CHAPITRE III
Premiers essais de madame Dermance. — Ses succès. — Bonne leçon du père Âmbroise. — Il ne faut jamais tromper les enfants.
La petite Emilie était née avec de trèsheureuses dispositions; mais on remarquait en elle une inclination très-prononcée à \ouloir imiter tout ce qu'elle voyait faire. Sa maman tenait- elle un livre , aussitôt l'enfant demandait à lire; de même pour écrire, pour les travaux à l'aiguille et pour mille autres choses. Madame Dermance jugea nécessaire de tempérer cette ardeur prématurée; d'une part, afin de laisser aux organes le temps de s'affermir, en ne poussant pas l'instruction; de l'autre, pour accoutumer doucement sa fille à être privée des cho-
ses pour lesquelles elle témoignait trop d'empressement. 11 est d'une sage prévoyance d'accoutumer les enfants de bonne heure aux privations de toute espèce qu'on est sans cesse obligé de s'imposer dans le cours de la vie.
Emilie, qui jusque-là avait été élevée en véritable enfant gâté, était vive, emportée, désobéissante, boudeuse. Pour opérer une réforme salutaire dans cette petite tête, madame Dermance veillait assidûment sur elle, observait tous ses mouvements , cherchait à lui inspirer une confiance entière, répondait nettement et de bon sens à toutes ses questions enfantines, laissait quelquefois agir son naturel pour le mieux connaître , et la redressait avec douceur et patience lorsqu'il lui arrivait de faire quelque faute. Aussi ne fut-elle pas long-temps sans jouir du succès de ses soins. Emilie, dont le naturel était bon , devint peu à peu docile et patiente sans cesser d'être gaie; elle se montrait attentive aux avis
et aux remontrances de sa maman, et cessait insensiblement d'être turbulente , sans rien perdre de son aimable vivacité. Le père Ambroise encourageait en particulier madame Dermance, et lui faisait part de ses observations. Il insistait fréquemment sur la nécessité de cultiver le premier âge- «C'est alors, disait-il, que les enfants deviennent ardents et inquiets pour toute leur vie , si on les néglige ; leur sang se brûle; leurs habitudes se forment ; le corps encore tendre , et l'âme qui n'a encore aucune pente vers aucun objet, se plient vers le mal; il se fait en eux une espèce de second péché originel qui est la source de mille désordres lorsqu'ils sont plus grands. »
Madame Dermance profitait avec zèle des leçons de Fénéîon et des avis de son oncle. Mais il arrivait quelquefois que le i cceur maternel mollissait et se ressentait de la faiblesse qui lui est si naturelle. On oubliait alors les principes adoptés, et l'on ne suivait que l'impression du moment.
Le père Ambroise ne laissait jamais passer ces sortes de faiblesses sans réprimander avec une douce sévérité madame Dermance; mais il le faisait toujours en particulier, de manière qu'Emilie ne put s'en apercevoir.
Des affaires de famille ayant appelé madame Dermance à Mauriac, où demeuraient plusieurs parents de son mari , il fut convenu qu'Emilie serait du voyage.
Ce devait être une grande fête pour la petite ; elle allait voir ses cousins et ses cousines, et surtout bien jouer avec eux! Aussi se réjouissait- elle d'avance des jeux, des amusements et des courses attrayantes que semblait lui promettre ce voyage de Mauriac : tant que durait la journée, elle ne parlait à sa maman que des préparatifs de son départ, des robes qu'elle mettrait, des petits projets qu'elle formait; c'était charmant; l'attente même des plaisirs que lui préparait son imagination, l'empêchait de dormir pendant une partie de la nuit.
Enfin le jour si désiré arriva. Mais qu'on juge du chagrin d'Emilie ! Il faisait un temps affreux ; c'était dans les derniers jours d'automne, époque où le temps est ordinairement fort incertain; l'air s'était subitement refroidi ; le vent du nord abattait violemment le reste des feuilles jaunies qui pendaient encore aux arbres, et d'épais flocons de neige blanchissaient au loin la terre. Le voyage devait se faire à cheval , les chemins dans ces montagnes presque infréquentées, -n'étant pas praticables aux voitures. Madame Dermance ne crut pas devoir exposer sa fille à l'intempérie de la saison; elle-même aurait bien voulu différer son départ ; mais elle avait promis, on l'attendait; il fallait partir. Le père Ambroise lui avait offert de l'accompagner.
Emilie espérait toujours que le changement de temps ne changerait rien aux petits arrangements pris précédemment.
Aussi, quand sa maman lui annonça qu'il lui était de toute impossibilité de l'emme-
ner, ce furent des pleurs, des sanglots, des cris à faire retentir toute la maison. En vain madame Dermance lui représentait qu'il serait imprudent et inexcusable de la faire voyager à cheval du temps qu'il faisait, que sa santé pourrait en être gravement compromise; Emilie ne voulait point entendre raison, et n'en était que plus désolée. Alors madame Dermance , pressée de partir, et craignant de laisser sa fille dans cet état d'irritation, de chagrin et de colère, lui promit, pour l'apaiser et la consoler, de l'envoyer chercher dans une petite voiture, aussitôt que la neige ne tomberait plus.
