‹ Emilie Plater: sa vie et sa mortChapitre 10 sur 25 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

éi^ûpïtvt ^tptïmt*

Coap-d*ceil sar les événement de Pologne. — Révolution

da 29 novembre.

Une révolution allait éclater en Pologne :

les travaux constans de la société patriotique ^ et la haine que les Polonais ont toujours

nourrie contre leurs oppresseurs^ la rendait inévitable : la révolution de juillet ne fit que la hâter.

Lorsque Napoléon tomba , le duché de Varsovie fut comme une pomme de discorde jetée entre les rois qui voulurent se partager les dépouilles de l'homme conquérant. La Prusse et FAutriche mettaient en avant Fancienneté de leurs droits , fondés sur la rapine et la violence; la Russie^ toujoiu^ avide de conquêtes et cherchant à s'agrandir du côté de l'Europe ^ se prévalait de sa possession actuelle et ne paraissait nullement décidée à lâcher sa proie. La diplomatie était tout en émoi, et, ne pouvant concilier les différentes prétentions, choisit un terme moyen. Elle céda aux exigences du cabinet de Pétersbourg; mais dans cette cession même elle jeta le germe d'embarras fiiturs , qui devaient porter obstacle à l'ambition de la Russie, en la plaçant dans une position absolument fausse. Le congrès de Vienne décida dans sa haute sagesse la

création du royaume de Pologne , dont la couronne devait orner le front des empereurs de Russie , pour être gouverné avec des formes constitutionnelles par un souverain qui, dans son vaste empire, ne connaît d'autres lois que sa volonté , et qui dans le titre de roi de Pologne ne voyait qu'un titre de plus à ajouter à la longue kyrielle de ses nombreuses souverainetés. C'est le même royaume que la politique mesquine des cabinets reconnaît aujourd'hui comme seul légal j et pour lequel elle a osé faire, tout en tremblant, quelques faibles et respectueuses observations auprès de Nicolas, comme si le congrès de tous les rois de l'Europe pouvait sanctionner un acte que le peuple non seulement n'approuva point, mais qu'il repoussa avec indignation.

Les Polonais vaincus avec Napoléon , tout en se soumettant à la décision des vainqueurs, protestèrent vivement contre cet acte inique de la sainte-alliance. S'ils ont fait depuis 1795 tant de sacrifices, s'ils ont prodigué pendant

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vingt années teirs biens et leur sang , ce n^â point été pour cA>tenir un simulacre de patrie, sans existence politique, un véritable esclavage sous un fantôme de liberté : liberté toute précaire , illusoire , et soumise aux caprices d'un despote. Aussi , les sociétés patriotiques s'orgarnisèrent bientôt de tous les côtés , et se pré* parèrent à résister à la persécution par tous les moyens ; ce sont elles qui plus tard opérèrent la révolution du 29 novembre.

La première idée de ces associations appartient à Dombrowski. Ce vétéran de notre liberté qui emporta les débris de l'aigle blanc, et pi^olongea ainsi l'existence de la nation polonaise sous les tentes fraternelles du peujple français, gémissait sur le sort de la patrie qu'il avait rêvée puissante, libre et glorieuse. Il voyait avec douleur que ce serait en vain que l'on compterait sur le secèurs des autres peuples ^ que l'on attendrait son salât de la politique égoïste des étrangers. Napoléon , qui créa autant de royaumes qu'il avait de frères ,

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^u'a^t-il fait pour la Pologne , en récompense du sang de deuiL cent mille Polonais qui ont péri au service de la France? et ce royaume que Ton avait créé , où étaient les garanties de son existence et de ses institutions ? qui poi^ vait nous assurer que d'un jour à l'autre la vo* Ion té capricieuse du maître ne violerait point^ n'abolirait même point cette constitution qu'il daigna nous octroyer pour mieux nous prendre et nous perdre ? N'ayant rien à espérer et ayant tout à craindre des autres , il fallajit faire tour^ ner au bien de la nation cette valeur qw con*^ tribua trop long-temps à la gloire et à la puis-» sance des étrangers. Il fallait réveiller l'antique énergie des Polonais , qui , pour être fprts et puissans, n'avaient besoin j^dis que d'avoir confiance en leurs propres forcer ; il fallait ranimer dans tous les cgeurs le feu n^ipura^t du patriotisme , pom* que la Pologne pût un jour reconquérir par elle-même sa puissance déchue j il fallait conserver ui^ peuple > pour qu'un jour il se xéveillàt naûon. . ^

