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CHAPITRE XIV

Jules vient passer les vacances dans le Cantal. — Lecture de son journal. — Dangers des querelles; aventure dont la morale est facile à tirer.

Jules Chazal , neveu de madame Dermance, après avoir terminé ses études élémentaires à Saint-Flour, était allé à Paris pour y faire son droit et suivre les cours des professeurs les plus distingués. Recommandé très-particulièrement à une personne alliée à sa famille, chez qui il avait trouvé asile, protection et bonne amitié , il ne s'était pas vu abandonné à lui-même comme la plupart de ces jeunes gens que Paris voit débarquer tous les ans de la province, et qui, pour fuir l'isolement absolu où ils se trouvent, se

jettent dans le tourbillon du monde et s'y ruinent par leurs folles dépenses. Jules travaillait avec ardeur , ne s'occupant nullement des frivolités et des babioles qui absorbent, pour ainsi dire, l'existence entière de tant de monde. L'étude était sa grande occupation , l'étude était encore son plus doux délassement. Le désir de connaître, et de bien connaître, lui faisait partager son temps entre les diverses branches de la jurisprudence r travail sérieux et assidu qui demande toute la pénétration de l'esprit , toute la puissance de l'intelligence, et qui ne saurait guère marcher sans le secours de la mémoire. Ses heures de loisir étaient consacrées à la littérature, à la botanique, au dessin et à la musique. Dans ses courses, il visitait, sur son passage, tous les monuments curieux , les muséums de toute espèce, les cabinets d'amateurs; il prenait des notes sur tout, et acquérait ainsi une masse de connaissances, les unes utiles , les autres agréables. On

pense bien qu'au milieu de ces distractions, les bons parents du Cantal n'étaient pas oubliés; une correspondance active entretenait les souvenirs de l'amitié, et abrégeait ou palliait les ennuis de l'absence. La tante Dermance, l'oncle Ambroise, étaient mentionnés avec un tendre respect, avec une vive reconnaissance, dans toutes les lettres de Jules; sa petite cousine Emilie avait aussi sa part; son article tenait toujours la première place de X alinéa de l'amitié, et quelquefois le remplissait tout entier.

Ce ne fut qu'après deux ans de séjour dans la capitale, que Jules vint passer deux mois de vacances auprès de ses parents. La première année, il avait cru devoir sacrifier ce plaisir aux progrès de ses éludes; et en effet, il avait mis à profit ce temps souvent si mal employé, en suivant avec assiduité plusieurs cours particuliers qui avaient fait faire un grand pas à son instruction, et l'avaient mis en état de figurer avec distinction

dans des conférences auxquelles assistaient les élèves les plus laborieux.

Qu'on se figure la joie de toute la famille en revoyant Jules après deux longues années d'absence. Pendant plusieurs jours, ce fut une fête interminable, une suite de visites, d'invitations, de promenades. C'était un mouvement presque perpétuel sur la route du château de madame Dermance à Mauriac. Cependant le lieu de réunion le plus habituel était le château, où l'on avait plus à sa portée une foule d'objets de distraction. D'ailleurs Emilie, Jules et Louise n'avaient pas de plus grand bonheur que de se réunir autour de leur excellent oncle Ambroise, à qui ses infirmités ne permettaient plus comme autrefois de faire à cheval le voyage de Mauriac.

Jules avait eu le soin de se munir d'une caisse contenant les livres et les cahiers dont il se proposait de faire usage pendant les instants qu'il pourrait consacrer à l'étude. Emilie, qui aimait

toujours la lecture, ne manqua pas de faire l'inventaire de ladite caisse. Toutefois les livres de jurisprudence, comme on le pense bien, n'eurent pas beaucoup d'attraits pour elle , non plus que la plupart des manuscrits où son cousin avait consigné minutieusement le résumé des doctes leçons des Delvincourts et des Portets (1). Enfin, elle mit la main sur un cahier ayant une couverture rose, et en tête duquel on lisait en gros caractères : Mon Journal.

— Ah! ah! dit Emilie en riant, voilà qui n'est plus sans doute aussi grave, aussi sérieux que tous ces gros livres qui ne vous parlent qu'au nom de la loi , et qui sont tout hérissés de citations latines! Le journal d'un étudiant en droit! Cela doit être d'une gaîté folle.

