Edmond Picard), l'ironie voulue et un tantinet mystificatrice séduisaient le prosateur des Va-nu-pieds — non content d'enseigner à son disciple la recherche du mot exact, le culte des dictionnaires, l'amour des règles et de la syntaxe qui sont les nécessaires charpentes de notre langue, la résurrection des vocables injustement désuets, l'emploi des mots techniques non barbares et des néologismes heureux qui enrichissent avec prudence et font, en réalité, vivre le français, non content d'enseigner son métier à Cladel, dis-je, le poète de^ Fleurs du Mal tint à préfacer les Martyrs Ridicules. Ah ! comme il doit être salué le « suprême rhéteur », lui qui n'aimait pas la jeunesse, a-t-on dit, — lui qui n'aimait que le talent, fiit-il jeune, doit-on dire! Les Martyrs Ridicules ne furent remarqués que par un public restreint. Pourtant, Jules Janin leur consacra un article.
En 1860, Cladel publie Pierre Patient, témoignage de l'admiration vouée par l'auteur à Gambetta, « personnification bruyante du réveil national » (i), Gambetta, dieu de Cladel et de ses amis à cette époque où r « âpre Méridional » leur « gueulait les harangues volcaniques de l'aîné des Riquetti à l'Assemblée nationale et surtout celles de Danton à la Convention, avec un assaisonnement inouï de foutre, de bougre et de nom de Dieu ! » et leur faisait passer dans les reins « le grand frisson des fièvres civiques d'un autre âge ». « Et, ajoute Cladel dans Urbains et ruraux, nous tous, jeunes gens, écœurés par la platitude générale, nous nous dîmes que l'Hercule de la République et le tombeur de l'Empire avait enfin surgi ! » Pierre Patient ne parut en volume qu'en 1883, mais je le mentionne ici parce qu'à cette date ce livre était écrit. Il avait paru en feuilleton dans VEnrope de Francfort, dirigée par Grégory Ganesco et rédigée par Gambetta, SpuUer, Floquet, Castagnary, Ranc. L'assassinat de Lincoln co'incidant avec la fin de ce roman, fut un prétexte suffisant pour supprimer le journal! — Cladel compose ensuite V Amour Romantique (préfacé par Octave Uzanne), recueil de trois longues nouvelles (qui présente la particularité de contenir des vers — sonnets — du chantre de Crète-Rouge) et le Deuxième Mystère de l' Incarnation (préface de Paul Bourget, qui depuis...). C'en est fini, dès lors, des livres de jeunesse.
Pendant un séjour de dix-huit mois, rendu nécessaire par son état de santé (le noviciat littéraire était déjà rude à cette époque), au Moulin de La Lande, entre son père et sa mère, en pleine nature — ah ! lisez
(i) Jean Bernard, Préface de Pierre Patient, p. m.
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Montauhan-Tu-ne-lc-Sauras-Pas! — il s'aperçut qu'il n'avait fait jusqu'alors qu'une besogne d'écolier. « Ce fut immédiat et définitif comme une évidence », a écrit Bourget au temps où il publiait ses Premiers Essais de psychologie contemporaine qui ont si lamentablement fini. « Il découvrit d'un regard sa propre personne, comme un amoureux qui se réveille découvre, en ouvrant les yeux, que son cœur est pris et que c'est pour toujours. Il vit la terre de ses ai'eux, les gorges sauvages, l'ondoiement des feuilles des antiques chênes, l'inépuisable abîme du ciel d'où ruissellent les fécondations du soleil et des pluies, les fermes éparses, les gens et les bêtes le long de chemins, et il s'écria : « Mes Paysans ! » comme l'Enée de \'irgile dut s'écrier : « Mon Italie ! » lorsque la ligne basse de la Côte se dessina sur l'horizon. Cette œuvre à exécuter, il en avait enfin la matière, il la tenait, il tenait sa vie! II allait écrire, non plus des impressions apprises ou imaginées, mais celles de son enfance et celles de sa race. L'élève de Baudelaire se retrouvait le fils des ouvriers du sol... »
