‹ Émile ZolaChapitre 6 sur 32 · LE PREMIER CYCLE : UX POÈME ET DEUX DRAMES · texte numérisé non relu

LE PREMIER CYCLE : UX POÈME ET DEUX DRAMES

« ... Brand est une œuvre d'art, rien de plus. Cette œuvre a-t-elle démoli ou construit quelque chose ? — je n'en ai cure. Il faut y voir le résultat de choses vécues au-dedans de moi, non d'observations faites dans le monde réel. J'éprouvai le besoin de verser, dans une œuvre d'imagination, les idées qui avaient achevé de mûrir en moi... (i). »

(i) Brand.

I08 PORTRAITS d'hier

Il devait en être ainsi. Jusqu'alors les circonstances ne lui ont pas permis de donner forme à ses pensées tumultueuses. Il lui faut, à présent, dégager, en quelque sorte, le sens ou la morale de toute cette suite d'événements dramatiques auxquels il a été mêlé. Et puis, il a besoin de s'assurer lui-même, de se montrer le but ; car il n'a jamais pensé qu'une œuvre littéraire ptit être quelque chose à quoi la conscience même de l'auteur demeura étrangère. « Là-bas, écrit-il de Rome, je ne parvenais pas à mener une vie exempte de contradictions ; je n'étais pas le même dans mes œuvres et hors d'elles. C'est pourquoi ma production littéraire a manqué d'unité. »

D'où cette première série de drames philosophiques dans lesquels Ibsen se montre moins préoccupé d'observer directement la vie que de développer, de soutenir ses propres idées, des personnages .de circonstance aidant. L'action même y est secondaire, ayant été imaginée pour servir le débat des idées.

Que dit Brand? Qu'au nom de l'idéal il ne doit être fait aucune concession. Débarrassé des préjugés, ayant à jamais rejeté tous les dogmes, bien résolu à ne point s'adresser, pour obtenir réponse aux questions qu'il se pose, à l'absolu métaphysique, déjà fixé sur les mobiles d'intérêt immédiat et bas qui déterminent les hommes, Brand, en chemin vers l'idéal, est le prophète illuminé, l'inébranlable apôtre du « tout ou rien «.

C'est le dégoût que lui inspirent les hommes qui l'a déterminé à entreprendre cette croisade :

«... Chacun d'eux est instruit à être un peu de tout. Il possède un "peu de sérieux pour s'en parer le dimanche, un peu de bonne foi pour être comme nos pères, un peu de paillardise à l'issue des banquets, ... un peu de feu au cœur quand on a festoyé, ... un peu de légèreté à promettre, ... un peu de finasserie quand il s'agit de tenir. Mais je le répète, il ne possède tout cela qu'en très petites doses. Ses vertus et ses vices ne vont pas bien loin. Dans les grandes choses, comme dans les petites, il est toujours fait de tronçons, tronçons de bien, tronçons de mal ; mais ce qu'il y a de pire, c'est que chacun de ces tronçons est en état de détruire tous les autres (i). »

Brand n'est pas philosophe. Brand n'est pas métaphysicien. L'anathème qu'il jette au moment du départ est son unique certitude : « ... Je vous connais à fond, âmes lâches, esprits inertes ! A toutes vos . patenôtres, il manque ce battement d'ailes de la volonté, ce frémisse- . ment anxieux qui élève les cantiques jusqu'au ciel. Il ne vous vient que lorsque vous demandez votre pain quotidien. C'est là votre mot d'ordre et votre cri de guerre. Détachée de l'ensemble, cette prière s'est incrus-

(i) Brand.

tée dans vos cœurs. C'est la seule épave de votre foi qui ait échappé au naufrage. Allons-nous en ! on étouffe ici. Un air de sépulcre s'élève de cet étroit vallon. En vain on y déploierait un drapeau, aucun souffle frais et libre ne le ferait flotter (i). »

Brand se créera lui-même sa destinée. L'homme n'est-il pas libre?... Brand réalisera son idéal... — « Si je vous comprends bien, lui demande le Bailli, votre but est de combiner la vie réelle avec l'idéal de la vie ? » ... Il ne reste au héros d'Ibsen qu'à éprouver l'opposition cj-ui règne entre l'idéal et la réalité. Tout le conflit est là.

