HENRIK IBSEN
Par François CRUCY
LE NUMÉRO : 25 CHË5
PORTRAITS DHIER
Études sur la Vie, les Œuvres et l'Influence des Grands Morts de notre temps
LÉON Werth R. DE Marmande Georges Pioch Hubert Lagardelle Gaston Syffert Amédée Dunois
CO^SaiTE: DK t^EDACTIOfl
Victor Méric François Crucy Gustave Hervé Maurice Robin Manuel Devaldès Miguel Almereyda
Francis Jourdain Elie Faure Paul Signac L. ET M. Bonneff A. Delannoy Paul Cornu
Numéros pants :
Emile ZOLA, par Victor Méric Illustrations de Manet, Vallotton, Desboutin, de la Barre, etc.
PUVIS DE CHA VANNES, par Léon Werth Magnifiques reproductions de Puvis, Rodin, un dessin de Gaston Raïeter
BEETHOVEN, par Georges Pioch Illustrations de Michalek, Bachm, etc.
Paraîtra le ly mai : BALZAC, par Manuel Devaldès
Numéros eu préparation ou prcts à paraître :
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Gœthe
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Karl Marx Baudelaire Blanqui Edouard Manet
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Daumier
Michelet
Seurat
Dalou,
etc.
En faisant paraître cette nouvelle revue nous nous proposons un double but :
1° Présenter à ceux qui les ignorent ou ne les connaissent qu'imparfaitement, les hommes qui ont contribué à former la pensée moderne sous ses expressions : artistique, littéraire, scientique et politique ;
2° Mettre de l'Unité, introduire un ordre dans la multitude des sensations éveillées en nous par les productions du génie humain.
Peintres, littérateurs, théoriciens, musiciens, savants, hommes politiques et hommes d'action ; maîtres illustres consacrés par la renommée ; gloires plus obscures dont la notoriété ne dépassa jamais le cercle d'une élite, mais dont l'influence fut néanmoins prépondérante ; en un mot, tous ceux de nos aînés qui ont suscité les grands mouvements d'idées de la fin du xix'^ siècle et du commencement du xx', ou enrichi d'un joyau nouveau la couronne de l'art, prendront place dans cette galerie.
Chaque numéro de Portraits d'Hier formera un tout en soi. Les grands morts y seront présentés sans ordre, ni lien apparent. Pourtant l'ensemble de l'œuvre dénoncera une pensée directrice qui s'affirmera toujours par l'Amour de la Saine Beauté et de la Vraie Justice. Le comité de rédaction qui a présidé à l'élaboration du plan et en assurera l'unité est un sur garant de l'intelligence et de la valeur de la publication.
COflDITIOJlS D'ABOflflE^VtEriTS :
Un an (24 numéros) .... 6 fr. »
Six mois (12 numéros).. 3 fr. « Trois mois (6 numéros). 1 fr. 50
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o Adresser tout ce cjui concerne " Portraits d'Hier " à H f ABÏJE, 38, ©uai de l'Hôtel-de«Ville — Pflf^IS (4<=
Portraits d'hier
N" 4. — V Mai 1909
Masque d'Ibsen, par F. Vallottox
Henrîk Ibsen
Je pourrais, spectateur attentif, voir défiler sous mes yeux tous les drames d'Ibsen, sans être satisfait, la dernière réplique entendue... De Brand à Rubeck, de Hialmar Ekdal à Jean-Gabriel Borkmann, tous ces êtres humains, modelés, puis animés par le génie, et poussés sur la scène, ont remué au fond de moi je ne sais quel dépôt, idées qui sont tombées sitôt nées, et résidus d'idées, débris d'associations.
Il faut, si je veux me contenter, réagglomérer ce que je pourrai de cela. Mais je m'y efforcerai vainement si je n'ai pas d'abord le noyau à quoi je le pourrai souder.
Quel noyau, quel centre, sinon Ibsen lui-même ?
Je vois bien que son œuvre a servi de prétexte à maintes discussions. J'ai lu cent commentaires, tous excellents, peut-être, du point de vue de ceux qui les ont faits. Cependant, aucun ne me satisfait. Et c'est sans doute parce que je ne me trouve en accord de pensées avec aucun de ceux qui les ont tentés.
Car il ne s'agit plus ici d'une simple distraction.