Et voici le Bouscassiè, — premier en date des livres dont Cladel consentit à faire le piédestal de sa gloire — et voici la Fête Votive de Saint-Bartholomce-Portc-Glaive, que Louis \'euillot salue d'un « éreintement » splendide. plus élogieux que toutes les louanges, et qui permet au géant normand Barbey d'Aurevilly d'appeler Cladel Un Rural ccarlate et de l'élever au pinacle, en plein Figaro — il risquait de perdre sa situation dans l'aventure — au cours d'une de ces fulgurantes chroniques que les quotidiens, tous américanisés, seraient, de nos jours, incapables d'insérer. Voici Cladel chez lui. Il y restera. Il y restera Maitre. Il me semble intéressant de mentionner le Bouscassiè pour autre chose encore. Je laisse à la grande plume de son auteur le soin d'expliquer ce que je viens d'écrire. Lisez: « ...C'est sur les ])lanches dont elle est formée » (la « rondine », la table rustique que Cladel avait fait venir de Montauban à Sèvres, après le décès de sa grand'tante maternelle) « que, durant les longues soirées hivernales, en 1866, à la lueur d'une maigre bougie couverte d'un abat-jour vert, lequel protégea fort peu mes prunelles obscurcies aujourd'hui, fiévreusement, en face de mon Père alité qui, contraint à l'inaction, se désolait de ses infirmités, lui, si vaillant à l'ouvrage, je composai page à page, ligne à ligne, le Bouscassil:. ce livre qui m'a valu le pardon du chef de ma famille que j'avais abandonné, fils ingrat (i), et dont le premier exemplaire, appliqué, selon sa volonté, sur sa poitrine raide comme un pan de marbre, gît avec lui dans la fos<e en laquelle il e-t couché (2) ».
(i) A propos de cette idée, lire les Auryoïtys.
(2) Cité par Judith Cladel, La Vie de Léon Cladel, p. 63.
Que nous importent à présent les incidents de l'existence de Cladel ? Les œuvres, les chefs-d'œuvre se succèdent. C'est OnipdraiUes-Ic- Touiheau-des-Lutteurs, ce sont les Va-Nu-Pieds, c'est Celui-dc-la- Croix-aux-Bœiifs, c'est Ali-Diable, c'est l'Ancien^ un acte en vers, puis des sonnets trop peu connus (i), N'a-qu'un-œil (préface d'Edmond Picard), les Petits Cahiers de Léon Cladel, Kerkadec, garde-barrière (préface de Clovis Hugues), Urbains et Ruraux, Léon Cladel et sa kyrielle de chiens, Héros et Pantins (préface de Camille Lemonnier), Gueux de marque, Effigies d'Inconnus, Raca, Seize morceaux de littc-, rature et enfin, quelques éditions fragmentaires ou non définitives à part, Juive-Errante, roman posthume (préface de G. Dargenty, alias A. d'Echérac, auteur d'une étude intéressante sur Le Baron Gros) et, d'autre part, La Scorpionnc (5 actes tirés à' Omp draille s), L N. R. L, roman, Xilder, roman, et Images versicoles, travaux encore inédits en librairie — pour la plus grande honte de nos « faiseurs » de gloires d'abord, et, ensuite, de nos innombrables marchands de papier.
J'en aurai terminé avec la partie biographique de cette étude en rappelant qu'employé à l'Assistance publique (1870), Cladel, après avoir vu la guerre et la Commune fut, en 1875, odieusement condamné à un mois de prison pour la publication, dans ^Evénement, d'un article en faveur de l'amnistie {Une Maudite), ce qui lui fit envoyer sa démission de fonctionnaire; qu'il se maria à 36 ans avec Mlle Julia MuUem (il l'adorait comme savent adorer les simples, les purs, les volontaires, ceux qui ne se donnent qu'une fois parce qu'ils se donnent tout entiers), Celle qu'il appelait sa « ménagère », sa « chère Mienne », Celle qui,
(i) Voici l'un de ces sonnets:
Il avait sur l'échiné une croix pour blason. Poussif, galeux, arqué, chauve et la dent pourrie. Squelette, on le traînait, hélas ! à la voirie. Je l'achetai cent sous, il loge en ma maison.
