CHAPITRE VIII
On attend la réponse; attente trompée. — Arrivée de madame Chazal ; grand repas; convives. — Leçons de tempérance et de sobriété.
Guillaume ayant scellé un cheval, fut prêt à partir à l'instant même. Tous les enfants l'entouraient, le suppliant de -ne pas manquer de rapporter promptement une réponse. Guillaume le leur promit, donna un coup de talon à sa monture et s'éloigna au petit trot.
On pense bien que ce qui occupait le plus en ce moment nos trois jeunes têtes, c'était de savoir l'effet que produirait sur madame Chazal leurs lettres inattendues.
Aucun jeu, aucune occupation ne put les distraire tout le reste du jour. Ils atten-
daient avec impatience le retour de Guillaume; mais celui-ci ne devait revenir que le lendemain matin; il fallait donc prendre son parti : on le prenait sans doute assez gaillardement; mais il aurait été facile de remarquer clans les yeux d'Emilie, de Louise et de Jules, une sorte d'inquiétude et d'attente dont leurs jeux semblaient se ressentir. Ils s'allèrent coucher fort paisiblement, ce qui veut presque dire tristement, quand on parle de la turbulente enfance. Tous trois , mais surtout Louise et Jules, auraient déjà voulu être au lendemain.
On fut réveillé bien avant le jour, et l'on ne se fit pas tirer l'oreille pour sortir du lit. Au moindre bruit qu'on entendait dans la cour, aussitôt chacun de courir à la fenêtre, dans l'espérance que ce serait Guillaume. Toute la matinée se passa à aller, à venir, et à se dire les uns aux autres : Guillaume ne vient pas, Guillaume ne vient pas.
Enfin le claquement d'un fouet se fit
entendre; les trois enfants y répondirent à la fois par un cri de joie et par cette exclamation : «Ah! voilà Guillaume! le voilà enfin!» et tous se précipitèrent ensemble vers la porte.
Eh bien! mon bon Guillaume, avezvous vu ma tante? — Maman se portet-elle bien? — A-t-elle lu nos lettres?» Telles furent les questions dont on assiégea le domestique comme il descendait de cheval.
«Laissez-nous donc le temps de nous reconnaître, leur répondit Guillaume assez brusquement; vous croyez, vous autres , qu'on n'a rien de plus pressé que de vous répondre! Si vous aviez fait le saut que je viens de faire il n'y a qu'un quart d'heure, là haut, en passant le Puy-de-Resnel, vous ne vous empresseriez pas tant à me questionner. — Vous vous êtes donc fait bien du mal? répliqua Emilie, en s'approchant de Guillaume avec un air de compassion. — Pardine, si je m'en suis fait , répondit celui-ci d'un
ton plus doux; imaginez-vous, mam'selle, que Cocotte s'était déferrée; nous allions doucement; comme elle sait par cœur tous ces chemins, je me laisse conduire par elle. Tout en sifflant le long de la route, mes yeux s'étaient fermés et je ne pensais plus être à cheval. Tout à coup... — Vous vous étiez donc endormi? s'écrièrent les enfants. — Moi endormi ! oh ! mon Dieu non! je ne sais ce que j'étais;
mais pour sûr, je n'étais ni éveillé ni
endormi ; tout à coup je me sens rouler dans un précipice; j'ouvre les yeux; heureusement que j'étais tombé sur une épaisse touffe d'herbe; Cocotte broutait paisiblement auprès de moi; j'aurais pu être tué sur la place ; c'est pourquoi je dois me trouver heureux d'en être quitte pour une petite contusion et pour la peur. »
Tout en faisant ce récit, Guillaume était entré dans la maison. Les enfants le suivaient toujours, impatients de connaître le résultat de son voyage. Madame Dermance survint, et quand elle eut
appris l'accident de Guillaume, sou premier soin fut de lui faire prendre aussitôt une forte dose de vulnéraire.
Guillaume ayant fait une horrible grimace en avalant la boisson salutaire, madame Dermance, qui s'en était aperçue et qui avait deviné à sa mine la cause de sa mésavanture, lui dit en souriant : «Eh bien, mon ami, est-ce que vous ne trouvez pas cette liqueur aussi agréable que celle que vous avez bue ce matin? — Ah ! ma bonne dame, vous dites bien la vérité en riant, répondit le paysan tout honteux ; mais je vous assure qu'il n'y a pas eu de ma faute, j'ai rencontré sur mou chemin mon compère Antoine; c'est un brave et digne homme, par ma foi; mais avec lui il faut toujours boire; et.... j'ai bu; je vous l'assure, c'était bien malgré moi. En tout cas, je n'ai pas manqué de boire à votre santé. »
Madame Dermance ne put s'empêcher de rire de l'aveu franc et naïf de Guillaume; elle ne laissa pourtant pas de lui
faire une petite réprimande, et de lui représenter vivement que son intempérance avait failli lui coûter la vie.
