CHAPITRE VIII
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Impression qne la Donvelle de la réyolotion de Varsovie fait en litlraanse. — Craintes da gonvemement msse. — Le comitédirecteni^ — Insurrection.
Malgré la vigilance redoublée de la police russe et la crainte des persécutions ^ la nouvelle de la révolution de Varsovie se répandit bien-
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tôt dans toute la Lithuanie avec une rapidité étonnante. Le coup qu'elle avait frappé était trop fort pour qu'il ne retentît pas en même temps dans tous les coins de la Pologne. C'était comme une décharge électrique qui ébranle instantanément toute la chaîne, quelque longue qu'elle soit. En moins de trois jours , cette nouvelle franchit l'espace qui sépare la Vistule de la Dzwina, et embrasa les cœurs.de tous les habitans. Ce fut un mouvement spontané, sublime, qui ranima toutes les familles d'une grande nation. La Lithuanie surtout se sentit renaître , elle qui avait traîné jusqu'alors sa chaîne dans le découiagentent et l'insouciance, dans une espèce de marasme mortel. Mais, dès ce moment , elle ne fut plus la même : le sang coulait de nouveau dans ce corps qui se relevait de la tombe. Comme un homme qui a entendu dans le lointain, pendant la nuit, une voix mystérieuse, un bruit sourd , elle se lève d'abord un peu et semble regarder ao loin du côté d'où vient le bruit. Elle écoute et tressaille :
c'est sa sœur, sa mère, la Pologne qui Fappelle aux armes et lui montre comment on brise ses chaînes. Mais que fera-t-elle seule? Est-elle capable de résister aux armées du tzar qui pèsent sur son sein ? pourra-t-elle rejeter loin d'elle ces bataillons d'esclaves moscovites qui la retiennent dans sa servitude.^ Elle appelle donc de tous ses vœux et même de ses cris les Polonais àjson aide 3 qu'ils viennent, qu'ils paraissent, et la Lithuanie, elle aussi , sera libre et se réunira à la grande Pologne pour n'en être jamais plus séparée ! Cette grande et sublime idée occupe tous les esprits ; on est ré* solu à tout tenter, à tout faire pour reconquérir cette liberté si précieuse , si aimée de tout cœur noble et grand ; on va, on vient, on se parle mystérieusement , on se réunit au. fond des bois, dans des chaumières isolées ; on s'entretient des espérances conçues, des plans formés; on forge, on prépare des armes ; on déterre les vieux sabres qui déjà ont été plus d'une fois ébréchés sur le
oorps des Moscovites au ten^s des premi^i^es guerres d'indépendance ; on les aiguise : il £siut que les coups qu*ils porteront soient mortels , et que celui qui en aura été frappé ne puisse plus lever son bras contre la Pologne. Le patriotisme brûle tous les cœurs. Dans son enthousiasme , chacun est résolu à faire les plus grands sacrifices : le noble ^ le riche perdront leurs biens s'il le faut, le paysan gt l'ouvrier regardent leurs bras forts et musculeux, et caJoulent d'avance combien de Russes ils pourront tearasser. On se raconte partout les détails du 29 novembre^ on exagère ce que l'on sait, on brode sur ce que l'on ne sait pas ; et , comme c'^est l'usage dans de pareils évènemens, on forge des nouvelles qui, enchérissant toutes sur les «accès des Polonais , prouvent l'esprit régnant en Litbuanie.
Le gouvernement russe , alAerré par la nouvelle de la révolution , garda long-temps le silence , poursuivant comme perturbateurs de la tranquillit publique tous ceux qui osaient en
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paiter dans les lieux publics. Voyant enfin qu'il ne pouvait plus en faire un mystère -et (jii'il valait mieux la combattre ouvertement que la cacher au peuple , il la fit annoncer par le journal de Wilna , ne la présentant toutefois que comme une émette insignifiante de jeunes gens que Sa Majesté ne tarderait point à châtier.
On chei^a en même tempis à prendre des mesures pour arrêter les progrès de la contagion et retenir les litlïuaniens dans le devoir.