Sa langue, avec amour épile ma prairie
Et son œil réfléchit les arbres, le gazon,
La broussaille et les feux sanglants de l'horizon.
Sa croupe, maintenant, n'est plus endolorie.
A mon approche, il a des rires d'ouragans.
Il chante, il danse, il dit des mots extravagants
Et me tend ses naseaux imprégnés de lavande.
Mon âne, sois tranquille, erre et dors, mange et bois, Et vis joyeux parmi mes prés, parmi mes bois. Va, je te comblerai d'honneurs et de provende.
Moulin de La Lande en Qiiercy (avril 1865).
Une belle traduction de ce sonnet a été faite, en langue d'oc, par le poète lauramais, Auguste Fourès. — N.
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aidée de ses filles aînées (i), veille jalousement sur la mémoire du grand Disparu, cependant (|ue le cadet, Marins, statuaire de talent, se souvenant que son père aimait, provoquait et protégeait ses graffiti de bambin voué à l'Art, modèle pieusement le monument que, bientôt, Paris érigera à la gloire de Léon Cladel ; — et en notant, entre mille détails, que l'autetir des Bonshommes possédait des amis littéraires de tous âges, de toutes notoriétés, de tous talents : Flaubert et Barbey, tout de suite après Baudelaire, — Edmond de Concourt et Théodore de Banville, Leconte de Lisle, Sully-Prudhomme, de Hérédia, Léon Dierx qu'il s'étonna toujours de ne point voir à l'Académie Française (l'admirable naïf ! Comme si l'on entrait à l'Institut lorsqu'on se refuse à solliciter qui et quoi que ce soit !), Eugène Ledrain et, en général, tous les auteurs qu'on rencontrait chez son ami Lemerrc — y compris Jean Lorrain, viking terrible, implacable mais bon, et surtout les familiers de Sèvres, — Sèvres où Cladel fabriquait des gloires, après avoir conquis sa notoriété à force d'énergie, de conscience et d'obstination, — les familiers de Sèvres, c'est-à-dire, sans ordre : Alphonse Daudet, Mallarmé, Fluysmans, Henry Roujon, François Coppée, bien portant physiquement et moralement alors, Emile Bergerat, Ferdinand Fabre, attaché, lui aussi, à sa mairie, Zola, lui-même, et Carolus Duran (|ui peignit du plus glorieux des Ouercynols un portrait vivant à souhait, — et puis Paul Heusy, auteur à' Un coin de la Vie de Misère, Hector France, mort récemment à Rueil, auteur de L'Homme qui tue, cité par Camille Delthil dans la préface de Crctc- Rouge, Fernand Xau, fondateur du Journal (le Journal d'avant l'infiltration politique), Francis Enne, romancier de L'Abbé Delacollonge (mœurs cléricales), Elisée Reclus, Clovis Hugues, préfacier de I\crkadcc, l'un des plus assidus avec Bracquemond, Rodin, Dalou, Bourdelle — le clan des artistes — puis Haraucourt, Raoul Lafagette, notre pauvre grand RoUinat, en pleine vogue, les deux Frémine, les deux jNIargueritte, les deux Rosny, fiers à bon droit, de leur Nell Horn, Henri de Régnier, discret, Adolphe Retté, toujours sectaire, mais loin de l'Eglise, Georges Rodenbach et tout le cercle belge (X'erhaeren, Octave ]\Iaus, Eeckhoud, Albert Giraud, Iwan Gilkin, \"an Arenbcrgh) dominé par Camille Lemonnier et conduit par Edmond Picard, Jean Rameau déjà frisé, Georges d'Esparbès déjà héroïque, Jean Bernard encore véhément. Octave Uzanne, Léon Deschamps, créateur de La Plume, Léon Riotor, Maurice Guillemot très jeune, ]\L Manau très digne. Gaston Stiégler, depuis journaliste et globe-trotter. Mme Georges de Peyrebrnne (elle montrait déjà du talent), Eugène Morel,
(i) V. Léon Cladel en Belgiqii-c, par Edmond Ficard. (Préface de X'n-qu'uii-Œii).
