‹ EmilieChapitre 17 sur 23 · CHAPITRE XIIÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIIÏ

Economie domestique; devoirs des femmes; Emilie savante en ces matières. — Son humanité à l'égard des domestiques ; art de se faire servir. — Perfection des qualités d'Emilie.

Dès qu'Emilie eut fait sa première communion, madame Dermance songea à l'instruire sérieusement de tout ce qui concerne l'économie domestique et les devoirs des femmes. Elle lui donna un petit appartement auprès du sien, le fit meubler de toutes les choses nécessaires, et annonça à sa fille qu'elle, seule désormais serait chargée du soin d'y entretenir Tordre et la propreté. Emilie fut ravie de ce nouvel arrangement. Elle employa plusieurs jours à mettre chaque

objet à sa place, meubles, linges, livres, garde-robe, etc. Chaque tiroir des armoires et de la commode reçut sa destination particulière. Celui-ci devait contenir les mouchoirs, celui-là les bas, un autre les robes. Madame Dermance vit avec plaisir que sa chère, enfant ne serait pas de ces petites demoiselles de qualité qui regardent comme beaucoup au-dessous d'elles les moindres occupations du ménage. Le malin, après avoir fait sa prière, Emilie se servait à elle-même de domestique et de femme de chambre. Elle ouvrait sa fenêtre pour renouveler l'air, défaisait son lit , puis le refaisait avec beaucoup d'adresse et de goût, balayait, époussetait partout, rangeant chaque chose à mesure quelle nettoyait. Puis elle s'occupait de sa toilette à laquelle présidaient surtout la propreté et la simplicité.

Madame Dermance avait appris à ses dépens tout le prix de l'économie. Avant son veuvage, à l'imitation de la plupart des femmes dites de bonne maison, elle

la négligeait comme un emploi bas qui ne convenait qu'à des paysans ou à des fermiers, ou tout au plus à un maîtred'hôtel ou à quelque femme de charge.

Ayant été élevée dans la mollesse, l'abandon et l'oisiveté, elle était alors indolente, et dédaigneuse pour tous ces détails , et ne taisait pas grande différence entre la vie champêtre et celle des sauvages du Canada. Depuis, la raison, les conseils de son oncle, et son attachement pour sa fille avaient suppléé en elie au défaut d'éducation. Elle s'était bien convaincue que ce n'est que par une vaniteuse ignorance qu'on méprise cette science de l'économie. Aussi entretenait-elle souvent Emilie des nombreux détails qui s'y rattachent, et de leur importance.

« Tu as lu, mon enfant, lui disait-elle les histoires de la Grèce et de Rome. Les Grecs et les Romains, si habiles et si polis, s'instruisaient avec le plus grand soin, comme tu as dû le voir, des principes importants de l'économie domestique

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et rurale; les plus grands esprits d'entre eux en ont fait, sur leurs propres expériences, des livres que nous avons encore, et où ils ont marqué jusqu'au dernier détail de l'agriculture. On sait que le célèbre Cincinnatus et d'autres guerriers fameux ne dédaignaient pas de labourer, et retournaient à la charrue, en sortant du triomphe. Cela est si éloigné de nos mœurs qu'on ne pourrait le croire, si peu qu'il y eût dans l'histoire quelque prétexte pour en douter. Mais n'est-il pas naturel qu'on ne songe à défendre ou à agrandir son pays que pour le cultiver librement? À quoi sert la victoire, sinon à recueillir les doux fruits de la paix? Toutes ces réflexions, je les dois à la prudence et à la sagacité de notre oncle Ambroise. Après tout, ma chère Emilie, la solidité de l'esprit consiste à vouloir s'instruire exactement de la manière dont se l'ont les choses qui sont la plus grand fondement de la vie humaine; toutes les plus grandes affaires roulent la-dessus.

EMILIE, tSt

Il faut sans doute un esprit plus élevé et plus étendu pour s'instruire de tous les arts qui ont rapport à l'économie, et pour être en état de policer une famille qui est une petite république, que pour jouer, discourir sur les modes, et s'exercer à de petites gentillesses de conversation. C'est une sorte d'esprit bien méprisable, que celui qui ne va qu'à bien parler. On voit de tous côtés des femmes dont la conversation est pleine de maximes solides, et qui , faute d'avoir été appliquées . de bonne heure, n'ont rien que de frivole dans la conduite. Tu dois te souvenir quey dans notre dernier voyage à Saint-Flourr tu m'as communiqué les remarques que te fournissaient à ce sujet plusieurs dames de notre connaissance. »

Madame Dermance, avec ses entretiens, mettait sa fille au courant des principaux, détails de l'économie rurale : culture des terres, vente des blés, natures diverses* de revenus : elle se reposait sur elle d'une partie de ses comptes avec les fermiers,

sauf à les revoir pour s'assurer de leur exactitude et de leur justesse. Elle lui enseignait aussi, par son exemple, à conclure les marchés de tout ce qu'on achetait, et la manière de faire chaque chose comme elle doit être faite pour remplir son usage.

