CHAPITRE V
Emilie n'est pas peureuse, pourquoi? — Elle aime une méchante fille qui la gâte, et déteste la fidèle Julienne qui la reprend de ses fautes. — Comment on la guérit de ces préventions injustes.
Malgré les heureuses dispositions d'Emilie et l'extrême tendresse de ses parents, on évitait autant que possible de s'extasier, en sa présence, sur les saillies naïves et spirituelles qui lui échappaient fréquemment, et l'on se trouvait fort bien de cette sage réserve. Souvent le plaisir que l'on veut tirer des jolis enfants les gâte;, on les accoutume à hasarder tout ce qui leur vient dans l'esprit , et à parler des choses dont ils n'ont pas encore de connaissances distinctes. Il leur en reste
toute leur vie l'habitude de juger avec précipitation et de dire des choses dont ils n'ont pas d'idées claires : ce qui fait un très-mauvais caractère d'esprit.
D'après l'excellent plan d'éducation que suivait madame Dermance, on s'était surtout attaché à prémunir Emilie contre une foule de préjugés qui s'attachent si facilement au cerveau de l'enfance, et y laissent presque toujours des impressions qui durent toute la vie. Dans un pays comme la Haute-Auvergne , où les superstitions populaires abondent ainsi que dans toutes les montagnes, il était assez difficile de se tenir parfaitement en garde contre ce fléau. A force de soins cependant on y était parvenu. Les domestiques de 1". maison avaient reçu la défense de parler, devant Emilie, de fantômes, de revenants et autres sottises semblables ; ou bien, s'ils en parlaient, ce ne devait être que pour en rire. Aussi la petite n'avait-elle jamais de ces terreurs paniques qui font tant de mal aux enfants, et
qui influent d'une manière si funeste sur leur moral, lorsqu'ils sont devenus grands.
Si on doute du pouvoir que ces premiers préjugés de l'enfance exercent sur les hommes, on n'a qu'à voir combien le souvenir des choses qu'on a aimées à cet âge est encore vif et touchant dans un âge plus avancé. Si, au lieu de donner aux enfants de vaines craintes des fantômes et des esprits; si, au lieu de les laisser suivre toutes les imaginations de leurs nourrices pour les choses qu'ils doivent aimer ou fuir, on s'attachait à leur donner toujours une idée agréable du bien et une idée affreuse du mal, cette prévention leur faciliterait beaucoup par la suite la pratique de toutes les vertus. Mais, au contraire, on leur fait craindre un prêtre vêtu de noir; on ne leurparie de la mort que pour les effrayer ; on leur rapporte que les morts reviennent la nuit, sous des ligures hideuses : tout cela n'aboutit qu'à rendre une âme faible et (i-
mide, et qu'à la préoccuper contre les meilleures choses.
A l'aide des précautions qu'on avait prises à cet égard , Emilie avait été mise à l'abri de ce danger. Loin d'être peureuse, elle faisait souvent preuve de courage et de fermeté. La nuit, la plupart des enfants, même quand ils sont déjà grands, crient, pleurent, ou tremblent, si on les laisse seuls. Emilie, le soir, allait sans lumière dans telle chambre qu'on lui désignait, sans jamais manifester la moindre émotion, ni seulement de répugnance. Le tonnerre lui-même, qui fait quelquefois pâlir les hommes d'ailleurs les plus braves, ne lui causait aucuue frayeur. Toutefois, quand la foudre se faisait entendre avec fracas, elle se mettait à genoux devant un crucifix, à l'exemple de sa mère, et répétait les prières que celle-ci adressait à Dieu pour qu'il ne permît pas qu'aucun malheur arrivât.
Mais cet acte de piété, accompagné d'une pieuse résignation à la volonté de Dieu,
ne laissait apercevoir clans la contenance et les traits d'Emilie aucune marque de pusillanimité et de terreur.
Dès l'âge le plus tendre, les enfants cherchent ceux qui les flattent et fuient ceux qui les contraignent : on peut donc compter qu'ils ont dès-lors plus de connaissance qu'on ne l'imagine d'ordinaire.
Emilie ne pouvait souffrir Julienne, parce que celle-ci, quoique fort bonne tille, ne lui passait aucune de ses fautes; et, en cela, elle ne faisait que remplir un de ses devoirs, car madame Dermance et le père Ambroise le lui avaient recommandé très-expressément. Cet éloignement, de la part d'Emilie, allait môme jusqu'à l'aversion; elle ne manquait jamais de dire à sa maman les choses qui pouvaient être de nature à attirer des réprimandes à Julienne.
Il y avait dans la maison une autre domestique nommée Annette , fille très-hypocrite et très-mielleuse, qui, par une complaisance condamnable, s'était mise
en possession des bonnes grâces d'Emilie. La petite convoitait-elle quelque friandise, Ànnette la lui donnait aussitôt et en cachette, malgré les ordres de madame Dermance. Lorsqu'Emilie était grondée, elle venait soudain la caresser et lui dire du mal de ceux qui lui causaient du chagrin. Aussi la petite regardait-elle Annette comme sa confidente, répétant à tout propos l'éloge de cette tille.