Un jour, Ibsen dit au comte Prozor : « Si, en transportant sur la
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scène certains êtres que j'ai vus et connus, certains faits dont j'ai été témoin, et en répandant quelque poésie sur le tout, j'arrive à éveiller les esprits, différentes idées naîtront dans différents sites et tout cela aura eu ma pièce pour point de départ. Eh! je ne m'en défends pas, mon propre cerveau aussi a pu, tandis c|ue j'écrivais, être traversé de telles ou telles idées. Mais tout cela n'est qu'accessoire. Le principal, dans une œuvre de génie, c'est l'action, c'est la vie. » A quoi M. Prozor objecta que les idées ne sont pas du tout des accessoires : « Mais tout le monde écrit avec des idées », jeta Ibsen.
Nous savons bien le contraire. Rien qu'au théâtre, les exemples abondent, et modernes, et récents. Il en est qui font du sentiment ! D'autres, de la psychologie. D'autres, des conférences, des thèses!, Le génie d'Ibsen c'est que l'idée n'est jamais chez lui idée seulement, mais idée passion, idée souffrance, idée attachée à la vie. Ibsen est un être sentant et qui pense.
Vous l'entendrez gémir, vous le verrez se débattre, ayant découvert l'opposition « qui, dans les conditions sociales actuelles, règne entre la réalité et l'idéal ».
En vérité la puissance qu'il exerce sur nous, c'est justement cela, qu'étant si fort épris d'idéal, que suivant la nature vers ses tendances supérieures, tendant si ferme vers « le terme auquel l'évolution ellemême tend », il reste si attaché à la vie, à la réalité, à notre nature même — dont il est si curieux.
Ce n'est donc pas méthode, c'est impérieuse curiosité qui me contraint, l'œuvre entendue, à me tourner vers l'homme. Ce que je veux, c'est découvrir le lien caché qui court siirement du premier drame au dernier. Non que j'aie le besoin de faire découler toutes ces œuvres l'une de l'autre ; ni que je les imagine s'emboîtant toutes. Si l'ensemble devait paraître si rigide à la fin, j'en apercevrais bien le sens dans l'œuvre unique qui, devant contenir toutes les autres, devrait aussi les résumer. ]\Iais ce n'est pas la conclusion d'un théorème que je cherche. C'est l'âme d'une forme vivante, infîniment souple et variée, que je voudrais saisir. Et même, ce n'est pas tant la pensée d'Ibsen, qui m'importe ! Il était trop vivant pour que sa pensée n'ait point évolué dans le temps. Mais c'est plutôt la trace laissée par le courant de cette pensée que je veux retrouver.
La jeunesse
L'œuvre du créateur de génie n'est pas fille seulement de son intelligence. Elle sera différente selon qu'elle sera née dans un jour où l'être jouissait d'un parfait équilibre et d'une santé parfaite ; ou selon qu'elle aura été douloureusement arrachée dans une heure où, les nerfs tendus
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et le cœur affolé, l'être tout entier aura dû se violenter lui-même. A'oilà pourquoi je suis si curieux de savoir comment vivait ]\Iichel-Ange sur les échafaudages de la Sixtine, et Rembrandt dans sa maison du Jodenbreestraat, à la veille du jour où il en fut expulsé, et Beethoven, abandonné par tous, à \'ienne, en 1816. Il n'est pas nécessaire d'en donner des raisons. Je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi j'entends mieux Pascal dès que je sais comment il a vécu, son isolement, son renoncement, la mortification de ses sens, et cette « ceinture de fer pleine de pointes » qu'il mettait à nu sur sa chair. Il n'y a pas de grand esprit, s'il n'y a d'abord un homme.
Dès le jour de la naissance d'Ibsen, on aperçoit certaines circonstances qui auront des conséquences essentielles sur sa vie d'homme.
Il naît à Skien, le 20 mars 1828. Skien est une petite ville de la côte norvégienne, à l'ombre d'une « roche aride », dans un « étroit vallon que couvre un manteau de brouillard, allant du field au field », avec, pour tout horizon, le fjord, « bassin d'eau sale », « égout du diable ».