Les femmes courent risque d'être extrêmes en tout. Emilie avait quelque disposition à porter dans la propreté un esprit vétilleux qui,, par la suite, aurait pu devenir ridicule. Souvent même elle chicanait sa maman pour des choses qui n'en valaient pas la peine; d'autres fois, elle la harcelait au sujet de sa toilette, lui tirait son fichu par-ci, sa robe par-là, ne voulant pas qu'un pli dépassât l'autre. Quelquefois madame Dermance, qui prévoyait les suites que pourrait entraîner ce petit excès d'une qualité louable, se fâchait sérieusement, et lui faisait observer que la propreté n'est une vertu qu'autant qu'elle est modérée, mais que, quand on suit trop son goût, on la tourne en peti-

tesse d'esprit. «Le bon goût, ajoutait-elle, rejette la délicatesse excessive; il traite les petites choses de petites et n'en est pas blessé. Il ne faut pas tenir des colifichets plus de compte qu'ils n'en méritent. Il doit en être de même pour les autres menus détails du ménage. »

Dans les commencements, Emilie avait aussi manifesté quelque propension à outrer l'économie jusqu'à l'avarice. Madame Dermance s'était empressée d'y apporter remède par de nombreux exemples, qui lui donnaient la facilité de montrer en détail les ridicules de cette passion.

Madame Calmet, dont nous avons déjà parlé, était une femme très-pieuse et d'une sévère probité; mais ses vertus se trouvaient déparées par une avarice sordide. Avec une fortune assez considérable, elle apportait dans la dépense de sa maison une parcimonie honteuse. Elle recevait peu de personnes; madame Dermance et le père Ambroise étaient à peu

près les seuls voisins qu'elle vît. Ils l'accueillaient si bien quand elle venait au château, qu'elle s'efforçait de leur rendre la pareille quand elle les invitait à son tour. Malgré cela le bout de l'oreille se montrait encore assez souvent d'une manière choquante. Tantôt le repas manquait par la qualité et l'assaisonnement des mets, tantôt par la quantité.

Emilie, un peu moqueuse, surtout à l'égard de madame Calmet, épiloguait sur tout, et véritablement elle pouvait le faire sans trop de médisance. Madame Dermance prenait note de ces observations malicieuses pour les rappeler dans l'occasion, quand il faudrait reprendre Emilie elle-même sur des torts de la même nature. «Prends garde, lui disaitelle alors, que l'avarice gagne peu, et qu'elle se déshonore beaucoup. Un esprit raisonnable ne doit chercher, dans une vie frugale et laborieuse, qu'à éviter la honte et l'injustice attachées à une conduite prodigue et ruineuse. Il ne faut

retrancher les dépenses superflues que pour être en état de faire plus libéralement celles que la bienséance, ou l'amitié, ou la charité inspirent. Souvent c'est faire un grand gain que de savoir perdre à propos. C'est le bon ordre et non certaines épargnes sordides, qui fait les grands profits. Certes, il est vraiment risible de voir certaines personnes qui se savent bon gré d'économiser la moitié d'une allumette ou d'épargner une bougie, pendant qu'elles se laissent tromper sur le gros de leurs affaires, par un régisseur, par des fermiers, ou par des domestiques. »

Emilie, à quelques petites imperfections près, imperfections inséparables de l'humanité, avait le meilleur naturel du monde. Bien différente de ces dames et de ces demoiselles, à qui la plupart des gens paraissent fades et ennuyeux, aux yeux de qui le moindre défaut de politesse est un monstre, qui ne font cas (pie des airs distingues, et qui sont tou-

jours moqueuses et dégoûtées, elle se gardait bien de ne juger les personnes que sur leurs manières. Elle examinait le fond de leur esprit et de leurs sentiments, et tenait compte de leurs qualités utiles. Un homme d'un air grossier ou même ridicule, s'il avait le cœur bon et l'esprit réglé, lui semblait plus estimable de beaucoup qu'un dameret qui, sous le manteau élégant d'une politesse accomplie, aurait caché un cœur ingrat, injuste, capable de toutes sortes de dissimulations et de bassesses. Elle le prouva dans une occasion assez importante.