Cette promesse produisit son effet; la petite essuya ses larmes et ne tarda pas à reprendre sa gaité. Cependant nos voyageurs, qui avaient huit lieues à faire dans des chemins difficiles, se disposèrent à se mettre en marche pour arriver de jour à la ville. Ils partirent donc enveloppés tous deux de bons manteaux, et
montés sur des chevaux paisibles et habitués aux mauvaises routes du pays. En embrassant sa maman , Emilie n'avait pas manqué , comme on le pense bien , de lui rappeler sa promesse.
Dès qu'ils furent à quelque distance du château, le père Ambroise, dont le sourcil froncé annonçait le mécontentement, adressant d'un ton grave la parole à sa compagne de voyage : «Je ne dois pas vous dissimuler, ma chère nièce, que je suis loin d'être satisfait de la manière dont vous venez d'agir avec Emilie. Je sens comme vous que la prudence nous défendait de l'emmener. Mais pour faire cesser ses cris, pourquoi lui promettre ce que vous saviez ne pouvoir lui tenir.' A quoi cela aboutira-t-il? Sitôt qu'elle s'apercevra que vous l'avez trompée, elle sera encore plus désolée, plus furieuse qu'auparavant; au lieu qu'en vous bornant à la consoler, à lui faire quelques caresses, et à insister avec douceur sur la justesse de vos raisons, vous l'auriez
peu à peu calmée. Votre départ lui eût été également sensible; mais du moins, ne comptant plus sur rien, par un heureux effet de la mobilité de son âge , elle n'aurait pas tardé à s'en consoler. J'avais l'intention d'employer ce moyen; mais vous avez parlé, et j'ai craint de faire une faute encore plus grave en vous reprenant devant votre petite fille, à qui vous veniez de donner, sans y penser, une leçon de mensonge. »
A ces derniers mots, madame Dermance rougit : elle sentait tout son tort; elle 3'avoua franchement, et assura son oncle qu'elle s'observerait davantage à l'avenir.
« Vous ferez fort bien , répliqua le père Ambroise, car votre exemple serait pour Emilie une autorisation bien puissante et d'autant plus funeste. Il faut que toutes les paroles que vous lui adresserez servent à lui faire aimer la vérité et à lui inspirer le mépris de toute dissimulation : ainsi vous ne devez jamais vous servir d'aifcune feinte pour l'apaiser ou pour
lui persuader ce que vous voulez. Par là, vous lui enseigneriez la finesse que les enfants n'oublient jamais. Il faut mener ces jeunes têtes par la raison autant qu'on le peut. »
Madame Dermance fut encore plus à même d'apprécier toute la sagesse des réflexions de son oncle, lorsqu'elle fut revenue de Mauriac. Elle n'était restée que trois jours dans cette ville, mais il s'était passé bien des choses au château pendant son absence. D'abord, elle fut bien étonnée de ne pas voir accourir sa fille au moment où elle descendait de cheval dans la cour. La fidèle Julienne, à qui elle avait laissé le gouvernement de l'intérieur, se présenta toute triste devant elle, et lui apprit qu'Emilie était malade et dans son lit. Cette nouvelle frappa madame Dermance; elle fit au contraire sourire le bon curé, qui devinait tout le mystère de la maladie.
Ce n'était pas sans avoir le cœur bien gros qu'Emilie avait vu partir sa mère;
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pourtant elle s'en consolait un peu , dans l'espérance qu'on viendrait bientôt la chercher, ainsi qu'on en était convenu avec elle. Tant qu'avait duré le mauvais temps, elle s'était tenue assez tranquille, se contentant de faire par intervalle quelques petits mouvements d'impatience.
Mais dans l'après-midi, le vent ayant cessé et le soleil se montrant dans tout son éclat, alors Emilie avait fait de nouveau ses préparatifs de départ. Elle allait à chaque instant d'une fenêtre à l'autre, moulait même jusqu'au dernier étage pour voir, du plus loin possible, la petite voilure et les personnes que sa maman devait envoyer pour la prendre. Cette manœuvre l'occupa tout le reste du jour; mais la nuit commençant à tomber, lors-
juelle avait vu qu'on ne venait pas, alors s' apercevant de la tromperie, elle s'était livrée à des accès de colère dont tous les gens de la maison avaient eu beaucoup à souffrir. Le lendemain, mêmes scènes;
i'ufiu, épuisée sans doute par ses cris et
ses larmes, et furieuse de voir qu'ils ne l'avançaient en rien, elle s'était déterminée à se mettre au lit, se disant bien malade, et répétant à toute minute que sa maman voulait apparemment la fair • mourir de chagrin.