— « Oui, je me reconnais! dira-t-il plus tard. Chaque hangar sur la rive, chaque pli de terrain, la colline déchirée, sa couronne de bouleaux, la vieille église brunie, le bouquet d'aulnes au bord de la rivière, chaque chose est là comme dans mon enfance... La montagne projette son toit neigeux plus loin qu'autrefois. Elle a encore retranché un peu du ciel à la vallée. Elle la surplombe, la menace, l'obscurcit, l'emprisonne, lui dérobe de plus en plus le soleil... Le fjord ! Etait-il si sombre, si étroit dans le temps ?... Quel essaim de souvenirs cette vue éveille en moi ! Sur cette rive pierreuse, mon âme d'enfant a été abandonnée (i) !... «
Le père est un négociant, homme actif, énergique, qui ne compte pas l'argent qu'il gagne, généreux quand il festoie, voulant paraître, et qui n'a point de temps à donner à son fîls. La mère, une allemande, luthérienne austère, « autoritaire et tyrannique », dont la rigidité paraît s'accommoder mal de la large hospitalité qu'exerce son mari.
— (( Où sont tous les écus ? gémit Aase parlant à Peer Gynt. Ton père les a fait danser. Il les a semés comme du sable, achetant du terrain dans toutes les communes d'alentour, se faisant rouler dans
des carrioles dorées Oh ! en ce temps-là, on admirait tout chez
nous. Le doyen, le capitaine et tout le bataclan ne sortaient pas de la maison, mangeant, buvant, faisant ripaille à en crever... (2) »
Rebelle à cette vie de plaisir, la mère se revanche en imposant à ses enfants cette discipline, voulue par les principes, et qui doit étoufïer en eux toute intelligence et toute volonté. Elle inculque à son fîls la crainte du Dieu de la Bible et du respect de ses ministres... Elle paraît
(i) Brand.
(2) Peer Gynt.
n'avoir jamais entendu les appels de tendresse de l'enfant... Telle confidence de Brand est un aveu d'Ibsen:
« Avec toi, dit Brand à Agnès, l'amour est entré dans mon âme comme un doux rayon de printemps. Jamais je ne l'avais connu jusque-là. Ce n'est ni mon père, ni ma mère qui l'auraient allumé, eux qui éteignaient chaque étincelle sous la cendre. Ah ! l'on dirait que toute la somme de tendresse secrètement amassée dans mon cœur s'est faite auréole pour ceindre son front et le tien, ô ma chère épouse (2). »
Le ciel est sans lumière. Les êtres sont sans tendresse. Les choses même vont devenir hostiles. Ibsen n'a pas dix ans lorsque, brusquement, les affaires de son père périclitent. En 1836, le riche négociant arrête ses paiements et c'est la ruine. Il faut quitter la maison et tous les objets familiers. Il faut quitter la ville et rompre avec la société à laquelle on avait tant fait fête, a le doyen, le capitaine et tout le bataclan »... La tristesse s'installe désormais à demeure dans le logis nouveau. L'enfant subit directement le contre-coup du désastre. Sa tendresse ignorée et meurtrie davantage. Et l'invisible étau serre encore plus son cœur. Huit années vont passer durant lesquelles aucune lueur ne viendra éclairer la voûte sombre sous laquelle Henrik Ibsen grandit... A 16 ans, il est orphelin.
C'est alors qu'il accepte une place d'aide chez un pharmacien de Grimstad. Auparavant — de 1842 à 1844 — le futur auteur de Rosmersholm a fréquenté pendant deux ans une école de théologiens.
Dès ce moment, la vie de pensée dut être chez lui intense.
Taciturne, sauvage, pessimiste, avec « un ridicule besoin d'être triste », et surtout douloureux. Douloureux parce qu'il n'a pas été aimé. Douloureux parce qu'il voudrait aimer, se donner, et parce qu'il cherche encore à quoi se prendre, implorant la douleur qui doit pouvoir, pense-t-il, a remplir l'existence et donner un sens à la vie ». Tel est Ibsen à 20 ans.
Il est bien permis de croire que ce fut dans son arrière-boutique, que le commis du pharmacien de Grimstad put ouvrir pour la première fois une fenêtre sur la vie...
Plus de parents attristés et sévères, plus de professeurs de théologie. Ibsen lit les journaux. Ibsen s'intéresse à la chose publique. Tout de suite il prend parti... Tout de suite on lui fait savoir qu'il n'a ni l'âge, ni la qualité, ni la position qu'il faut pour se permettre d'avoir et d'exposer une opinion.
Il prépare l'examen qu'il devra subir pour entrer à l'Université de Christiania. Il s'essaye en même temps â formuler ses idées, ses émotions, noir sur blanc.
