‹ EmilieChapitre 16 sur 23 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Utilité de la prière — Nouveaux détails sur le pèi e Ambroise. — Emilie fait sa première communion. — Jules et Louise viennent passer de nouvelles vacances. — Danger des romans. — Il ne faut jamais railler de la Religion. — Niaiserie des présages.

Ainsi préparée, Emilie avait acquis, dès son plus jeune âge, et successivement, une instruction toute chrétienne qui la mettait à môme de faire sa première communion avec tout le fruit désirable. Le père Ambroise n'avait presque plus rien à lui enseigner à cet égard. 11 ne lui restait qu'à mettre la dernière main à son ouvrage, par des lectures et des entretiens touchant l'auguste sacrement qu'elle se disposait à recevoir. Il s'arrêtait sur-

tout sur la nécessité de la prière, fondée sur la nécessité de la grâce. « Dieu, disaitil à sa nièce, Dieu veut qu'on lui demande sa grâce, non parce qu'il ignore notre besoin, mais parce qu'il veut nous assujétir à une demande qui nous excite à reconnaître ce besoin ; ainsi c'est l'humiliation de notre cœur, le sentiment de notre misère et de notre impuissance , enfin la confiance en sa bonté, qu'il exige de nous. Cette demande, qu'il veut qu'on lui fasse, ne consiste que dans l'intention et dans le désir, car il n'a pas besoin de nos paroles. Souvent on récite beaucoup dé paroles sans prier, et souvent on prie intérieurement sans prononcer aucune parole. Ces paroles peuvent néanmoins être utiles; car elles excitent en nous les pensées et les sentiments qu'elles expriment, si on y est attentif. C'est pour cette raison que Jésus-Christ, ma chère Emilie, nous a donné une forme de prière dans l'oraison dominicale, cette prière si simple et si sublime, si courte et si pleine

de tout ce que nous pouvons attendre d'en haut. »

La paroisse dans la circonscription de laquelle se trouvait le château de madame Dermance, avait eu beaucoup à souffrir de l'influence contagieuse des désordres de la révolution. Quand le père Ambroise était venu, comme pasteur, en prendre la direction, il avait d'abord été effrayé de la tâche pénible qui lui était confiée. Mais, soutenu par son zèle et par la grâce infinie de celui qui peut toutes choses, il n'avait pas tardé à accepter avec joie une mission qui avait pour but le salut de ses frères et la gloire de la Religion.

Qu'on juge de sa position difficile dans les premiers moments de son installation. Les habitants des villages avaient en peu d'années perdu les antiques vertus que leur avaient léguées en quelque sorte leurs honnêtes aïeux. Avec l'oubli de la Religion était venu tout naturellement l'oubli de tous les devoirs. L'ignorance

et l'immoralité avaient métamorphosé ces montagnards en sauvages stupides et presque féroces. Il n'y avait point de crime dont ils crussent devoir rougir; la vertu seule était honteuse de se montrer, mais tous les vices marchaient le front levé. Il n'était pas rare que l'assassinat vînt ensanglanter et épouvanter les lieux d'alentour, quelquefois à la suite de querelles d'intérêt , quelquefois aussi au sortir de ces réunions où l'excès du vin trouble la raison, et où naissent les rivalités et les haines qui s'arment bientôt pour la vengeance; nul respect pour les propriétés d'autrui : les larcins commis par adresse et de vive force étaient si fréquents, qu'à peine pouvait-on s'assurer de ce qu'on tenait entre ses mains.

Le reste de ce qu'on appelle les mœurs était dans un état non moins déplorable. On ne pouvait proférer une seule parole sans avoir à la bouche des jurements ou des blasphèmes rà peine les enfants commençaient-ils à parler, qu'à l'exemple de

leurs pères et mères, ils savaient déjà jurer d'une manière à faire frémir. Le principe de tous ces maux était l'irréligion. Non-seulement on avait perdu la sainte coutume de se rendre tous les dimanches et les jours de fête à l'église paroissiale, mais encore on montrait au doigt, on insultait encore les personnes qui avaient conservé quelques sentiments pieux, et on se raillait des choses saintes.

