CHAPITRE VI
Cl)apitu ^mèmt.
Mort de la mère d'Emilie. — Sa piété filiale. — Elle cherche à se rapprocher de son père. — Son caractère tracé par mademoiselle D''^''^'''» sa coasioe.
L'année 1830 porta un terrible coup à Tàme sensible et aimante d'Emilie , en la frappant dans la personne qu'elle chérissait le plus au
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monde : accablée parjes malheurs, plutôt que par l'âge, sa mère tomba dangereusement malade. Patrie , ambition , rêves de gloire, Emilie oublia tout dès qu'elle vit les jours de sa mère menacés-Tant que dura sa maIadie,ellenes'éloigna pas ud seul instant du lit où gisait la malade. Jour et nuit assise auprès de son chevet, elle épiait tousses mouvemens, cherchait à prévenir ses moindres désirs, et se refusait jusqu'au plus léger repos. Sa douleur augmentait à mesureque l'espoir diminuait; mais elle s'efforçait d'étouffer ses sanglots, pour ne point alarmer la mourante. En vain plusieurs personnes de la famille, craignantque l'excès de la fatigue ne leur enlevât la fille avec la mère, la suppliaient de se donner quelques heures de repos, lui promettant de veiller à sa place: —Qui mieux qu'une fille peut soigner sa mère ! leur répondait Emilie , refusant de se rendre à leurs instances. Et lorsque , entraînée presque par force, elle s'éloignait pour un moment, bientôt son imagination lui représentait sa mère
souffrante , abandonnée et prête à rendre le dernier soupir faute de secours , elle accourait tout éperdue calmer ses craintes auprès du lit de douleurs, d'où rien au monde ne pouvait plus larracher.
Malgré les tendres soins de sa fille, madame Plater succomba à sa longue maladie. Cette femm e respectable par son gra n d caractère et ses vertus , persécutée par le sort depuis son enfance, tenait peu à une vie qui comptait un si petit nombre de beaux jours, et ne la regretta que parce qu'elle ne voyait point l'avenir de sa fille fixé par le mariage. Mourante , elle confia aux soins maternels de madame Siebergla pauvre orpheline , et la conjura de veiller sur elle comme sur sa propre fille; puis elle bénit Emilie , et rendit le dernier soupir en priant Dieu pour elle.
Les âmes faibles succombent au désespoir, et soulagent leur peine par des larmes; les âmes fortes la compriment sans qu'on ait le droit de les accuser d'insensibilité... Leur
souffirance, toute intérieure, en est plus dévorante. Emilie donna peu de signes de douleur à fa mort de sa mère , et cependant on voyait que la tristesse la minait sourdement. La religion l'aida aussi à supporter courageusement cette séparation. En £ace de la mort , il n'y a point d'idées plus fortes, plus puissantes, que celles qui nous parlent d'une autre vie. Résignée, et réprimant à l'extérieur son désespoir, elle surveilla elle-même les derniers devoirs que l'on rend aux dépouilles mortelles; elle voulut que rien ne manquât à ces augustes solennités , et, par ses soins , un modeste monument fut placé sur la tombe chérie, où elle venait chaque jour porter des fleurs nouvelles et prier Dieu pour le repos de sa mère.
Ce triste événement brisa son àme. La blessure qu'elle en reçut ne se guérit jamais complètement, et saignait au moindre souvenir.
Plusieurs mois après , au milieu même du bruit des camps, tout entière à sa patrie, Emilie
ne semblait vivre que pour la Pologne ; mais lorsqu'elle venait à donner une pensée à sa mère , elle était sombre le reste de la journée, et l'employait à de mélancoliques méditations. Emilie, depuis la mort de sa mère, sentait dans son cœur un vide immense ; ardente et passionnée, elle ne pouvait vivre sans aflfection : ce fat à son père qu'elle en demanda ; elle le connaissait à peine. Il s'était séparé très jeune de son épouse, et depuis avait vécu loin de sa Camille, n'entretenantavec elle aucune relation. Cependant elle ne songeait pas moins à lui :
déjà depuis long-temps elle lui consacrait les petites épargnes que ses moyens et sa position lui permettaient de faire. Maintenant libre', et maîtresse de sa fortune et de son sort , elle voulait se rapprocher de lui. Elle se le représentait souffrant , malade , n'ayant pas un cœur pour le consoler et abandonné à des soins étrangers. Elle se serait regardée comme coupable en hésitant plus long-temps ; elle quitta Lixna et partit pour la Lithuanie; elle y fit
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plusieurs démarches pour obtenir de le voir; mais elles furent inutiles. Elle eut ta douleur de voir ses avances rejetées ; elle dut renoncer à l'espoir dont elle s'étaitbercée , de consacrer ses jours et sa fortune au bonheur de son père. Cependant elle ne se découragea pas tout-4i-fait } elle intéressa à ses projets plusieurs amis de sa famille , et se rendit auprès d'une de ses tantes à Antuzow, pour y attendre le résultat de leurs efforts et de leurs démarches.
