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CHAPITRE XVI

Récit du père Ambroise; histoire d'une malheureuse famille. — Bonne œuvre proposée par Emilie. — La circulaire. — Souscription fructueuse au nom de la charité chrétienne.

« Je tairai les noms des héros de cette histoire, dit le père Ambroise dès son début; la charité chrétienne m'en impose le devoir, par égard pour quelques personnes qui ont encore des relations dans notre pays. Remarquez bien d'ailleurs que je n'entreprends point ce récit pour satisfaire en vous une vaine curiosité, mais uniquement pour vous instruire de choses qu'il est souvent utile de connaître. Ainsi donc les noms qui vont frapper votre oreille ne sont que des noms d'emprunt substitués aux véritables.

» Dans une petite ville du Rouergue, on citait encore, il y a trois ans, comme un modèle de vertus et d'honneur héréditaires, la famille Jeansac, qui jouissait avec noblesse d'une fortune indépendante, se faisant un devoir sacré de soulager tous les indigents de leur canton.

» La famille Jeansac vivait heureuse; car, de tous les bonheurs terrestres, il n'en est pas de plus précieux que celui de pouvoir faire l'aumône et de la faire souvent. Jusque-là , dans cette maison , on s'était contenté de rester fidèle aux mœurs patriarcales des ancêtres, et l'on s'en était trouvé bien. S'occuper de la culture des domaines, remplir les devoirs de la religion, vaquer à de bonnes œuvres, tel était l'emploi de la vie des enfants de cette famille depuis un temps très-reculé. C'est vous dire qu'elle s'était conservée pure de toute ambition, de cette ambition qui tend à s'élever en se mêlant surtout des affaires publiques.

» Le dernier chef de la famille de^

Jeansac avait eu, du moins pour luimême, la sagesse de persévérer dans cette voie. Ce n'était qu'après une longue résistance qu'il avait consenti à se charcher des fonctions de maire; encore n'avait-il accepté cette magistrature municipale que dans l'espoir de servir utilement les intérêts de ses administrés.

Cette dignité, qui l'élevait au-dessus de ses concitoyens, n'avait apporté aucun changement dans ses manières. C'étaient toujours la même bonté, la même simplicité, le même empressement à obliger.

Les honneurs, de quelque nature qu'ils soient, produisent assez souvent un effet tout contraire. Mais le cœur de M. Jeansac , nourri dès son jeune âge de la sublime morale de l'Evangile, ne pouvait s'enfler de vanité pour un titre qu'il n'avait point recherché. Comme maire, il se bornait à administrer avec équité , et mettait toute sa gloire à satisfaire tout le monde autant que cela était possible.

» Mais insensiblement la maladie du siècle, cette ambition qui semble vicier l'air que nous respirons à l'égal du typhus le plus actif, finit par effleurir cette âme honnête et candide des anciens jours.

M. Jeansac était toujours désintéressé pour lui personnellement; mais il avait faibli à l'endroit de la tendresse paternelle. Peu à peu et à son insu , il s'était saturé, dans le commerce du monde, de certaines idées à la mode qui le poussaient à ménager à ses enfants un brillant avenir. Folle chimère qu'il devait payer du repos de sa vieillesse!

» M. Jeansac avait deux filles et deux fils, et un fort beau patrimoine à leur laisser. Des dots assez rondes devaient assurer aux demoiselles des mariages fort avantageux; elles étaient d'ailleurs encore trop jeunes pour qu'on songeât à s'occuper de leur établissement. C'était donc pour ses deux fils déjà dans l'âge de l'adolescence, que sa sollicitude avait à se mettre en émoi. Tous deux étaient sur

le point de terminer leurs classes au collège de Rodez, et leur père croyait très-urgent de leur ouvrir une carrière en harmonie avec leurs talents et leur fortune; comme si l'on pouvait trouver une existence plus indépendante, plus honorable et plus utile que celle qu'il avait menée lui-même, et qu'il ne tenait qu'à lui de léguer à ses enfants. Mais, de notre temps, l'esprit de vertige s'empare des meilleures têtes; nous n'en voyons que trop qui vont chercher bien loin, sans pouvoir le trouver, le bonheur qu'ils n'ont point aperçu à la porte de leurs foyers !