Emilie avait atteint sa seizième année.

Les grâces de sa personne étaient admirées de tous ceux qui la voyaient. Déjà plusieurs riches particuliers des environs avaient demandé sa main pour leurs fils; mais madame Dermance voulait faire, en toute chose, le bonheur de sa fille, et d'ailleurs la jugeant encore trop jeune pour le mariage, n'était pas pressée de faire un choix. Le fils d'un ancien sei-

gneur de Rouergue ayant entendu parler de la beauté, des vertus, et surtout de la fortune de mademoiselle Dermance, vint au château , après y avoir été annoncé par plusieurs personnes de sa connaissance. Il était bien fait, d'une figure assez agréable; ses manières sentaient tout à fait l'homme du monde; on le citait comme le type du meilleur ton, et son esprit avait quelque chose de brillant qui jetait un grand éclat dans la société. De prime abord , il fut assez goûté par madame Dermance, qui ne paraissait même pas fort éloignée de l'accepter pour gendre. M. de Cazélès n'avait fait ce petit voyage que dans le but d'obtenir cet avantage, et il n'y épargnait pas ses soins.

Mais, malgré tous ses efforts , il n'avait pas été aussi heureux dans l'esprit de la demoiselle que dans celui de la mère.

Emilie l'avait pris en aversion dès le premier jour, en l'entendant traiter les domestiques du château avec hauteur, in-

solence et dureté, ton qu'il n'eût pas dû prendre, même avec ses propres serviteurs. Un autre trait acheva de faire connaître en lui un défaut total de charité. Un pauvre s'étant approché de lui, à la sortie de la messe, pour lui demander l'aumône, M. de Cazélès le repoussa rudement, en lui disant qu'il ferait mieux de travailler, que de tendre ainsi une main importune à tous les passants. Le cœur d'Emilie se révolta contre tant de dureté; elle s'approcha du pauvre mendiant dont les infirmités n'étaient que trop apparentes, et déposa dans Son chapeau quelques pièces de monnaie accompagnées des douces paroles de la consolation. Emilie n'en voulut pas davantage pour apprécier M. de Cazélès; elle se prononça sur-le-champ, confia ses craintes et sa répugnance à sa mère et à son grand-oncle qui l'appuya de tout son pouvoir. M. de Cazélès fut poliment éconduit. Dirigée par les sages avis du père Amhroise, formée par les exemples de sa

mère, Emilie était devenue elle-même un modèle; elle avait, pour ainsi dire, l'intendance de toute la maison. La science de se faire servir n'est pas aussi facile qu'on le pense communément. Emilie l'avait acquise quelquefois à ses dépens; d'autres fois elle mettait à profit ses réflexions. Connaissant les fonctions auxquelles elle appliquait chaque domestique , le temps, et la peine qu'il faut donner à chaque chose, la manière de la bien faire, et la dépense qui y est nécessaire, elle ne leur commandait jamais rien que de juste. Ayant une idée précise des menus détails de la cuisine et du ménage, elle n'était en danger d'être ni la dupe ni le fléau des gens qui la servaient.

L'autorité est indispensable pour se faire obéir des domestiques. Car moins les gens sont raisonnables, plus il faut que la crainte les retienne. Mais l'autorité, dont on n'abuse jamais, est toujours la plus respectée; Emilie se trouvait dans ce cas-là. Julienne, fille d'une vertu et

d'une bonté éprouvées, était regardée par eile presque comme une seconde mère. Quant aux autres domestiques, elle les traitait avec douceur, disant quelquelois aux personnes qui en paraissaient surprises : «Ne sont-ils pas des chrétiens comme nous! Ils sont nos frères en Jésus- Christ, je dois les respecter comme ses membres.» Elle ne payait jamais d'autorité que lorsque la persuasion était impuissante. Toutefois elle se faisait aimer d'eux sans aucune basse familiarité; si elle n'entrait point, à plaisir, en conversation avec eux, elle ne craignait pas de leur parler avec affection et sans hauteur sur leurs besoins. Aussi l'aimaient-ils bien sincèrement, parce qu'ils étaient assurés de trouver en elle des avis pour des cas embarrassants, de la compassion et des secours dans le malheur.

