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CHAPITRE IX

Promenades champêtres. — Départ de madame Chazal. — Il n'est pas charitable de contrefaire les vieillards et les gens infirmes. — Séparation des petits amis.

Madame Chazal était venue au château dans l'intention d'y passer quelques jours, ce qui comblait de joie les enfants, parce qu'ils savaient bien que ce seraient pour eux autant de jours de fête. En effet, pendant tout ce temps, on ne songea qu'à des parties de plaisir. Madame Chazal connaissait peu le pays; la saison était encore assez belle; du matin au soir, on se promenait, on courait, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Un jour on allait à une montagne voisine, renommée pour les bons fromages qu'on y fai-

sait; un autre, on dirigeait la promenade vers un bois rempli de noisetiers sauvages, et qui promettait par conséquent, une récolte abondante à ceux qui voudraient cueillir leurs fruits. Ce dernier amusement était infiniment agréable pour les trois enfants, surtout pour Jules, qui, leste comme un écureuil, gravissait hardiment les rochers les plus escarpés, pour atteindre les plus beaux noisetiers; Emilie et Louise ne le suivaient que de loin et d'un pas timide. Aussi ne pouvaient-elles que glaner sur les traces de leur compagnon.

Il fallait voir ensuite Jules revenant tout chargé de butin, rapportant ses poches pleines de belles noisettes jaunes comme de l'or, et le fond de son petit chapeau rempli de mûres sauvages, noires comme de l'ébène. Ne songeant ni à la sueur, ni à la poussière qui couvraient son front, ni aux nombreuses égratignures qu'il s'était faites aux mains et à la (igure, en voulant se frayer un

passage à travers les buissons et les branchages de houx armés de piquants, il n'était occupé que du triomphe d'avoir fait la meilleure provision. Puis, se montrant aussi galant que brave, il se hâtait de vider ses poches et son chapeau aux pieds de sa cousine et de sa sœur, les invitant à prendre leur part de sa riche moisson, et choisissant pour elles les mûres et les noisettes les plus belles. Le père Ambroise, madame Dermance et sa belle-sœur regardaient d'un œil charmé ces scènes enfantines, et se réjouissaient du bon naturel de leurs enfants et de l'aimable accord qui régnait entre eux.

Madame Chazal aurait de bon cœur prolongé son séjour au château; mais les affaires de sa propre maison réclamaient impérieusement sa présence. Elle prit donc congé de la famille et des personnes qu'elle connaissait dans le voisinage.

Jules et Louise lui témoignèrent leurs regrets de la voir partir sitôt; toutefois quelque plaisir qu'ils eussent à vivre au-

près de leur maman, iis lui demandèrent la grâce de les laisser avec leur tante le plus long-temps possible. Madame Chazal, bien convaincue qu'ils ne pourraient que beaucoup gagner à une si bonne école, et sachant bien d'ailleurs que ses occupations ne lui permettaient guère de veiller assidûment à leur éducation, céda à leurs instances ainsi qu'elle en avait d'ailleurs fait la promesse, mais à la condition qu'ils seraient bien sages, et qu'il ne lui reviendrait aucune plainte sur leur compte. Les enfants le lui promirent en sautant de joie; et les choses étant ainsi arrangées , madame Chazal repartit pour Mauriac.

Après son départ tout rentra dans l'ordre accoutumé; les leçons recommencèrent, et l'on se mit au travail avec autant d'ardeur qu'auparavant. Louise et Jules avaient encore près d'un mois à demeurer avec Emilie; ils voulaient mettre ce temps à profit, afin de causer une nouvelle surprise à leur mère, en donnant

de nouvelles preuves de leur zèle pour l'étude. Le père Amhroise et madame Dermance ne laissaient perdre aucune occasion de les encourager, et les trois écoliers faisaient autant de progrès que les facultés de chacun pouvaient le comnorter.

Le goût du travail ne les empêchait pourtant pas de se livrer avec joie à tous les jeux de leur âge. L'exercice du corps délasse l'esprit, et lui donne souvent plus de force et de ressort. On les laissait donc jouer en liberté, en veillant toujours néanmoins à ce que leurs amusements ne fussent préjudiciables à personne.