... Brand ne cédera pas. ... Il pourrait sauver son enfant; ... mais il faudrait céder : non pas, ... et l'enfant meurt. Il voudrait garder au moins celle qui lui fut tout, l'épouse, la compagne, l'unique amie ; ... mais il faudrait céder :

— « Sois ferme jusqu'au bout, ô mon âme! La victoire des victoires est la perte de tout. Perdre tout fut ton gain. On ne possède éternellement que ce qu'on a perdu (2). »

Et l'épouse s'en va...

Et quand, pour lui-même, arrive l'heure de la mort, il ne sait même pas si son martyre, si tout son long effort, servit en quelque chose :

(( Réponds-moi, Dieu, à l'heure où la mort m'engloutit : est-ce assez de toute une volonté d'homme pour acheter une parcelle de salut ? »

Une fois de plus se trouve ainsi posé l'éternel problème de notre destinée. Il tient en une question : L'homme est-il libre ? Que de réponses depuis celle du titan Prométhée ! A son tour, Ibsen, et pendant toute sa vie, tournant et retournant autour du problème, en cherchera la solution... Car j'aperçois au moins un trait commun à toutes les œuvres qui vont suivre. Chacune nous révèle quelqu'une de ces lourdes, ah! si lourdes contraintes, qui depuis toujours pèse sur nous.

Voici donc Ibsen, au début de l'exil. En révolte, plein d'ardeur, avide de liberté, et, si l'on peut dire, impatient d'idéal enfin réalisé. Clairvoyant aussi, sans illusions sur la réalité brutale qui s'oppose à toute envolée mais, quand même, décidé à l'effort, décidé à la lutte, malgré Cju'il en avoue l'apparente impossibilité... « Dieu ferait encore des miracles, dit Brand, si la race entière n'était pas aussi lâche. »

A sept années de distance (3), il reprend le même problème dans le

(i) Brand.

(2) Ibid.

(3) Voici les œuvres d'Ibsen dans leur suite : Catilina (1850) ; Dame Inger d'Œstraat, La Fcte à Solhaug, Les Guerriers à Helgeland, Les Prétendants à la couronne (1851-1857) ; La Comédie de l'amour (1863) ; Brand (1866) ; Peer Gynt (1867) ; L'Union des Jeunes (1869) ; Empereur et Galiléen (1873) ; Les Soutiens de la société (1877) ; Maison de poupée (1879) ; Les Revenants (1881) ; Un ennemi du peuple (1882) ; Le Canard sauvage (1884) ; Rosmersholm (1886) ; La Dame de la mer

IIO PORTRAITS D HIER

second de ses drames philosophiques, Empereur et Galiléen. Il traite du conflit entre ces deux puissances inconciliables, le monde antique et le monde chrétien. Ibsen, qui avait inspiré si directement Brand, inspire cette fois, non moins directement, l'empereur Julien.

Julien a été élevé dans la religion chrétienne, par l'empereur Constance. Mais, à fréquenter les sophistes et les philosophes, il est bientôt pris de doute. Si la vérité ne serait pas l'ennemie de la beauté, et le dogme, la condamnation de la vie ? Voilà ce que Julien se demande... Il va tenter de les réconcilier.

Mais autant vaudrait essayer d'arrêter le temps pour lui faire remonter son cours. Julien a compté sans les forces en présence. Ces Galiléens, dont il voulait respecter le culte et la religion, le forcent à se lever contre eux dès qu'il n'est plus avec eux... Jésus-Christ est le plus grand révolté qui ait jamais vécu, si l'on en juge à la fureur des disciples qu'il a faits. En contraignant l'empereur Julien à sévir contre eux, les Galiléens s'assurent la victoire. C'est en vain que Julien s'entête s'acharne... Ses dernières paroles sont pour avouer sa défaite: « ... Tu as vaincu, Galiléen ! » crie l'empereur, blessé : puis, arrachant le fer de sa plaie : « O soleil ! soleil ! pourquoi m'as-tu trompé ?» — « O victime de la nécessité ! » murmure le philosophe Maximos, penché sur le cadavre de celui qui fut à la fois son élève et son maître.