« Le pharmacien, mon patron, contera-t-il plus tard, était honnête et
(i) Brand. ê
bon, mais il n'avait d'autre préoccupation que le succès de seS affaires commerciales et pour pouvoir préparer mon examen, il me fallait pour ainsi dire lui dérober les instants qui m'étaient nécessaires pour mon travail, et sur ce temps volé il me fallait trouver encore le moment où je pourrais faire un peu de littérature. »
... Plus de tutelle, plus de commandements impérieux, plus de devoir impératif. Ibsen regarde. Ibsen écoute. La tristesse a semé, puis fait germer en lui cette constante inquiétude qui rend tout frémissants les jeunes hommes arrivés au seuil de la vie... Ibsen écoute... Ibsen attend... Quoi ? Il ne sait. Mais il guette un signal, un appel... Par où s'élancerat-il ?... Il cherche son chemin.
Mais quels sont ces murmures, qui viennent mourir aux bords du Skager-Rack ? Quels bruits confus ? Quels échos prolongés ?
C'est d'abord, et dès l'année 1847, l'agitation nationaliste qui secoue la Norvège, impatiente d'échapper à l'influence du Danemark voisin... Et puis, avant même que ce trouble ne .soit apaisé, c'est, plus lointain, plus sourd, mais aussi plus profond, l'écho, en roulements prolongés et sonores, du bruit de la Révolution : la France, l'Allemagne, l'Autriche, toute l'Europe centrale en quelques jours secouée jusqu'en ses fondements.
Comme une lave qui s'étend, les idées de 1848 courent en même temps sur les eaux bleues de la mer Tyrrhénienne jusqu'aux rives de Sardaigne et sur les eaux plus sombres du Skager-Rack, jusqu'aux fjields ôvi cap Nord. Ibsen les arrête au passage. Et, par un phénomène fréquent chez les natures ardentes, toutes ces idées en lui deviennent aussitôt sentiments. Le voici qui discute si la Révolution française deviendra la révolution universelle... Dès que le mouvement se ralentit en France, Ibsen le suit plus loin, là où il est encore le plus intense. En septembre, la Hongrie est en plein soulèvement. « Debout, peuple hongrois ! » s'écrie Pœtefi, le poète national, « debout pour ton indépendance ! » Et l'appel enflammé éveille dans le Nord un écho. Ibsen écrit et lance une ode en laquelle il excite à son tour le Hongrois lancé à la conquête de sa liberté.
L'ode provoque dans son milieu certaines protestations. C'est le coup de fouet qu'il faut à son génie naissant. Il lit justement, vers ce temps, le Catilina de Salluste, et les Catilinaires de Cicéron. Brusquement, dans la fièvre, il reprend la cause pour son compte ; il écrit un Catilina.
— « Le drame de Catilina qui fut mon début en littérature, a-t-il conté lui-même, fut écrit pendant l'hiver 1848-1849. J'avais 21 ans.
« Je me trouvais alors à Grimstad obligé de gagner à la fois mon pain et l'argent nécessaire à mes examens.
« L'époque était assez tourmentée. La révolution de février, les troubles de Hongrie et la guerre dano-allemande. Tout cela m'agitait, m'obligeait à penser, mûrissait mon esprit.
« ... Je m'exprimais avec passion sur les sujets politiques en toute occasion et mes paroles plus vives encore que mes poésies étaient loin de plaire.
« ... J'ajouterai que ma conduite, orageuse parfois, laissait peu d'espoir à la Société de me voir honorer jamais les vertus bourgeoises.
«... En un mot, alors que le monde était révolutionné par une grande idée, je me trouvais moi-même en guerre ouverte avec la petite société oiî le destin et les circonstances m'obligeaient à vivre.
« Tel était donc mon état d'esprit quand, en préparant mon examen, j'étudiai le Catilina de Salluste et les Catilinaires de Cicéron. Je dévorai rapidement ces écrits et en peu de temps mon drame fut terminé.
« Comme on le verra, je ne fus pas de la même opinion que les deux écrivains romains sur les mobiles du révolté.
« Et aujourd'hui encore je ne suis pas éloigné de croire à une certaine grandeur et à des qualités éminentes chez l'homme que Cicéron, l'infatigable avocat des majorités, osa attaquer seulement quand ce fut sans péril.
« Mon drame fut composé et écrit pendant les heures que je prenais sur mon sommeil... (i) »
Au vrai, ce qui, en Catilina, avait éveillé la sympathie d'Ibsen, c'était le révolté :
Je suis l'homme dont le cœur bat pour la liberté, L'ennemi déclaré de toute injustice, L'ami des opprimés et des faibles, L'homme enfin qui brûle du désir insatiable De renverser les puissants du jour (2).
