‹ Émile ZolaChapitre 7 sur 32 · SUR LES FORCES QUI NOUS CONTRAIGNENT · texte numérisé non relu

SUR LES FORCES QUI NOUS CONTRAIGNENT

Il ya dans Ibseli trop d'énergie, trop de vitalité, pour qu'il lui soit possible de s'attarder aux exercices, thèses, antithèses, synthèses, de la philosophie. Ce penseur a besoin de donner à sa pensée la forme d'action la plus directe. D'ailleurs, il le sait bien, le théâtre, ce champ d'action qu'il a choisi, est un lieu trop vaste pour qu'il puisse songer à n'y mouvoir que lui. Et puis, s'observer lui-même ne suffit plus à son activité... Il s'est interrogé. La réponse ne l'a pas satisfait. Sa décision est vite prise. Il se détourne de lui-même pour se retourner vers le monde. Désormais, il ne dira plus : « Me voici, comme je pense » ; mais seulement : « A'^ous voici, comme vous êtes ! »

Pendant dix ans (i), ou presque, il a travaillé, si l'on peut dire, d'après lui, sur des souvenirs, dans le passé, sur des livres... Brusquement il se dégage et se jette dans la vie.

A l'évoquer en ce moment, me revient à l'esprit l'aveu d'un même effort, à un homme d'action prêté par un poète :

Oui, livres du passé, il faut que je vous cache ; Je mourrais contre vous.

Vous troubleriez mes yeux que vous avez grandis, Et je vous sentirais entre moi et les choses.

Il faut que je vous fuie.

Livres, libérez-moi ! Je m'en vais dans la vie

Ce désir de saisir et d'étreindre la vie, Ibsen l'avoue et le crie^ vers ce temps. L'opposition même qu'on lui fait exaspère ce désir en lui. « ... Je suis heureux de l'injustice qui m'est faite », écrit-il à Bjôrnson. « L'indignation accroît mes forces. Si l'on veut la guerre, soit !

(i) En 1868, Ibsen avait quitté Rome, « l'unique endroit en Europe qui fût vraiment paisible, » écrivait-il à Brandes. Il s'installa en Allemagne, où il se trouva cependant plus à ll'aise. Sans s'en rendre compte, il avait besoin de se trouver dans un centre d'activité. Il retourna à Rome en 1879, niais pour n'y pas rester. « J'avais songé, écrit-il au mois de mars 1879, à son éditeur Hegel, à renvcj'er mon fils tout seul à Munich pour y poursuivre ses études. Mais pour plusieurs raisons,^ il et bon que je me retrempe dans la vie littéraire germanique. Ici (à Rome) Q'on devient, à beaucoup d'égards, trop étranger aux divers mouvements qui agitent notre époque. ■»

(2) André Spire, Et vous riez.

Henrik Ibsen à 40 ans

elle se fera... ^lon dessein est de me faire photographe. Je ferai poser devant mon objectif mes contemporains un à un. Je n'épargnerai ni l'enfant dans le sein de sa mère, ni une pensée, ni une intention fugitive, masquées sous la parole, chaque fois que je me trouverai en présence d'une âme qui mérite la reproduction (i). »

Et désormais, il fait comme il a dit. Il prend des hommes dans la vie et les amène tels quels sur la scène, avec les circonstances extérieures qui les déterminent et qui les font agir. Et si le conflit restitué fidèlement paraît être toujours dominé par la pensée d'Ibsen, c'est que cette pensée ne cesse pas d'être hantée par un des grands problèmes posés par la vie même.

Car, pour changer de méthode, Ibsen ne change pas d'idées. Sa vie intellectuelle — ce qu'il entend par là c'est le travail de sa conscience, ce sont les rapports constants de sa pensée avec le monde, et cette inquiétude, devant le problème de notre destinée, qui ne l'a jamais quitté — sa vie intellectuelle reste étroitement liée à son œuvre.

(i) Lettres.

— « L'homme est libre... sous la loi qui le contraint », écrivait-il à Georg Brandes, au sujet du drame Empereur et Galilcen.

« En travaillant à cette œuvre », disait encore Ibsen au critique danois, « je suis devenu fataliste. »

Oui, mais — et c'est ça qui est admirabe ! — un fataliste qui ne se résout pas : l'homme en cellule qui passe des années à user trois barreaux. Ibsen, fataliste ! Oui, mais fataliste qui passera sa vie à user, si l'on peut ainsi dire, la loi qui le contraint.