Un jour que Madame Dermance et son oncle étaient dans le salon, elle travaillant à un ouvrage de broderie, le père Ambroise lisant tout haut le journal, nos trois espiègles entrèrent tout à coup en jetant de grands éclats de rire, et en se poussant l'un l'autre, comme si chacun eût craint de paraître le premier. Après avoir un peu bataillé à la porte, ils s'a-

vancèrent tous trois, se tenant appuyés chacun sur une canne, courbant le dos et marchant clopin-clopant comme des boiteux. À cette tournure grotesque ils ajoutaient des gestes et une manière de parler plus grotesques encore. D'abord, le curé et madame Dermance eurent bien de la peine à s'empêcher de rire; mais ayant aussitôt pénétré l'intention qui avait suggéré aux enfants l'idée de cette espèce de mascarade, ils jugèrent à propos de prendre la chose sur un autre ton. Celte pauvre madame Calmet, dont nous avons parlé, avait le malheur d'être contrefaite; déjà extrêmement disgraciée de la nature, elle ressentait en outre les plus injurieux outrages de la vieillesse. Ses jambes inégales et fléchissantes ne pouvaient la porter qu'à l'aide d'un bâton, Son dos voûté formait un arc de cercle parfait, et le voisinage intime de son nez et de son menton achevait de lui donner la physionomie de ces vieilles fées dont on parle si souvent dans les contes.

Les trois espiègles imitaient de leur mieux la marche chancelante et les contorsions saccadées de leur vieille voisine. Cette action n'était pas sans malice de leur part. Madame Caîmet ne pouvait souffrir les enfants, et trouvait à dire sur tout ce qu'ils faisaient; ceux-ci s'en vengeaient à leur manière, en la tournant en ridicule.

Mais le regard sévère du curé et le silence glacial de madame Dermance déconcertèrent un peu la petite troupe. .\u lieu d'être applaudis comme ils s'y étaient attendus, les trois enfants virent en un clin-d'œil qu'on désapprouvait leur action, et tout rouges de honte ils jetèrent leurs bâtons loin d'eux, reprirent leur attitude naturelle, et vinrent se placer auprès de madame Dermance, osant à peine lever les yeux. Cette première marque de repentir fit plaisir au bon curé; il ne crut pourtant pas inutile de leur faire quelques reproches à ce sujet. «Eh bien! mes enfants, leur dit-il, êtes-vous

encore contenîs de ce que vous venez de de faire, et croyez-vous que nous ayons lieu d'être satisfaits de votre conduite? Vous avez voulu vous moquer d'une femme que son mérite et ses vertus rendent infiniment respectable, et qui a le malheur d'être accablée d'infirmités. Ce n'est ni votre mère ni moi, je pense, qui vous avons donné de semblables exemples. Nous vous recommandons, au contraire, d'user de charité à l'égard de tout le monde, et surtout de respecter les cheveux blancs de la vieillesse. Vous voulez vous moquer d'autrui, et vous ne songez pas que vous avez peut-être plus besoin d'indulgence que tout autre. Que vous puissiez rire aux dépens d'une personne ivre que son intempérance a privée de sa raison , cela se conçoit et peut s'excuser. D'ailleurs, cette moquerie est, dans ce cas, la juste punition d'un défaut impardonnable; mais s'amuser du malheur de son prochain, faire son divertissement d'une chose qui ne devrait

exciter que la compassion, voilà ce que nous ne saurions approuver, voilà ce qui doit en ce moment tourner à votre confusion. Vous ne serez pas toujours jeunes, mes enfants; avec les années, vous perdrez votre vivacité, votre vigueur, peut-être môme votre santé; la vieillesse ne vous épargnera pas plus qu'elle n'a épargné madame Calmet; vous êtes exposés peut-être à devenir la proie d'infirmités beaucoup plus choquantes que les siennes. Que diriez-vous alors , si l'on s'avisait d'insulter à votre infortune, au lieu de vous plaindre et de vous consoler? On ne ferait cependant qu'user de représailles à votre égard.

Moi-même qui vous parle, je suis déjà vieux; je commence à être caduc, et vous devez sans doute me trouver bien ridicule dans une foule de circonstances; donc, si vous croyez avoir le droit de regarder les vieillards comme autant d'objets de risée, je ne tarderai pas à être en butte à votre malice, quoique vous me

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répétiez chaque jour que vous m'aimez comme votre père. Voyez pourtant quelle idée vous me dormez de votre cœur ! »

Pendant que le père Ambroise parlait, Jules, Emilie et Louise tenaient leurs yeux baissés. Chacune de ses paroles faisait sur eux une vive impression. Lorsqu'il vint à parler de lui, tous trois, par un mouvement spontané, se jetèrent à son cou et balbutièrent des excuses, en arrosant de pleurs son visage vénérable.