Toutefois, ce n'est pas le dernier mot d'Ibsen. Il ne doute plus que l'homme soit déterminé. Mais tout évolue et se transforme. L'homme finira par conquérir sa liberté. Brand rêvait la venue de ce (( nouvel Adam » que serait l'homme enfin libre. Maximos, le philosophe, prédit la réalisation d'une société future, ... du a troisième royaume ».

Maximos, penché sur le corps de Julien.

Tu n'étais donc pas cette fois non plus le vrai..., ô victime de la nécessité?

Qu'est-ce donc qui vaut la peine de vivre ? Tout n'est que jeu et vanité. — Vouloir c'est être contraint de vouloir.

O mon bien aimé..., tous les signes m'ont trompé, tous les présages me parlaient avec une langue double, et c'est ainsi que j'ai entrevu en toi celui qui devait concilier les deux royaumes.

Le troisième royaume viendra. L'esprit de l'homme recouvrera son héritage, — et alors on allumera des sacrifices expiratoires pour toi... (i).

(1888) ; Hedda Gabier (1890) ; Solness le Constructeur (1892) ; Le petit Eyolf (1896) ; Jean-Gabriel Borkmann (1898) ; Quand nous nous réveillerons d'entre les morts (tooo).

(i) Empereur et Galiléen.

[BSEN

Peer Gynt^ « miroir des idées ibséniennes », a-t-on dit. Je ne puis, ni ne veux, quant à moi, chercher des « idées » dans ce miroir-là. J'y vois de la lumière, des cimes, de grands ciels, des êttres vivants, Aase, tenace et rusée, et la douce Solveig ; Anitra, « vraie fille d'Eve » ; maints autres personnages, des garçons et des filles, une fée, des lutins, le seigneur d'un pays enchanté, et puis, passant et repassant en les bousculant tous, ce vaurien de Peer Gynt, qui chante, qui se bat, qui voyage et qui rêve...

Oui chevauche là-bas au Soleil de midi ? Regarde ! c'est Peer Gynt ! Il a le front hardi. Des gants brodés aux mains, à la hanche une épée. Une escorte le suit, toute d'or équipée. Avec des fers d'argent aux pieds de ses chevaux. En long manteau de soie, il va par monts et vaux. Et son regard descend sur une foule immense. Les femmes devant lui font une révérence. Le trouvant le plus fier et le plus beau de tous (I)

Je ne vois dans Peer Gynt qu'un poème magnifique où la verve d'Ibsen, tour à tour folâtre et bouffonne, devient ample et lyrique, et conserve toujours, sous la traduction mêm.e, un ry-thme harmonieux ; l'œuvre d'un grand poète où la nature elle-même -vient se justifier.

Pourquoi m'obstinerais-je à chercher des « idées » ?... Ibsen luimême n'a-t-il pas dit qu'en se mettant à ce travail, il ne pensait qu'à se distraire et cju'il s'était laissé aller. « Son principal dessein, rapporte M. Prozor, était de se délasser par quelque folie de la grande tension que lui avait imposée Brand (2). » Peer a vécu. Peer n'a jamais pensé. Si j'interroge Peer Gynt sur ses « idées », ne sais-je pas d'avance ce qu'il va me répondre :

... la vie est un drôle d'instrument, Muet, ou répondant par une note fausse. On voudrait en jouer, et l'on ne sait comment. Du sot qui Fétudie on dirait qu'il se gausse (3).

(i) Peer Gynt.

(2) Peer Gvfit (préface).

(3) Peer Gynt.

Le second cycle

Page 1