D'abord, la loi sociale : moralité et respect de l'ordre établi. Au diable les nouveautés ! explique, dans un cercle de dames, le vicaire Rorlund... •

RORLUND

... Nous devons remercier Dieu de ce que les choses demeurent ici comme elles sont... Voyez-vous, mesdames, nous devons tous veiller à ce que notre société reste pure et bannir loin d'elle l'esprit de révolte, car il lui préparerait de mauvais jours (i).

Pendant ce temps, le consul Bernick, l'homme le plus considéré de la ville, un des meilleurs « soutiens de la société », achète en sous-main les terrains sur lesquels doit passer le chemin de fer. Ce Bernick a déjà, à son compte, maintes canailleries de ce genre, et d'autres, qui sont pires. Mais la morale est sauve, puisque la société n'en sait rien. Au résumé, et selon le mot d'un des protagonistes, « toute cette moralité sent la pourriture comme les draps d'enterrement ».

Il semble bien qu'Ibsen, en construisant ce drame, et celui qui l'avait précédé (2), se soit préoccupé de mettre surtout en lumière le milieu, et d'insister particulièrement sur les circonstances, les individus. Il en résulte que ceux-ci, plies aux besoins de la cause, gardent encore, dans ces deux œuvres, quelque chose d'un peu factice. On aperçoit l'auteur... Avec son grand sens critique, Ibsen aperçoit immédiatement la faute et corrige brusquement sa manière. Laissant les circonstances, il va droit à l'individu. Une fois qu'il l'a saisi, il ne le lâche plus. C'est l'individu lui-même qu'il observera désormais, l'individu aux prises avec les circonstances, l'individu soumis aux forces de contrainte, l'individu en révolte, faisant effort pour s'affranchir.

Dans cette manière nouvelle, dès son premier essai il fît un coup de

(i) Les Soutiens de la Société.

(2) L'Union des Jeunes.

maître. Si Maison de Poupée a conquis le public, c'est que la figure de Nora fut vraiment prise sur le vif. La gaieté de Xora, puis les craintes, puis l'angoisse, la douleur de Nora, impressionnent si fort qu'on ferme les yeux sur la fin du drame et qu'on passe sur le départ de Nora.

Vous connaissez l'histoire du double dénouement de Maison de Poupée. A la demande d'une comédienne fameuse, qui devait promener la pièce dans toute l'Allemagne, Ibsen avait consenti à corriger la dernière scène. Cédant à l'amour maternel, Xora revenait sur sa décision à la dernière seconde... et restait au logis.

C'est qu'en vérité, il faut faire effort pour accepter le départ de Nora, j'entends pour ne pas protester contre l'invraisemblance. Le rôle de la femme dans notre société — luxe ou utilité — est depuis si longtemps fixé ; ... la poupée d'Helmer... ou la distraction du professeur Rubeck, jamais la compagne véritable. Lorsque Nora reproche : « Jamais nous n'avons cherché en commun à voir au fond des choses », les meilleurs parmi nous murmurent : « Il ne manquerait plus que cela ! » Les autres, qui protestent, bourgeois rangés, hommes vertueux, ne veulent pas avouer qu'il n'y a « recherche en commun » qu'en ce qui concerne l'intérêt qui les lie à un coffre commun... L'homme et la femme font ainsi le voyage de la vie sur deux plans différents ; d'où le désaccord, et fatal ! Qu'il y ait des êtres qui en souffrent, rien d'extraordinaire. Mais que Nora ne le supporte pas ; il y a de quoi nous surprendre, étant ce que nous sommes !

Mais, si Nora persiste ? — Ah ! si Nora persiste, alors c'est une révolution !

Helmer

... Ainsi, tu trahirais tes devoirs les plus sacrés !

Xora Que considères-tu comme mes devoirs les plus sacrés ?

Helmer

Ai-je besoin de te le dire ? Xe sont-ce pas tes devoirs envers ton mari et tes enfants ?

Nora

J'en ai d'autres tout aussi sacrés.

Helmer

Tu n'en as pas. Quels seraient ces devoirs ?

Nora Mes devoirs envers moi-même.

Helmer Avant tout, tu es épouse et mère.

Il6 PORTRAITS d'hier

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