On ne savait toujours pas de nouvelles des trois lettres. Jules murmurait entre ses dents contre cet ivrogne de Guillaume. Les petites demoiselles n'étaient pas plus contentes que Jules.
«Eh bien, Guillaume, reprit madame Dermance, vous avez -vu ma belle-sœur?
Se porte-t-elle bien? Que vous a-t-elle dit ? — Elle m'a dit de vous dire qu'elle était en bonne et parfaite santé, et bien satisfaite que vous vous portiez tous bien aussi; qu'elle vous faisait bien des compliments, ainsi qu'à monsieur le curé, et que du reste, elle n'avait rien autre chose à vous mander pour le présent. — Et nos lettres? qu'en avez-vous fait? interrompit Jules avec vivacité; je gage qu'il les aura laissées dans quelque cabaret. — Ne gagez pas, mon petit monsieur Jules, vous perdriez; je n'ai rencontré le compère qu'au retour; j'ai rem's vos lettres
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â madame Chazal; elle n'avait pas le temps de les lire tout de suite, et m'a chargé de vous annoncer quelle y répondrait par la première occasion. »
Cette nouvelle pétrifia nos trois petits écrivains épistolaires : chacun s'était attendu à recevoir des compliments sur ses progrès, sur son écriture, sur sa manière de tourner une lettre. Rien de tout cela. Quel désappointement !
En somme, nos petits personnages étaient très en colère contre madame Chazal. Selon eux, c'était répondre bien mal à leur tendresse et à leur zèle. Ce n'était pas du tout encourageant pour ira coup d'essai.
Pendant qu'ils faisaient ainsi des commentaires sur la prétendue insouciance de madame Chazal, plusieurs chevaux entrèrent avec fracas dans la cour du château. Attiré parla curiosité, Jules regarde au travers des carreaux, et tout à coup rayonnant de joie : «C'est maman, c'est maman,» s'écrie-t-il en s'élancant vers
l'escalier; Louise et Emilie le suivent de près, et dans un clin-d'œil les voilà tous trois dans les bras de madame Chazal, que l'émotion de la joie rendait interdite et muette.
Ce premier moment passé, madame Chazal félicita ses enfants des rapides progrès qu'ils avaient faits auprès de leur petite cousine, à qui elle en attribuait l'honneur, et quelle complimenta aussi pour son compte. Elle leur avoua que c'était au plaisir que lui avaient causé leurs lettres qu'ils devaient son arrivée subite, et que ce petit voyage était pour elle une véritable fête.
Madame Dermance en ce moment revenait de la messe, accompagnée du père Ambroise. Tous deux furent aussi agréablement surpris que l'avaient été les enfants. Tous deux comblèrent de caresses madame Chazal , et l'on se disposa à célébrer avec solennité cette réunion de famille.
Comme depuis fort long temps ma-
dame Chazal n'était venue au château, dès que la nouvelle de son arrivée se fut répandue dans le pays , il lui fallut se résigner à subir les visites de toutes les personnes de sa connaissance qui demeuraient aux environs. C'était un concours sans fin. On a tant à se dire quand il y a plusieurs années qu'on ne s'est vu ! et puis, il est des gens naturellement si importuns, qu'on a bien de la peine à s'en débarrasser. Enfin peu à peu la foule s'écoula, et il ne resta au château d'autres étrangers qiA* M. de la Rochette et madame Calmet, tous deux anciens amis de la famille.
Cependant on faisait les apprêts d'un diner splendicle, et tel que de long-temps on n'en avait donné de pareil au château. Julienne se mettait en quatre pour présider aux menus détails du repas. Toute la batterie de cuisine était en l'air ; la grande broche semblait attester par ses cris qu'elle avait perdu l'habitude de tourner. Tous les fourneaux étaient allumés, et
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une odeur très-agréable s'échappait de la cuisine en même temps que la fumée.
Le diner répondit à tous ces préparatifs. Madame Dermance en fit les honneurs avec une grâce inexprimable; la cordialité polie et affectueuse qui régnait entre tous les convives, en avait banni l'ennuyeuse cérémonie. On fit des compliments à Julienne sur le choix et le bon goût des mets, et sur l'ordre et l'àpropos du service. Ainsi tout le monde avait sa part de satisfaction.