» Charles et Joseph Jeansac, le premier âgé de dix-huit ans, le second plus jeune d'une année, avaient fait ce qu'on appelle de bonnes études, c'est-à-dire que sachant réellement peu de chose, ils avaient appris à apprendre. Ils avaient plusieurs fois émerveillé M. Jeansac par les succès qu'ils obtenaient dans les classes, et leurs petits triomphes n'avaient

pas peu contribué à éveiller sa vanité de père.

» Charles Jeansac était d'un naturel paisible et studieux; il avait montré pour l'état ecclésiastique une prédilection toute particulière que son père avait d'abord encouragée avec joie. Quant à Joseph , il était tout l'opposé de son frère; vif jusqu'à l'étourderie, actif jusqu'à la pétulance, il ne pouvait s'astreindre à un travail assidu; son extrême facilité y suppléait. Il lui fallait de l'air, du bruit, du mouvement; pendant les vacances, galopper à cheval ou parcourir les montagnes et les bois le fusil sur l'épaule, étaient ses occupations de choix; et tandis que Charles se livrait par goût à la lecture ou à l'étude, on pouvait être certain que Joseph donnait la chasse au gibier du voisinage.

» Malgré ces différences de caractère, les deux frères ayant reçu la même éducation, nourris d'ailleurs des excellentes traditions et des sages avis qu'ils pui-

saient au sein de leur famille, se distinguaient également par leur soumission respectueuse à l'égard de leur père, et par une fidélité constante à leurs devoirs; de telle sorte qu'on les citait comme des modèles à imiter, comme des jeunes gens irréprochables.

» Ravi des succès et des excellentes dispositions de ses fils, M. Jeansac, s'imaginant qu'ils étaient appelés à de hautes destinées , songea à pousser leurs études de manière à les rendre capables de briller un jour, par leur éloquence et par leur savoir, à la chambre des députés, où la fortune de la famille leur donnerait aisément le droit de se faire admettre. Le rêve de ce brave homme était tel qu'il se représentait déjà ses fils à la tribune, défendant avec éclat les intérêts de la patrie et dominant toute l'assemblée par l'autorité puissante de leur parole. Il aurait bien voulu que ses idées pussent se concilier avec la vocation de Charles; mais la vie ecclésiastique étant

incompatible avec les agitations de la vie parlementaire, il dut, pour donner suite à son projet, déterminer son fils à renoncer à la première pour se consacrer exclusivement à la seconde.

» Charles opposa de fortes objections au projet de M. Jeansac; mais, celui-ci insistant par la ténacité d'un homme dominé avec une idée fixe, le fils se soumit docilement quoiqu'à regret à la volonté paternelle; il se résigna comme une victime qu'on traînerait à l'autel. Pour Joseph , il eut bien volontiers préféré l'existence vagabonde et aventureuse de chasseur de montagne; mais la perspective d'un avenir entouré d'honneurs et de considérations souriait à son imagination; le rôle actif et presque théâtral auquel on voulait le préparer, convenait à son humeur turbulente, et cela lui suffisait.

» L'étude du droit devenait indispensable pour l'accomplissement des vues de M. Jeansac. Mais, avant de lancer ses deux fils dans les défilés obscurs du code,

du digeste, il crut devoir leur donner encore deux ou trois années pour se perfectionner dans les hautes études classiques. En conséquence, il les envoya à Toulouse où ils devaient refaire leur rhétorique et suivre après un cours de philosophie.