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lisqiiissf lin inontniieut de Léon Cladel
par le statuaire Marins Cladcl, fils Je l'auteur t/"Ompdrailles.
(Cliché inédit.)
Mlle Georges Maldagiie, hésitante entre le Feuilleton et la Littérature, Emile Michelet, Jean Blaize, Paul Arène, Séverine, bien d'autres, tout l'art, toute la littérature en graine, en fleur et en bourgeon, pêle-mêle ;: — j'en aurai terminé lorsque, enfin, j'aurai transcrit ce frontispice (i) douloureux et viril écrit par Cladel avant le 20 juillet 1893, ^^te de sa mort, et destiné à son œuvre complète, qu'on imprimera un jour s'il existe encore une justice en notre temps d'industrialisme littéraire et de reportage forcené :
Au QUERCY,
Voici ce que j'ai fait loin de Toi que j'exècre et chéris, o Parâtre, qui, pendant trente ans, as méconnu le meilleur de tes fils. On te la lègue, cette œuvre dont tu t' enorgueilliras quand je ne serai plus que poussière. Alors, souviens-toi de ce qu'ici je t'affirme et tâche d'avoir pour les poètes que tu produiras, sans doute, après moi, plus d' équité que tu n'en eus pour celui qui te dit à jamais adieu!
Je n'écrirai rien de plus sur l'Homme que fut Léon Cladel. Il m'importe surtout de rendre justice à l'Artiste et au Citoyen.
« ... C'est un peintre, un peintre à la plume, et à une plume trempée dans le vermillon... Le livre éblouissant qu'il publie aujourd'hui (2) n'est pas un livre fait avec les combinaisons propres à tout livre, mais un tableau plus en pied des choses, presque contondant de relief, presque poignardant de couleur. Les pusillanimes d'organisation, les vues ophtalmiques, les gens qui se croient délicats parce qu'ils sont faibles, se plaignent de la violence d'une œuvre qui, par la couleur et le style, rappelle Rubens et Rabelais, mais moi, non!... Je tiens à honneur pour M. Cladel, de lui signaler son origine et je veux qu'aristocrate en art, 'ce républicain en politique soit fier, comme un paon, d'avoir de tels bïeux. Peintre à la Rubens et à la Rabelais, peintre de grande nature, peintre de kermesses, de foules, de ruées, de batailles, peintre du tempérament physique le plus impétueusement débordé: M. Cladel s'est, trouvé républicain... (3). »
Barbey d'Aurevilly ne fut pas seul à évoquer le souvenir de Rabelais et de Rubens à propos du talent de Cladel. Taine, en 1875, puis
<i) Cité par Mlle Judith Cladel.
(2) La Fête votive de Saint-Bartholomée-Porte-Glaive.
(3) Barbey d'Aurevilly, Le Figaro.
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Edmond de Concourt, puis, en 1909, Camille Lemonnier — le Cladel des Flandres — dans une langue saine et musclée à ravir (i), devaient reprendre, d'instinct, ce thème. Et c'est cela, vraiment, cet Œuvre contre lequel le temps ne pourra pas grand chose, cet Œuvre où rien n'est sacrifié à la mode, au goût du jour, de la veille ou du lendemain, cet Œuvre tumultueux, secoué d'aventures brutales, peuplé de zyngaris féroces, de bêtes redoutables et de décors farouches, de soleil, d'eaux et de rochers, d'arbres gigantesques, de vieillards titaniques, de rumeurs formidables et de terribles clameurs ! Cladel affectionne les grandes scènes- sauvages où des forces se heurtent; il y place toujours des foules et du sang. Pas un de ses livres qui ne contienne un ou plusieurs mémorables combats : c'est Mi-Diable contre l'Ours ; Kerkadec garde-barrière contre Lambert Triffon, tailleur de pierres ; c'est, dans la Fête Votive, La Bataille et ses concitoyens contre Alargouylne et sa commune; c'est Ompdrailles-le-Tombeau-des-Lutteurs, contre Antricon-Balastor, le terrible bossu de Saint-Jean d'Angély ; c'est Pierre Patient contre Kasber, d'autres, et, déjà, dans les Martyrs Ridicules, Maurthal défendant le pitoyable Fatier contre Badache et ses trente compagnons de taverne.