— Je le croirais assez, ajouta Louise, car il n'est guère probable qu'un jeune homme de vingt ans soit un sévère moraliste.

(4) Professeurs de l'Ecole de Droit de Paris.

— À votre aise, mesdemoiselles, à votre aise. Glosez tant qu'il vous plaira sur mon journal; vous avez le droit de ne pas m'épargner. Cependant, je vous en avertis , vos railleries pourraient bien porter à faux. On est sujet à se tromper quand on juge trop légèrement.

— Jules, nous ne jugeons nullement, reprit Emilie; de notre part, c'est une simple présomption fondée sur l'opinion qu'on a généralement des jeunes gens de votre âge.

— Ma cousine, interrompit Jules, je n'ai point la prétention de valoir mieux que les autres étudiants; je tâche de faire le mieux qu'il m'est possible. Mais, dans cette circonstance, je dois plaider la cause de mon journal, parce qu'il s'agit d'un fait dont il n'est pas difficile de fournir la preuve. Quand l'idée me vint de faire ce journal, j'étais dominé par une idée sérieuse, essentiellement sérieuse.

Je n'avais intention que de noter les choses véritablement importantes qui

pourraient m'arriver. Quant aux incidents insignifiants, je crus devoir n'en tenir aucun compte; les billevesées ne me semblent pas en effet valoir la peine qu'on prendrait de les enregistrer. Ce fut donc dans cet esprit» que je commençai mon journal; du reste, vous pouvez voir, d'après toutes les pages blanches qui restent encore dans le volume, que je n'ai pas poussé bien loin cette tâche que j'avais voulu m'imposer. Il y avait à peine deux mois que j'étais à Paris, et déjà j'avais renoncé à m'historiographer moimême.

— Pourquoi cela donc? c'est dommage, dit Emilie.

— Pourquoi, ma cousine? par raison.

D'abord pour économiser le temps qui suffit à peine pour faire face à tous les cours si variés que se disputent les jeunes gens désireux de s'instruire. C'était déjà beaucoup pour moi de parvenir à rédiger avec clarté toutes les notes que je recueillais pour ainsi dire à la volée pen-

dant les leçons des professeurs. Toute cette masse de cahiers peut vous eu donner une idée. D'ailleurs, ma vie d'étutudiant, quoique fort occupée, ne m'aurait pu fournir qu'un récit bien monotone. Tous les jours, les mêmes heures étaient employées de la môme manière et consacrées aux mêmes études. De sorte que mon journal aurait fini par n'offrir, à quelques incidents près, qu'une longue suite de répétitions sans intérêt.

— C'est égal, interrompit Louise en s'emparant du manuscrit rose, nous allons toujours lire ce que tu as écrit sur ton début à Paris. Je suis curieuse...

— Non pas, s'il vous plaît, s'écria Jules en essayant de reprendre son journal, ce serait un véritable abus de confiance, et je m'y oppose formellement.

— Jules a raison et use de son droit, dit à son tour Emilie; il y aurait une coupable indiscrétion

— De l'indiscrétion! reprit Louise; allons donc! est-ce qu^ en.tre Frèi et

sœur, ce mot-là conserve quelque valeur! Je n'ai rien de caché pour Jules, je ne vois pas

— Je n'ai rien à te cacher non plus, répliqua Jules; mais il me semble qu'il est certains égards, certaines convenances que la plus grande intimité ne saurait fouler aux pieds. Par exemple , s'il arrivait une lettre à mon adresse, tu te garderais bien sans doute de l'ouvrir sans ma permission , parce que ce serait un action répréhensible aux yeux de tout le monde. Eh bien! pour mon journal, ce -serait à peu près la même chose; cela est facile à comprendre.

— Quant à moi, dit Emilie, je ne veux pas en entendre une seule ligne, puisque mon cousin s'y oppose.

— Tu ne vois donc pas, dit Louise un peu piquée, tu ne vois donc pas que Jules ne défend son journal avec tant de chaleur, que parce que sans doute il s'y trouve quelques petites anecdotes qui ne sont pas à sa louange.

— Raison de plus alors, répliqua Emilie ; il me semble au reste que tu n'aurais rien à voir à cela; et dans ce cas, j'approuverais beaucoup mon cousin d'avoir à cœur de ne scandaliser personne.