» Arrivés dans la poétique patrie de Clémence Isaure, les deux jeunes gens, recommandés à plusieurs personnes notables de cette ville, se virent admis dans le sociétés les plus distinguées. Cependant ils ne négligèrent point leurs travaux pour les plaisirs qui s'offraient à eux de toutes parts. Charles surtout mettait à profit les instants; son esprit n'avait rien de brillant, mais en dédommagement il acquérait une instruction variée et solide; Joseph, lui, faisait au contraire plus d'effet dans le monde; la vivacité de ses réparties, le trait de sa conversation, le feu roulant de ses saillies appelaient forcément l'attention sur lui. Un prix de poésie, qu'il obtint aux jeux floraux,

acheva de lui faire une réputation d'esprit et de talent dans les murs de Toulouse. Quand M. Jeansac reçut la nouvelle du triomphe poétique de son fils, il éprouva une joie dont il serait difficile de donner une juste idée; il voyait dans ce début le gage des succès qui étaient, selon lui, réservés à ses enfants sur une scène plus glorieuse. Hélas! s'il lui eût été donné de lire un moment dans l'avenir, il n'eût pas hésité à rappeler ses fils auprès de lui, il eût fait avec empressement le sacrifice de ses idées chimériques.

» Charles et Joseph, après avoir passé deux ans à Toulouse, revinrent pour quelques jours à la maison paternelle.

Ils avaient dépouillé leur écorce campagnarde; le commerce de la bonne société les avait formés aux belles manières; c'était deux jeunes gens du meilleur ton. Il est vrai que leur séjour dans l'ancienne capitale du haut Languedoc avait fait une assez forte brèche à la caisse de

M. Jeansac; car l'économie et l'ordre n'étaient pas les qualités de prédilection de ses deux fils, mais il s'en consolait en pensant qu'il fallait semer pour recueillir.

» Bientôt les cours de droit allaient rappeler à Paris toute la jeunesse du département, qui aspire à la toque d'avocat ou aux fonctions de la magistrature. On touchait à la fin d'octobre ; des neiges avaient déjà blanchi la crête des montagnes; le vent du nord sifflait avec force à travers les branches des arbres dépouillés de leurs feuilles ; tout annonçait les débuts d'un hiver rigoureux. Avant que la mauvaise saison fût plus avancée et que les chemins fussent devenus difficilement praticables, M. Jeansac fit toutes les dispositions nécessaires pour le départ très -prochain de ses fils qui allaient enfin faire leur première année de droit. Quand on est encore dans les premières années de la vie, ce n'est pas sans un vif chagrin qu'on se voit forcé

de quitter le toit où l'on a reçu le jour, où l'on a été bercé si tendrement sur les bras d'une mère, où l'on s'est accoutumé à recevoir tant de douces caresses. Mais l'âge de l'adolescence en général ne se pique pas de cette naïve sensibilité; le désir de connaître, l'attrait des plaisirs, le besoin de changer de place, et aussi l'envie de faire comme les autres, l'emportent sur les sentiments les plus affectueux. Sans doute Charles et Joseph étaient bons fils et bons frères; sans doute le pays natal n'était pas sans charme pour eux; cependant ils laissèrent éclater une vive satisfaction en apprenant que leur départ pour la capitale était irrévocablement fixé aux premiers jours de novembre. Les délices de Toulouse les avaient déjà gâtés. Les bals, les réunions somptueuses de cette grande et belle ville languedocienne, en leur donnant un avant-goût des plaisirs qui les attendaient à Paris , leur faisaient trouver souverainement ennuveuse les

sociétés paisibles et uniformes de leur petite ville toute rustique. 11 leur tardait déjà, non pas de faire leur droit comme ils le disaient hautement, mais detre arrivés dans la cité dont il avaient si souvent entendu raconter tant et tant de merveilles.