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Telle était ridée patriotique émise en 1818 par le vertueux Dombrowski. Confiée à quelques amis bons patriotes , elle ne tomba point sur un terrain stérile, et bientôt la fi^ncmaçonnerie nationale s'empressa d'exécuter ces projets. Elle se mit à l'œuvre et la poussa d'une main ferme.

L'association se forma vaste et puissante, pour sauver l'indépendance de la Pologne; ^'étendant mystérieusement dans tout le pays, elle comptait parmi ses membres tout ce qui était noble et patriote; elle avait de nombreuses ramifications dans les provinces envahies y et pouvait disposer non seulement de la force matérielle et morale du peuple, mais encore d'immenses capitaux, que le dévouement des membres de l'association remettait entre ses mains. La noblesse se mettant audessus des préjugés et foulant aux pieds les privilèges , entrait dans le commerce , et préparait ainsi la fusion des castes , qu'une ligne de démarcation fortement dessinée sépare en-

core en Pologne. La nationalité fut ranimée , le patriotisme embrasa Ipus les cœurs, et le pays, miné daps toute son étendue , se préparait insensiblement au grand œuvre de la régénération ; on aiguisÉ^t les armes , à l'heure marquée chacun serait à son ppste, et J^ Pplor gne aurait sa liberté.

D'un autre cpté l'empereur Alexandre ne réalisa que trop tôt.Jes craintes du i brave Dombrowski : il ^e hâta, de déclarertune guerre ouverte au:^ institutions libérales, et corar mença à violer la constitution du royaume.

La liberté de la presse anéantie, l'établisse^ ment de la censure , les déportations arbitrair res, l'institution du tribunal exceptionnel pour juger les différends des citoyejis avec le gouvern^paent, les i^lpôt^ levés sur la nation par de simples ordonnances , signalèrent les progrès dç l'absolutisme. La diète de 1820 protesta énerg^quement contre ces violations de la charte ^ une opposition forte et vigourei;ise repoussa les nouveaux attentats du gouverne-

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ment parjure ; mais Alexandre sut se passer de la chambre qui ne voulait pas être docile et soumise , et Toppositioti l^ale ne fit qu'irriter Tautocrate , accoutumé à la plus aveugle obéis-^ sance dans ses sujets de Russie. D songea même à'^ànéaiitir le royaume constitutionnel , qui le gênait dans Texercice de son pouvoir , et pour sonder les esprits, il pubKa en 1821 un rescrit dans letjuel, après avoir exposé le mauvais état des finances en Pologne ^ il disait qu'il fallait enfin prononcer si le royaume pouvait exister par seô propres re^ources, ou bieii sll devait, après avoir reconnu son manque de Thoj^ns à cet égard , subir rétablissement d'un ordre de choses plus conforme à son peu de ressources. Un ai d'indignation générale lui prouva que Son projet aurait trouvé une forte reMStancCj et que le temps de firapper un grand coup d'Etat n'était point encore venu.

D'ailleurs, Alexandre, politique adroit et rusé, savait s'arrêtera propos , et tout en battant en brèche les libertés de là Pologne , il

évitait avec soin le moindre a^te capable d'^f-^ fei^oucfaer la nation et de la réduire au déses** poir. Aussi, de son vivant, la société patriotique se tenait prête seulemeiit pour repou3ser à Ibrce ouverte le3 attaques du despotisme, fnai$ elle attendait des circonstances favorables pour lever l'étendard de la liberté, chose qui pacaisir sait impossible sous le règne de ce monarque, à cause de la paix générale , qui lui apurait p^mis d'^5oployer toutes s«s foroes contre la Pologjje j et de l'écraser par les niasses.