A la vue d'un aussi triste champ à défricher, le père Ambroise avait mis toute sa confiance en Dieu seul. Il était résolu à n'épargner ni ses soins , ni sa santé , ni sa vie même, s'il était nécessaire, pour retirer son malheureux troupeau du bourbier infect où il périssait. D'abord il trouva tout le monde étrangement prévenu contre son zèle. Quelques esprits plus ardents l'accablèrent d'injures à son arrivée. On tint toutes sortes de propos licencieux en sa présence. Des cris menaçants se faisaient entendre de toutes parts contre le réformateur. Mais le père Ambroise, loin

de se plaindre avec aigreur, supporta tout avec une patience, avec un calme dont ces hommes grossiers et violents furent étonnés eux-mêmes. C'est un heureux début, dans la sainte carrière de l'apostolat chrétien, que de prouver que l'on sait souffrir.

Après une retraite de quelques jours, après un fréquent recours à la prière, le cligne pasteur entreprit de faire une visite générale de sa paroisse. Les habitants ayant déjà fait amplement leurs preuves d'impiété, il se résigna à supporter en paix et avec courage, toutes les insultes qu'il pourrait avoir à essuyer. Mais déjà la douceur de ses manières, la bonté de ses procédés, et sans doute aussi la ferveur de ses prières avaient fait dans les cœurs une révolution inespérée. Déjà on se sentait moins d'éloignement pour un homme qui, quoique prêtre, s'annonçait avec tant de simplicité, de franchise et de bonhomie. On reçut le père Ambroise avec respect dans toutes les mai-

sons où il se présenta. Le premier jour, c'était un silence universel d'admiration; les jours suivants, sa présence fit couler de douces larmes de joie. Tout en lui semblait réuni pour gagner les esprits et les cœurs. Son extrême modestie , la paix de son âme peinte sur ses traits, l'onction persuasive de ses paroles triomphaient des esprits les plus rebelles.

En entrant dans chaque maison, il s'adressait particulièrement aux enfants.

11 se montrait l'ami de cet âge tendre qui sait être reconnaissant, et réussissait merveilleusement à lui plaire. Précédé ainsi d'une réputation de bonté, à mesure qu'il continuait sa visite pastorale, les enfants venaient à lui, et lui témoignaient une touchante affection. Quelque prévenus que fussent les pères et mères, ils se sentirent pressés d'imiter leurs enfants; de sorte que cette visite produisit dès l'abord les effets les plus salutaires.

La vie édifiante du père Ambroise acheva la conversion de ses paroissiens.

Tout clans sa personne, dans sa maison , dans sa manière de vivre, était exemplaire et empreint de l'esprit de l'Evangile. La simplicité de ses meubles et la frugalité de sa table lui ouvraient deux sources abondantes d'aumônes qui ne tarissaient jamais pour les malheureux. Naturellement désintéressé, il n'avait jamais de contestation au sujet de ses droits de curé. La prière occupait tous ses moments qui n'étaient point consacrés à des actes de charité, de sorte que sa vie était partagée entre Dieu et ses paroissiens.

On pense bien que le père Ambroise n'épargna point les instructions sur la Religion, qu'il était si important de faire connaître à ces familles ignorantes. Il faisait le catéchisme plusieurs fois la semaine, et comme il avait un talent particulier pour intéresser les enfants, il n'avait aucune peine à les attirer à lui. Us quittaient tout pour accourir à sa voix. Il leur faisait apprendre des cantiques sur les airs les plus connus. On les entendait

chanter clans le village les louanges de Dieu, et ces chants aimables avaient remplacé les jurements si odieux sur les lèvres de l'enfance. Le bon pasteur s'attachait surtout, dans ses instructions, à faire aimer la Religion. 11 distribuait en prix de beaux livres, préparant ainsi l'usage si utile, qu'il établit depuis, des lectures communes faites en famille.

Ayant ainsi gagné la confiance de ses paroissiens, le père Ambroise avait cru pouvoir leur proposer de multiplier les instructions. Il avait établi des exercices pieux qui étaient autant d'exhortations à la vertu et qui remettaient devant les yeux les vérités du salut. Ces instructions discrètement multipliées avaient fini par rappeler aux villageois leurs devoirs de chrétien qu'ils avaient si long-temps oubliés, et leur avaient insensiblement inspiré le désir de se rendre dignes des Sacrements. La première communion des enfants avait aussi été l'objet des constantes sollicitudes du charitable curé.