— Il n'y a rien de tout cela heureusement, reprit Jules. Dans cette ciiscus

* sion, je n'ai vraiment voulu que contrarier la curiosité de ma sœur, curiosité capable de la pousser à de graves sottises; et, pour vous prouver que je n'ai aucun motif semblable à celui qu'on me prête, je prends l'engagement de lire moi-même les quelques pages qui composent mon journal, en présence de mon oncle Ambroise et de ma tante Dermance.

— Justement les voici, interrompit Emilie.

Cette petite altercation avait légèrement ému Jules et Louise; il était facile de s'en apercevoir à la rougeur qui animait leurs joues. Madame Dermance

s'informa de ce qui venait de se passer. Emilie expliqua les causes de la dispute. Son récit fut impartial ; mais il était impossible de dissimuler les torts de Louise; aussi fut-elle blâmée comme elle méritait de l'être. Pour se justifier autant que pour tenir la promesse qu'il avait faite, Jules offrit de faire lecture du manuscrit qui avait été la cause du débat. La proposition fut acceptée. Le père Ambroise prit place dans un grand et antique fauteuil, son siège favori quand il était au château; madame Dermance s'assit auprès de lui; ies deux jeunes personnes prirent des chaises et se rangèrent de manière que le lecteur fût à peu près au centre de son auditoire. Alors Jules, ouvrant son manuscrit couleur de rose , prit la parole en ces termes :

«Me voici donc à Paris, cette ville dont on parle tant quand on ne l'a jamais vue, dont il y a tant de choses à dire quand on a sous b yeux l'ensemble de ses in-

nombrables monuments. Quel bruit ! quel mouvement! Comme tout le monde s'y heurte, s'y presse , s'y coudoie ! Quelle incessante activité! Combien tout cela est différent de l'aspect uniforme de nos villes de province! Que ce brouhaha confus contraste avec le calme de nos campagnes paisibles! Cependant , quand le premier étourclissement causé par un spectacle si nouveau, laisse un peu de place à la réflexion, on se demande avec une sorte d'étonnement comment une ville de si grand renom , où tant de fastueux magasins rivalisent de luxe et d'éclat, où les boutiques les plus ordinaires font étalage de glaces et de dorures , où l'on rencontre à chaque pas des édifices somptueux ou élégants, n'est, à très-peu d'exceptions près , composée que de rues étroites , irrégulières presque toujours fangeuses, incommodes et souvent même dangereuses pour les piétons, qui, à chaque instant, sont exposés à périr sous les roues des voitures circulant sans cesse

dans tous les sens. J'ai failli en faire la triste expérience le jour même de mon arrivée. Je regardais ébahi quelques-uns des magasins les plus brillants de la rue Dauphine , l'un des passages les plus fréquentés et les plus tumultueux de la capitale. Marchant donc machinalement sur l'un des trottoirs fort étroits qui bordent la rue de chaque côté, je fus violemment heurté par un crocheteur chargé , qui était apparemment plus pressé que moi; et ce choc m'envoya rouler sur la chaussée boueuse. Une minute plus tard, un carosse, lancé au grand trot, m'eût infailliblement passé sur le corps. Je me relevai aussi lestement que j'étais tombé, fort heureux d'en être quitte pour la honte de ma chute, quelques contusions, et le désagrément d'être chamarré de crotte de la tête aux pieds. Je venais ainsi d'apprendre à mes dépens que la flânerie n'est pas sans péril au milieu de certaines rues de la capitale.

» Trois jours après, il m'advint une

aventure d'un autre genre. Un étudiant en médecine, dont vous connaissez la famille , Pierre Meyniel , de Murât , m'avait invité à diner avec lui dans son modeste restaurant. À la soirée d'un cours de la Sorbonne, auquel nous avions assisté ensemble, nous nous rendîmes trèspaisiblement et en nous entretenant du professeur aue nous venions d'entendre, à la maison où nous attendait notre repas. Déjà un grand nombre d'étudiants, qui nous avaient devancés, faisaient manœuvrer la fourchette avec activité.

Pierre Meyniel , en voulant me placer convenablement et me faire les honneurs, en qualité d'habitué de la maison, a le malheur de pousser rudement, sans le vouloir, un jeune homme qui dînait seul à une petite table ronde. Aussitôt celui-ci se lève tout rouge de colère, et lance brutalement un soufflet à mon pauvre camarade. Un moment étourdi de cette attaque imprévue, Meyniel se contenta d'abord de reculer d'un pas; mais

son œil était élincelant , et son poing convulsivement fermé vint tout aussitôt tomber sur la poitrine de son adversaire.