Eu outre la société patriotique des Polonais, liée d'intérêit avec celle des Slai^es , savait attendre quels seraient les résultats de ce que eelle-ci pourxait feire daû» Tintérieur de la Russie ; car là aussi se remuaient sourdement di3s àsnes ardentes, ennemies du despotisme ; là aussi ^ tramaient des conspirations , et jus^ qu'au seia du plus hideux esclavage, delà plus honteuse barbarie , s'ourdissaient des trames pour la liberté des peuples et le bien-nétre des Dations.

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L'excursion que les Russes firent en France lors de la chute de Napoléon y et leur long^ séjour dans ce pays de lâ3^i:é y ne leur fut point sans profit. Voyant dans ce pays le peuple heureux ^t libre, jouissant de ses droits .et gouverné par ses lois humaines, sages et raisonnables, ils envièrent ces bien£adts de la civilisation et voulurent les transporter dans leur propre pays, dont Fétat de servitude et de misère les révoltait comparé à la prospérité des autres nations. D'abord ils se lièrent pour tra-^ vailler à l'amélioration de la classe agricole et industrielle, comme le prouve te titre même de leur société, formée sous le nom de société de bienfaisance ou du lÀpref^ert. Mais bientôt la connaissance plus prc^onde de leur pap et la nature des obstacles qu'ils avaient à surmonter, leur apprirent sufiisamm^stque la racine du mal était dans la constitution vicieuse de la monarchie, et que, sans la liberté qui fait la force vitale des peuples , toute amélioration deviendrait impossible. Ils por-

tèrent donc leurs vues plus haut, et résolurent de briser le sceptre touillé de l'absolutisme , et de donner à la Russie une oonS((itution taillée sur les formes les plus larges de la liberté poli-tique et individuelle. J^a principale force^de la famille régnante consistait dans Farmée , qui était rompue à une subordini^tion aveugle , et dont les chefs, pour la plupart étrangers et sans patrie, n'avaient d'autre intérêt que de servir celui qui les payait. Les libéraux de Russie cherchèrent donc par tous les moyens à détruire ou du moins à paralyser l'appui que la famille régnante pouvait en tirer, et pour pat»-î venir à ce but , la voie la plus sûre et la meilleure leur sembla celle de se faire de nombreux partisians au sein de l'armée : ils y parvinrent. Bientôt deux grandes associations s'organise*rent , l'une dans le midi, l'autre dans le nord de l'empire;; toutes deux liées par le même serment, et marchant vers le même but.

Le colonel Pestel, chef de celle du midi, se trouva par sa position plus en contact avec les

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provinces ci-devant polonaises^ et ne tarda point à s'aboucher avec les patriotes de ce pays. Reconnaissant Pinjustice criante commise envers la Pologne , it promit de lui restituer toutes les provinces qui ne s'étaient point encore russifiées ' ; et les Polonais , de leur côté , s'engagèrent à agir de concert avec lui , et à aider les libéraux russes au naoment opportun dans le grand œuvre de la régénération de l'immense empire des Czars. La révolution tracée sur un plan vaste devait en un jour embraser la Russie entière et la rendre libre presque malgré elle.

Un traître malheureusement s'était glissé dans leurs rangs ; il dénonça à l'empereur les menées de la société , et lui donna une liste détaillée des conspirateurs. Effrayé des progrès gigantesques du libéralisme, de ses grands projets et de ses puissans moyens d'action , le

* £xpres.sion de Pcstel Ini-mémc

CsMir n^osa point (J'abord attaquer de front le complot qui étendait ses ramifications jusque dans les provinces les plus éloignées de son vaste empire : son caractère timide et indécis ne pouvait s'arr^r à une décision hardie , un yiolent co^ip de main lui était impossible ; il n'était pas homme à vaincre l'ennemi par une détermination soudaine et d'un seul c^up. Se «onfiaiitdonc dans les ruses de sa politique, il se contenta de neutraliser l'influence des suspects, dont il garda la liste dans son porte* feuille , en leur ôtant sous différens prétextes le commandement des troupes, qu'il confia a ses affidés , à des personnes sur lesquelles il potrvait entièrement compter.