Suivant le père Ambroîse, le temps le plus propice pour la première communion devait toujours être celui où l'enfant , parvenu à l'âge de raison , paraissait plus docile et plus exempt de tout défaut considérable. « C'est parmi ces prémices de foi et d'amour de Dieu, disait-il souvent , que Jésus-Christ se fera mieux sentir et goûter par les grâces de la communion. La première communion doit être long-temps attendue , c'est-àdire qu'on doit l'avoir fait long-temps espérer à l'enfant dès sa première enfance comme le plus grand bien qu'on puisse avoir sur la terre , en attendant les joies du ciel. Je crois, ajoutait-il encore, qu'il faudrait donner à la première communion le plus de solennité possible; il importerait que l'enfant s'aperçût qu'on a les yeux attachés sur lui pendant ces jours-là, qu'on l'estime heureux, qu'on prend part à sa joie, et qu'on attend de lui une conduite au-dessus de son âge pour une action si grande. Mais quoiqu'il

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faille préparer long-temps l'enfant à la première communion, je crois que quand il y est préparé, on ne saurait le prévenir trop tôt d'une si précieuse grâce, avant que son innocence soit exposée aux occasions dangereuses où elle commence à se flétrir. »

Ce qui précède est en quelque sorte l'abrégé de la vie apostolique du père Amhroise. Il n'est donc point étonnant qu'il eût gagné tous les cœurs dans sa paroisse. Il y avait ranimé une piété vraie et sincère, d'où était résultée naturellement l'union des familles entr'elles. On n'entendait plus parler de querelles ni de procès. La gendarmerie n'avait plus besoin de paraître dans le canton, où auparavant des brigades étaient insuffisantes pour maintenir l'ordre. Un seul, un humble prêtre avait suffi pour rendre ces mesures de rigueur inutiles.

Cet homme d'une autorité si bienfaisante, c'était le père Ambroise, que ces nouveaux détails, où ses vertus brillent

dans tout leur jour, feront encore mieux apprécier de nos jeunes lecteurs. Maintenant revenons à son aimable nièce, mademoiselle Dermance.

Le plus souvent Emilie assistait aux instructions que faisait publiquement le père Ambroise, pour les jeunes enfants de sa paroisse, soit en chaire, soit au prône, soit en leur expliquant le catéchisme. Par là, madame Dermance voulait l'entretenir dans l'heureuse habitude de savoir se soumettre sans raideur au niveau de gens d'une condition inférieure à la sienne, l'égalité chrétienne étant un des plus beaux préceptes de la loi évangélique. D'ailleurs, c'était dans la compagnie de ces petits villageois qu'Emilie devait pour la première fois s'approcher de la sainte table; et à son divin banquet, Jésus-Christ ne juge point ses heureux convives sur leur richesse ni sur l'élégance de leurs vêtements.

Quand le jour fixé pour cette grande solennité fut venu, Emilie, après avoir

demandé pardon de tous ses torts passés à sa maman, à sa bonne Julienne et à tous les autres domestiques qui pouvaient avoir eu à se plaindre d'elle, fut conduite à l'église du village par madame Dermance. Une robe d'une blancheur virginale, symbole de l'innocence, un voile également blanc, un large ruban moiré de même couleur formant ceinture, composaient toute sa toilette; nuls bijoux, nuls ornements mondains; ses cheveux longs et noirs, arrangés simplement en bandeau, laissaient à découvert l'heureuse candeur empreinte sur son front. Celte parure toute simple n'en était pas moins favorable au développement des grâces d'Emilie, qui, au contraire, auraient pu disparaître en grande partie, sous les atours recherchés de la coquetterie et sous les rafinements souvent extravagants de l'art de la coiffure. De plus, sa mise décente s'accordait beau coup mieux avec la modestie qui convient à la touchante cérémonie de la

première communion, et avec l'extrême simplicité des habillements de ses petites compagnes.

L'église était plus ornée que de coutume, sans rien perdre de son auguste rusticité. Des fleurs des champs, tressées en guirlandes, en formaient la principale draperie. Quelques tapisseries, encore assez belles, prêtées par madame Dermance, entouraient une partie du chœur.

