CHAPITRE X
il faut jouir modérément des plaisirs. — Punitions employées parle père Ambroise à l'égard d'Emilie.
Revenue au château, Emilie y trouva un grand vide pendant plusieurs jours.
Ses compagnons d'étude et de jeu lui manquèrent encore long-temps. Mais grâce aux soins du père Ambroise et de madame Dermance, elle reprit avec résignation son train de vie habituel. Le soin qu'on prenait d'assaisonner de plaisir ses occupations sérieuses, servit beaucoup à adoucir l'ennui que lui avait causé le départ de son cousin et de sa cousine. Les agréments d'une correspondance épistolaire vinrent encore faire diversion; Jules écrivait des lettres charmantes auxquelles
on était enchanté de répondre, il était bien rare qu'une quinzaine se passât sans recevoir des nouvelles de Mauriac.
Ce commerce charmait la solitude d'Emilie.
Le père Ambroise surveillait toujours avec le même zèle l'éducation de sa petite nièce, et il se voyait amplement payé de ses soins par les résultats heureux qu'il obtenait. 11 secondait madame Dermance de tout son pouvoir, et ne lui épargnait ni les conseils, ni môme les remontrances.
Souvent cette jeune dame lui demandait à l'avance des instructions pour telles ou telles circonstances qui pouvaient se présenter dans la vie. Le bon curé lui répondait avec autant de sagesse que de complaisance.
La conversation roulait-elle sur les divertissements qu'on peut donner à l'enfance et à la jeunesse, le père Ambroise faisait remarquer combien il importe aux mères de faire aimer leur compagnie à leurs enfants. «.C'est la sujétion et l'ennui,
disait-il , qui donne tant d'impatience de se divertir. Si une fille s'ennuyait moins à être auprès de sa mère, elle n'aurait pas tant d'envie de lui échapper pour aller chercher des compagnies moins bonnes.
11 faut néanmoins éviter les jeux qui dissipent, qui passionnent trop , et qui accoutument à une agitation de corps immodeste pour une fille. Quand on ne s'est encore gâté par aucun grand divertissement, on trouve aisément la joie; la santé et 1 innocence en sont les vraies sources. Mais les gens qui ont le malheur de s'accoutumer aux plaisirs violents , perdent le goût des plaisirs modérés, et s'ennuient toujours dans une recherche inquiète de la joie. — On se gâte le goût pour les divertissements comme pour les viandes, poursuivait le bon curé; on s'accoutume tellement aux choses de haut goût, que les viandes communes et simplement assaisonnées deviennent fades et insipides.
Craignons donc ces grands ébranlements de l'âme qui préparent l'ennui et le dé-
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goût; surtout ils sont plus à craindre pour les enfants, qui résistent moins à ce qu'ils sentent, et qui veulent être toujours émus.
a Tenons-les dans le goût des choses simples; qu'il ne faille point de grands apprêts de viandes pour les nourrir, ni de grands divertissements pour les réjouir. La sobriété donne toujours assez d'appétit, sans avoir besoin de la réveiller par des goûts qui portent à l'intempérance. La tempérance , disait un ancien, est la meilleure ouvrière de la volupté; avec cette tempérance qui fait la santé du corps et de l'âme, on est toujours dans une joie douce et modérée; on n'a besoin ni de machines ni de spectacles pour se réjouir; un petit jeu qu'on invente, une lecture, un travail qu'on entreprend, une promenade, une conversation innocente qui délasse après le travail, font sentir une joie plus pure que la musique la plus charmante. Les plaisirs simples sont moins vifs et moins sensi-
bîes, ii est vrai; les autres enlèvent l'âme, en remuant les ressorts clés passions : niais les plaisirs simples sont d'un meilleur usage; ils donnent une joie égale et durable, sans aucune suite maligne. Ils sont toujours bienfaisants, au lieu que les autres plaisirs sont comme les vins frelatés qui plaisent d'abord plus que les naturels, mais qui altèrent et détruisent la santé. Le tempérament de l'homme se gâte aussi bien que le goût, par la recherche de ces plaisirs vifs et piquants. Tout ce qu'on peut faire de mieux pour les enfants qu'on gouverne, c'est de les accoutumer à cette vie simple; d'en fortifier en eux l'habitude le plus long-temps qu'on peut, de les prévenir de la crainte des inconvénients attachés aux autres plaisirs, et de ne les point abandonner à eux-mêmes, comme on fait d'ordinaire, dans l'âge souvent orageux de l'adolescence, et où par conséquent ils ont plus besoin d'être retenus.
C'était par de tels discours que le père
Àmbroîse guidait sa nièce dans la science si difficile de l'éducation de l'enfance. Une connaissance approfondie du cœur humain, sa longue expérience, sa pénétration naturelle, les vives lumières qu'il empruntait à la Religion, rendaient ses conseils infiniment précieux. Malgré les soins et les travaux que lui imposaient les fonctions de son ministère, il suivait avec attention le développement du caractère de la jeune Emilie, et ne remarquait aucune de ses imperfections sans lui faire une guerre déclarée.