Alexandre mourut : Nicolas allait s'emparer du pouvoir auquel Constantin avait renoncé quelques années auparavant, pour effectuer $on mariage avec Jeannette Grudzinska. C'était le moment tf agir ; il fallait précipiter du trône le nouvel empereur , encore mal assis , ou plut6t il ne fallait point l'y laisser monter. Uqe

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occasian si Cavorable ne se présenterait point de long-temps; on résolut d'en profiter : les libéraux de Pétersbourg commencèrent l'attaque et donnèrent le Mgnal ; mais malheureusement ils comptèrent beaucoup trop sur la masse de la nation , qui était loin d'être encore assez civilisée pour sentir le besoin et le prix de la liberté. Riléieff aussi commit une faute impardonnable en précipitant l'explosion sans en faire prévenir le chef de la société du midi , en sorte qu'au lieu d'être gén&^ale , Içt révolu^ tion ne fut que partielle , et donna ainsi à l'erar pereur Nicolas les moyens de l'étouffer en détail.

L'émeute , la rébellion , car c'est ainsi qu'on nomme chaque révolution comprimée y l'émeute de Saint-Pétersbourg échouée , il était facile de faire arrêter tous les libéraux : on les poursuivit à outrance, on résolut de n'en pas laisser un seul impuni. Celait uile peste dont il fallait purger le sol de l'empire, d'autant plus que le mal est coniagieux. Lès enquêtes

judiciaires montrèrent qu'ils avaient des liai-* sons avec les patriotes polonais , et l'ordre fut donné de poursuivre la société patriotique. En Vertu de cet ordre, plus de deux cents personnes furent arrêtées en Pologne. Une commission spéciale composée de Russes et de Polonais commença ses enquêtes. Mais soit que le secret eût été religieusement gardé par les prévenus, soit que les liaisons des libéraux russes ne s'étendissent point jusque dans le royaume et se bornassent aux provinces envahies, la commission ne découvrit aucune trace de complot, et dénonça seulement, en termes assez vagues , dans son rapport à l'empereur , l'existence d'une association organisée à l'insu de la police. Ce rapport irrita Nicolas qui voulait absolument trouver des coupables , pour avoii* la satisfaction de punir. Il blâma la commission^ et renvoya huit des principaux accusés devant le tribunal de la diète , seule cour compétente pour les crimes d'Etat.

Nicolas se trompait pourtant en espérant

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trouver dans la cour suprême du royaum<i des juges assez lâches pour vouloir servir sa vengeance, ou assez faibles pour se laisser inti-^ mider par sa puissance. Quoique l'organisation du tribunal y et les voies de procédures fussent arbitrairement prescrites par lui y quoique le blâme donné à la commission précédente ^ toutes les insinuations montrassent osten^lement quelle était la volonté de l'empereur, sur quarante-un membres du tribunal , un seul se trouva indigne du nom de Polonais. Les autres, avec leur vénérable président Pierre Bielinski, déclarèrent que les accusés n^étaient point coupables.Constantin, furieux^fit arrêter la pu-^ blication du décret , et ce ne fut que six mois après que Nicolas ordonna sa mise en exécu-* taon , raccompagnant d'nne sévère désappnn bation , témoignée à tout le corps de la haute cour nationale , à l'exceplion d'un seul,Vincent Krasinski y le traître qui avait été assez lâche , assez infâme pour condamner les prévenus.

La fin déplorable des libéraux en Russie, et

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les poursuites qui pendant trois ans menacerait les membres de la société patriotique ^i Pologne > désorganisèrent les plans de leurs opérations et occasionèrent le retard de la ré^ volution. Toutefois, loin d'être rebutés par les persécutions, les associés se réunirent de nouveau , et se rendirent avec plus de zèle à Taccomplissaiaent du grand œuvre. Seulement on chercha à s'entourer encore de phife de précautions , de plus de mystère. Cependant y rien dans le monde politique ne semblait protéger leurs efforts , et l'Europe engourdie dans un sommeil léthargique, semblait ne leur promettre aucun point d'appui. Il n'y avait point d'astre à l'horizon sur lequel ils pussent se guider dans la recherche de l'indépendance, et les forces de la nation paraissaient au plus grand nombre insuffisantes pour agir contre les masses innombrables de l'autocrate de toutes les Russies.