Mais quelles maures peut prendre un gouvernement usurpateur^ qui n'existe qu« par l'oppression , et qui tremble parce qu'il connaît lui-même sa faiblesse? Attaquera-t-il de froïît l'opinion qui lui est contraire ? ou tien fera-4-il 'un appel au peuple , se confiant à son amc^ur? Non : il est trop lâche pour oser le premier moyen , et trop convaincu lui-même de son iniquité pour compter sur le peuple dont il ne mérite que la haine. Infâme , il ne peut trouver d'appui que parmi les infâmes^ et c'est
dans la police qu'il met sa principale force. Aussi la légion des mouchards fut-elle renforcée de nombreuses recrues. Il y en avait de toute espèce : les uns, choisis parmi les plus beaux , gantés, parfumés , s'introduisaient dans les salons de la haute société; les autres, accrochés aux pas des étudians de Wilna, de cette engeance révolutionnaire, partout et toujours ennemie de l'ordre de choses, tenaient note de toutes leurs actions; et leur tache n'était pas la plus facile , vu qu'ils avaient à rendre compte à Pélikan de leur vie de chaque jour, de tout
ce qu'ils voyaient ou entendaient. Quelques uns étaient chargés de la surveillance des citoyens mal notés à la police. Mais bientôt le gouvernement cédant à la crainte fit déporter les suspects dans l'intérieur de la Russie, et cela psiT précaution '. Les rues, les cafés fourmillaient d'agens provocateurs qui déclamaient sans cesse contre le gouvernement, etdénon-
» Expression de l'akase dn a4 décembre i83o.
çaient bientôt Timprudent qiii, peu sur ses gardes^ se mêlait à la conversation. Là oii quatre personnes se trouvaient rassemblées , on était sûr qu'il y avait un espion , et l'on ne savait à qui se fier depuis qu'on avait vu le frère dénoncer son frère, et le faire mettre au cachot.
Si ces moyens étaient excellens pour se tenir au courant de ce qui se passait, d'un autre côté ils n'étaient rien moins que rassurans pour le gouvernement, parce que les espions, pour se faire valoir, rendaient à chaque instant les rapports les plus alarmans aux autorités qui étaient dans des transes continuelles , et ne savaient quel parti prendre.
De fortes patrouilles parcouraient sans cesse les rues de la ville : après neuf heures, quiconque était rencontré dans les rues était conspirateur et , comme tel , conduit en prison , s'il ne préférait sacrifier sa bourse ; car, en Russie , tout s'achète , même la liberté.
La Lithuanie fut déclarée en état de siège ,
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conséquence naturelle de la position du pays gouverné militairement. Mais elle ne fut point admise à jouir des exceptions qui, en Russie, servent à adoucir cette position. On ordonna une levée de recrues , mais les paysans s'enfuirent dans les bois, et se dérobèrent ainsi au malheur qui les menaçait.
Sous prétexte d'ôter aux réfractaires les moyens de résistance, le gouvernement ordonna aussitôt le désarmement général de la Lithuanie, et fit saisir toutes sortes d'armes, fusils, pistolets, sabres , épées , poignards , couteaux de chasse , et même les instrumens tranchans de cuisine dont la longueur pouvait paraître suspecte. En vain plusieurs citoyens, songeant à l'avenir , cherchèrent à soustraire quelques armes, qui étaient à leurs yeux ce qu'ils avaient de plus cher^ les limiers de la police parvenaient à déterrer les caches , et le citoyen coupable de rébellion était trop heureux s'il pouvait , à prix d'or, racheter sa vie menacée diî l'accusation terrible de crime d'É-
tat. On fit main basse sur les dépôts des amateurs de chasse, et sur le simple fîisil du garde forestier, qui lui servait à repousser et à détruire les animaux malfaisans. Des chariots chargés d armes allaient déposer chaque jour à l'arsenal de Wilna le dernier espoir des patriotes , et cependant pas un seul signe de la Pologne. Elle semblait avoir oublié ses anciennes limites , et ne phis penser aux frères d'audelà le Niémen, qui brûlaient de combattre avec elle en même temps que pour eux-mêmes.
Après le premier élan , la révolution prit à Varsovie une marche absolument fausse. Peu ambitieux , les jeunes gens qui l'avaient commencée ne songeaient point aux dignités, et d'ailleurs ils n'auraient point voulu changer leur poste honorable en face de l'ennemi contre la première charge de l'État. Aussi le gouvernement resta dans les mains des autorités constituées par l'empereur Nicolas, et longtemps encore tous les actes ne se passèrent qu'en son nom. Bientôt les doctrinaires s'em-
parèrent du pouvoir; hommes plies à la vieille routine, ils ne comprirent point les intentions et la situation des Polonais ; ils se renfermèrent dans des protestations contre la violation de la Charte, et demandaient à Nicolas des garanties lorsque la nation parlait d'indépendance. Pour eux, le congrès de Vienne avait tracé les limites de la Pologne : leur vue ne se portait point au-delà, et ils auraient déclaré traître quiconque aurait osé avancer que les partages effectués parla violence, maintenus par ta force, étaient nuls , et qu'il fallait transporter la révolution dans les provinces envahies. Il faut dire aussi que, jugeant la nation d'après leur propre nullité, ils la croyaient incapable de lutter contre Nicolas, dont ils se reconnaissaient toujours les fidèles sujets, à qui même ils expédièrent une députatîon pour lui faire le rapport des évènemens qui s'étaient passés à Varsovie.