» M. Jeansac, ne prenant conseil que de sa déplorable monomanie, régla toutes choses de manière que ses fils pussent faire une figure avantageuse dans le monde. Il avait écrit à plusieurs personnes de sa connaissance pour les prier de lancer nos deux jeunes gens dans la bonne société et de les mettre en position de faire connaître et apprécier leurs talents. Un banquier, avec lequel il avait eu d'intimes relations, avait été préalablement autorisé à leur fournir l'argent dont ils pourraient avoir besoin. Charles et Joseph lui paraissaient assez raisonnables actuellement, pour qu'il crût pouvoir leur laisser toute latitude à cet égard. Nous ne tarderons pas long-temps à voir com-

ment ils abusèrent de cette confiance aveugle, qui, il faut le dire, semblait tenir de la folie. Car on sait, et des milliers d'exemples le prouvent chaque jour, que ce n'est pas à vingt-deux ou vingt-trois ans, surtout lorsqu'on n'a jamais eu d'affaires en maniement, que l'on connaît assez le prix de l'argent pour en faire l'emploi avec prudence. A cet âge encore bien inexpérimenté, n'imposer aucune borne aux dépenses d'un jeune homme, le laisser puiser à discrétion et pour ainsi dire sans compter dans une fortune quelque considérable qu'elle soit, ce serait le ruiner et le perdre infailliblement. Sur mille jeunes gens, peut-être n'en trouverait-on pas dix qui sortissent triomphants de cette perfide épreuve.

» Malheureusement les fils de M. Jeansac n'avaient point qualité pour être du nombre de ces rares privilégiés. Quoiqu'il en soit, ils se mettent en route pour Paris. Le père les accompagne jusqu'à Clermont-Ferrand, et prend congé d'eux

après leur avoir bien recommandé de s'occuper activement de leur instruction , et surtout de ne négliger aucune occasion de se faire remarquer dans le monde aussi bien que dans les écoles.

» Il me serait impossible de donner des détails circonstanciés sur la conduite que tinrent nos étudiants; ces détails sont en quelque sorte un mystère qui laisse un champ assez vaste aux conjectures. Pendant la première année, !e père ne reçut aucune nouvelle de nature à lui causer des alarmes sur le compte de ses fils qui lui écrivaient assez régulièrement. Pourtant, sous des prétextes plus ou moins plausibles, déjà les deux frères ne vivaient plus ensemble : ces Messieurs avaient trouvé convenable de louer chacun un appartement séparé, où ils tenaient à avoir une certaine représentation. Joseph, principalement, se distinguait par le luxe et la recherche de son ameublement. Sa chambre à coucher était parée comme un boudoir; son salon of-

frait des décorations du meilleur goût.

Il avait à son service deux domestiques mâles, dont un groom, pour me servir d'un mot anglais adopté par la mode parisienne, quoiqu'il ne soit ni bien joli ni fort agréable à l'oreille. Toujours grand amateur de chevaux, Joseph en avait à l'écurie deux très-fringants; déplus, sous la remise était l'élégant tilbury destiné aux promenades des Champs-Elysées et du Bois-de-Boulogne. On doit présumer que tout le reste, sous le rapport des dépenses, était à l'avenant dans la maison. C'était un train de vie à engloutir un revenu considérable.

» Cependant M. Jeansac, toujours de plus en plus séduit par le prestige de ses folles espérances, faisait aussi de son côté des dépenses extraordinaires. Pour augmenter encore sa popularité dans le pays, au profit de l'élection future de ses fils comme députés du département, il grevait son patrimoine à force de largesses, de libéralités et de présents ré-

pandus parmi les électeurs les plus influents.

» Tout à coup , au moment où ils s'abandonnait avec le plus de confiance aux décevantes illusions de ses rêves dorés, arrive une foudroyante nouvelle. Charles lui annonçait que Joseph avait disparu, que le scellé venait d'être apposé sur tout ce qui lui appartenait, que jusqu'à ce moment toutes les recherches de la police avaient été infructueuses pour retrouver sa trace. Du reste, cette première lettre ne disait rien des motifs qui avaient pu donner lieu à cette subite disparition.