L'Autriche et la Prusse, complices du démembrement de la Pologne , étaient trop in-

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téresfiéee elles-mêmes à la destruction de sa nationalité, pour vouloir jamais seconder les opérations de nos patriotes. L'Angleterre , épuisée par une longue lutte contre Napoléon, se reposait après la victoire dont elle ne recueillit qu'opprobre et dettes énormes. La France , lasse de gloire , se reposait aussi après ses longues et profondes convulsions , ses non^ breuses batailles , et ses grandes victoires , à l'abri d'un nouveau trône; depuis 1815 elle n'avait donné qu'un signe de vie, et ce fut pour étouffer en Espagne la liberté qui relevait la tête ; d'ailleurs la France est trop loin. Les associations des peuples , comprimées par la funeste influence du despotisme , étaient presque partout détruites, ou bien se dérobaient à Tceil vigilant de la sainte alliance des rois ; elles ne se remuaient que dans la nuit , dans les ventes mystérieuses , loin des regards mortels de la police et des traîtres. L'Europe entière tremblait devant l'autocrate du Nord. Ainsi , les patriotes polonais ne pouvaient compter que

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sur leurs propres forces, et loin de reculer devant les dangers , ils ne désespéraient point de triompher de tous les obstacles , de reconquérir par eux-mêmes cette nationalité, cette indépendance qu'on s'efforçait de leur ravir.

Mais de graves évènemens survinrent , et quelques mois, gros d'orages et de mouvemens glorieux, changèrent presque la face de l'Europe.

Le choléra et la guerre de Turquie avaient décimé cette armée formidable dont la masse faisait pencher la balance du côté de la Russie. Le peuple français s'était levé, comme jadis, brave , grand et victorieux. L'hydre de la sainte-alliance avait frémi, et les peuples, poussant un long cri de joie, avaient prouvé au monde et sentaient eux-mêmes qu'ils étaient forts et qu'ils pouvaient encore faire de grandes choses. Les trois grands jours de la France furent le brandon jeté au milieu de l'Europe, qui attendait le signal en silence. Le peuple français est l'aîné de tous les peuples , il dirige

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la marche de l'humanité dans les temps modernes ; c'est à lui à donner l'impulsion , les autres le suivent ou plutôt suivent^on exemple. Le signal si long-temps et si impatiemment attendu était donné; la lice était ouverte^ c'était aux partis à y descendre ; les champions ne manquèrent pas. Ce même peuple qui avait le premier levé l'étendard et avait appelé les autres peuples à la liberté, s'est rendormi et s'est arrêté au milieu de son triomphe. Mais alors, qui aurait pu le prévoir? tout était feu et enthousiasme , on voulait la liberté ; ce cri retentissait dans toute l'Europe , minée dans ses fondemens , et qui ressentait dans ses entrailles des tressaillemensconvulsife et terribles. Les trônes allaient tomber; les rois pâlissaient et chancelaient. La Belgique fut la première à répondre au cri de la France , et elle fut libre : les sociétés libérales se réorganisaient de toutes parts, dans tous les pays, et cherchaient à hâter le mouvement universel. L'Allemagtie , l'talie et l'Espagne , n'attendaient plus que le

SA VIB ET SA MORT. i3i

signal y tx>ut était prêt La Pologne , Fantiqviie contrée de la gloire et de la liberté, ne pouvait rester en arrière. C'était dans son sein surtout qu'une révolution devait éclater ; cette révolution était nécessaire et inévitable : car, qui plus que cette nation avait souffert pour l'indépendance et la désirait plus ardemment? Jetée entre la bajrbarie et la civilisation , elle devait s'appuyer sur la civilisation et se lever contre la barbarip qui la retenait captive : elle n'y manqua pas. Malheureusement elle ne fut point secondée.