Chlopicki s'empara de la dictature ; général habile et soldat intrépide , il aurait pu rendre.
il rendit même de grands services à la cause : mais rarement dans les camps on apprend les naanœuvres de la politique et la science de gouverner un État. Il s'effraya du danger qui menaçait la Pologne ; il la croyait à deux pas de sa perte , et ne voyait pour elle d'autre chance de salut que dans la clémence du tzar. Avec ses vieilles idées, il ne put jamais se persuader que la Pologne fût capable de résister à la puissance contre laquelle Napoléon lui-même avait échoué ; et l'âge ayant amorti en lui les feux de la jeunesse et l'intrépidité du courage, il soumettait tout au froid calcul de la raison , et ne comptait en rien sur les prodiges de bravoure et de dévouement que pouvait faire la nation jeune et vigoureuse, et qui voulait être libre à tout prix.
On oublie trop souvent que des hommes sortis d'une révolution , et nés pour ainsi dire avec elle , sont seuls capables de la faire triompher ; de vieilles célébrités ne feront qu'entra-»
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ver sa marche : les grands hommes du passé ne la comprendront pas.
Placée dans dépareilles mains ^ la révolution polonaise s'arrêta. Le grand-duc, loin d'être retenu en otage ^ put sortir librement du royaume avec ces mêmes troupes qui vinrent le ravager trois mois après, et qu'on pouvait alors désarmer facilement. Les hommes du pouvoir, n'écoutant ni les avis , ni les vœux de la nation, se contentèrent d'être sur la défensive, et attendirent tranquillement l'ennemi au centre du royaume constitutionnel, au lieu de marcher en avant , et d'aller l'attaquer sur tous les. points où il était vulnérable.
D'après ce système déplorable , la Lithuanie était mise hors de question , et si quelques Lithuaniens, las d'attendre les Polonais et entraînés par leur patriotisme, parvenaient jusqu'à Varsovie , offrant leurs services au gouvernement, le dictateur rejetait leurs offres et leurs prières , et ne voyait même qu'avec dépit ces
exaltés qui venaient troubler la marche toute pacifique que l'habile Lubecki lui avait tracée pour mener la révolution, et que lui, dictateur, avait jugé convenable d'adopter et de suivre en tous points.
Tandis que la Pologne perdait ainsi, par l'indécision de son chef, tout le fruit qu'elle aurait pu retirer de la terreur panique répandue parmi les Russes , ceux-ci eurent le temps de reprendre courage et de concentrer leurs forces pour écraser les rebelles. De tous les points de l'empire des troupes s'avançpient à marches forcées, les régimens de Sibérie franchissaient l'immense espace qui les séparait de l'Europe ; les colonies militaires étaient mobilisées, et vers la fin du mois de décembre toute c^tte masse fondit sur les plaines de la Lithuanie, comme un torrent impétueux grossi parles neiges de l'Oural. Les corps de Pahlen , de Schachoffskoï, de Manderstren et d'Anrep, se pressaient l'un sur l'autre et allaient se joindre à celui de Rosen, ancien corps lithuanien, qui
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aurait pu se réunir aux troupes polonaises, si l'on nes'était empressé de le purifier de tous les o£6ciers suspects qu'on envoya au Caucase , et qui ne montra que plus d'acharnement contre les Polonais.