Le pardon n'était pas difficile à obtenir. Le bon curé embrassa les trois enfants, en leur recommandant bien de se montrer à l'avenir plus charitables et plus indul-

gents. « JNous avons tous des défauts, ajouta-t-il, mais nous ne voulons le plus souvent ne nous apercevoir que de ceux de nos voisins. Nous voyons une paille dans l'oeil de notre voisin, comme dit le saint Evangile, et nous ne faisons pas attention que nous avons une poutre dans le nôtre. Ne cherchez donc jamais à con-

trefaire personne, pas même les gens les plus ridicules; car ces manières moqueuses et comédiennes ont quelque chose de bas et de contraire aux sentiments honnêtes. »

Madame Dermance ajouta quelques mots dans le sens des paroles de son oncle, et les enfants promirent bien sincèrement de ne plus retomber dans la même faute. Jules avait lieu de se ressouvenir de la remontrance. C'était lui qui avait donné à sa cousine et à sa sœur l'idée de singer sa voisine; et le trait que lui avait lancé le curé, en parlant des personnes ivres, ne lui avait pas échappé.

C'était par de telles instructions que le père Ambroise et sa nièce parvenaient à former de charmants élèves. Les enfants ont tous naturellement un esprit de critique et de malignité qui les porte à épier attentivement les moindres défauts de ceux qui les gouvernent; de sorte que quand ils leur ont vu faire quelque faute, ils en sont ravis; et ne cherchent qu'à les

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ridiculiser. Le père A m b roi se évitait soigneusement cet inconvénient, il ne craignait point de parier des défauts qui étaient visibles en lui, et clés fautes qui pouvaient lui être échappées devant les enfants; il leur disait alors qu'il voulait leur donner l'exemple de se corriger, en se corrigeant d'abord lui-même de ses propres défauts. Par là, il tirait de ses imperfections même de quoi instruire et édifier la petite famille.

Cependant le moment de la séparation approchait; le terme des vacances allait bientôt expirer; ce n'était plus qu'avec une sorte de chagrin qu'on voyait les jours s'écouler; Jules, Emilie et Louise ne comptaient plus qu'avec tristesse les moments qu'ils devaient encore passer ensemble. Eniin il fallut penser aux préparatifs du départ; madame Chazal venait d'envoyer un domestique qui avait l'ordre de ramener les enfants à Mauriac.

Quelle fut alors la consternation de la petite société! L'étude et les jeux furent

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également abandonnés, et les derniers instants ne furent remplis que par les regrets de la séparation. On eût dit qu'ils ne devaient plus se revoir. Emilie et Jules paraissaient surtout inconsolables. Madame Dermance apporta quelque adoucissement à cette grande douleur, en mettant sur le tapis les vacances prochaines et les petits voyages qu'elle espérait faire avec sa lille à Mauriac : ces idées séchèrent pour un moment les pleurs. Jules fit présent à sa cousine de son livre de messe, en signe de souvenir, et reçut d'Emilie, en échange, une semblable marque d'amitié.

Le moment du départ étant arrivé, les trois enfants embrassèrent leur grandoncle et madame Dermance, et sortirent du château. Jules et sa sœur avaient les yeux rouges et le cœur un peu gros ; Emilie et Julienne les accompagnaient et devaient les conduire environ l'espace d'une demi-lieue. Le cheval et le domestique, que madame Chazai avait envoyés pour

ramener ses enfants, marchaient devant, ralentissant par intervalle, pour ne pas trop s'éloigner de la petite troupe. Louise, Emilie et Jules, se tenant bras dessus, bras dessous, cheminaient en silence et ne s'entretenaient que de leur séparation prochaine. Enfin, arrivés au pied d'une mon tagne escarpée et qui n'offrait qu'un chemin étroit et rocailleux, le domestique et le cheval s'arrêtèrent : c'était le lieu où Julienne et Emilie devaient quitter les petits voyageurs. Les trois enfants tombèrent dans les bras l'un de l'autre, se jurèrent une éternelle amitié, et se promirent de s'écrire bien souvent. Puis, aidés du domestique et de Julienne, Jules et Louise grimpèrent sur le palefroi , dirent à Emilie un dernier adieu, et partirent. Pendant qu'ils gravissaient la montagne, les yeux d'Emilie, un peu obscurcis par les larmes, restèrent constamment fixés sur eux, et elle ne cessa de les suivre ainsi, que lorsqu'ils eurent atteint le sommet et tout-à-fait disparu.

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