Qu'on juge de la douleur du pauvre père à la nouvelle de cet événement. Ses yeux se dessillèrent aussitôt; il comprit toute l'énormité de son imprudence, mais il était trop tard; les suites en étaient irréparables. 11 voulait partir sur-le-champ pour Paris; des parents et des amis le retinrent en lui faisant sentir l'inutilité de ce voyage»

» Mais le malheureux père était loin

de connaître la gravité de ses maux. Une seconde lettre de Charles commença à lui faire voir toute l'horreur de sa position. Son fils cadet, après avoir dissipé en folies inimaginables des sommes importantes, après avoir engagé sa signature pour des valeurs plus fortes encore, craignant sans doute que ses désordres ne fussent la cause de sa ruine ou du déshonneur de sa famille, avait eu le criminel malheur d'appeler le suicide à son secours. Il s'était précipité dans la Seine en sortant d'une maison de jeu clandestine où il avait fait des pertes effrayantes. Son cadavre n'avait été retrouvé qu'au bout de quinze jours. Charles ajoutait que son infortuné frère avait été poussé dans l'abîme par le désir de briller, parles suggestions infernales d'intrigants et de fripons dont^l; avait fait sa société intime. Il ctawRïême à craindre que, fasciné par l'influence de cet entourage, il n'eût pas toujours été scrupuleux observateurs de lois de l'honneur et de la pro-

bité. L'inventaire de ses papiers avait fait découvrir les traces de tripotages financiers de nature à donner de très-fàcheux soupçons. Quant à ses dettes, le relevé total en était tel que deux fortunes comme celle de M. Jeansac n'eussent peut-être pas suffi à leur acquittement. On y trouvait des comptes qui attestaient que le malheureux Joseph avait été la proie de gens sans conscience, d'avides usuriers.

» Abîmé de douleur, M. Jeansac se reprochait sans cesse d'être la principale cause de l'horrible calamité qui venait de fondre sur sa famille; sans sa faiblesse, sans sa crédule confiance, sans sa déplorable ambition paternelle, Joseph n'eut jamais été exposé à être entraîné par le tourbillon des plaisirs; il n'eut point, pour satisfaire des besoins factices, recouru à des moyens indélicats; sa vie n'eût pas été terminée par un crime si opposé aux principes de vertu chrétienne dans lesquels il avait été élevé. Aussi M. Jeansac était-il inconsolable.

» Dès qu'il put s'occuper avec un peu de liberté d'esprit des affaires si embrouillées du défunt, dont on lui avait envoyé le bordereau et les dossiers, il crut de son honneur et en même temps de l'intérêt de la réputation de son fils Charles, de s'engager à solder toutes les dettes qui offraient un caractère incontestable de légitimité. Toutes les sommes avancées par le banquier, si légèrement autorisé, furent remboursées en partie; on prit des termes pour le reste.

» Mais il était décidé, qu'en punition de l'égarement de son chef, la famille Jeansac devait épuiser la coupe de l'infortune, et la boire jusqu'à la lie!

» Charles, comme nous l'avons vu, n'avait pas les mêmes penchants que son frère. Studieux, ami de la solitude, économe dans toutes ses dépenses pour la toilette et la nourriture, son goût dominant ne l'entraînait qu'à un seul genre de prodigalité; il était bibliomane, il achetait fréquemment de nouveaux livres;

et l'on sait qu'on peut aller fort loin, surtout à Paris où il paraît chaque jour tant d'attrayantes nouveautés, quand on n'a pas la force de mettre un frein à ces fantaisies quelquefois peu raisonnables.

Le goût de Charles pour les achats de livres était donc assez dispendieux; toutefois, comme il savait s'imposer des privations sur d'autres articles, cela faisait compensation. Pour son malheur, une dame de sa connaissance le chargea d'une petite spéculation à la Bourse, dans laquelle il y eut un succès inespéré. Cette manière expéditive de réaliser de beaux bénéfices l'amorça; sans réfléchir que la perte accompagne aussi bien souvent ces opérations hasardeuses, il y vit un moyen de satisfaire plus largement sa passion de bibliomane; il se mit à jouer à la Bourse pour son propre compte.