Le cœur se serrait, à nous autres Lithuaniens, en voyant tanï de troupes réunies contre la. Pologne abandonnée à elle-même, et qui n'avait pas su même profiter de toutes ses forces et des immenses ressources qu'aurait pu lui fournir la Lithuanie ; à l'aspect de ces masses formidables, on aurait cru que leur nombre seul devait suffire pour détruire jusqu'aux traces de ce petit royaume qu'elles allaient inonder. Et cependant quelle terreur sur tous les visages ! Quelle pusillanimité dans toutes leurs démarches ! Le prestige attaché au nom de Polonais, dont l'armée fut toujours présentée aux Busses comme modèle, les faisait douter de leurs propres forces , et leurôtait toute énergie. Leur marche par la Lithuanie offrait déjà le spectacle d'une armée désorga-
nisée par la peur qu'on veut en vain dissimuler. Ils s'avançaient comme s'ils étaient au milieu des ennemis^ toujours serrés^ le fusil chargé, et avec toutes les précautions possibles pour ne pas tomber en embuscade. Chaque nuit ils s'attendaient à être égorgés par les habitans , chaque forêt leur semblait peuplée de chasseurs prêts à tirer sur eux; et cependant ils n'ignoraient pas que la Lithuanie entière était désarmée, et que, même armée , elle n'aurait jamais été en état de lutter contre leurs nombreuses colonnes.
Enfin Diebitsch arrive à Wilna. Les lauriers achetés en Turquie ne peuvent cacher la crainte qu'il partage avec son armée. Il sait qu'il ne trouvera pas en Pologne des pachas faciles à corrompre; il connaît la nation avec laquelle il va se mesurer, et un triste pressentiment lui dit que ses lauriers du Balkan risquent de se flétrir sur les bords nébuleux de la Vistule. IVéanmoinsil affecte l'arrogance et la bravoure; il proclame qu'il ne fera que passer sur la Po-
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logne pour se rendre dans le midi de l'Europe embrasé par les feux des démagogues.
Mais, avant de quitter Wilna, le feld-maréchal veut assurer les derrières de son armée et affermir la tranquillité de la Lithuanie.
Espèce d'ofGcier de fortune et homme sans patrie, Diebitsch n'était pas fait pour comprendre le patriotisme, et croyait tout bonnement que chaque révolution est l'ouvrage d'un complot. Le foyer de la révolte, en Lithuanie comme ailleurs, devait se trouver, selon lui, dans les écoles , et il se décida à capter la bienveillance des étudians de Wilna. U les réunit donc, et, dans un discours étudié qu'il leur adressa, il blâma la conduite de leurs supérieurs, les vexations qu'on leur avait fait éprouver, se déclara leur protecteur, et promit or et faveurs en récompense de la fidélité ; il finit en les exhortant à entrer dans l'armée, leur promettant d'échanger à l'instant même leurs grades académiques contre les grades militaires
correspondans '. Un morne silence accueillit les belles paroles du généralissime, et un cri général d'indignation couvrit la voix de Pélikan, qui voulait prendre la parole après lui. Cette jeunesse ardente et rêvant la gloire et la liberté ne fut point séduite par de brillantes paroles^ pas un n'entra dans l'armée russe qui ouvrait ses rangs pour les recevoir et les combler d'honneurs ; mais , s'ils fiirent sourds à l'appel de Diebitsch, ils écoutèrent la patrie qui les appelait aux armes. Que leur faisaient les honneurs et les richesses! Pour toute récompense, ils demandaient de se trouver toujours aux avant-postes et au premier rang. Plus de deux cents de ces héroïques jeunes gens se trouvent aujourd'hui en France plus grands sous leurs simples casaques de soldats, que plu-
(t) En Rossie la hiérarchie des grades est strictement observée. Les distinctions littéraires ont anssi leors classes correspondantes aux grades civils et militaires : ainsi le premier grade académique répond an premier grade d'officier dans Tarmée et le doctorat au grade de major.
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sieurs de nos officiers , fiers de leurs épaulettes et brillans de décorations ramassées en Russie ou en Autriche.
Quoique le gouvernement national de Pologne s'endormît alors qu'il fallait agir, il y avait cependant des personnes qui songeaient encore à la Lithuanie. A leur tête était Lelewel , dont la réputation de savoir et de patriotisme est aujourd'hui universelle et si bien acquise. Connaissant à fond l'esprit de la jeunesse qu'il avait lui-même élevée et dont il était l'idole, il n'ignorait pas quels secours on pouvait en tirer. Pour remédier autant que possible à Tincurie des hommes du pouvoir, il envoya en Lithuanie Jacques Grotkowski, avec des instructions pour sonder, réveiller, exciter l'enthousiasme de la population et surtout de la jeunesse, qui se mettrait sans doute à la tête du mouvement. Ce jeune Lithuanien , brave , zélé et intelligent *, surmonta tous les obstacles
(i) Il fat tue après la bataille de Hayaowszczyzna le 23 mai i83i.
qu'offrait cette mission délicate; il trompa les argus de la police et parvint jusqu'à Wilna, où ilfut à portée de se convaincre que tous les habitans de cette ancienne province de la Pologne attendaient avec impatience l'arrivée des !l^lonais. Fidèle aux instructions qu'il avait reçues, il s'aboucha avec ceux qui lui avaient été spécialement désignés y les mit au fait de la révolution de Varsovie, et leur dit ce qu'ils avaient à faire et tout ce qu'on attendait d'eux.