Cest en ce lieu que la révolution de 1830 la surprit , pour l'appeler à des plus glorieux travaux.
Les souffrances morales eurent de l'inâuence sur sa santé; on lui ordonna l'usage des bains de mer, et ellealla à Liban. La ville de libâu ( Lipawa ) , située sur les bords de la Baltique, en Courlande , est très fréquentée par les Lithuaniens, les Samogitiens et les Livoniens.
Pendant la belle saison, les bains de mer y pro* duisentd'excellenseffets.La société FCunieàLi-
bau forma, par un beau jour, le projet de faire une partie sur la mer. Parmi plusieurs officiers de l'armée russe se trouvait le général K*** , Courlandais de naissance. L'intimité, la confiance qui s'établit plus vite en pareilles rencontres, lui fit dire une nouvelle qu'il avait jusqu'alors t-enue secrète. Il montra des lettres et les journaux français qui racontaient les mémorables évènemens de juillet. Emilie Plater sentit leur importance ; son àme sublime s'inspira au récit de ces évènemens ; elle entrevit l'avenir de sa patrie. Ces nouvelles étaient gravées dans son cœur, dans son esprit. Les traits de courage des Parisiens lui étaient connus, et avaient toute son admiration.
Depuis cette époque elle se jeta dans la politique avec ardeur. Tout ce qu'elle apprenait sur la révolution Belge , sur les mouvemens populaires dans les autres pays de l'Europe, l'exaltait au dernier point; l'avenir de la Pologne fixait toutes ses pensées , et l'énergie de son caractèrelui faisait comprendre
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qu'elle ne serait pas étrapgère aux nouvelles destinées de sa glorieuse patrie !
Ici finit la vie privée d'Emilie Plater; cette vie de femme paisible et inconnue est passée , ne laissant de souvenirs que dans le cœur d'un petit nombre d'amis et dans la mémoire indifférente de quelques voisins. Depuis ce temps elle appartient à l'histoire , qui fera d'elle une des gloires de notre révolution. Mais avant de commencer cette seconde époque de sa vie , qui est la plus belle , la plus éclatante et celle que nous nous sommes proposé d'étudier en particulier , je dois peindre tout ce qu'il y avait de femme en elle , et je ne crois pouvoir mieux faire qu'en laissait à sa cou^qe et à sa compagne d'enfance le soin de la faire connaître plus au long à mes lecteurs.
Voipila Ipttre que mademoiselle D.... daigna m'adresser, lorsque, occupé à recueillir les matériaux^ sur la vie 4'Emilie P|atçr , je la priai de m'envpyer quelques renseignepien^*
« .......Elle n'a js^mais voulu ressembler à
d'autres jeunes personnes de son sexe; eJle n'aimait ni leurs jeux^ ni leurs amusemens.
elle détestait la danse et la parure; et lorsqu'on lui permettait de choisir la couleur de sa mise, elle se décidait toujours pour quelque couleur foncée, ordinairement même pour le noir.
Par nature Emilie aurait été craintive ; mais elle savait se vaincre , montait à cheval et se glorifiait de ses chutes , remontait pour en braver de nouvelles, et en parlait avec la plus grande satisfaction ; errer seule dans les bois , en traîneau, ou sur la glace fragile de laDzwina, cherchant des dangers imaginaires, tirer au but, tels étaient ses plaisirs favoris. Sa table à écrire n'était point couverte des futilités dont s'entoure une jeune personne, mais d'instrumens et de livres de mathématiques ; elle avait aussi des ouvrages sur les femmes les plus célèbres de tous les siècles , et elle les lisait et relisait avec enthousiasme. Les portraits de Jeanne d'Arc , de Poniatowski , de Kosciuszko et de Pobélina, décoraient son cabinet de travail.