» On condamne justement la loterie et tous les jeux de hasard; la loi même en a fait justice. On ne comprend pas l'indulgence particulière qu'on accorde à

ceux qui jouent sur la hausse et la baisse des fonds publics. Cependant la morale ne réprouve pas moins cette dernière espèce de loterie que celle qu'on a si bien fait de supprimer. Car c'est encore là un abîme où viennent s'engloutir les fortunes et l'honneur de nombre de familles. Revenons à Charles.

» J'ai eu occasion de vous parler avec éloge des vertus et des qualités qui le recommandaient; il m'est pénible à présent d'avoir à vous montrer ce jeune homme sous des couleurs bien différentes. Comment s'est opérée cette triste métamorphose? Par suite du premier oubli des devoirs de l'honnête homme.

Le premier pas une fois engagé dans une fausse route , on s'y enfonce , on s'y perd sans retour, si l'on ne rétrograde pas aussitôt. Un poète dramatique fait dire à l'un de ses personnages :

Ainsi que la vertu , le crime a ses degrés.

Mais , dans ce vers d'ailleurs très-vrai

dans la situation, la pensée de l'auteur n'est pas clairement développée pour tous les esprits. La vertu et le crime doivent s'offrir sous des images bien différentes. La première est comme une montagne escarpée qu'on ne peut gravir que lentement et avec de constants efforts ; le crime, au contraire, est un horrible précipice dont les bords sont jonchés de fleurs; la descente en est rapide, et si l'on a le malheur de s'y laisser tomber, on ne tarde pas à arriver, de chute en chute, au fond de l'abîme , c'est-à-dire au dernier degré de la perversité.

» Charles n'alla pas jusque-là; il y aurait de l'injustice à ne pas le reconnaître; la grâce du ciel lui vint en aide ; la fin déplorable de son frère servit à lui ouvrir les yeux et le força de rentrer en luimême. 11 s'était mis à faire des spéculations de Bourse. D'abord la chance lui avait été favorable; mais l'aveugle fortune lui fit ensuite éprouver ses retours. Pour continuer son trafic, il eut recours

à l'emprunt; sa bonne réputation, son air d'opulence lui firent ouvrir plusieurs bourses où il puisa, dans l'espoir de restituer bientôt. Mais il s'était trompé; les embarras survinrent ; pour s'y soustraire, il en accepta d'autres plus onéreux et plus pressants encore. Les joueurs finissent par devenir peu scrupuleux; Charles emprunta à des familles peu aisées des sommes cmi formaient à peu près tout leur capital. 11 perdit tout. Ce fut vers ce temps que le désastre de son frère vint l'arrêter. On commençait à le poursuivre chaudement; son anxiété, son tourment étaient au comble. Il aurait voulu cacher à son père la connaissance de ses pertes ; il craignait de lui donner le coup de la mort en lui annonçant ce nouveau sinistre. Le désespoir s'emparait de son âme; il eût pu le pousser à un acte horrible ; mais le cadavre livide de son frère, toujours présent à sa pensée, lui inspira un résolution plus digne d'un chrétien.

» M. Jeansac, encore sous le coup de la première punition que le ciel lui avait envoyée, reçoit une lettre, timbrée de Grenoble. 11 éprouve d'abord de l'étonnement, il ne connaît personne dans cette ville. Mais à sa surprise qui redouble, se joint un frisson involontaire, quand il reconnaît l'écriture de son fils Charles, et qu'il voit que la lettre est datée de la Chartreuse. Le papier lui tombe des mains.... Quel nouveau malheur va-t-il apprendre? Enfin, il s'arme de courage et reprend la lettre en disant : Que la volonté de Dieu soit faite! quoiqu'il puisse m'arriver, je ne l'ai que trop mérité.

» Charles, après avoir roulé dans son esprit mille projets incohérents, avait pris le parti de s'aller ensevelir dans les solitudes de la Chartreuse Dauphinoise.

