‹ EmilieChapitre 8 sur 23 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Emilie rachète une faute par une bonne action. — La pauvre mendiante et ses petits enfants.

Emilie ne tarda pas à trouver une occasion d'effacer le souvenir de sa conduite et la mauvaise opinion qu'elle avait pu donner sur son compte à sa petite maman et à son grand-oncle. Depuis huit jours que madame Dermance était de retour de Mauriac, la petite s'était tenue constamment dans les bornes de ses devoirs, sans fournir le moindre sujet de mécontentement. Mais elle allait bientôt fane oublier ses torts d'une manière bien autrement louable.

Un matin qu'Emilie se promenait dans la petite cour du château, une femme

dont la iigure pâle et maigre annonçait la souffrance, et dont les haillons attestaient la misère, parut à la porte, tenant sur son bras gauche un petit enfant à la mamelle, et donnant la main droite à une petite fille de quatre ans. Ces trois pauvres malheureux étaient transis de froid; la petite fille pleurait de la douleur qu'elle ressentait. A la vue de ces étrangers, les gros chiens, gardiens vigilants du château, s'élancèrent vers eux en aboyant de toutes leurs forces. Le vacarme qu'ils faisaient attira l'attention d'Emilie qui accourut aussitôt.

«Hélas! ma bonne petite demoiselle, lui dit la pauvre femme d'un ton tout-à-fait touchant, ayez compassion d'une malheureuse veuve que la misère et la maladie forcent d'aller mendier du pain, de porte en porte, pour ses deux orphelins. Assistez-nous, je vous en prie, vous serez notre bon ange et Dieu vous bénira. »

Vivement émue de la triste situation de cette pauvre femme, Emilie aurait bien

voulu lui donner quelque secours, mais elle n'avait pas d'argent à sa disposition, Tout ce qu'elle possédait était renfermé dans une tirelire en faïence, où elle amassait, sou à sou, tout l'argent qu'elle recevait de ses parents, afin de l'employer à acheter à sa maman un beau présent pour le jour de sa fête. Elle eût bien désiré ne pas y toucher avant l'époque déterminée. Mais le douloureux spectacle qu'elle avait sous les yeux, cette femme que sa maigreur rendait semblable à un spectre, ce petit enfant si chétif, si délicat, dont le visage est tout violet de froid, cette petite fille presque nue, obligée de traîner à ses pieds de gros sabots, firent tant d'impression sur le cœur d'Emilie, qu'en un instant elle eut pris la résolution de faire le sacrifice de son trésor en faveur de ces infortunés.

a Entrez dans la cour, bonne femme, dit-elle à la mendiante; je suis à vous tout à l'heure.»

Et elle courut rapidement vers l'esca-

lier qui conduisait à la chambre de sa maman.

Là , elle se saisit , en tremblant de joie, de la précieuse tirelire, et la jetant de toutes ses forces sur le carreau , elle la brisa, afin de réaliser sans retard son petit avoir, et de pouvoir l'offrir plus facilement à la pauvre veuve. Mais le bruit causé par la tirelire qui se brisait, et par les pièces d'argent et de monnaie roulant de tous côtés, s'était fait entendre du salon où se trouvaient en ce moment madame Dermance et son oncle.

Le père Àmbroise ouvrit aussitôt la fenêtre pour savoir ce qui était arrivé. Mais déjà Emilie avait ramassé tout son argent, était descendue, et traversait la cour d'un air fort affairé. Curieux de connaître le motif de tant d'empressement, il la suivit des yeux en appelant* madame Dermance : quelle fut la joie de l'oncle et de la mère , en découvrant la bonne action de leur aimable élève!

«Tenez, ma brave femme, dit Emilie

en Rapprochant de la mendiante, tenez, voilà pour vous aider à acheter des habits plus chauds pour vous et vos petits enfants; je regrette de n'avoir pas davantage , je vous le donnerais d'aussi bon cœur. Une petite fille comme moi n'a pas beaucoup d'argent; mais vous pouvez prendre celui-là sans crainte, il était bien à moi, et maintenant il est à vous. Vous prierez bien le bon Dieu pour ma petite maman , pour moi et pour mon oncle le curé. Ce bon oncle! c'est lui qui m'a appris que les prières du pauvre attirent les bénédictions du ciel sur ceux qui sont charitables. »

La pauvre femme faisait mille remercîments à sa petite aumônière; des larmes de joie coulaient de ses yeux et exrimaient encore bien mieux sa reeon-

issance que les paroles qu'elle balbutiait. Emilie prit la petite fille par la main, et faisant signe à la mère de la suivre, elle les conduisit à la cuisine du château, en les invitant à venir s'y ré-

chauffer. La bonne Julienne qui se trouvait là, ayant su ce dont il s'agissait, seconda avec zèle l'humanité charitable de sa jeune maîtresse; elle fit asseoir ces trois malheureuses créatures auprès d'un bon feu, et leur prépara à la hâte de quoi faire un solide repas.

En ce moment, le père Ambroise et madame Dermance, qui avaient tout vu et tout entendu, entrèrent dans la cuisine. Bien sûre de ne pas être grondée , Emilie courut à eux, et leur fit, dans son langage simple et naïf , un tableau si touchant de la misère de la pauvre veuve et de ses orphelins , qu'ils ne purent s'empêcher d'en verser des larmes d'attendrissement.