Plusieurs ecclésiastiques des environs, venus exprès pour ce jour-là, assistaient le père Ambroise. Une grande aflluence de paysans et de paysannes , pères , mères , simples parents ou amis des enfants de la première communion, occupaient et remplissaient la nef. Au milieu d'eux, madame Dermance ne cessait d'avoir les yeux attachés sur sa fdle et de prier pour elle.

Après la communion qui avait été précédée et qui fut suivie d'une exhortation pathétique adressée aux enfants par le bon curé, Emilie vint se jeter dans les

bras de sa mère, toute rayonnante du bonheur que Dieu venait de lui faire goûter. Madame Dermance répondit à sa pieuse joie par des embrassements réitérés et par de douces marques de satisfaction. Le reste du jour se passa dans des exercices de piété et à chanter de saints cantiques.

Cependant les bons amis d'Emilie, Jules et Louise, venaient tous les ans passer quelques mois au château de madame Dermance. Jules, qui faisait en ce moment ses études à Saint-Flour, était un sujet distingué par ses progrès dans ses classes autant que par les qualités de son cœur. Il profitait de ses vacances pour venir se délasser des travaux scolaires auprès de son oncle, de sa tante et de sa cousine Emilie. Louise n'était appelée à se faire remarquer en aucun genre; son humeur apathique y était un obstacle insurmontable; madame Chazal, assaillie par des occupations nombreuses, n'avait que fort peu de temps à donner à

l'éducation de sa fille; Louise n'était qu'une bonne enfant, sans prétention, sans tournure, sans esprit. Du moment qu'elle avait su lire, elle s'était adonnée à la lecture de romans fades et insipides qu'on lui avait laissés entre les mains, et qui n'avaient pas peu contribué à fausser son jugement, et à l'entretenir dans le goût de l'oisiveté. De cette oisiveté à la paresse proprement dite, il n'y a qu'un pas, et cette dernière, qui est la langueur de l'âme, est une source inépuisable d'ennuis. Par suite de ces funestes dispositions, Louise s'était accoutumée à dormir un tiers plus qu'il ne faut pour conserver une santé parfaite; ce long sommeil ne servait qu'à l'amollir, qu'à la rendre plus délicate et plus débile; bien différente en cela de la petite Emilie, qu'un sommeil court, mais profond, accompagné d'un exercice réglé, rendait gaie, vigoureuse et robuste, ce qui fait sans doute la perfection du corps, sans parler des avantages que l'esprit en tire.

Pendant un des voyages des enfants Chazal au château de madame Dermance, le père Ambroise trouva l'occasion de prémunir son élève contre la lecture des romans. Ce fut Louise qui lui en fournit l'occasion; ce qui ne surprendra personne après ce que nous venons de dire.

Un soir, les trois jeunes gens étaient réunis dans le salon avec leur tante, tous occupés diversement, Emilie à broder, Jules à dessiner, Louise à bayer aux corneilles, suivant sa coutume; le père Ambroise, revenant de visiter un malade, vint les retrouver comme il le faisait tous les jours avant de rentrer au presbytère. Il portait un livre sous le bras. Dès qu'il parut, les trois enfants coururent à lui, avec leur empressement ordinaire. Le bon oncle reçut leurs caresses avec affection , puis s'asseyant : « A qui de vous trois, dit-il, ce volume que je viens de trouver sur la pelouse en face du château? — 11 est à moi, mon oncle Ambroise, répondit Louise d'un

ton un peu embarrassé; je vous remercie bien de l'avoir ramassé; c'est un roman de chevalerie fort intéressant, dont j'ai apporté ici quelques volumes; si vous n'aviez pas trouvé celui-ci, j'aurais cherché long-temps sans remettre la main dessus.

— Et la perle n'aurait pas été bien grande, reprit aussitôt le père Ambroise.

— Pourquoi donc, mon oncle? ce roman est bien différent des autres livres qui portent ce titre; il est ' jut à la fois amusant, historique et inoral. — Vous êtes dans l'erreur, ma chère enfant; en admettant même que ce livre soit moins mauvais que les autres, il n'en est pas moins un recueil de mensonges et de billevesées. Malheureusement, dans le monde, beaucoup de femmes se passionnent pour des romans, pour des récits d'aventures chimériques où l'amour profane se trouve mêlé; elles se rendent l'esprit visionnaire, en s'accoutumant au langage magnifique des héros de romans; elles se gâtent même par-là pour la so-

ciéteé, car tous ces beaux sentiments en i'air, toutes ces passions généreuses, toutes ces aventures, que l'auteur du roman a inventées pour le plaisir, n'ont aucun rapport avec les vrais motifs qui font agir dans le monde et qui décident des affaires , ni avec les mécomptes qu'on trouve dans tout ce qu'on entreprend. »

Louise, pendant ce petit sermon, tenait les yeux baissés, et ne paraissait guère satisfaite de tout ce qu'elle entendait.

