‹ EmilieChapitre 11 sur 23 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Nouveaux petits personnages. — Emulation d'Emilie. — Elle enseigne ce qu'elle sait à son cousin Jules et à sa cousine Louise. — Lettres qu'ils écrivent à madame Chazal.

Vers le même temps, il arriva au château de la compagnie pour Emilie. Deux des enfants de madame Chazal y vinrent, sur l'invitation de leur tante, pour passer le reste de la belle saison. Jules et Louise étaient de forts jolis enfants; mais ayant été élevés autrement qu'Emilie, ils étaient loin de lui ressembler. Louise, âgée de onze ans, ne savait que jouer et rire, tant elle avait été accoutumée à l'oisiveté.

Jules éprouvait le vif désir de connaître beaucoup de choses; mais malheureuse-

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ment on ne s'était pas encore occupé de lui donner les connaissances même les plus élémentaires. Entrant déjà dans sa dixième année, il ne savait pas encore lire couramment. Du reste, son caractère était excellent et son esprit annonçait de grandes dispositions qui ne demandaient qu'à être cultivées.

Emilie connaissait déjà son cousin et sa cousine, elle les avait vus à Mauriac, mais pour ainsi dire en passant; par conséquent elle ne les connaissait pas parfaitement. Dès la première entrevue, Jules et Emilie se convinrent à merveille; les mêmes goûts, le même désir de s'instruire, le même fonds de caractère, leur inspirèrent bientôt une affectueuse sympathie l'un pour l'autre. Il n'en fut pas tout-à-fait de même avec Louise. Celle-ci se voyant la plus grande, prétendait toujours être la maîtresse, mais son excessive ignorance et sa paresse faisaient qu'on ne tenait aucun compte de ses volontés arbitraires, et qu'on se moquait

d'elle sans ménagement, ce qui blessait au vif sa vanité, et causait des disputes, des bouderies et des ruptures bruyantes.

Madame Dermance n'était pas fâchée d'avoir cette petite société, quelque turbulente qu'elle fut. Par là elle pouvait plus facilement apercevoir et étudier les développements du caractère de sa fille.

Comme on ne pouvait passer tout son temps à jouer, car le jeu trop prolongé ennuie les enfants de cet âge au lieu de les amuser, madame Dermance fixa différentes heures pour l'étude. Emilie lisait assez bien et commençait à écrire; de son propre mouvement, elle se mit à donner des leçons à Jules. Le désir d'apprendre, l'amour -propre, et surtout l'envie d'être aussi savant que sa petite cousine , encouragèrent tellement l'écolier, qu'il fit de rapides progrès. Louise, qui n'était ni aussi active, ni aussi intelligente, n'apprenait que bien lentement.

C'était un spectacle curieux que de voir Emilie, toute petite, toute mignonne,

servir de inaitresse decole à deux enfants bien plus grands qu'elle. Lorsqu'elle donnait ses leçons, elle se modelait sur sa maman et sur son oncle, et ne perdait pas un seul instant sa gravité. Les livres dont elle se servait étaient remplis d'histoires courtes et merveilleuses; elle les avait lues tant de fois qu'elle les savait toutes par cœur, ce qui lui donnait un avantage de plus pour faire son petit cours. Aussi ne laissait-elle pas échapper beaucoup de fautes, sans les signaler avec une assurance imperturbable.

Son talent pour l'écriture n'étant pas encore assez développé, c'était le père Ambroise qui présidait à la leçon; et sa méthode, à cet égard, n'est pas à dédaigner, il faisait à ses petits élèves un divertissement de former des lettres sur des morceaux de carton, moyen très-propre à leur inspirer de l'émulation. Les enfants se portaient d'eux-mêmes à tracer des ligures; et comme on encourageait leur inclination sans la gêner trop, ils parve-

naient à former clés lettres en se jouant et s'accoutumaient peu à peu à écrire.

Le père Ambroise les encourageait en leur promettant quelque récompense de leur goût, et qui n'eût pas . de conséquence dangereuse, telle qu'une partie de promenade, un goûter à tel ou tel endroit, de beaux livres et autres choses de ce genre.

Trois mois s'étaient à peine écoulés, que ces enfants, ainsi exercés, savaient déjà tracer des caractères lisibles; leurs lettres avaient une forme assez régulière. Les progrès de Jules se faisaient surtout remarquer. Il montrait une adresse merveilleuse pour toutes les opérations manuelles. Loin d'en cire jalouse, Emilie en témoignait de la joie, et félicitait sa maman d'avoir fait venir au château son cousin et sa cousine. Pour Louise, elle commençait à devenir un peu plus habile; et l'on pouvait distinguer, dans ses lignes tortueuses, quelques lettres assez bien formées.