C'était une chose vraiment admirable, que l'art avec lequel elle réprimandait ceux qui se trouvaient en faute. Elle ne les reprenait point aigrement de leurs

défauts, et n'en paraissait ni surprise ni rebutée, tant qu'elle avait l'espoir qu'ils ne seraient point incorrigibles ; elle leur faisait entendre doucement raison , et souffrait souvent d'eux pour le service, afin d'être en état de les convaincre, de sang-froid, que c'était sans mauvaise humeur et sans impatience qu'elle leur parlait, et bien moins pour son service que pour leur intérêt propre.

Cette conduite douce et charitable, à laquelle elle avait été accoutumée de bonne heure , contrastait étrangement avec le ion hautain de quelques demoiselles du voisinage, qui , par suite de la fausse idée qu'on leur avait donnée de leur naissance, regardaient les domestiques à peu près comme des chevaux, se croyaient d'une autre nature qu'eux, et semblaient les supposer faits uniquement pour la commodité de leurs maîtres. Dèslors, il n'était pas étonnant que la maison de madame Dermance fût recherchée de tous les paysans et paysannes qui vou-

1 aient se placer, soit comme domestiques, soit comme valets cle ferme ou d'étable. Le père Ambroise s'applaudissait intérieurement des succès de ses soins et de ses leçons. Il avait inspiré à son élève des sentiments d'humanité pour tout le monde, en lui faisant comprendre que les hommes ne sont pas faits pour être servis ; que c'est une erreur brutale de croire qu'il y ait des hommes nés pour flatter l'orgueil et la paresse des autres; que la domesticité étant établie contre l'état naturel des hommes, il faut l'adoucir autant qu'on le peut; que les maîtres qui sont mieux élevés que leurs serviteurs étant pleins de défauts, il ne faut pas s'attendre que les serviteurs n'en aient point, eux qui ont manqué d'instruction et de bons exemples; qu'enfin si les domestiques se gâtent en servant mal, ce que l'on appelle d'ordinaire être bien servi gâte encore plus les maîtres; car cette facilité de se satisfaire en tout et de se livrer à ses désirs, ne fait qu'amollir

l'âme, que la rendre ardente et passionnée pour les moindres commodités.

Emilie, comme nous venons de le voir, s'était façonnée de longue main à ce gouvernement domestique. Dans les premiers temps , quand on lui donnait quelque chose à régler, à condition d'en rendre compte, cette confiance la charmait; car la jeunesse ressent un plaisir incroyable, lorsqu'on commence à se lier à elle et à la faire entrer dans quelque affaire sérieuse. Lorsqu'il lui était arrivé de laisser passer de petites erreurs dans ses premiers essais, madame Dermance ne craignait pas de faire quelques sacrifices pour son instruction ; elle lui indiquait avec douceur comment elle aurait dû s'y prendre pour éviter le retour de ces erreurs; lui racontait ses expériences passées, ne reculant pas à lui dire les fautes semblables qu'elle avait faites dans sa jeunesse. Par là, elle lui avait inspiré la confiance , sans laquelle l'éducation se tourne en formalités gênantes.

Quoique depuis long-temps Emilie fut à la tête de l'administration intérieure de la maison, cependant elle ne donnait au eun ordre, ne prenait aucune décision, sans consulter auparavant sa mère qui l'approuvait presque toujours, et qui lui savait gré de cette aimable et volontaire déférence.

Enfin, par le concours des soins' attentifs et zélés de madame Dermance et de son oncle, par leurs leçons sages, adroites et pieuses, Emilie était devenue une demoiselle accomplie. Corrigée, autant qu'on peut l'être, des défauts les plus ordinaires à son sexe; riche des dons de la beauté, développés encore par une éducation bien entendue ; embellie des plus aimables vertus, trésor préférable à tous les autres trésors, douée des agréments d'un esprit vif et cultivé, initiée à plusieurs des arts qui contribuent le plus à charmer la vie; élevée dans la crainte de Dieu et dans l'observance exacte de ses préceptes évangéliques; savante dans la conduite d'une

maison et dans* les moindres détails du ménage et de l'économie domestique , Emilie réunissait en elle tout ce qui peut faire le bonheur d'un époux sage et vertueux, et promettait d'être un jour ce que -madame Dermance s'était montrée à son égard , la plus éclairée et la plus tendre des mères.

Aussi Dieu qui , d'en haut, se plaît à récompenser, même ici-bas , ceux qui Te prient et qui l'aiment, voulut en quelque sorte couronner l'ouvrage de madame Dermance et du père Ambroise, en réalisant les douces espérances que ces bons parents avaient formées plus d'une fois de concert, et en répandant sur cette vertueuse famille une rosée de bénédictions qui fût pour elle le gage d'une félicité constante , dont l'autre vie ne saurait être qu'une continuation embellie.

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