Tout le premier Ibsen est là. Heureux de s'épancher, enfin ! Avide d'une revanche ! Jetant au vent ses cris, apostrophant l'ennemi dont il ne se fait encore qu'une incertaine idée. Impatient, généreux, révolté : mais n'ayant point encore trouvé l'adversaire réel, auquel il se prendra lui-même pour une lutte implacable.
INIais Ibsen a vingt ans. Il n'a qu'un vouloir, c'est vivre, et, pour lui, à cette heure, pas plus que pouvoir, vouloir ne fait question.
En 1850, il entre à l'Université de Christiania. Et c'est là qu'il rencontre ses premiers camarades, ces hardis compagnons, Bjôrnson, Vin je, Botten Hansen et quelques autres, avec lesquels il fonde une revue satirique qui flagellera, sept mois durant, les hommes de l'ordre, prudents conservateurs du temps.
(i) Préface de Catilina. Dresde, 1875.
(2) Catilina.
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A l'Université, que fait-il ? II prend contact avec d'autres hommes, et, dans ces premières rencontres, échauffe à leur humeur son humeur combative. Il lit, avec plus d'attention que de passion peut-être, des poètes : Shakespeare, Schiller et Gœthe ; avec une curiosité avide, des philosophes, Kerkergaard, le danois, et Kant. Autant d'éléments qui, jetés au brasier de sa vie intérieure, vont en accroître le bouillonnement. Comment, par où va s'écouler cette pensée en ébullition ? Une circonstance lui creuse le chemin.
Ayant quitté l'école, il se trouve sans ressources. Un maître de violon, Ole Bull, s'intéresse à son effort. Le théâtre de Bergen va ouvrir ses portes. Par Ole Bull, Ibsen obtient la direction.
Il va occuper ce poste jusqu'en 1857. Il le quittera pour aller diriger le théâtre de Christiania, où il restera jusqu'en 1862. Entre temps, Ibsen se mariera. Il épousera Suzanne Daœ Thoresen, compagne qui semblait élue, femme supérieure, épouse à laquelle le créateur de génie soumettra désormais toutes ses pensées et qui, tout en restant dans l'ombre, ne cessera plus de l'aider dans son œuvre.
A vivre ces dix années sur les planches mêmes du théâtre, Ibsen y gagne de préparer, d'assurer sa technique, et, dans une certaine mesure, d'acquérir ces dons de visibilité spéciale qui devaient lui permettre, dans la suite, d'atteindre, dans le métier, à une perfection qu'on n'a pas dépassée.
Tout en dirigeant les destinées des deux scènes, il travaille, il écrit. Et la courbe est curieuse que suit sa première production.
Il renonce pour un temps à la manière violente. Catilina était un réquisitoire, ou un plaidoyer, comme on voudra, un appel vibrant en tous cas. Les œuvres qui vont suivre auront un tout autre caractère. Ibsen cède à la pression du public qui déserterait son théâtre s'il se sentait flagellé. Il trace un autre cours à son éloquence passionnée et il écrit des drames patriotiques : Dame Inger d'Œstraat, la Fête à Solhang, les Guerriers de Helgeland, voire même ces Prétendants à la Couronne, apothéose de la Norvège antique, glorification des légendes originaires de la patrie, hommage rendu à la nation ayant enfin conquis l'unité.
Ce fut là pour lui, sans doute, une époque de relative tranquillité, qu'un événement heureux illumina : son mariage. Mais cette période est plutôt une période de recueillement intérieur qu'une période d'hésitation ou de fléchissement.
Ce qui tend à le faire croire, c'est l'apparition inattendue — en 1863 — d'une œuvre nouvelle, la Comédie de l'Amour. Qui donc a provoqué Ibsen ! Quelle raison a pu lui dicter cette mordante satire ! Comment,
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pourquoi, à dix ans de distance, l'auteur de Catilina se réveille-t-il soudain ?
Pas d'autre réponse que celle-ci : Ibsen n'a pas cessé d'observer et de voir.
La Comédie de l'Amour, c'est « une peinture indulgente et spirituellement philosophique de la situation singulière à laquelle une société maladroite condamne la passion » (i). L'auteur ne cache pas, en l'écrivant, le plaisir qu'il éprouve à découvrir les hypocrisies et les mensonges conventionnels de la société. Mais il y a, sous la satire, une pensée profonde : « J'y ai dépeint, écrira plus tard Ibsen, l'opposition qui, dans les conditions sociales actuelles, règne entre la réalité et l'idéal, pour ce qui concerne l'amour et le mariage » (2).