Le père Ambroise continua : « Une pauvre Hlle, pleine du tendre et du merveilleux qui l'ont charmée dans ses lectures, est étonnée de ne trouver point dans le monde de vrais personnages qui ressemblent à ses héros favoris; elle voudrait ressembler à ces princesses imaginaires qui, dans les romans, sont toujours charmantes, toujours adorées, toujours au-dessus de tous les besoins.

Quel dégoût pour elle de descendre de l'héroïsme jusqu'aux plus bas détails du

ménage! De là, la négligence des choses les plus importantes, une nonchalance impardonnable dans les affaires de la vie, et 1 absence des qualités qu'on admire avec tant de plaisir dans une bonne mère de famille. Ce n'est pas toutefois que je pense qu'il faille interdire aux jeunes personnes le plaisir de la lecture. On peut leur laisser, selon leur loisir et la portée de leur esprit, la lecture des livres profanes qui n'ont rien de dangereux pour le cœur; c'est même le moyen de les dégoûter des romans. On n'a qu'à leur donner des histoires grecques et romaines ; elles y verront des prodiges de courage et de désintéressement. Qu'elles lisent l'Histoire de France, qui a aussi ses beautés; qu'elles y joignent celle des pays voisins, et les relations des pays éloignés judicieusement écrites. Tout cela sert à agrandir l'esprit et à élever l'âme à de grands sentiments , pourvu qu'on évite la vanité et l'affectation. Je suis sur que Jules est parfaitement de mon avis. »

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Jules, qui avait remarqué avec peine le goût de sa sœur pour les romans , et qui lui en avait dit plusieurs fois son sentiment , répondit à son oncle que ses observations lui paraissaient pleines de justesse et de raison; qu'il lui était arrivé plusieurs fois à lui-même de lire de ces livres , et qu'il ne lui en était rien resté dans la mémoire, tant ils offraient peu de véritables alimentsà la curiosité qui ne cherche que de l'instruction.

Honteuse et consternée , Louise demeurait dans un morne, silence. Son grandoncle , qui ne voulait que lui donner une bonne leçon, l'interpella avec douceur, et lui fit une exhortation pleine de bienveillance , dans la vue de la détourner entièrement de la lecture des romans, et de la ramener, si cela était possible, au goût des choses bonnes et utiles. Pour lui montrer sa soumission à ses conseils, Louise alla chercher sur-le-champ tous les livres qu'elle avait apportés au château, et les remit au père Ambroise, avec autorisa-

tion d'en faire ce qu'il jugerait convenable. Celui-ci les fit parvenir à madame Chazal, avec une lettre dans laquelle il détaillait les dangers qui pouvaient résulter de ces lectures pour les jeunes personnes , et la conjurait de ne plus laisser désormais sa fille libre de choisir elle-même ses livres , quand elle aurait le loisir de se livrer au délassement de la lecture.

Le père Ambroise mettait à profit toutes les occasions qui se présentaient, tantôt pour encourager son élève, tantôt pour l'instruire, tantôt pour la reprendre lorsqu'elle faisait quelque faute. Il ne négligeait rien pour qu'elle ne se trouvât pas en contact avec de ces esprits forts qui portent le doute et l'incrédulité dans les choses de la Religion, qui en parlent d'un ton tranchant et railleur, ne craignant pas d'attrister cette yie en lui refusant un avenir après la mort, et qui, dans une foule de circonstances, débitent toutes ces absurdités, d'un ton de fanfâ?

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ronnade qui est en contradiction visible avec leur conscience.

