‹ Émile ZolaChapitre 30 sur 32 · V. — L.\ Douleur au seuil de la Gloire · texte numérisé non relu

V. — L.\ Douleur au seuil de la Gloire

Brusquement, le bon travail, dans la thébaïde de Louvain, fut interrompu par la Dame à la Faulx. Coup sur coup, Constantin Meunier perdit ses deux fils, l'un, mort en mer, on ne sait où, l'autre, Karl, dont plusieurs estampes illustrent le Pays Noir, enlevé par la maladie quelques mois plus tard. Ce fut une secousse terrible. Le pauvre homme en demeura tout anéanti et tomba, accablé, sur le chemin de croix. Lorsqu'il se releva, obstiné à vaincre la douleur par le travail, c'était un vieillard, cassé, désemparé, avec des yeux qui cherchaient sans cesse autour de lui les fantômes de ses enfants.

]Mais si son cœur saignait, son âme restait invaincue. Dans la détresse, il retrempa son génie. Comme la plupart des artistes éprouvés par le sort, il utilisa le chagrin ; de ses doigts crispés il le tordit avec tme sorte de sainte fureur, et en fit un chef-d'œuvre: VEccc houio.

Rien, dans ce sujet, des préoccupations anciennes. Cela sortait des profondeurs abussales de sa désolation, — image de l'humanité succombante, en un homme où se joignent toutes les tristesses au car-

refour de son cœur. Après quoi, il créa l'Enfant prodigue, comme si l'espoir insensé rappelait du naufrage le noyé dormant au sein de l'océan. Puis, il ébaucha une crucifixion intitulée : le Supplicié, où hurle sa douleur par une bouche de martyr.

Cette clameur suprême le soulagea comme soulage une crise de larmes. Mais déjà la tâche était reprise, la tâche qui, pierre à pierre, élevait sa réputation. Ces anciennes figures revenaient le hanter, et ces mille tâcherons dont il se passionnait à fixer le galbe. Voici l'Homme qui boit, le Pêcheur de Boulogne, la Mère, le SouffIeur,le Pêcheur de crevettes, VAbatteur, le Mineur à la veine, gens de la glèbe et de la mer, bonshommes et bonnes femmes saisis au moment exact où ils se caractérisent inconsciemment dans leur race, leur métier, leur vie morale, exemples t^'piques entre tous de sculputure sociale, peuple d'humbles, de silencieux, d'endurants, visages de gravité, de passivité, immobilités cependant redoutables.

Malgré cet acharné labeur, Constantin Meunier ne pouvait refouler tout à fait son affliction qu'aiguisait la vue journalière des lieux où sa famille et lui passèrent tant d'années de recueillement fécond. Il résolut de revenir à Bruxelles et de n'aller plus à Louvain que pour continuer son cours, qu'il traina deux années encore. Il prit un atelier rue Albert-Delatour. Ses envois répétés aux Salons finissaient par conquérir la foule rebelle. En 1892, on remarqua les nombreux spécimens d'un art auquel on s'habituait, Juin, où la besogne estivale essaie en vain d'accabler un favtcheur qui s'essuie le front, mais reste dressé, ne s'arrétant qu'une minute pour reprendre haleine ; 'e fameux Ecce honio, « grande figure de l'outrage et du pardon, saignant sous la couronne d'épines » ; le Porion, et surtout cette fabuleuse Glèbe, où l'on consigna rarement avec une telle intensité la tension quasi-bovine d'un couple de paysans tirant une charge.

Mais c'est en 1893 que la notoriété de Constantin Meunier, trois ans avant le triomphe définitif, s'affirma, lorsque Charles van der Stappen, ayant rêvé à l'érection de groupes décoratifs pour le jardin botanique de Bruxelles, le poète du Travail accepta de l'aider â esquisser une maquette. Stappen se réservait un groupe allégorique, et ^Meunier deux grandes figures : le Semeur, l'Eté.

Il avait déjà fait Jui)i. Il le recommença, mais pour solenniser plus magnifiquement encore la dévorante ardeur des canicules, pour presque atteindre à l'apogée de cette glorification montante du labeur sacré. Presque: il médite toujours, en effet, son monument définitif: il en ébauche sans cesse des morceaux, et ces ébauches sont ellesmêmes des chefs-d'œuvre, telle la Moisson, où palpite l'émoi des grandes fauchées de gerbes rousses.

Cette même année 1893 voyait l'engendrement d'un des morceaux les plus émouvants de ^leunier, ce îleu.v cheval de mine, haridelle

aveugle, osseuse, pénible à voir, morne compagnon des galeries ténébreuses dont Zola nous peignit dans Germinal la misérable carcasse vouée aux plus lugubres épilogues. Et puis, l'atelier de la rue Albert- Delatour, où se pressaient maintenant des admirateurs : les Reclus, les Verhaeren, les van Rysselberghe, les Vandervelde, devenait la matrice enfantant le Blessé, le Naufragé, des Ficta, des Maternités, et maints ouvriers des sites de roches, des sites dé mer, des sites de culture, et VAitcêtre, qui deviendra une des quatre figures d'angle du M'onument au Travail, et ce Cheval à l'abreuvoir, véritable « colleone plébéien «, immobilisant sa stature dans un square de Bruxelles, et cette Trinité qui orne l'église des Sablons. En vérité, celui dont le deuil avait fait un vieillard se dénonçait d'une activité prodigieuse. Il perpétuait sa jeunesse avec une puissance olympienne.