La pièce parut en librairie. Et ce fut, aussitôt, dans toute la capitale, une explosion d'apostrophes indignées, de protestations, voire d'injures. Vers ce temps-là, le poète avait justement demandé au StortJwig (la Chambre norvégienne), le bénéfice de la pension qu'on accordait aux jeunes littérateurs. Lorsque la demande parvint à la Commission chargée de l'examiner, un de ses membres s'écria que ce n'était pas un subside que méritait l'auteur de la Comédie de l'Amour, mais simplement une correction, littéralement une bastonnade.
On a dit que cet échec rejeta le poète dans le doute. Plus exactement, il le fit rebondir dans l'action. La résistance éprouvée lui indique définitivement sa voie. Et j'imagine qu'au lendemain du jour où il vit une ville entière ameutée contre lui, il prit clairement conscience de son rôle et de sa « vocation ». Le défi qu'on lui lance à cette heure est le signe qu'il attend. Il vivra dans la lutte, pour la lutte, désormais.
Le flot d'amertume n'a pu cependant noyer sur le champ toutes ses illusions. La guerre dano-allemande éclate. A nouveau le poète se redresse. Il adjure le souverain, il adjure ses compatriotes, il adjure Norvégiens et Suédois d'aller au secours du peuple frère. Son appel reste sans échos. Cette fois, la blessure est profonde. Ibsen ne se retient plus. Il ne cache plus son dégoût. Il crie son indignation. Une décision s'impose à lui : partir ! partir ! Il a 36 ans. Il a femme et enfant. Il est misérable. Le théâtre de Christiania a fait faillite. Ibsen n'a pas retrouvé mieux qu'une place de metteur en scène à 1.200 francs par an ! Enfin, il se voit mis au ban d'une société étroite et tyrannique !
Dans ce moment, on ne voit pas qu'il ait désespéré un seul instant. Le bouillonnement intérieur qui l'agite, une sorte d'inquiétude fébrile, un angoissant besoin de s'exprimer librement, librement enfin ! le
(i) Maurice Bigeon, Les Révoltés Scandinaves. (2) Lettres.
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soutiennent suffisamment. Seulement, il lui faut un horizon plus large, im air moins étouffant, de la lumière surtout, de la lumière...
Et c'est en cet état qu'un jour de printemps de l'année 1864, « penseur indépendant, affamé d'idéal», il quitte la cité qu'il maudit... Il s'en va vers les hauteurs :
— « Je m'y sens si calme et si pur, écrit-il à l'heure du départ, si près de moi-même et de mon Dieu ; à présent, mes pensées sont fortes et je suis résistant comme l'acier, car j'obéis à ma vocation qui m'ordonne d'errer près du ciel. Elle est finie, ma vie dans dans la plaine ; près du ciel seulement je puis vivre ! Ici, sur la montagne, sont Dieu et la liberté, et, là-bas, les autres tâtonnent dans les ténèbres de l'angoisse. »
Tel est l'homme qui arrive à Rome au mois de juin 1864.
Ibsen a 36 ans lorsqu'il s'exile. A partir de ce moment, les événenements extérieurs de sa vie sont quelconques. Il voyage. Il est en Italie, en Allemagne, en Suède, revient en Allemagne. A 65 ans, il rentrera en Norvège pour s'y installer définitivement. Et c'est à Christiania qu'il meurt, ayant vécu près de 80 ans. Les deux êtres qui le touchent de plus près, sa femme et son fils, l'accompagnent et le guident et le servent. La douleur qui eut pu l'atteindre en eux lui sera épargnée. Ainsi rien ne viendra entraver désormais, ni contraindre, ni presser davantage son eft'ort et son œuvre.
Il est sans ressources lorsqu'il arrive à Rome. jMais, peu à peu, ses affaires s'arrangent. Il vit modestement et sans luxe. Vers la quarantaine, le succès de ses pièces, en Allemagne, lui assure définitivement des ressources suffisantes.
En quittant son pays, il s'est isolé du monde. Il s'affermira dans cet isolement, et les événements les plus retentissants, s'ils ne le laissent pas tout à fait étranger, ni tout à fait indifférent, ne seront jamais tels qu'ils puissent l'attirer et le ramener dans la foule. Il va vivre la seconde moitié de son existence pour son œuvre, pour sa « vocation », comme il dit. C'est là qu'il faut le suivre.
L'œuvre