L'œuvre du grand Quercynol présente, en outre de ce goût pour le « morceau de littérature » et de sa touche très personnelle, une autre caractéristique générale : la recherche de la difficulté. Il fallait une rude énergie pour imaginer et traiter comme il le fit, la fin de Celuide-la-Croix-aux-Bœufs, que Flaubert déclarait « tout simplement -sublime » — la fuite, à la manière des isards aux abois, de Yufko devant Ziogularay, à minuit, au-delà des Trois Longs Rochers d'Op, entre les deux cimes blanches d'Axtijulz (2), — ou l'extraordinaire épilogue de Juive-Errante (trouvaille qui rendit Cladel si heureux !), — et je ne cite' que quelques-uns de ces effets inédits et voulus dont on ne trouve l'équivalent dans aucun livre d'hier ni d'aujourd'hui. Cette nouveauté de conception alliée à un dessin de phrase très spécial mais toujours conforme aux préceptes de la grande école (Baudelaire, Flaubert, Théophile Cautier), cette phrase sonnante mais manifestant une recherche acharnée du mot propre « qui remplit l'idée comme une cartouche bien alésée remplit le canon d'un pistolet », — cela complété par un vocabulaire familier et recherché, très mûr et très vert à la fois, très traditionnel et pourtant moderne d'expression et de coloris, ne contribua pas peu à faire considérer l'auteur du Boiiscassic comme une énigme, comme « un étrange composé de classique et de moderne, respectueux autant que contempteur des traditions; admirateur de
'(i) Léon Cladel au pays de Rubens. (Comardia.) (2) Mi-Diable.
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Bossuet et fanatique de Baudelaire ; ouvrier de phrases sans fin opulentes et sobres; ciseleur extravagant et sage » (i). Erreur. Le cas de Cladel est très clair. Il suffit de savoir lire. Après avoir distingué l'Artiste du Citoyen, il importe de diviser — il l'a fait lui-même, mais autrement — son Œuvre en deux parties : la partie exclusivement littéraire et la partie volontairement sociale. Je dis volontairement, car, dans son ensemble, l'Œuvre de Cladel ne traite guère que « de types et de rapports sociaux » (2). Nous nous apercevrons alors que son grand ancêtre n'est ni Baudelaire, ni Bossuet, ni, comme on l'a dit, à cause d'une seule page célèbre, La Bruyère. Félicien • Champsaur, si j'ose ainsi m'exprimer, a pu écrire: « Cladel est un exalté » (3). Eh! oui! mais à la façon d'Homère! Car il faut remonter jusqu'à V Iliade pour retrouver ce don d'héroïser la vie humaine, ce coloris éblouissant, cette simplicité majestueuse que le naturalisme, pris par le Détail, n'a jamais pu connaître à ce point. Au reste, comme pour montrer la voie aux critiques, Ompdraillcs, dédié à Victor Hugo, Ompdrailles, « ce roman ou ce poème en prose comme on voudra » (4), ne s'ouvre-t-il pas, comme un palais glorieux de son portail de marbre, sur un extrait de V Iliade, traduit par Leconte de Lisle? Ce n'était pas sans raison, on le voit, que Baudelaire écrivait, dès 1862 : « La pénétration psychique de M. Cladel est très grande, c'est là sa forte qualité; son art, minutieux et brutal, turbulent et enfiévré, se restreindra plus tard, sans nul doute, dans une forme plus sévère et plus froide qui mettra ses qualités morales en plus vive lumière, plus à nu » (5). On peut constater par ce qui précède que l'auteur de Raca ne pénétrait pas seulement dans l'âme de« autres. Il s'analysait et il analysait ses travaux avec passion. S'il n'a pas vu qu'il était, en somme, un poète épique, c'est que sa timidité d'audacieux et de passionné l'en empêcha. Mais son Œuvre est une épopée. A cette heure où la Littérature, pour avoir perdu sa place, momentanément je l'espère, s'abâtardit de la force au nervosisme et de la couleur franche à la nuance atténuée, l'art de cet écrivain de « coloration romantique » mais qui, malgré sa fougue, fut sauvegardé de l'excentricité par son hérédité classique, nous désigne la voie que doit suivre l'art social pour arriver à sa formule définitive. Cladel est mort à' l'heure où il allait peut-être l'élaborer. J'y reviendrai. Contentons-nous, pour l'instant, de nous pencher sur le métier du Maître.