Dans une réunion assez nombreuse qui eut lieu au château, à l'occasion de la fête de madame Dermance, la conversation s'étant établie momentanément sur les dogmes et les usages de l'Eglise, un petit monsieur, d'une suffisance insupportable, d'une ridicule pédanterie, s'empara despotiquement de la parole, et, les deux mains dans ses goussets, où il faisait sonner avec importance quelques pièces d'or où d'argent, il parla pendant quelque temps sans s'interrompre, frondant, sans le moindre ménagement, les préceptes et les enseignements les plus saints de notre Religion. Il en était sur la confession, le jeûne et sur la prière, et il en parlait tout à son aise, se grandissant le plus possible du haut du corps, pour se donner un air prépondérant, lorsque le père Ambroise, dont jusqu'à ce moment l'attention avait été occupée ailleurs, vint à entendre quelques-

uns des sophismes qu'il déclamait à haute voix. Emilie, Jules et Louise étaient présents; il se pouvait qu'ils eussent prêté l'oreille; le bon curé avait donc plus d'un motif pour réfuter tout ce dévergondage. 11 s'approcha, sans affectation, du discoureur imprudent, et l'interrompant par quelques objections pleines de force et de justesse, fondées tantôt sur la raison, tantôt sur les saintes Ecritures ou sur les autorités humaines les plus respectables, il eut bientôt foudroyé tous les raisonnements captieux de notre prétendu philosophe. Embarrassé dans ses propres réponses, celui-ci, par sa confusion, fit l'aveu tacite de son ignorance et de sa mauvaise foi; et le père Ambroise, voulant tirer parti de sa position avantageuse, sans toutefois en abuser, le tira à l'écart, dans l'embrasure d'une fenêtre, et lui adressa une sévère remontrance au sujet des propos inconsidérés qui venaient de sortir de sa bouche.

«Ne prenez jamais, lui disait-il. la

liberté de faire devant les enfants ni devant les grandes personnes certaines railleries sur des choses qui ont rapport à la Religion. Qu'on se moque, par exemple, de la dévotion de quelque esprit simple, qu'on rie sur ce qu'il consulte son confesseur et sur les pénitences qui lui sont imposées, vous croyez que tout cela est innocent, vous vous trompez; tout tire à conséquence dans cette matière. 11 ne faut jamais rire de Dieu, ni des choses qui concernent son culte; il ne faut en parler qu'avec un sérieux et un respect bien éloignés de ces libertés. On ne doit jamais se relâcher sur aucune bienséance, mais principalement sur celles-là; souvent les gens qui sont les plus délicats sur celles du monde, sont les plus grossiers sur celles delà Religion. Cette conduite peut avoir de funestes conséquences; d'ailleurs elle est un outrage à la Divinité. »

Ces conseils n'opérèrent peut-être pas l'entière conversion du dogmatiseur con-

fondu, mais il en fut touché tant il y avait de force et d'onction dans les discours du père Ambroise, tant il y avait de douceur et de bonté dans ses exhortations.

Et le petit monsieur, persuadé ou non, se montra plus circonspect, le reste de la journée, dans ses opinions comme dans ses paroles; et il n'y perdit pas dans l'esprit des personnes de la société.

Le même jour, une autre circonstance amena une autre leçon, qui, dans le monde, peut trouver fréquemment son application. On venait de se mettre à table pour dîner. Emilie élaitprès de son oncle, Jules à côté de madame Derinance, Louise à l'autre bout de la table, avait pris place auprès de madame Calmet et de plusieurs autres personnes invitées. Tout à coup elle se lève précipitamment, et se recule avec une sorte d'horreur; on croit qu'elle se trouve mal, on 's'empresse autour d'elle, on lui demande ce qu'elle éprouve; elle répond qu'elle se sent incommodée et qu'elle ne

peut dîner. Comme un instant auparavant elle se portait fort bien, et paraissait très-disposée à prendre sa part du repas, madame Dermance, ne se payant pas de ces réponses insignifiantes, cherche à deviner ce qui vient de provoquer si subitement l'effroi de Louise : rien ne peut la mettre sur la voie de la vérité. Enfin Louise, pressée vivement par le père Ambroise, avoue qu'elle vient de remarquer qu'il y avait treize personnes à table, et que de crainte que ce nombre ne fût d'un sinistre présage pour quelqu'un de la compagnie, elle n'avait pu se défendre d'un mouvement de frayeur; et s'était déterminée à quitter la table avant que le repas fût commencé. A cet aveu, des rires unanimes succédèrent aux alarmes; chacun se hâta de rassurer Louise sur ses vaines terreurs; mais on avait beau lui dire que ce n'était qu'un enfantillage, on ne pouvait lui faire entendre raison.