Quand Julienne eut fini son rapport, le premier soin de madame Dermance fut de se rendre auprès de sa chère Emilie. afin de s'assurer de l'état dans lequel e\hse trouvait. Son oncle la suivit, riant soi:cape de ses craintes maternelles. Emilie, qui n'était malade que de colère, avait le teint d'un enfant en parfaite santé : h l'air de bouderie qui enlaidissait sa petits ligure, on pouvait deviner facilement le genre de sa maladie. Le père Ambroise ne s'y méprit pas un seul instant; aussi fit-il un signe à madame Dermance pour l'empêcher de s'abandonner à l'effusion de sa tendresse.
Puiss'étant approché du lit delà petit; . qui lui tournait le dos pour témoigner sa mauvaise humeur : a Eh bien, ma bonne
amie, lui dit-il, quelle nouvelle vient-on fie nous apprendre? On dit que tu es sérieusement malade. — Vous le voyez bien que je le suis, répondit sèchement Emilie; sans cela serais-je couchée? c'est vous et maman qui en êtes causes. — Ah! j'en suis bien fâché, ma chère Emilie, et d'autant plus fâché que j'avais apporté de Mauriac de forts jolies choses pour toi, afin de te dédommager de n'avoir pas fait le voyage avec nous. » A ces mots, la surprise et le contentement se peignirent sur le visage de la petite malade, et, se tournant d'un air riant du côté de son grand-oncle : «Ah! lui ditelle avec beaucoup de douceur, vous avez donc pensé à la pauvre Emilie; vous lui avez rapporté de jolis cadeaux de la ville; que je vous en remercie! de grâce, montrez-les-moi. — Oh! pas à présent, ma bonne amie, tu es malade, tu as besoin de repos.... — Ah! mon bon oncle Ambroise, je vous en prie. — Mais, Emilie, dans ta situation , je craindrais de te fati-
guer; tiens-toi bien tranquille aujourd'hui; demain nous verrons, si tu vas mieux.... — Rassurez-vous, mon oncle.
rassurez- vous, je vais beaucoup mieux; j'avais encore un peu mal à la tête quand vous êtes arrivés; le plaisir de vous voir l'a entièrement dissipé, et je me sens assez forte pour me lever. »
A ce dernier trait, le père Ambrais** faillit partir d'un grand éclat de rire; il se retint pour ne pas laisser perdre l'occasion de faire une semonce à sa petite nièce. Dès qu'Emilie fut habillée, elie vint retrouver son grand-oncle et sa maman qui étaient passés dans la pièce voisine et se communiquaient leurs réflexions au sujet de la malice de leur enfant chéri. Elle courut les embrasser tous deux; mais s'apercevant de l'air sévère du père Ambroise, elle se rejeta dans les bras de madame Dermance, comme pour cacher sa confusion dans le sein maternel. Alors le grand-oncle rappela l'esclandre faite dans la maison par Emilie, et l<
tourment qu'elle avait causé à tous les domestiques; puis il lui représenta combien était blâmable une pareille conduite, surtout dans une petite fille de son âge. «Cela est affreux! poursuivit le curé; comment! toi qui devrais presque diriger la maison pendant l'absence de ta maman , c'est toi qui es la première à y mettre le désordre! on t'avait promis de t'emmener, cela est vrai; mais c'eût été une imprudence très-grave de le faire, parce qu'il en pouvait résulter pour toi une maladie réelle au lieu de la maladie imaginaire dont je viens de te guérir si subitement. D'ailleurs, une demoiselle bien élevée doit obéir sans murmurer à la volonté de ses parents, et toujours être persuadée qu'ils ne veulent que son bien, .l'avais apporté de jolis cadeaux pour une petite fille bien docile, bien sage; mais comme je ne trouve ici qu'un petit démon, je les garde jusqu'à ce que j'aie rencontré quelqu'un qui les mérite.»
Pendant cette réprimande, Emilie, tou-
jours appuyée sur le bras de sa mère fondait en larmes; et ses sanglots attestaient son repentir. Le père Àmbroise, satisfait et touché, la prit doucement par la main et l'attira à lui ; elle tomba à ses genoux et, les deux mains jointes, lui demanda pardon, ainsi qu'à sa maman, promettant bien de ne plus retomber dans la même faute à l'avenir. Contents de cette expiation, le grand-oncle et la maman la relevèrent, l'embrassèrent, et la paix fut faite.
Le père Ambroise se disposait à aller chercher les présents qu'il avait achetés pour Emilie; mais celle-ci, fière et modeste tout à la fois, le retint en lui disant qu'elle ne voulait point avoir ce dont elle se reconnaissait indigne, qu'elle le priait même de ne point lui montrer ses emplettes, et quelle allait travailler à les mériter à titre de récompense. Le père Ambroise la félicita de cette belle résolution , et l'encouragea fortement à ne pas l'oublier.