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» Cependant , quelque forte que fût en elle cette admiration pour tout ce qui a été grand et glorieux^ elle était d'une excessÏTe sensibilité, mais elle aimait à en dérober l'expression , de peur de ternir son amour pour la gloire.
«Elle ne pouvait ignorer que son père n'avait pas su apprécier le mérite de sa mère , mais elle ne l'aimait pas moins , et lui envoyait ses petits revenus , quoiqu'elle n'en eût jamais obtenu la moindre preuve d'attachement. ï^le était la joie et la consolaiion de sa mère, qu'elle chéiîssait au suprême degré ; les pauvres et les entans la touchaient et l'intéressaient beaucoup.
» Quoiqu'elle se défendît de tout sentiment d'attendrissement, et qu'elle eût préféré plutôt passer pour insensible que pour faible, la pitié lui élait nalurelte , et personne n'avait plus de sympathie pour les peines ou ta prospérité de ceux auxquels die accordait son affection ; son cœur , exempt de tout égoïsme , était méfiant point que celte méliance surpassait presque
la fausseté du commun des hommes. En même temps il serait impossible d'être aussi franc et ouvert qu'elle l'était ; jamais la moindre dissimulation n'a terni son caractère. Elle pensait haut^ et on prenait quelquefois ses confidences pour l'effet de l'amour-propre; souvent aussi sa franchise lui a valu la malveillance de quelques personnes, car elle était brusque et quelquefois même impolie avec ceux qui lui déplaisaient. Connaissant elle-même son défaut, si toutefois c'en est un , elle n'a pas su et n'a pas voulu se vaincre.
); Se souciant peu de la société des jeunes personnes de son âge , elle s'était particulièrement attachée à une voisine plus âgée qu'elle ; sans se rebuter des avis de l'expérience , elle les écoutait, non pas toujours pour les suivre , mais pour discuter sur la différence des opinions avec plus d'énergie que d'opiniâtreté.
Non seulement elle ne se fâchait jamais lorsqu'on lui parlait de ses défauts, mais au contraire elle insistait pour qu'on la prévint de
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ceux que l'on découvrirait en elle. Lorsqu'elle s'excusait d'une &ute , c'était seulement pour prouver qu'elle n'avait pas de mauvaise intention.
)i Son humeur était variable; par nature elle aurait peut-^tre été portée à la gaieté, mais elle en arrêtait les élans, dans l'idée que la gravité et la mélancolie étaient plus en harmonie avec cet avenir vague qu'elle rêvait , sans fixer au juste le but de ses vœux et de ses désirs.
» Elle croyait son cceur incapable
d'amour, mais cependant un instinct secret la faisait agir avec prudence , pour ne pas s'exposer à manquer à ses devoirs. Si elle s'était jamais mariée, aucune vue d'ambition , de naissance ni de fortune ne l'y aurait déterminée ; die n'aurait suivi que l'inclination désintéressée de son cœur, et aurait aimé avec passion et aveuglement.
» Sil'aueulion des jeunes personnes se
)K)rlc d'ordinaire sur des objets de luxe, de
toilette et de mode , celle dTEmilie s'attachait plus volontiers sur des armes. Elle avait des pistolets sur fia table à écrire , et soignait elle* même son che val.Quoique d'une santé délicate, die ne la ménageait nullement , croyant raffermir par le peu de soin qu'elle en prenaiL
» Aucune fantaisie de femme ne l'occupait ; elle avait pourtant toute la sensibilité de son sexe , réunie à un esprit de dévouement sans bornes pour le peu d'individus qu'elle honorait d'une certaine prédilection. Elle était toujours prête à leur prouver son attachement, au risque même de heurter l'opinion publique, dont elle faisait peu de cas, agissant toujours d'après sa conscience. L'événement le plus glorieux de notre époque a développé toute l'énergie d'un caractère que le repos et le bonheur de la famille n'auraient pu jamais satisfaire.
» Elle possédait une grande connaissance
des hommes ; elle avait une grande aptitude à les étudier, à les approfondir. Elle aimait à
dévoiler ces mystères de Fàme , à décomposer rhomme , à voir quel est le mobile ordinaire de ses actions ; elle voulait soulever le voile derrière lequel se cache Fégoïsme et la bassesse, et elle s'étonnait de voir qu'il y avait si peu d'hommes qui pussent être ainsi analysés sans perdre beaucoup à ses yeux. »