Peu satisfaits de la conduite de la société patriotique y qui n'agissait point , et impatiens de secouer le joug honteux qui pesait sur euxj, plusieurs Polonais formèrent^ vers le mois d'octobre y deux nouvelles sociétés secrètes , l'une civile , l'autre militaire. Le foyer de la seconde était dans l'école des porte-enseignes. Là se trouvait réunie une jeunesse bouillaate de courage et de patriotisme ^ mais de ce courage et de ce patiiotisme qui ne raisonnent point

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avec le devoir , qui ne savent point calculer les chances du succès et même ne les calculent jamais. Confiée à ces jeunes cœurs, à ces âmes ardentes et généreuses, la révolution ne marche pointa pas comptés , elle vole ; elle ne se contente plus d'utopies, de projets; il lui faut des actions ; il lui faut la mort ou la liberté , comme aux Romains corrompus de l'empire il fallait du pain et les jeux du cirque.

Cependant l'armée russe s'ébranle : l'ambitieux Nicolas l'envoie châtier les rebelles de France et étouffer la liberté. Les tzars se sont établis apôtres et champions de la barbarie et de l'absolutisme : partout où la liberté lèvera la tête, ils doivent faire marcher leurs troupeaux de serfs : ils sont chargés de la haute police de toutes les places publiques. Il y va de leur intérêt que tout soit enseveli dans l'abrutissement de l'esclavage et de l'ignorance. On parlait aussi du désarmement des troupes polonaises , parce qu'on les soupçonnait de désirer la liberté ; on se doutait que quelque projet se

tramait dans leurs rangs contre le tzar et sa puissance. La position était critique pour les Polonais : fallait-il renoncer à cet avenir qu'ils avaient rêvé depuis si long-temps , courber lâchement la tête sous Tépée de l'autocrate , et livrer passage à ses armées qui allaient combattre contre la souveraineté des peuples, chez des peuples amis, chez des frères? bu bien devait-on se lever , courir aux armes , briser les chaînes , et proclamer la renaissance de la Pologne? Le Polonais ti'hésite jamais entre le déshonneur et la gloire, et puisque par sa position il se trouvait à l'avant-garde du camp de la liberté , c'était à lui à essuyer le premier choc de cette masse de fer qui s'avançait horrible de barbarie et d'abrutissement contre la civilisation et l'indépendance des peuples. C'était à lui à la briser ou du moins à l'arrêter dans sa marche envahissante et destructrice; c'était à lui , dût-il y périr.

Les symptômes les plus alarmans pour le gouvernement russe se manifestaient dans tout

le royaume. Le grand-duc tremble et menace tour à tour. La police se met aux aguets ^ étend ses filets , lâche ses agens jwovocateurs , ses sbires , parvient même à saisir quelque peu le fil de la conspiration ; elle était sur ses traces ; les rapports se pressent , les arrestations se suivent , le couvent des Carmes se peuple de prisonniers ; il n'y a plus un moment à perdre.

« L'heure de la vengeance a sonné ! s'écrie Pierre Wysocki , il n'est plus temps d'attendre ; le sort en est jeté , il feut combattre : aux armes !....» A sa voix, les portes de la caserne des porte-enseignes sont brisées et tombent avec fracas 5 une poignée de braves en sort et s'élance dans la ville en appelant le peuple aux armes et en proclamant l'indépendance. Ds marchent, et tfun pas ferme, se confiant dans la justice de leur noble cause et dans leur courage; ils ne doutent nullement du succès , et cependant ils vont s'attaquer à une puissance qui commande à plus d*un tiers du monde et

qui peut faire la loi à toutes les nations.....

Quelques instans après , Constantin

fuyait de cette ville où il exerça pendant quinze longues années les fonctions de bourreau et de caporal. La Pologne était libre. Hélas! ce n'était point pour long-temps. O mon Dieu! n'a-t-elle donc point assez fait pour la liberté ? s'estelle rendue coupable de quelque crime irrémédiable qui l'en rende indigne , et n'a-t-elle point assez souffert ? son martyre qui lui mér ritera la couronne sera-t-il bien long encore ? ...

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