CHAPITRE VI
Emilie corrigée par une leçon indirecte. — Fête du village. — La fierté d'Emilie punie.
On voit que le mode d'éducation suivi par madame Dermance, obtenait graduellement des succès d'un heureux augure. Emilie gagnait de jour en jour en gentillesse et en amabilité. On ne s'extasiait jamais devant elle , lorsqu'elle parlait, et, par ce moyen, on évitait de lui inspirer un sot orgueil qui n'est que trop commun chez les enfants adulés par leurs parents. On voit beaucoup de ces petits individus qui croient qu'on s'entretient d'eux toutes les fois qu'on parle en secret , parce qu'ils ont remarqué qu'on le fait souvent : ils s'imaginent n'avoir rien en eux que d'extraordinaire et
d'admirable! Madame Dermance prenait le plus grand soin de sa fille sans lui laisser voir qu'elle pensait beaucoup à elle. Elle lui montrait que c'était par amitié et par besoin qu'elle prenait tant d'attention à sa conduite, et non par admiration pour son esprit, se contentant de la former peu à peu, selon les occasions qui se présentaient naturellement; et, en cela, on ne saurait trop suivre sa méthode; car alors même qu'on pourrait avancer l'esprit des enfants sans les presser, on devrait craindre de le faire; le danger de la vanité et de la présomption est toujours plus grand que le fruit de ces éducations prématurées qui font tant de bruit.
Guidée par les instructions de son oncle, madame Dermance se contentait de suivre et d'aider la nature. Comme tous les autres enfants, Emilie ignorait beaucoup de choses; elle avait donc beaucoup de questions à faire; aussi ne les épargnait-elle pas , et il n'était pas toujours
facile d'y répondre. Madame Dermance s'en tirait ordinairement avec le plus de précision possible , et ajoutait parfois certaines petites comparaisons pour rendre plus sensibles les éclaircissements qu'elle lui donnait. Si la petite s'avisait de juger quelque chose sans le bien savoir, comme cela arrive souvent dans le jeune âge, et même dans un âge beaucoup plus avancé , madame Dermance l'embarrassait par quelques objections pleines de sens, pour lui faire sentir sa faute, sans toutefois la confondre rudement, et en même temps elle lui montrait , non par des louanges vagues , mais par quelque marque affectueuse d'estime, qu'elle l'approuvait bien plus de douter ou de demander franchement qu'on lui expliquât ce qu'elle ne savait pas, que de prendre un ton tranchant et décisif, même en ayant raison du reste. Elle insinuait ainsi, avec beaucoup de douceur, dans l'esprit de son Emilie, une modestie véritable, et un grand mépris pour
les contestations qui sont si ordinaires aux jeunes personnes peu éclairées.
Le bon père Ambroise passait la plus grande partie de ses soirées chez madame Dermance ; tantôt il jouait avec sa petite nièce, tantôt il faisait quelque bonne lecture à haute voix. Un jour qu'il lisait des histoires édifiantes qui n'étaient pas du goût d'Emilie, celle-ci, qui aurait beaucoup mieux aimé jouer, se mit à marcher avec bruit , et à murmurer contre la lecture, disant d'un ton impertinent qu'elle trouvait toutes ces histoires fort ennuyeuses, et peu propres à l'éducation des enfants.
On fit d'abord semblant de ne pas entendre ce qu'elle disait. Mais le père Ambroise ayant terminé un chapitre, laissa tomber son livre, et, ôtant ses lunettes, entama quelques réflexions sur ce qu'il venait de lire, s'attachant à faire ressortir, de la manière la plus sensible, les sages leçons qu'on pouvait y puiser. Il amena ensuite adroitement la conver-
sation sur les personnes vaines , sottes et ignorantes, qui prononcent, sans la moindre hésitation, sur les choses quelles ignorent le plus complètement et qui sont au-dessus de leur faible portée. Emilie f écoutait attentivement. Cette attaque imprévue la déconcerta ; elle rougit de honte et un peu de dépit. Le père Ambroise, qui s'apercevait bien de son trouble, mais qui n'avait pas l'air d'y faire la moindre attention, continua à parler sur le même ton pendant près d'un quart d'heure. Emilie était fort mal à son aise; cette réprimande indirecte ne manqua pas son but , et la petite ne s'exposa plus à en recevoir de pareilles.