Le père Ambroise , qui désirait de tout son cœur adoucir le sort de cette malheureuse veuve, lui adressa quelques questions touchant le canton d'où elle venait, et les moyens d'existence qu'elle pouvait s'y procurer. Celle-ci lui répondit avec candeur qu'elle était d'une paroisse

à trois lieues du château, que la mort de son mari l'avait laissée dans de grands embarras, qu'elle s'était vue forcée d'abandonner sa chaumière , son unique bien, à d'impitoyables créanciers, et que, depuis lors , elle parcourait les campagnes, mendiant son pain sur le seuil de chaque maison, et n'ayant d'autre gîte que les étables ou les granges où l'on voulait bien lui laisser passer la nuit.

A ce récit, le père Ambroîse, dont le cœur bon et compatissant était toujours sensible aux peines d'autrui, se mit à chercher quelque moyen de retirer cette pauvre femme d'une si profonde misère.

11 paraissait vivement ému; madame Dermance ne l'était pas moins. Enfin celleci, après avoir réfléchi un moment :

«Mon oncle, mon oncle, s'écria-t-elle, ne cherchez pas d'avantage ; j'ai trouvé ce qu'il faut pour cette bonne mère; ma belle-sœur de Mauriac est sur le point d'accoucher ; il lui faudra une nourrice, puisque sa mauvaise santé et ses occu-

pations ne lui permettent pas d'allaiter elle-même ses enfants; eette femrrie pourra lui en tenir lieu, je pense, le contentement et une bonne nourriture lui auront bientôt rendu les forces et la santé; dès- lors elle fera parfaitement l'affaire, et je suis persuadée qu'elle sera fort heureuse dans eette maison, où plus tard on aura toujours mille moyens de l'occuper utilement. »

Le père Ambroise applaudit avec transport à cette proposition; il embrassa .sa nièce ainsi qu'Emilie ; et comme il n'v avait pas de temps à perdre, il alla surle-champ chercher son cheval , et partit pour Mauriac , afin de prévenir qu'on avait retenu une nourrice, et pour qu'on n'en cherchât pas d'autre.'

La veuve et ses enfants restèrent donc au château , où ils furent bien choyés par la mère et la fille. Dès le lendemain , dans la matinée, le bon curé était déjà de retour, rapportant les meilleures nouvelles; il avait pris, en passant, des in-

formations sur la veuve, et elles étaient très- satisfaisantes; de plus, madame Chazal, belle-sœur de madame Dermance , s^était empressée d'accueillir son offre; elle avait pris le plus vif intérêt au récit qu'il lui avait fait de la position de la veuve qu'on lui proposait comme nourrice , et désirait qu'on la lui envoyât le plus tôt possible.

Le même jour une occasion favorable s'étant présentée , la veuve prit congé de ses bienfaiteurs, leur donnant mille bénédictions , et remerciant Dieu de lui avoir ménagé une rencontre si heureuse.

Cependant le père Àmbroise n'avait eu garde d'oublier la bonne action d'Emilie et le généreux sacrifice qu'elle venait de faire. Il ne pouvait trouver de moment plus propice pour lui donner, à titre de récompense, \*is petits cadeaux qu'il avait achetés à son intention, et il était bien sûr que cette fois ils ne seraient pas refusés.

Mandée par son oncle, Emilie se ren-

dit au presbytère. Ce ne fut pas sans plaisir et sans une certaine curiosité qu'elle promena ses regards sur un»

table où se trouvaient rangés plusieiuobjets fort séduisants. C'étaient de fort beaux livres reliés avec goût, un bel étui d'émail orné de petites perles, un joli sac à ouvrage avec une brillante ferme ture d'acier, et une volumineuse collection d'images coloriées avec soin. La petite s'approcha de son grand-oncle, les yeux toujours attachés sur toutes ce:belles choses.

«Eh bien! Emilie, lui dit le curé, es-tu toujours d'humeur à refuser mes ca deaux? Je pense qu'aujourd'hui tu u< m'obligeras pas de les remettre dans mon armoire.

» — Oh! non, mon bon oncle, répliqua la petite en souriant. Si je les ai refusés l'autre jour, c'est parce que j'avais été méchante et que j'avais donne du chagrin à maman et à ma bonne. Mais comme depuis j'ai été bien sage, si vous

voulez me les donner , ce sera pour moi un grand plaisir de les recevoir.

» — Prends-les, ma bonne amie, lui dit le père Ambroise en l'embrassant, et force-moi à t'en donner encore de plus beaux, en continuant d'être raisonnable; je te promets que ce sera pour moi une douce satisfaction. Tiens, voilà un sac pour mettre ton ouvrage, un étui plein d'aiguilles pour coudre, un livre pour aller à la messe; cet autre est l'histoire de l'ancien et du nouveau Testament; nous le lirons quelquefois ensemble ; celui-là, qui est rempli de gravures où tu vois figurer toutes sortes d'animaux , contient un choix de jolies fables : tu les apprendras par cœur, et ta maman t'en expliquera le sens moral. Quant à cette collection d'images, tu sais mieux que moi ce que tu en feras. »

Emilie était ravie. Ce qui la flattait le plus, c'étaient les livres. Elle commençait à lire passablement. Quoique à peine âgée de sept ans , elle n'était pas une ignorante

pour un âge aussi tendre. Pourtant on ne l'avait nullement tourmentée pour la lecture. Ce quelle savait, elle l'apprenait pour ainsi dire en jouant. Le père Aml)roise répétait souvent qu'il fallait craindre de faire des femmes des savantes ridicules, mais qu'aussi on devait éviter l'excès contraire, et donner des soins attentifs à la culture de leur esprit.

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