Son grand principe était qu'il ne fallait employer la crainte qu'après avoir éprouvé patiemment tous les autres moyens :
il était d'avis qu'il faut toujours faire entendre distinctement aux enfants à quoi se réduit ce qu'on leur demande, et moyennant quoi on sera content d'eux; car il faut, disait-il, que la joie et la confiance soient leur disposition ordinaire, autrement on obscurcit leur esprit, on aba| leur courage; s'ils so;U vifs, on les
irrite; s'ils sont lents, on les rend stupides. Selon lui, la crainte ne devait être regardée que comme ces remèdes violents que l'on n'emploie que clans les maladies extrêmes; ils purgent, mais ils altèrent le tempérament et usent les organes; de même, une âme menée par la crainte en est toujours plus faible.
Le bon curé était sévère, mais d'une .sévérité bien entendue et pleine d'indulgence; c'était avec un art infini qu'il infligeait les punitions, lorsqu'il arrivait à Emilie d'en mériter. La peine qu'il imposait était toujours aussi légère que possible, mais il avait bien soin de l'accompagner de toutes les circonstances les plus propres à piquer l'enfant de honte et de remords. Tantôt, il montrait à Emilie tout ce qu'il avait fait pour éviter cette extrémité; il en paraissait affligé; il parlait, devant elle, à d'autres personnes , de ceux qui ont le malheur de manquer de raison jusqu'à se faire punir et châtier. D'autres fois, il supprimait les
marques d'amitié qu'il avait l'habitude de lui donner, jusqu'à ce qu'il s'aperçût qu'elle eût besoin de consolation. Il rendait la punition publique ou secrète, selon qu'il jugeait qu'il fût plus utile k son élève, ou de lui causer une grande confusion, ou de lui montrer qu'on voulait bien la lui épargner; et il réservait cette honte publique pour servir de dernier remède. Quelquefois, par son ordre, Julienne ou une autre personne raisonnable consolait Emilie, cherchait à la guérir de la mauvaise honte, et la disposait à revenir demander pardon à son oncle ou à sa maman. Ces petits moyens faisaient merveille avec Emilie. Son jeune cœur, naturellement plus docile aux bonnes impulsions qu'aux mauvaises, n'avait pas de peine à se nourrir des leçons de vertu qu'elle recevait chaque jour, et elle sentait tout le prix des bons exemples qu'on lui mettait sous les yeux. D'une sensibilifé extrême, elle se montrait presque inconsolable quand elle encourait une pu-
nition; aussi cela ne lui arrivait-il que bien rarement. Mais il faut tout dire, l'horreur pour le mal et la crainte de déplaire à ses bons parents et de leur causer du chagrin, passaient chez elle bien avant la crainte des punitions.
Nous avons vu, dans le commencement de cette histoire, qu'Emilie avait manifesté de bonne heure un penchant décidé pour un défaut d'ailleurs assez ordinaire dans les personnes de son sexe, celui de se passionner facilement, quelquefois même sur les choses les plus indifférentes. Si elle voyait deux personnes mal ensemble, aussitôt elle prenait parti dans son cœur pour l'une ou pour l'autre ; elle concevait ainsi une foule d'affections et d'aversions sans fondement; elle ne voulait apercevoir aucun défaut dans ce qu'elle estimait, ni aucune qualité dans ce qu'elle méprisait.
Madame Dermance avait de longue main contracté l'habitude de ne pas s'opposer d'abord à ces fantaisies, que la
contradiction n'aurait fait que fortifier : mais peu à peu elle apprenait à sa fille à mieux connaître tout ce qu'il y avait de bon dans ce qu'elle aimait, et tout ce qu'il y avait de mauvais dans ce qui la choquait. Elle prenait soin en même temps de lui faire sentir , dans les occasions, l'incommodité des défauts qui se trouvaient dans ce qui la charmait, et la commodité des qualités avantageuses qui se rencontraient dans ce qui lui déplaisait. Par ce moyen , et sans être pressée, Emilie revenait d'elle-même et reconnaissait le ridicule de son engouement. Puis, madame Dermance lui faisait remarquer ses entêtements passés avec leurs circonstances les plus déraisonnables, et lui prédisait qu'elle verrait du même œil ceux dont elle n'était pas encore guérie, quand ils seraient finis. Ensuite elle lui racontait des erreurs semblables où elle était tombée elle-même dans son enfance, et lui montrait le plus sensiblement possible le grand mélange
de bien et de mal qu'on trouve dans tout ce qu'on peut aimer et haïr; et par cette méthode bien simple, elle parvenait à ralentir l'ardeur des amitiés et des aversions de sa fille , et à lui donner une idée plus juste des choses. C'était ainsi que d'abord on avait fait tomber peu à peu les préventions défavorables d'Emilie à l'égard de la fidèle et bonne Julienne, et son injuste préférence pour la flatteuse Annette. Ce fut de la même manière qu'on s'y"v prit encore plus tard pour l'éclairer sur des points plus importants.