(i) A. d'Echérac.
(2) V. Léon Blum, Poinsot et Normandy, passim.
(3) Le Massacre.
(4) Léon Cladel.
(5) Préface des Martyrs ridicules.
LEOX CLADEL loi
Cladel au travail, c'est un peu le grand « Flau » pendant les nuits de Croisset. Il gronde, il se convulsé, il soufïre. Il se débat au milieu de la cohue des mots qui ne veulent pas se soumettre à l'idée ou prendre docilement, suivant le rêve de l'auteur, pour ennoblir la réalité, des allures surnaturelles. Il s'est décrit sous les traits de Maurthal — tempérament de lave: «...Ses traits se mouvementaient, ses yeux immobiles semblaient suivre une éclatante vision, et sa main, de plus en plus fébrile, labourait le papier... La voix de Maurthal, suivant ou précédant sa plume, avait des éclats métalliques. Ce porion de la pensée était plus riche en courage et en sincérité que ne le fut jamais ministre libéral. Ses cheveux en désordre, tordus par une main impatiente, donnaient à sa physionomie quelque chose de farouche ; autour de son front scintillait comme un rayonnement d'indépendance (i). » Tous ceux qui l'ont connu affirment que ce tableau n'a rien d'exagéré. Certes, ce styHste implacable « peinant sur la phrase comme un laboureur sur son champ », « cet amateur du beau », ce « partisan du vrai », peut étonner nos talentiers actuels qui lancent leurs volumes comme on lance une spécialité pharmaceutique. Mais c'est à cette école que les écrivains dignes de ce titre doivent venir apprendre le métier de leur art. Baudelaire répondait à ceux qui lui demandaient comment il faut faire pour devenir grand : « Il faut rester chez toi, méditer et barbouiller beaucoup de papier » (2), et Flaubert enseignait, avec sa belle outrance normannyque : « x\voir du génie c'est travailler douze heures par jour ». Léon Cladel n'oublia jamais ces principes, au point qu'Anatole France écrivit: « Il est peut-être le plus infatigable de tous les ouvriers en style ». Et si le souriant Théodore de Banville a pu dire : « Léon Cladel écrit « triste vieillard » et cela lui semble plat; il remplit une main de papier en notant les succédanées de ces deux mots « triste vieillard » ; il travaille trois heures ; enfin il a trouvé, il écrit « le douloureux macrobien », il n'en reste pas moins que Gustave Kahn, esprit net et critique probe, reconnaît, après avoir signalé des inégalités dans l'Œuvre de Cladel (dans quel Œuvre n'en peut-on découvrir?): « Le style de Léon Cladel est souvent tendu, il est aussi magnifique, vibrant, violent, énergique ». Ce souci du style, cet amour de la forme ne fut jamais poussé par personne — hormis Flaubert — plus loin que par l'auteur du Bouscassiè. Il alla parfois, dans « ce grand jeu du style, jusqu'à la gageure, remarquablement tenue, de composer des phrases de la longueur d'une page' d'imprimerie — et quand même limpides ». Sa fille a dit de lui, avec justesse et clairvoyance : il était, « à l'égard de la langue, un mystique ; tels le
(i) Les Martyrs ridicules. Edition Kistemaeckers, p. (2) Id. Préface.