Il apprenait à son père qu'en expiation de ses torts passés, il allait consacrer le reste de sa vie à la pénitence, au travail et à la prière. Suivait ensuite le détail des engagements qu'il avait contractés et

qu'il suppliait M. Jeansac de remplir au fur et à mesure que ses ressources le lui permettraient. Il terminait en faisant des vœux pour la prospérité de toute la famille et en demandant avec instance la bénédiction paternelle. Hélas! les vœux de Charles ne furent point exaucés, et le jeune solitaire de la Chartreuse qui , lui , au sein de la piété, avait trouvé un port abrité contre tous les orages de la vie humaine, eut bientôt la douleur d'apprendre que la colère du ciel continuait à s'appesantir sur l'antique manoir de Jeansac, autrefois et si long-temps heureux.

» La fortune de M. Jeansac se trouvatt gravement compromise par suite des folies et des échecs successifs que j'ai déjà énumérés. D'autres fléaux vinrent se liguer pour l'absorber tout entière. D'abord l'imprudence d'un domestique occasionna un terrible incendie qui consuma la maison, la ferme et toutes ses dépendances; puis RI. Jeansac perdit en der-

nier ressort un procès important qui lui avait été intenté par un méchant voisin, avide de ses dépouilles; enfin les récoltes ayant manqué deux années de suite, la famille fut presque réduite aux abois de la misère. La ruine de M. Jeansac et de ses filles fut complète; leurs propriétés domaniales, grevées d'hypothèques, furent veudues par lots au profit des créanciers; et le père et les enfants n'eurent plus dans le pays une pierre qui leur appartînt, une pierre où ils pussent en toute sécurité reposer leur tête. Dans leur détresse, ils rencontrèrent peu d'amis qui fussent disposés à venir à leur aide.

L'égoïsme parle si haut dans la plupart des cœurs que les malheureux ne comptent guère d'amis au jour de l'infortune. Une bien triste condition était réservée aux demoiselles Jeansac, en échange de la belle et heureuse existence dont tant de revers venaient de leur ravir même l'espérance. Elles , si bien élevées , douées d'une solide instruction et de qualités

aimables, on les \it réduites à accepter un asile chez des parents incapables d'apprécier leur mérite, et qui leur accordèrent à peine le pain de la domesticité, pain souvent reproché, quoique trempé de sueur et quelquefois aussi de larmes amères. Heureusement qu'elles avaient été accoutumées de bonne heure à une vie laborieuse; du vivant de leur mère et dès leur jeune âge, elles avaient été dressées à toutes les occupations domestiques et se regardaient en quelque sorte comme les premières servantes de la maison de leur père. Aussi leur fut-il moins pénible de vaquer à de rudes travaux que s-i elles n'eussent jamais quitté le salon. Tant il est vrai qu'il est d'une sage éducation, quelque rang qu'on occupe dans le monde, de prémunir les enfants contre les coups du sort, en les façonnant de bonne heure à toutes sortes de travaux et en leur faisant contracter des habitudes actives et laborieuses.

» Quant à M. Jeansac, accablé par l'âge et le chagrin , il n'avait pas la même res-

source que ses filles. Ce pauvre père s'estima heureux d'être recueilli par un de ses anciens métayers qui avait conservé un reconnaissant souvenir des procédés de cet excellent homme. C'est là qu'il végète encore, attendant le terme de ses tribulations, avec la résignation douce et patiente que donne seule la Religion. »

« Voilà, mes enfants, le récit que je vous avais promis ; il est déjà un peu long, les vieillards aiment à allonger leurs narrations; je n'ajouterai donc aucune réflexion ; d'ailleurs cette triste histoire n'a pas besoin de commentaire. »

Aussitôt après ce récit, et sur la proposition d'Emilie, une souscription fut ouverte en faveur de la famille Jeansac; on adressa à cet effet des circulaires à toutes les personnes bienfaisantes qu'on connaissait dans le département. Ces soins divers , auxquels avait présidé la plus active charité, produisirent une abondante collecte que le père Ambroise s'empressa de faire parvenir à sa pieuse destination.

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