Une lutte était imminente; je me précipitai entre les deux combattants, m'efforçant de les séparer. Plusieurs personnes, venues à mou aide, s'interposèrent et mirent fin aux actes d'hostilité.

«Cependant, quoiqueretenus à distance l'un de l'autre, nos deux furieux ne cessaient de s'adresser d'énergiques menaces. Leur acharnement était alimenté par les paroles indiscrètes de plusieurs jeunes gens. — Peut-on se battre ainsi à coups de poing ? disait l'un ; c'est bien agir comme de véritables crocheteurs. — On voit bien que ce sont des auvergnats ou des savoyards , disait un autre interlocuteur. — Ces gens-là sont comme les faubouriens, ajoutait un troisième; ils ne se servent que des armes de la nature , les autres sont trop dangereuses pour eux.

»Des gens beaucoup plus raisonnables faisaient remarquer que la querelle devait

être finie , puisque le soufflet avait été vengé par un coup de poing. Mais dans ces sortes de disputes, la voix de la raison est rarement entendue; les conseils violents lui sont presque toujours préférés. Excité par les quolibets et les mauvaises plaisanteries de quelques étudiants en droit et en médecine, le jeune homme se rapprocha de nous, et s'adressant à Pierre Meyniel :

— Ces Messieurs ont raison, dit-il, ce n'est ni le lieu ni le moment de vider notre querelle. Mais expliquons-nous.

— C'est par là que vous auriez dû commencer, répondit Pierre en se levant; si vous m'aviez d'abord adressé des paparoles, je n'aurais aussi employé que des paroles pour vous répondre.

— • Pourquoi m'avez-vous poussé rudement au point de me faire renverser sur moi tout ce que je tenais à la main?

— C'était sans intention, et par pure maladresse.

— Alors , pourquoi ne m'avez-vous pas fait sur-le-champ des excuses?

— J'allais certainement le faire , si vous m'en eussiez donné le temps. Mais...

— C'est bon , reprit l'étudiant ; demain matin, à huit heures précises, nous nous expliquerons au bois de Boulogne; je vous donne rendez-vous à la porte Maillot. On me connaît uci ; tout le

monde connaît Gustave Langlois Au

surplus, voilà ma carte.

— Voici la mienne en échange, répliqua vivement Pierre Meyniel; demain matin, au bois de Boulogne! je ne m'y ferai pas attendre. Comme le choix des armes m'appartient, vous vous munirez de pistolets.

— Très-bien, c'est convenu. Le coup de poing que vous m'avez donné pourra vous coûter cher.

— C'est possible, répondit Meyniel avec un serrement de dents; mais, dans tous les cas, mon coup de poing n'aurait pas eu lieu sans votre soufflet. Et puis,

à la grâce de Dieu ! Ce qu'il y a de certain , c'est que si mes jours sont comptés , les vôtres le sont aussi.

» Après ce colloque, où, comme on vient de le voir, les deux adversaires ne s'étaient épargnés ni défi, ni menaces, ni bravades, Gustave Langlois sortit en enfonçant son chapeau sur sa tête avec une sorte de fierté courroucée. J'offris aussitôt à Pierre Meyniel de lui servir de témoin, d'abord parce que cette mission délicate me revenait de droit, puisque j'avais été spectateur et cause innocente de la rixe; ensuite, parce que je nourrissais l'espérance d'amener les deux ennemis à se réconcilier sans brûler une amorce. Je dois le dire ici et je voudrais le dire bien haut dans l'intérêt de la société, le duel m'a toujours semblé la plus stupide des raisons. Mon bon oncle Ambroise est le premier qui me l'ait fait envisager de cette manière. Ses récits m'apprenaient que presque toujours, dans ces combats singuliers, c'est l'inno-

cent ou l'offensé qui succombe. On ne peut donc les appeler sans blasphémer le jugement de Dieu, car Dieu, qui est la justice et la bonté par excellence, ne peut que condamner ces luttes abominables dans lesquelles deux hommes, qui se connaissent à peine, sont prêts à se déchirer, à s'entr'égorger pour un mot, pour un geste, pour un coup-d'œil. Car, qu'est-ce que le duel, sinon un meurtre, décidé par le sort , en présence de témoins.