Quand ses élèves furent assez forts, le père Ambroise, de coneert avec madame Dermance, eut l'idée de mettre à l'essai leur talent, et pour cela il crut devoir profiter d'une occasion solennelle. Madame Chazal devait venir passer quelques jours auprès de sa belle-sœur et de ses enfants. Le père Ambroise annonça à ses écoliers qu'il fallait qu'ils invitassent eux-mêmes, Tune sa tante, et les deux autres leur maman, à se rendre le plus tôt possible au château. «Mais, mon oncle , comment donc faire ?

s'écrièrent tous ensemble les trois enfants. — Comment! ne savez-vous pas écrire? Vous me faites-là une belle question! A quoi vous servirait-il donc de l'avoir appris? — Oui, mon oncle, nous savons écrire, mais ce n'est qu'en copiant les exemples que vous nous donnez : pour écrire d'après nos propres idées, c'est tout autre chose..., — Que vous manque-t-il donc? continua le bon curé, — 11 nous manque, reprit Jules, de

savoir comment doivent s'écrire tous les mots; je ne sais pas comment on appelle cette science; vous ne nous l'avez pas encore apprise. — Tu as raison , mon ami .Jules, répliqua le père Àmbroise; ce que lu veux dire, c'est l'ortographe, on en acquiert la connaissance par l'étude de la grammaire On vous en entretiendra plus tard. Mais, en attendant, pour remédier à cet inconvénient, vous allez me dicter ce que vous avez l'intention de mander à madame Chazal; je l'écrirai très-lisiblement, et vous le copierez. Cela vous convient-il?»

Tous les enfants applaudirent avectransport. Puis chacun se mit à réfléchir pour préparer ce qu'il devait faire écrire. Pendant ce temps-là, le bon curé mit ses lunettes, tailla une plume de manière a pouvoir écrire bien gros et très-lisiblement, et attendit en silence que quelqu'un prît la parole pour lui dicter. Emilie fut prête la première. Plusieurs fois elle interrompit son vénérable secrétaire par

ses hésitations; enfin le père Ambroise parvint à écrire, sous sa dictée, la petite lettre suivante :

« Ma bonne tante ,

» Je vous remercie de tout mon cœur de m' avoir procuré la compagnie de mon cousin et de ma cousine. Leur société me plaît beaucoup, et nous nous amusons on ne peut plus. Mais j'attends sous peu de jours un bien plus grand plaisir de votre part; c'est celui de vous posséder bientôt vous-même. Maman nous a assurés que vous le lui aviez promis, et celte nouvelle nous a tous comblés de joie.

» Hâtez-vous donc, ma bonne tante, de remplir votre promesse et notre attente. Vous n'arriverez jamais assez vite au gré de l'impatience de vos enfants, et je pense à cet égard tout-à-fait comme eux.

» Je vous embrasse de tout mon cœur,

» Votre très-respectueuse nièce, » Emilie Dermance. »

Vint ensuite le tour de Jules. Par suite de sa vivacité naturelle, tantôt il embrouillait son grand-oncle par la volubilité de ses paroles, tantôt il s'em brouillait tellement lui-même, qu'il était obligé de s'arrêter pour retrouver le fil de sa phrase. A force de retrancher et d'ajouter, le curé parvint à recueillir la lettre qu'on va lire :

«Ma chère maman,

» Tu nous as donné de bien agréables vacances, en nous permettant d'aller chez notre bonne tante Dermance. Nous passons nos journées à jouer et à étudier du meilleur de notre cœur. Notre grandoncle Ambroise ne néglige rien pour rendre nos jeux instructifs et nos leçons amusantes. Nous lisons dans de beaux livres, nous faisons de belles pages d'écriture, nous nous promenons souvent. Je ne pourrais jamais 'm'ennuyer de ce genre de vie, s'il pouvait m'être possible

de ne pas songer à toi; mais, au contraire, j'y pense bien souvent. Aussi, combien me sera-t-il doux de te voir bientôt et de t'embrasser! Je n'ai pas besoin, je pense, de te dire de te hâter. Je sens à mon cœur que tu ne te feras pas long-temps attendre. Jusqu'à ton arrivée, je vais tâcher d'être bien studieux et bien sage, pour qu'on n'ait qu'à te dire des choses agréables sur mon compte. Je t'embrasse mille fois.

» Ton fils très-respectueux et très-affectionné,

» Jules Chazal. »

Après avoir écrit l'épître de Jules, le père Ambrolse passa à Louise, qui se borna à dicter ces lignes :

« Bonne et chère maman ,

» Vous serez sans doute surprise de voir de mon grurbnnage, et peut-être aurez- vous de la peine à le déchiffrer;

mais quelque mauvaise que soit mon écriture, elle ne pourra que vous flatter, puisque le peu que je sais, je l'ai appris ici. Je fais le premier usage de mon petit talent pour vous supplier de nous venir voir. J'aurais bien du plaisir à vous exprimer en détail celui que vous nous ferez; mais n'étant pas encore habituée à écrire, je suis forcée dem'arrêter. Quand je vous verrai , mon cœur et mes lèvres vous en diront davantage que ma pauvre plume.

» Votre fille respectueuse et obéissante, » Louise Chazal. »

Le père Ambroise lut et relut avec attention les trois lettres qu'il venait d'écrire, afin de corriger les omissions; puis, armé d'un crayon et d'une large règle d'ébène, il traça aux enfants les lignes qu'ils devaient suivre pour écrire bien droit et faire une pièce d'écriture lisible. Quand tout fut préparé, les écrivains se mirent à la besogne. Pendant ce

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temps, le père Ambroise se promenait de long en large, jouissant intérieurement de l'attention et du recueillement avec lesquels ses écoliers travaillaient. Il allait tantôt à l'un, tantôt à l'autre, leur indiquant ce qu'il fallait faire pour rendre leur écriture ou plus pleine ou plus hardie.

Au bout cFune heure les trois lettres étaient achevées. Le père Ambroise les relut encore pour en*soigner la ponctuation, puis les plia, les cacheta et les remit à Guillaume, l'un des domestiques du château, avec ordre de les porter sur-lechamp à madame Chazal, à Mauriac.

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