L'année suivante, quand elle fut devenue plus habile sur l'ai ticle de la lecture, les mêmes histoires édifiantes lui étant tombées sous la main, elle prit tant de goût pour ce livre, qu'elle avait peine à le quitter, même pour vaquer à ses autres devoirs. Madame Dermance s'en aperçut, et lui demanda ce qu'elle pen-
sait de ce livre. «Ah! maman, lui répondit Emilie, combien j'ai honte d'avoir osé en dire du mal, avant d'être à même d'en connaître le prix. Maintenant je le trouve très-amusant, et il m'intéresse infiniment. — Tu vois, lui dit madame Dermance, que tu es plus raisonnable à présent que tu ne l'étais l'année passée. Dans un an, tu verras encore des choses que tu n'es pas capable de voir aujourd'hui. Si, l'année dernière tu avais voulu juger des choses que tu ignorais alors, tu en aurais fort mal jugé. C'est un grand tort de prétendre savoir ce qui est au-delà de notre portée. 11 en est de même aujourd'hui des choses qui te restent à connaître. Tu verras un jour combien tes jugements présents sont imparfaits. Cependant lietoi aux conseils des personnes qui jugent comme tu jugeras toi-même, quand tu auras leur âge et leur expérience, »
La curiosité est un penchant de la nature qui va comme au-devant de l'instruction. Madame Dermance ne manquait
jamais d'en profiter à l'égard de sa fille. A l'aspect d'un objet nouveau, Emilie commençait aussitôt ses questions. Si elle rencontrait un moulin à eau , elle voulait savoir ce que c'était, et quel usage on en faisait. Sa maman lui apprenait que cette machine hydraulique servait à moudre le blé, à le réduire en farine pour en fabriquer le pain dont se nourrit l'homme. Si des moissonneurs travaillaient dans la campagne, nouvelles questions de la part d'Emilie. Il fallait lui expliquer comment on sème le blé, comment il germe et se multiplie dans le sein de la terre, enfin la manière de le moissonner, pour le battre ensuite en grange et le porter au moulin.
Dans un de ses voyages à Mauriac , madame Dermance ayant emmené sa fille, ce fut encore bien autre chose. Elle n'avait pas vu de ville depuis son départ de Paris; et nos jeunes lecteurs savent qu'à l'âge où elle avait quitté cette capitale de la France, elle était hors d'état de rien
discerner, de rien comparer. Aussi maintenant elle s'en dédommageait amplement. À chaque pas, de nouveaux objets provoquaient de nouvelles interrogations. Elle demandait des renseignements sur tous les ateliers où s'exerçaient des arts et des métiers, et sur les boutiques où l'on vendait telles ou telles marchandises. Loin de s'impatienter de toutes ses demandes, la bonne mère en était enchantée, et paraissait prendre plaisir à donner les explications qui lui étaient demandées. Par là elle enseignait insensiblement à sa fille comment se font toutes les choses qui servent à l'homme et sur lesquelles roule le commerce. Peu à peu , et sans étude particulière, Emilie se familiarisait avec la bonne manière de faire toutes ces choses et avec le juste prix de chacune; ce qui est le vrai fond de l'économie domestique! Ces connaissances, qui ne doivent être méprisées de personne, puisque tout le monde a besoin de ne se pas laisser tromper dans sa dépense.
sont principalement nécessaires aux jeunes personnes.
Un défaut qui n'est que trop ordinaire chez les enfants des riches, et qu'il importe de corriger de bonne heure, c'est la fierté. Les domestiques doivent être? plus intéressés que personne à la réprimer, et bien souvent ils font tout le contraire. C'était ainsi qu'Emilie avait par degrés changé de ton et de manières à Tégard des petits paysans et des petites paysannes des environs. Dans le commencement, elle s'était montrée fort polie à leur égard, et les traitait presque en petits camarades; mais gâtée par quelques-uns des gens du château, qui lui avaient fait observer qu'une demoiselle comme elle doit garder son rang et ne pas se compromettre avec ses inférieurs, mademoiselle Dermance répondait à peine par un signe de tête à ceux qui lui faisaient les saluts les plus respectueux, et ne leur adressait. la parole qu'avec un air de hauteur et de protection. Une telle
fierté ne convient à personne, à plus forte raison devait-elle être ridicule dans un enfant de huit ans.
Emilie s'était fait beaucoup d'ennemis par ce travers. C'est celui que les inférieurs pardonnent le moins. Il n'échappa ni à madame Dermance, ni à l'oncle Ambroise à qui il ne fallait qu'une occasion favorable pour y apporter remède.
Toutefois, en attendant, ils redoublèrent de politesse et d'affabilité envers tous les paysans qu'ils rencontraient.
L'Assomption de la sainte Vierge était la fête de la paroisse, fête fort chômée dans tout le canton. Ce jour-là, après la célébration solennelle de l'office divin , le plaisir et-la joie remplissaient le reste du temps. Des jeux de plusieurs espèces et des danses sur l'herbe étaient le partage de la bruyante jeunesse, tandis que les pères et mères de familles et les vieillards, assis paisiblement sur la verdure, à l'ombre des chênes touffus, et vidant quelques bouteilles de vin de Rouergue
semblaient rajeunir à la vue des divertissements de leurs enfants.
Madame Dermance qui savait que sa présence , dans de semblables occasions, flattait toujours ces bons villageois, ne manqua pas d'aller, dans l'après-midi, du côté de la pelouse qui était le rendez-vous général. Emilie la suivait ainsi que le bon père Ambroise. Dès qu'ils parurent , de naïves et sincères acclamations se firent entendre de toutes parts; la musette s'interrompit, les danses commencées restèrent suspendues. Tous les paysans, leur grand chapeau à la main, saluaient le curé et sa nièce avec un respect mêlé de marques d'attachement.