» Telle était mon opinion sur le duel. 11 n'était donc point à craindre que je cherchasse à exciter, comme cela arrive à certains témoins, les deux adversaires l'un contre l'autre. Pierre Meyniel faisait d'abord quelques difficultés de m' accepter pour son second; il alléguait ma trop grande jeunesse, mon inexpérience des usages de Paris; il aurait voulu avoir sous sa main un jeune homme connaissant à fond la salle d'armes et le tir au pistolet. — Meyniel, lui dis-je, cest en quelque

sorte pour moi que cette malheureuse querelle s'est élevée; j'y étais présent; je revendique le triste droit de t'assister comme témoin. Et ne crains point, mon ami, que je laisse les choses se passer déloyalement. J'ai appris, non pour tuer qui que ce soit (Dieu m'en garde!) mais pour m'exercer, pour acquérir de l'adresse, j'ai appris, dis-je, à manier le fleuret et à tirer le pistolet. Je me sers môme de ces deux armes d'une manière assez distinguée ; la vivacité de mon poignet et la justesse de mon coup-d'œil m'avaient fait, à mon collège, une réputation d'adresse qui me mettait à l'abri des disputes et des querelles. 11 y a tant de gens dont il faut se faire craindre , si l'on veut en être respecté! Ainsi, tu vois que je puis sans inconvénient pour toi.... — Cela suffit, me répondit Meyniel ; je vais me procurer clés armes ce soir. Demain, je t'irai trouver de bonne heure

» Je ne pus fermer l'œil de la nuit. Il m'était impossible de me défendre d'une

vive inquiétude, en pensant que mon ancien camarade était peut-être exposé à rendre le dernier soupir sous mes yeux et dans mes bras. Je me fortifiais de plus en plus dans la résolution d'employer toutes les forces de mon âme pour que le combat n'eût pas lieu, et je préparais les discours que je voulais tenir aux deux adversaires pour leur inspirer des sentiments de paix et de réconciliation.

» Les premières clartés de l'aurore me surprirent dans cette préoccupation. Bientôt on heurte à ma porte; c'était Pierre Meyniel. Son teint était animé, mais une profonde tristesse se peignait dans ses regards.

— Voici des armes, me dit-il, en déposant un petit paquet sur ma table ; maintenant, il ne me faut plus que du sang-froid. Mais si j'avais du sang-froid , jecrois quejenepourrais jamais songer à tuer un homme, mon semblable, quand même je verrais en lui mon plus grand ennemi. A propos, comment as-tu passé ]r> nuit, Jules?

— Je n'ai pu dormir, mon ami, lui répondis-je; à la veille d'assister à un meurtre, et peut-être à deux, il ne m'a pas été permis de goûter un instant de repos.

— Je t'en dirai autant , mon pauvre Jules , reprit Pierre Meyniel ; mille idées sinistres me poursuivaient sans cesse. La réflexion montre les choses sous un autre aspect que la colère. Hier, pendant la chaleur de la querelle, je me serais battu sans autre pensée que celle de la vengeance; aujourd'hui, ce n'est absolument qu'un absurde point d'honneur qui m'entraîne au rendez-vous que j'ai accepté. Quelle crutlle nécessité, ajouta Pierre en se frappant le front ; et il se promenait à grands pas dans ma chambre , tandis que je finissais de m'habiller.

« Cependant ses paroles avaient fait entrer une secrète joie dans mon cœur.

Je voyais avec plaisir que Pierre Meyniel était tout raisonnablement disposé

pour un pacifique accommodement. Du moins , j'étais à peu près sûr de ne point rencontrer d'obstacle de son côté ; c'était un point de gagné.

— Mon ami , reprit Pierre , sais - tu quelle est la pensée qui m'est le plus pénible en cette circonstance? Tu as une mère, une bonne mère comme la mienne; il te sera facile de me comprendre. Oh ! c'est-là une idée affreuse, une idée qui me harcèle, qui me torture sans cesse!