Madame Chazal ne : a lassait pas d'admirer ses enfants, et ne pouvait revenir de la rapidité de leurs progrès, car ils ne savaient presque rien avant leur départ de Mauriac. Elle était venue avec l'intention de les remmener avec elle; mais considérant que, pendant le reste de la belle saison , ils pourraient apprendre quelque chose de plus, et cédant d'ailleurs aux instances réitérées de Jules et de Louise, elle consentit à les laisser encore chez madame Dermance jusqu'à
l'entrée de l'hiver. Cette adhésion fut une nouvelle cause de satisfaction pour les enfants; il eût été difficile de discerner qui était le plus content ou d'Emilie r ou de Jules et de Louise. On avait donc encore près d'un mois et demi à passer ensemble ! Un mois en perspective , c'est presqu'un siècle pour l'enfance.
Il fut facile à madame Chazal de remarquer les attentions et les prévenances de Jules pour sa petite cousine. A table, il la servait avec une complaisance qui décelait une vive amitié. Du reste, il avait les mêmes égards pour sa sœur, et se montrait en toute occasion pour Louise, plein de douceur et de prévenances, tel enfin que doit toujours être un bon frère.
Le dîner fut d'abord assez grave : une discussion sérieuse s'était engagée entre les grandes personnes. De temps en temps, M. de la Rochette, homme très-jovial, jetait dans la conversation de petites plaisanteries qui provoquaient le rire, sans toutefois être de nature à scandaliser les
enfants. D'ailleurs, ils étaient eux-mêmes trop occupés pour faire attention à ce qui se disait autour d'eux; on se passait de main en main les livres et les jouets que madame Chazal avait apportés de Mauriac, et l'on courait les montrer, tantôt à madame Dermance, tantôt au père Ambroise ou bien aux deux convives. 11 fallait que chacun dit son mot sur chaque objet qu'on lui présentait. C'est à quoi il faut se résigner quand on est avec les enfants.
Au dessert, qui fut très-prolongé, un incident vint troubler un moment la fête. Jules avait été placé pendant le repas auprès de M. de la Rochelte, qui lui versait à boire avec trop peu de réserve; l'enfant vidait son verre sans ménagement; il en était résulté un grand mal de tête qu'il lui fut bientôt tout-à-fait impossible de dissimuler. Pâle et défait, il ne se tenait plus qu'avec peine sur ses jambes, lorsque madame Dermance s'en aperçut, et pour ne pas alarmer sa belle-
sœur, emmena promptement Jules avec elle dans une autre pièce. Les paroles embarrassées de l'enfant lui apprirent d'une manière certaine ce dont il s'agissait, et elle se disposa à y remédier à l'instant même. Emilie, inquiète de l'absence de son cousin, accourut, et ce fut elle qui fit tiédir de l'eau et prépara le thé, breuvage si salutaire dans de semblables occasions. Jules étant demeuré couché environ une heure, et ayant été soigné par Julienne et par Emilie, se vit en état de reparaître devant la société, avant la lin de la soirée. On s'était à peine aperçu de sa disparition. Madame Dermance et Emilie lui avaient bien promis de garder le secret; il ne put pourtant pas se défendre d'un mouvement de honte lorsqu'il rentra dans le salon. 11 s'y trouvait une personne qui aurait dû être bien plus honteuse; c'était M. de la Rochette.
Cet homme, d'une probité éprouvée, d'un esprit très-cultivé, doué des plus heureuses qualités, avait le malheureux
défaut de s'adonner au vin sans discrétion. Les fréquentes rasades qu'il s'était versées dans la soirée, commençaient à produire leur effet. 11 venait de s'engager dans une conversation sur la politique, où il ne faisait déjà plus preuve de bon .sens. Plus il voulait parler, plus sa langue semblait s'embarrasser. À chaque minute, il prenait une forte prise de tabac, et son nez était tellement barbouillé de cette poudre noire, que Louise et Emilie s'en pâmaient de rire derrière le fauteuil du père Ambroise. Les grandes personnes ne se trouvaient pas beaucoup plus à leur aise; quant au pauvre Jules, il n'osait sourciller depuis sa malencontreuse aventure.
Après avoir long-temps bavardé à tort et à travers, M. de la Rochette, à qui, depuis long-temps , personne ne voulait plus tenir tête, appesanti par les vapeurs du vin , se laissa tout doucement aller sur la table, et se mit à ronfler comme s'il eut été dans son lit. De crainte de troubler
son sommeil, le curé, ses deux nièces, et madame Calmet, qui ne laissaient pas d'être fortement contrariés de ce fâcheux incident, se retirèrent un peu à l'écart pour une partie de dominos.