Il ne leur cacha point les dangers qui les menaçaient, les cVaintes qu'on avait conçues , le peu de ressources de la république ; mais il leur montra le patriotisme et l'enthousiasme qui animaient toutes les populations, et, avec cela, on pouvait tout se promettre.
Après avoir formé un comité directeur auquel il laissa le mot d'ordre et de ralliement , il retourna à Varsovie. Ce comité était-il nécessaire et fut-il utile? On peut en douter. Les comités sont sans doute nécessaires pour réveiller une nation engourdie qui ne sent pas
sa position ni la lèpre qui la ronge , et pour la préparer à une révolution en formant peu à peu et en dirigeant Fopinion publique; mais là où cette opinion est toute faite , où le peuple êe révolutionne lui-même et demande des armes , les comités ne servent qu'à entraver la marche des opérations, et sont plus nuisibles qu utiles j les hommes qui les composent semblent toujours oublier que Finsurreçtion est un drame tout d'action , qu'il faut diriger et non retenir, et où tout doit concourir au dénouement , qui doit être rapide , inévitable , imprévu , sinon tout est compromis. C'est du patriotisme, du courage, du hasard, et non des discussions , des lenteurs, qu'il faut attendre le succès. Ils discutent dans leurs assemblées , ils pèsent le pour et le contre , dressent les plans , intriguent, perdent un temps précieux en préparatifs , et , pendant ce temps , l'enthousiasme s'éteint, et l'ennemi, pris d'abord à l'improviste, reprend courage; il peut compter ceux qui l'attaquent et rallier ses forces , et tout est perdu.
Nous en avions la preuve en Lithuanie : le peuple^ impatient du joug, voulait à toute force se révolter et frémissait de se voir retenu , tandis que les bévues du gouvernement russe mettaient pour ainsi dire Târmée à la discrétion des Lithuaniens. Se fiant trop au désarmement du pays, Diebitsch conçut le projet d'en tirer toutes les ressources pour la guerre de Pologne. L'armée russe entra dans le royaume sans s'être approvisionnée, et c'était la Lithuanie qui devait lui fournir tous les vivres nécessaires. D'immenses magasins furent commandés avec ordre de les transporter sur les frontières de la Pologne. C'était le moyen le plus facile et le moins coûteux; les intendans militaires n'avaient point à se mettre à la torture pour procurer les fournitures, et le trésor rien à dépenser : une feuille de papier changée en ukase suffisait; mais en même temps cette manière d'agir livrait les Russes entre les mains des Lithuaniens qui, trop faibles pour secourir leurs compatriotes par les
armes , pouvaient lancer la famine dans le camp ennemi.
Malgré cet avantage et la voix impérieuse du devoir , le comité n'osait se décider. U attendait , et le peuple aussi attendait , mais en frémissant et en rongeant le mords qui le retenait : le temps de la levée des recrues approchait, la fourniture des vivres fut commencée , et le canon grondait du côté de Varsovie. Les momens étaient précieux : les véritables patriotes le sentaient, et, fatigués enfin des lenteurs du comité, ils voulurent agir.
Jules Gruzewski , Tun des plus ardens , j ugeant le moment favorable, peut-être même alarmé par la fausse nouvelle de l'arrestation de Staniewicz à Liban, rassemble une trentaine d'hommes, se met à leur tête, et, le 25 mars 1831 , chasse les Russes de la ville de Rossiénie. Ce fut un signal auquel tout le pay« répondit, et la Lithuanie sans armes jeta le gant à la Russie. Désormais le comité ne fut plus rien : l'épée devait décider du combat.
Moment terrible et sublime , où le plus £sdble se lève contre le plus fort et veut le terrasser; où une poignée de braves sans armes ^ sans chefs , animée par le seul amour de la patrie et de la liberté, dirigée par son courage , et armée de sa haine contre la tyrannie y pousse un cri d'indépendance et s'élance contre un ennemi mille fois plus nombreux et qu'elle fait trembler ! On voit bien peu de ces momens de patriotisme et de sacrifices dans les annales des na-^ lions!...