C'est le moment de montrer le Titan dans sa forge, u L'atelier de Constantin ^Meunier est vaste, a raconté Sander Pierron, et l'artiste petit de taille... Ses yeux bleus éclairent un visage émacié, sous des arcades sourcillères singulièrement proéminentes, qui ombrent les pupilles. Une lumière amative et généreuse, si l'on peut dire, glisse sur les joues et paraît inonder toute la physionomie. Des rides soulignent les traits de ce visage volontaire, mais bon infiniment, courent sur le front, naissent aux tempes, descendent vers le menton. Le poil, presque blanc, de sa longue barbe, s'harmonise délicatement avec la chair au ton de vieil ivoire. Mais la prunelle mobile et attentive prête au masque la clarté de la jeunesse. Et la voix assurée ajoute à cette impression de force obstinée et irréductible. Comme nous le félicitons d'avoir terrassé le mal qui le minait depuis quelque temps, d'être sorti victorieux d'une période douloureuse qui le contraignait au chômage, l'artiste répond en se redressant :

(f — Ah ! mon ami, le travail ! quelle source de joie, de bonheur et de consolation ! JMais combien aujourd'hui on s'étonne de peu de chose. Qu'ai-je accompli en somme? Quelques morceaux qu'on veut bien trouver intéressants ! Je n'ai jamais aimé que le travail. C'est en lui que j'ai trouvé la force pour accomplir mon œuvre; c'est son aspect multiple, tragique, poignant ou majestueux qui, au Borinage.et ailleurs, m'a révélé à moi-même. N'est-ce pas que c'est merveilleux la besogne d'un artisan, d'un maçon, d'un métallurgiste, du plus humble ouvrier effectuant sa mission infime mais utile. En quoi leur sommes-nous supérieurs ? »

Ainsi l'artiste génial humblement se comparait à ses modèles. Ou plutôt, et il faut dégager ce côté élevé de son œuvre, il mettait au même plan les tâches accomplies selon le devoir, au même plan de morale, au même plan de beauté. Jamais le travail ne fut pour lui matière à déclamation facile, à dramatisation suspecte, à littérature socialiste. C'eiît été le rabaisser. « Beaucoup d'artistes qui, avant ou

après Meunier, firent du travail le sujet de leurs œuvres, femarque M Gustave Vanzype. ont, volontairement ou inconsciemment, commis cette action mauvaise, cette action déprimante de le représenter comme un mal sans remède et comme une charge écrasante, apportée par la Vie et privant de beauté ceux qui lui sont soumis. Ils ne voient pas le travail, mais les conditions du travail à notre époque, n'évoquant point la noblesse imprimée à l'homme par l'effort consciemment fourni. mais seulement la lassitude du labeur trop lourd... Constantin Meunier est grand pour avoir évité cet écueil, pour être resté, en contemplant et en célébrant le travail, im ouvrier de beauté, et par conséquent un proclamateur d'espoir. — car la beauté porte l'espoir en elle. Le travail, il l'a vu comme il faut voir toutes les choses pour faire du grand art, 'dans sa conception éternelle; il l'a vu, facteur des destinées et des grandeurs humaines, au même titre que l'Amour, que l'Idée... Le Débardeur, le Semenr ne sont point des êtres qui souffrent : ce sont des hommes victorieux qui marchent obstinément, sûrs de vaincre, de soulever tous les fardeaux sur leurs fortes épaules, vers des labeurs nouveaux. Leur vigueur plastique, le r}^thme de leurs gestes, la force calme de leur regard font qu'ils portent en eux toute leur supériorité et l'espoir serein des hommes dans les œuvres à venir. Ce sont des conquérants... Ainsi Meunier fait œuvre salutaire, conforme à la mission de l'art ; il exalte la confiance que l'humanité, sous peine de déchoir, doit avoir en sa destinée, en la noblesse de ses efforts et de ses douleurs, en la légitimité de ses espoirs. Il aide la vie. »

Il aide la vie ; mais on ne peut oublier que sa vaste pitié s'universalisa. Elle s'étendit aux bêtes, comme en fait foi son efflanqué Cheval de mine. Elle se glissa, semble-t-il, jusqu'au sol même, témoins ces dessins oli la compassion s'empare du paysage et semble se pencher affectueusement vers ses plaies. « Ce vrai sculpteur, a pu écrire Fagus, sort de la terre, et de toutes les façons, de la terre et de sa terre, il est la voix torrentielle et rauque du sol et du sous-sol borains, du sillon saignant sous le soc, de l'angoise du caillou que le cantonnier concasse, du charbon écartelé par le pic, la mine et le grisou... Il renouvelle en nous le frissonnement éternel de la souveraine pitié... — la pitié héroïque des cœurs battant haut sous le métal. » Et Sander Pierron : <( L'art de Constantin Meunier est né d'une sympathie instinctive pour le travailleur... Meunier, avant de se faire le chantre des mineurs et des carriers, des puddleurs et des forgerons, était leur ami; il connut leur vie difficile et angoissante avant d'analyser leur caractère extérieur; il se familiarisa avec leurs pensées, avec leurs espérances et avec leurs tristesses, avant de se surprendre à contempler leurs silhouettes et à examiner, attentif et ému, leurs attitudes. » ]\Ieunier n'a pas seulement écrit sur la pierre la Légende du Travail, il a écrit également celle de la vraie Fraternité.

^6 PORTRAITS d'hier

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