Quelques instar's d'un sommeil assez profond et très-bruyant suffirent pour dissiper l'ivresse de M. de la Rochette. 11 commençait à être tard. L'heure, de se retirer approchait. Emilie, à l'instigation de sa maman , s'arma d'un long morceau de papier roulé en forme de flèche, et vint doucement en caresser le nez et le menton du dormeur. A demi-réveiilé par ce chatouillement, il portait la main à son visage, mais la petite retirait le morceau de papier lestement, et notre homme recommençait à dormir. Ce petit manège, répété plusieurs fois, atteignit enfin son but. Qui fut bien sot à son réveil? ce fut M. de la Rochette, lorsqu'il se vit seul, les coudes appuyés sur la table, et qu'il put juger un peu sainement de ce qui lui était arrivé. Honteux
de l'inconvenance de sa conduite, dont il sentait toute la turpitude, il aurait volontiers préféré se trouver pour le moment dans les plus profonds abîmes de la terre. Il chercha cependant à se tirer de ce mauvais pas le plus galamment possible, et, s'approchant de la table où l'on jouait, il fit des excuses de la grossièreté qu'il venait de faire, alléguant qu'il s'était laissé surprendre par le vin de madame Dermance, qui était, disait-il, extrêmement capiteux, et qui avait agi sur lui avec d'autant plus de force qu'il n'y était point habitué.
Ses excuses furent accueillies comme elles devaient l'être; par égard pour son âge et pour ses bonnes qualités, on ne lui en lit pas plus mauvaise mine : en revanche, il plut sur lui une grêle de plaisanteries. M. de la Rochette était homme d'esprit, il s'exécuta de la meilleure grâce du monde, c'était le meilleur plastron à opposer aux épigrammes.
Dès qu'il fut retiré, madame Dermauce
ne laissa pas échapper cette occasion de parler contre l'intempérance dans les repas. Ce qui venait d'arriver à Jules ne rendait celte sortie que trop nécessaire.
«Eh bien! mes enfants, dit-elle en s'adressant à sa fille et à Louise, que pensez-vous de l'état dans lequel vous avez vu M. de la Rochette? Croyez-vous qu'une telle conduite puisse lui faire beaucoup d'honneur dans le monde? — Àh ! ma tante, répliqua Louise, que je serais honteuse à sa place! 11 était tout comme Guillaume quand il est revenu ce matin de Mauriac. Si cela est blâmable dans un domestique, à plus forte raison dans un homme bien élevé comme M. de la Rochette. — Fi! que cela est vilain, dit Emilie, s'endormir en compagnie, et se vautrer sur la table! Si nous en faisions autant, nous autres, on nous gronderait bien, et l'on aurait raison. »
Pendant ce petit colloque, Jules se tenait caché dans le sein de sa maman, et n'osait montrer son visage, de peur qu'on n'y découvrît les marques de sa honte.
« Allons , mes amis , reprit madame Dermance, je vois avec plaisir que vous avez remarqué l'inconvenance de la conduite de notre voisin; et la chaleur avec laquelle vous le blâmez, me prouve que vous n'êtes nullement disposés à l'imiter. A quelque table que vous vous trouviez, tenez-vous toujours sur vos gardes; usez toujours modérément des mets et des vins qu'on vous offrira. D'abord cette sobriété sera salutaire à votre santé, que le moindre excès pourrait compromettre très-gravement; ensuite, elle vous rendra recommandable aux yeux du monde, et vous garantira de beaucoup d'autres vices auxquels entraîne bien souvent l'ivresse.
» L'excès du vin dégrade l'homme et le ravale au niveau des bêtes brutes. Il engendre quelquefois des crimes horribles. Vous verrez dans vos livres d'histoire, qu'Alexandre-le-Grand, dont vous avez déjà entendu parler, tua, étant ivre. Clytus, l'un de ses plus (idoles serviteurs. »
Emilie et Louise auraient bien voulu connaître les détails de cette histoire, mais l'heure déjà fort avancée ne le permit pas ce soir-là. Le père Ambroise lit lever la séance, et prit congé de toute sa famille pour regagner le presbytère. En embrassant sa tante pour lui souhaiter le bonsoir, Jules la remercia avec effusion de l'indulgence qu'elle lui avait témoignée, et lui promit bien de ne pas oublier sa leçon de tempérance et de sobriété. Il fut aussi convenu que madame Chazal et le père Ambroise ne sauraient rien du petit accident qui lui était arrivé pendant le dîner.