furent les écrivains d'exception que j'ai déjà cités (i). Pour lui, comme pour eux, le style était l'exercice d'un culte et, de par ses tendances à l'excès, il s'y montrait fanatique, fanatique jusqu'à l'excès contre les hérésies grammaticales et le péché des répétitions » (2). Il atteignait, dans ce sens, jusqu'à la puérilité. A Théoules, Antide Boyer me racontait naguère qu'à Sèvres Cladel allait jusqu'à varier soigneusement la première lettre de chacun des alinéas de ses romans ! Quoi qu'il en soit, et, à ce détail enfantin près, l'auteur des Va-Nu-Picds (ces VRAIS Misérables) aura toujours raison dans les lignes que voici: « ... Selon la méthode qu'un précepteur fort sévère nous légua, nous nous sommes applique de notre mieux à corriger ce livre de combat, tant au fond que dans la forme. On y retrouvera donc la même vie, autant d'âpreté, mais on n'y rencontrera plus ce monceau de scories qu'entraîne après soi la fonte de presque cJiaque page de prose et qui, viciant sinon la totalité du moins la plupart des œuvres contemporaines, leur barrent l'avenir (3).
Enfin, il est un procédé, cher à Cladel, que je veux mettre en lumière parce qu'il touche à l'anatomie même de notre langue. Avec une mesure, une prudence et un tact parfaits, Cladel avive, colore et rajeunit le français à l'aide de vocables quercynols qui, outre la couleur locale qu'ils donnent au récit, permettent à notre littérature d'exprimer sans périphrases des choses nouvelles, de désigner d'un mot des détails particuliers. La plupart de ces vieux mots régionaux ont été dédaignés, à tort, à travers les siècles, par le français. Que nos patois provinciaux disparaissent, c'est une loi. Il est aussi vain de vouloir les galvaniser qu'il serait inutile de tâcher pour les supprimer. Mais il y a, en eux, des mots sans équivalents français (condition nécessaire à leur admission dans le langage officiel) qu'il importe de sauver. Ils enrichiront nos dictionnaires, desquels ils font partie de droit. Ils permettront aux prosateurs et aux poètes de trouver des efifets nouveaux. En cela, comme en toutes choses, Cladel fut un initiateur. A ce propos, je répéterai ce que Judith Cladel a écrit, avec équité, de son père, relativement au caractère homérique des principaux livres (ceux dans lesquels il chante les athlètes, les meuniers, les toucheurs, les réfractaires et les tâcherons de son pays — tous ces formidables farauds quercynols, ses ancêtres et ses pairs) : « C'est la découverte
(i) Flaubert, Barbey d'Aurevilly, les Concourt. — Cladel reste « de ces classiques singuliers et comme souterrains qui sont la véritable vie de la littérature française ». (Rémy de Gourmont.)
(2) Judith Cladel, La Vie de Léon Cladel, p. 173.
(3) Les Va-Nii-Pieds : Deux Mots. Edition de Charpentier. 1881. Ce livre était écrit depuis près de dix ans lorsque Cladel, le trouvant au point, le livra aux éditeurs. — N.
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nouvelle d'une source disparue qui revient à la lumière en retrouvant le terrain favorable. »
Cladel ne fut pas seulement un grand Artiste. Il fut un grand Citoyen. Je terminerai sur cet aspect de cet admirable exemplaire d'Humanité.
Il disait à Edmond Picard, durant son séjour en Belgique:
— La Forme! Il y a un âge où on ne voit que ça!...
Il est indéniable que le souci de la forme le hanta dès ses premièrepages pour ne plus l'abandonner. A ce signe, on reconnaît l'Artiste. Le cœur de Cladel ne pouvait se contenter de cela. A une époque de hasard, de jeu, d'agiotage et de trafic « où, selon Aurélien Scholl (i). la société était un comptoir faisant l'escompte de toutes les passions mauvaises », le poète des Anryentys cherchait déjà, en prose, le premier, ce qu'Eugène Manuel devait trouver le premier aussi, en poésie, mais plus tard: la voie de l'Art Social. A toutes les époques de son existence, l'admirable et probe Ouercynol ne cessa de s'encolérer intarissablement contre l'inégalité sociale, l'hypocrisie universelle et la fourberie politique. Ecoutez, là-dessus, sa fille : « Sa construction mentale lui faisait voir toutes choses en ligne droite; le bloc de ses convictions politiques, une fois formé, ne bougea jamais. Il avait la rigidité de vision et le sentiment de l'absolu dont la nature doue ceux qu'elle destine à l'établissement d'une doctrine. Ni les détours de l'évolution, ni les contradictions de l'Histoire et de la logique humaine, ni même le souvenir de ses premières croyances (2) n'entamèrent le métal de sa foi civique que symbolisait parfaitement le glaive des armes républicaines » (3). Sa philosophie fut toujours celle d'un homme des champs rêvant de justice intégrale, celle d'un de ces croyants de Ouatre-\ ingt-Xeuf, substituant, par une sorte d'automatisme résultant d'une ancestralité soumise aux dogmes depuis toujours. la foi révolutionnaire à la foi catholique. A cet égard, il m'apparait tel qu'un archange brandissant, comme un glaive de flammes, son style devant l'Age d'Or laïque conçu par les libertaires de sa génération, qui furent de farouches, poétiques, braves et bons grands hommes (incapables d'admettre des tâtonnements, des essais, même parfaitement
(i, Les Gens tares.