Si je succombe dans le combat, j'ai lieu de craindre que ce soit aussi l'arrêt de mort de ma pauvre mère ; elle ne pourra survivre à son chagrin , et sera enlevée à sa famille qui a un si grand besoin de sa vigilance et de ses sollicitudes. Et c'est moi qui, volontairement, de propos délibéré, vais livrer au caprice du sort de si précieux intérêts! Oh! Jules, il y a là de quoi étouffer! je voudrais pouvoir

pleurer Mais, non, il ne faut pas que

mon brutal adversaire puisse prendre pour de la poltronnerie ce qui n'est que

de la douleur Il n'a sans doute pas de

mère, lui, puisqu'il est si prompt à jeter un défi de mort.

— Peut-être ne connaît-il pas non plus de Dieu, interrompis-je, car s'il était pénétré de l'amour de Dieu, il n'irait point ainsi de gaîté de cœur attenter aux jours de son prochain.

» En prononçant ces paroles, mon intention était de rappeler Pierre aux sentiments religieux , si éminemment propres à fortifier en lui les sentiments de famille.

— J'ai bien aussi pensé à cela, me ditil en soupirant ; mais mon sort est décidé. Le monde est impitoyable pour ceux qu'il soupçonne de lâcheté. Je me suis trop avancé pour pouvoir reculer sans honte. Il ne s'agit plus de délibérer; mon ennemi m'attend, partons.

» En même temps, Pierre Meyniel prit ses pistolets qui étaient enveloppés dans un foulard , et nous sortîmes. Sept heures venaient de sonner, et le rendez-

vous était pour huit ; il n'y avait pas de temps à perdre. JNous marchâmes rapidement et fûmes bientôt arrivés à la grande avenue des Champs-Elysées. A peu près à la moitié de cette avenue , dans le voisinage de celle des Veuves, je tressaillis involontairement en entendant plusieurs coups de pistolet qui se succédaient à peu d'intervalle. Nous nous trouvions dans le voisinage d'un Tir très-fréquenté. Plusieurs personnes sortaient de ce lieu d'exercice, et nous reconnûmes parmi elles le jeune Gustave Langlois. Il marchait la tête haute, et paraissait satisfait probablement de l'adresse avec laquelle il avait brisé les poupées du Tir. Nous échangeâmes un salut avec froideur, et l'on se mit en marche pour le lieu du combat.

» Cependant je désirais beaucoup me mettre en rapport avec le témoin de Gustave Langlois , pour pressentir ses intentions et m'efforcer, s'il en était besoin, de les mettre en harmonie avec les mien-

nés. Je m'approchai donc du groupe d'amis qui lui servaient d'escorte , et demandai d'une voix basse, mais ferme, quel était le second de M. Gustave Langlois.

— C'est moi, Monsieur, me répondit assez aigrement un petit homme tout fluet, au visage ridé et flétri , et qui semblait participer également du jeune homme et du vieillard.

— Monsieur, lui dis-je, je suis le témoin de mon ami Meyniel, et je pense qu'il serait peut-être convenable....

— Vous êtes son témoin , Monsieur , j'en suis bien aise.... Mais vous me paraissez bien jeune, mon ami; avez-vous fait votre première communion?

— Monsieur, répondis -je tranquillement à cet impertinent persiffleur, j'entends fort bien la plaisanterie , et je pourrais vous répondre comme l'un des héros du grand Corneille :

Je suis jeune , il est vrai; mais aux âmes bien nées La valeur n'attend pas le nombre des années.

Toutefois , comme nous ne sommes pas ici pour plaisanter, ce me semble, je crois devoir m'en tenir au langage de la raison. Oui, Monsieur, j'ai eu le bonheur de faire ma première communion et celui de la renouveler souvent depuis. Mon extérieur peut vous tromper sur mon âge; je vous parais peut-être bien gauche , bien novice. Mais je n'en sens pas moins toute l'importance du rôle que je viens remplir ici. Je sais que j'ai à écouter les raisons de deux hommes disposés à s'entretuer sans se connaître , pour ainsi dire, sans avoir l'un contre l'autre le moindre sujet de haine; je sais aussi que mon devoir est de faire tous mes efforts pour les désarmer et les réconcilier ; et j'espère, Monsieur, que vous voudrez bien me seconder pour obtenir cet heureux résultat.