Le père Ambroise fut encore obligé de

faire valoir l'autorité de sa longue expérience et celle de sou ministère. Il appela Louise, et lui dit qu'elle avait tort de se faire du mal pour des absurdités qui ne pouvaient avoir de crédit qu'auprès des bonnes d'enfants, des nourrices ou des lecteurs de romans. « Pourquoi pâlir, pour vous être trouvée vous treizième à table? Vous éprouveriez donc encore la même terreur, ou pour avoir eu certains songes, ou pour avoir vu renverser une salière 1 Rassurez-vous, ma chère Louise r la crainte de tous ces présages imaginaires est un reste grossier du paganisme. Voyez l'histoire des Grecs et celle des Romains. Vous y verrez les fourberies des augures, des oracles, des auspices.

ISe pouvez-vous d'ailleurs penser à la mort sans frémir? Quoique les femmes n'aient pas les mêmes moyens que les hommes de montrer leur courage, elles doivent pourtant en avoir. La lâcheté est méprisable partout; partout elle a de méchants effets. 11 faut qu'une femme

sache résister à de vaines alarmes , qu'elle soit ferme contre certains périls imprévus , qu'elle ne pleure ni ne s'effraie que pour de graves sujets; encore faut-il s'y soutenir par vertu. Quand on est chrétien, de quelque sexe qu'on soit, il n'est pas permis d'être lâche. L'âme du christianisme, si l'on peut parler ainsi, est le mépris de cette vie et l'amour de l'autre. » Emilie avait été sagement élevée dans le mépris ou l'ignorance de toutes ces idées superstitieuses et ridicules qui sont quelquefois les tyrans de l'existence. Ses parents s'étaient également attachés à réprimer en elle les petites jalousies, les compliments excessifs, les flatteries , les empressements étudiés. La plupart des femmes disent peu en beaucoup de paroles; on l'avait accoutumée à parler d'une manière courte et précise, en lui faisant comprendre que le bon esprit consiste à retrancher tout discours inutile, et à dire beaucoup en peu de mots : même soin pour éviter de la mettre dans la néces-

site d'employer la finesse , genre d'esprit si naturel à son sexe; aussi disaitelle ingénument ses inclinations et sa pensée sur toutes les choses permises.

Elle était libre de manifester son ennui lorsqu'elle s'ennuyait , et son dégoût pour des personnes ou des livres qui ne lui plaisaient pas. Jamais on ne lui voyait faire à l'égard de personne de ces accueils étudiés derrière lesquels se retranche quelquefois le mépris ou la plus froide indifférence. Cette franchise ne l'empêchait pas d'être discrète et précautionnée. Madame Dermance lui répétait dans l'occasion : «Ma fille, la principale prudence consiste à parler peu, à se défier bien plus de soi que des autres ; mais point à faire des discours faux et des personnage^ brouillons. La finesse vient toujours d'un cœur bas et d'un petit esprit. On n'est fin que parce qu'on veut se cacher , n'étant pas tel qu'on devrait être. C'est se jouer de Dieu que de se jouer de la vérité dans ses paroles, »

Quant à ce qui concernait l'amourpropre et la vanité, Emilie s'était montrée un peu plus difficile à guérir. Le désir de plaire , le goût des ajustements et des parures recherchées, l'orgueil avaient été long-temps ses défauts dominants. Les exemples de sa mère et les conseils de son bon oncle étaient parvenus à en extirper le germe funeste, il en avait été de même pour le bel-esprit. Quoique douée d'une grande vivacité d'imagination et d'un sens exquis, on ne la surprenait jamais à parler de tout d'un ton pédantesque et doctoral , à décider sur les ouvrages les moins proportionnés à sa capacité, à affecter de 3'ennuyer par délicatesse; bien différente en cela, comme en beaucoup d'autres points, de ces grandes Bavantes qui, à peine échappées de leur pension, ne trouvent plus rien dans le monde qui soit digne de fixer leur attention et d'obtenir leur estime, si ce n'est quelquefois le ridicule, l'absurde et l'extravagance

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