Cette prédilection n'échappa pas à l'œil vigilant de madame Dermance. Elle communiqua son observation à son oncle; celui-ci lui avoua qu'il l'avait déjà faite, et qu'il croyait en avoir pénétré les motifs.
La maman d'Emilie n'était pas à beaucoup près aussi contente d'Annette que sa petite fille. Les rapports qu'elle recevait à chaque instant sur le compte de cette domestique, attestaient que sa conduite pouvait au moins donner lieu à des soupçons; et si elle la gardait chez elle, ce n'était que par bonté d'âme et par
égard pour ses parents qui étaient pauvres, âgés et infirmes. On avait bien d'autres raisons pour garder la ve^iueuse et fidèle Julienne.
Madame Dermance entreprit donc de corriger sa fille de cette injuste préférence. Mais, pour y réussir, elle se garda bien d'aller droit à son but. Un ton d'autorité absolue eût été un remède encore pire que le mal. Madame Dermance s'y prit tout autrement. Les paroles qu'elle adressait à Julienne, pour qui elle avait d'ailleurs un sincère attachement, étaient, plus que de coutume, assaisonnées de douceur et même d'égards. Son ton et «es gestes, en lui parlant, prouvaient qu'elle faisait d'elle un cas tout particulier. Elle ne cessait de rappeler à Emilie les soins, les attentions, les prévenances que cette bonne fille avait pour elle, sans jamais y attacher d'importance. «Vois, nia bonne amie, disait-elle souvent à sa fille, comme Julienne a soin de toi; c'est elle qui tient dans un si bon état toute ta
petite garde-robe; elle a veillé une partie de la nuit dernière pour achever ta belle robe; afin que tu pusses la mettre aujourd'hui dimanche pour aller à la messe. Elle t'aime bien, ma pauvre Emilie; tu peux t'en apercevoir lorsque tu es malade.
Je suis assurée que si tu me perdais, tu retrouverais en elle une seconde mère; et pourtant il me semble que tu n'as pas pour elle toute l'affection qu'elle mérite. Il est vrai qu'elle ne te gâte ni ne te flatte, mais c'est encore par tendresse pour toi. Et d'ailleurs, si elle agissait autrement, elle serait bien sûre de* s'attirer mes reproches. »
\ de tels discours, la petite rougissait et tâchait de s'excuser ou de motiver ses griefs contre Julienne. Sa maman la reprenait avec douceur et l'engageait à se comporter toujours de manière à ne jamais mériter de passer pour une ingrate; l'ingratitude étant le plus hideux vice du cœur.
La conduite de madame Dermance à
l'égard d'Annette était bien différente.
Elle prit avec cette domestique un ton sec, ferme, laconique. Naturellement douce et indulgente, il lui en coûtait beaucoup de s'exprimer ainsi. Mais, outre qu'Annette nuisait à l'éducation d'Emilie par ses caresses et ses cajoleries, elle était encore fainéante, babillarde, menteuse, et ne paraissait pas douée dune fidélité à toute épreuve. C'est pourquoi madame Dermance finit par se faire moins violence pour la traiter comme elle le méritait. Elle la regardait à peine quand elle lui donnait quelqu'ordre : l'air de son visage et le son de sa voix marquaient très-visiblement le peu d'estime qu'elle avait pour elle.
Le père Ambroise crut devoir aussi concourir à cette conversion, et se conduisit, à l'égard des deux domestiques, de la môme manière que madame Dermance.
Cette habile manœuvre amena bientôt un heureux résultat. Les attentions dont
Julienne devint l'objet, et le dédain marqué qui était le partage d'Annette, n'échappèrent point à Emilie. Les conversations de madame Dermance achevèrent complètement la conversion. Emilie finit par voir comme sa maman et son grandoncle, dans la bonne Julienne une créature aimante et d'une affection sincère et désintéressée. Diverses circonstances lui ouvrirent aussi les yeux sur les véritables motifs des caresses d'x\nnette. Elle reconnut que celle-ci ne lui donnait souvent des confitures ou autres friandises, que pour avoir occasion d'en manger elle-même, qu'elle ne disait tant de mal de Julienne, que pour parvenir à faire renvoyer cette domestique.
Ce mauvais sujet ne tarda pas à être puni de ses défauts et de ses vices. Une pièce d'argenterie ayant disparu de la maison, tous les soupçons planèrent sur Annette, et bientôt l'on acquit la certitude de ce larcin. Mais madame Dermance ne voulut pas livrer cette malheureuse à
la justice, de peur de réduire sa famille au désespoir; elle se borna à la renvoyer après lui avoir fait une touchante exhortation.
Cette circonstance, déplorable en ellemême, acheva d'éclairer la petite Emilie, et fut pour elle un mémorable avertissement de ne plus trop se lier aux apparences, et surtout de ne plus se laisser prendre aux démonstrations flatteuses de beaucoup de personnes.