— Jeune homme, me répondit ce Monsieur , vous avez tort de compter sur moi pour une pareille lâcheté. On voit bien que vous êtes tout fraîchement débarqué

de votre pays, sans quoi vous ne parleriez pas d'une affaire d'honneur si à votre aise. Ecoutez-moi , le vin est tiré, il faut le boire. C'était hier, sur le lieu même de la querelle, qu'il fallait faire entendre vos paroles conciliantes. Aujourd'hui, il n'est plus temps , et j'ai trop bonne opinion de mon ami Gustave pour le croire capable de me déranger pour rien .

— Comment , Monsieur, vous êtes donc venu servir de témoin à votre ami, avec le désir de voir couler du sang, le sien peut-être.... Une telle amitié est vraiment effrayante.... Comment! vous seriez sans pitié pour le sort de ces deux jeunes gens dont l'avenir est peut-être toute la fortune de leurs familles? vous les conduiriez sans remords à la tuerie, vous qui êtes calme, qui n'êtes pour rien dans la querelle, qui n'avez point d'insulte à venger? Oh! c'est abominable, c'est horrible!....

— Mais, savez-vous bien vous-même, mon petit Monsieur, à quoi vous vous êtes

exposé en venant ici servir de témoin à votre camarade? Je vais vous l'apprendre, dit en ricannant notre duelliste. Il pourrait se faire qu'il s'élevât telle ou telle difficulté qui vous contraignit de vous battre vous-même sous peine d'ignominie.

— Me battre! repris-je vivement, et avec qui ?

— Avec moi, mon cher Monsieur ; témoin contre témoin, cela s'est vu plus d'une fois dans les affaires d'honneur.

— Je réponds bien que jamais on ne me forcerait à devenir assassin....

— C'est une morale fort commode pour les lâches....

— Ce n'est point par lâcheté, mais par amour du devoir, pour obéir au cri de ma conscience. Certes, l'adresse ne me manque pas. Je sais manier un fleuret de manière à toucher les plus habiles tireurs; une distance de trente ou quarante pas ne déconcerte nullement la balle de mon pistolet; il est vrai que jamais homme n'a été mon point de mire;

mais je vous le déclare, je saurais tuer aussi bien qu'un autre, mieux peut-être que beaucoup d'autres. Et je vais à l'instant vous en donner la preuve. Vous voyez bien devant nous cet arbuste qui s'élève auprès de ce mur; il est à peine gros comme le doigt, nous en sommes éloignés de plus de quarante pas. Je vais vous faire juge de la sûreté de ma main et de mon coup-d'œil.

» Aussitôt j'armai un des pistolets de Pierre Meyniel, et ajustant l'arbuste désigné , je l'atteignis en le fracassant. A cette vue, mon compagnon resta stupéfait d'étonnement, et je vis dans ses yeux ternes qu'il n'avait plus envie de me chercher querelle. Tous les autres amis s'étaient également arrêtés pour admirer l'adresse de ce coup de pistolet.

— Ne vous émerveillez point, leur dis-je ; ce n'est point par hasard que ma balle a frappé ce petit arbre ; ce serait plutôt par hasard qu'elle l'aurait manqué. Ainsi, je vous le demande, ne serais-je

pas un assassin, si je consentais à tirer le premier sur un adversaire.

» Le témoin de Gustave Langlois , me prenant alors par le bras, me tira un peu à l'écart. Son ton était bien changé.

— Nous arrivons, me dit-il, au lieu désigné pour le combat. C'est à nous d'aviser au moyen de le rendre le moins dangereux possible.

— ■ Vous voulez donc absolument qu'il ait lieu , ce combat, lui répondis-je en croisant les bras. Il faut ce que l'on appelle satisfaire l'honneur. Singulier et.

barbare préjugé que celui qui contraint un homme offensé à livrer sa vie à celui qui l'a outragé , comme s'il ne suffisait pas, en pareille occurrence, de vouer l'offenseur à l'indignation des gens de bien. Ainsi il dépendra du premier spadassin venu, de sacrifier, d'immoler sans péril, sous la sauvegarde des préjugés, l'objet de sa colère ou de sa haine. S'il égorgeait sa victime avant de l'avoir outragée, le glaive des lois en tirerait jus-

tice; mais il l'insulte, il la force, sous prétexte de courir à la vengeance, à s'offrir d'elle-même au coup mortel, et son forfait reçoit le nom d'une affaire d'honneur. Il y a de quoi frémir, quand on songe aux affreux résultats d'une loi si révoltante.