( 2) On sait que Cladel, ancien séminariste, connut, comme beaucoup dhommes de sa génération, une crise de religiosité, — suite de l'intoxication héréditaire qui provoque actuellement plutôt l'irréligion violente que la sereine areligion vers laquelle nous devons tendre. — N.
(3) La l'ic de Léon Cladel, pp. 49-50.
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loyaux, de la part des gouvernants), un peu trop dédaigneux des nécessités économiques et remplaçant l'habileté par la force. La lecture de Pierre Patient montrera mieux que toutes les dissertations le mécanisme de la pensée de Cladel et sa ruée d'illuminé superbe vers la Cité Future. Bien qu'il ait constaté que « 8ç n'a libéré que le bourgeois », bien qu'il ait écrit, dans sa Réponse à Louis Veuillot (une des pages les plus vibrantes, les plus clairvoyantes et les plus généreuses de toute la littérature française, — là, il plaidait sa propre cause et il en connaissait les menus détails pour le avoir vécus — ), bien qu'il ait écrit, dis-je: « Si la Révolution a tout fait pour le tiers, une caste dans la Nation, elle s'est préoccupée assez peu de la nation proprement dite, ouvriers et paysans, et ces derniers, qui sont la majorité du peuple, attendent encore l'émancipation radicale qui fera d'eux ce qu'ils doivent être: des hommes, des citoyens» (i) — ce qui nous trace, aujourd'hui encore, notre devoir, — Cladel ne doit pas être considéré comme un praticien de la sociologie. Il n'aurait jamais pu se plier aux exigences souvent terribles mais inévitables de la politique effective, pas plus que Benoit Mâlon, par exemple, son collaborateur à la Revue Socialiste de 1885, ou que Charles Fauvety — ou bien il aurait pu être un parlementaire admirable, comme Clovis Hugues, — « deux têtes dans le même bonnet phrygien » (2), mais sans influence réelle. Il est un grand citoyen parce qu'il demeure l'un des plus puissants mystagogues de la religion libertaire, transition qui amènera le règne de l'Humanité Libre. Ah ! pourquoi la Mort ne lui a-t-elle pas permis d'écrire son Paris en travail F II portait ce livre en lui depuis toujours. Il le considérait comme son ouvrage capital, comme son expression complète et définitive. Il disait à Edmond Picard, au moment où il achevait Urbains et Ruraux :
« Ma carrière littéraire n'est point finie. Je veux vaincre... C'est ma dernière étape avant d'arriver à Paris en travail : ceci emportera la place ou elle est inexpugnable ! Oui, c'est alors que je saurai définitivement si pour moi, si pour d'autres, dans le roman contemporain, l'union de la forme artistique et de la thèse sociale, sinon ouvertement exprimée, au moins sortant de l'œuvre par une irrésistible expansion, est possible sans rien enlever à la puissance du beau ».
La preuve est faite. Notre génération a accompli des tentatives et le chef-d'œuvre est déjà venu: c'est Sous le fardeau, de J.-H. Rosny que je suis heureux de considérer comme nos maîtres et fier de saluer du titre d'amis.
(i) Le Paysan. Préface de la Fête votive, xl.
(2) ClOï^is Hugues, Préface de Kerkadec, xxxiii.