Le père Ambroise était touché jusqu'aux larmes. «Continuez à vous amuser, mes bons amis, leur dit-il; nous ne venons pas au milieu de vous pour troubler vos amusements ; nous voulons, au contraire, y prendre part, en jouissant du coup d'ceil. Amusez-vous, mes enfants; un moment de distraction est bien permis à
des gens obligés comme vous de travailler sans relâche toute l'année. »
L'invitation du bon père Ambroise n'eut pas besoin d'être réitérée. En un moment les danseurs eurent repris leurs places, et la musette commença d'exécuter une des plus jolies bourrées. Il fallait voir les sauts et les bonds des Vestris montagnards, et entendre leurs pas rapides et mesurés, leurs claquements de mains, le frappement cadencé de leurs pieds et les cris de joie perçants qu'ils poussaient par intervalles.
Madame Dermance, assise sur la pelouse, entre son oncle et sa fille, riait de tout son cœur de la gaîté folâtre de cette heureuse jeunesse, lorsqu'un des plus habiles danseurs, s'approchant le chapeau bas, vint la prier de lui faire l'honneur de danser une bourrée avec lui.
«Très-volontiers, mon ami, lui répondit madame Dermance; je connais fort peu cette danse, mais je l'essaierai avec plaisir. » Tout fier de la faveur qu'il venait
d'obtenir, le jeune homme conduisit madame Dermanee comme en triomphe.
Pour une Parisienne , celle-ci se tira fort bien de la bourrée et fut ramenée auprès de son oncle, avec des remercîments interminables.
La petite Emilie, qui, depuis qu'elle était dans le pays, avait eu le temps de se familiariser avec la danse des montagnards, et qui même n'en connaissait pas d'autre, fit quelques observations critiques sur la manière dont sa maman avait dansé. «Tu verras, lui disait-elle, comme je m'en acquitterai, moi, quandon va venir me prier pour danser. » Puis elle préludait en faisant des pas et des gambades devant son oncle et sa maman.
Cependant un second danseur vint inviter madame Dermanee, puis un troisième, enfin la plupart des jeunes gens qui se trouvaient là. Madame Dermanee n'en refusait aucun, et paraissait prendre beaucoup de plaisir à cet exercice. Emilie,
qu'on n'invitait point, se mordait les lèvres, se tirait les doigts, fort embarrassée de cacher son secret dépit. Lorsqu'elle vit la soirée s'avancer, et que personne ne s'occupait d'elle, les larmes furent sur le point de s'échapper de ses yeux.
Le curé et madame Dermance n'avaient pas l'air d'y faire la moindre attention. Celle-ci dansait chaque fois qu'on l'en priait. Emilie, le cœur gros, soupirait de temps en temps.
Le moment était favorable pour appli- ♦quer la leçon; on en profita. Un petit garçon de treize à quatorze ans, d'une ligure aussi douce qu'intéressante, s'étant présenté pour servir de nouveau partner à madame Dermance, celle-ci donna pour excuse qu'elle était très-fatiguée , et montrant Emilie au jeune danseur :« Tenez , lui dit-elle, voilà ma fille qui n'a pas encore dansé; que ne l'invitez-vous?
— Ah! madame, je n'oserais, reprit naïvement le petit villageois ; mam'selîe n'est
pas comme vous, elle est fière; elle nous regarde à peine quand nous la rencontrons; comment voudrait-elle consentir à danser avec le pauvre Jeannot, le pâtre du village? — Mais, mon ami, en l'invitant à danser avec vous, c'est un honneur que vous lui faites; je ne vois pas comment elle pourrait le refuser, sans se faire tort à elle-même. Qu'en penses-tu , Emilie? — Maman, répondit la petite en rougissant, je ne refuse pas de danser; je sens que... j'accepterais même avec plaisir, et je serais heureuse de pouvoir faire oublier la fierté qu'on vient de me reprocher. »
Enhardi par ces paroles, le jeune pâtre présenta la main à Emilie , qui lui donna la sienne de bonne grâce , et exécuta une montagnarde avec beaucoup de prestesse et de légèreté. Après ce début, les danseurs vinrent en foule, et le reste de la soirée se passa si agréablement pour Emilie, qu'elle eut lieu d'être satisfaite d'avoir dépouillé sa fierté.
Cette leçon qui n'avait pas eu l'air d'en être une, fit sur Emilie une impression plus profonde que toutes les remontrances qu'on aurait pu lui adresser. Dès lors elle s'attacha à corriger, par des manières prévenantes et des paroles affables, l'opinion défavorable que tout le monde avait sur son compte. Les villageois ne craignaient plus de l'aborder, et quand ils avaient quelque grâce à demander à madame Dermance, c'était un plaisir pour Emilie d'être leur interprète et leur avocat. Par ce moyen elle parvint à se concilier tous les cœurs, et madame Dermance pouvait s'applaudir déplus en plus du succès de ses soins.