— Ecoutez-moi, Monsieur, me répliqua mon interlocuteur; je conçois votre indignation, vos réflexions me la font trouver juste. Malheureusement je n'ai pas toujours été sur l'article du duel aussi scrupuleux que je le suis à cette heure. Toutefois les choses sont beaucoup trop avancées , pour que le dénoûment soit tel que vous le désirez. L'insulte, les menaces, le défi ont eu lieu publiquement. Les amis de Gustave qui nous accompagnent seraient ici des témoins dangereux, si les deux adversaires consentaient à se séparer sans combattre. D'ailleurs Gustave lui-même a la tête trop montée pour qu'il soit bien facile de le décider à un accommodement de ce

genre. Si vous m'en croyez, nous sortirons de ce mauvais pas par une fraude bien innocente; dont les combattants et les spectateurs seront également les dupes. Comme témoin, c'est à nous qu'est confié le Soin de charger les armes; rien de plus aisé que d'escamoter les balles et de n'y faire entrer que la poudre....

— Je vous comprends, lui dis-je; et je souscris à cette concession qui doit contenter tout le monde, en trompant tout le monde. Faisons donc comme il vient d'être dit.

» Nous nous trouvions dans un endroit du bois dont la solitude et le calme parfait semblaient extrêmement propices au duel projeté. On s'arrêta. Les pistolets chargés par nous, les pas exactement comptés , les deux adversaires songèrent à se placer en face l'un de l'autre. Pierre Meyniel m'embrassa en me pressant fortement la main :

— Si je reste sur la place, mon ami, me dit-il, je te charge d'annoncer cette

triste nouvelle à ma famille. Tu ne le feras qu'avec précaution; ménage la sensibilité de ma pauvre mère; et dis lui bien qu'en cette circonstance je suis réellement plus malheureux que coupable.

» Cela dit, Pierre s'avança d'un pas ferme, le pistolet à la main, et attendit bravement le feu de Gustave Langlois à qui le sort avait accordé l'avantage de tirer le premier. Ce premier coup partit et Pierre Meyniel resta debout; il eut été généreux à lui de tirer en l'air, comme cela s'est fait plus d'une fois; mais soit que son émotion ne laissât pas de place à une telle pensée, soit que le ressentiment l'entraînât, il fit feu sur Gustave qui resta également debout.

— Recommençons, s'écria celui-ci, puisque nous avons été si maladroits.

— Assez, assez, répondirent les deux témoins et tous les autres spectateurs; grâce à votre maladresse, l'honneur est satisfait le plus heureusement du monde. Nous ne souffririons pas que le combat fût recommencé.

» Pierre Meyniel et Gustave Langiois obéirent de bonne grâce à l'injonction des juges du camp, et s'embrassèrent cordialement en signe de réconciliation.

Cette aventure qui aurait pu avoir un dénouement tragique , finit très-gaiement par un déjeûner improvisé à la porte Maillot. Nous rentrâmes dans la matinée à Paris, Meyniel et moi, nous félicitant tous deux de l'issue de cette affaire, et nous exhortant mutuellement à éviter autant que possible les altercations et les querelles qui peuvent avoir des résultats si douloureux pour les familles.

» Quant à moi , bien que mon adresse dont je venais de donner une preuve incontestable dût me préserver un peu des défis et des cartels des tapageurs, je n'en pris pas moins la résolution de ne mettre que très-rarement le pied dans les cafés, estaminets et autres lieux de réunion, où éclatent si fréquemment les querelles.

» Le contact avec les autres étudiants m'avait souverainement déplu dès le pre-

mier jour ; non qu'il n'y eut parmi eux des jeunes gens de bonnes manières et d'un commerce aimable; mais il faut convenir que ceux-ci étaient en trèspetite minorité. D'ailleurs la plupart ne paraissaient jamais que dans les cours publics, et vivaient totalement isolés soit au sein de respectables familles qui leur donnaient un asyle pour tout le temps de leurs études, soit dans des pensions particulières, où ils trouvaient leur nourriture et toutes les choses nécessaires pour leurs études. »

Jules, en cet endroit, ferma le cahier, en faisant observer à son auditoire que des réflexions sur la vie des étudiants à Paris, n'offriraient que bien peu d'attraits à la curiosité générale. Mais, malgré les modestes allégations de l'auteur, il fut unanimement décidé qu'on reprendrait à un autre moment la lecture du manuscrit rose.

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