CHAPITRE IX
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Liaiflons d'Eaiilie Hâter avec les jeanet pocte-cnaeipic nuset de Dunabom*. — ESe aoniève le peuple et «arcbe aor celle ville. — Srf
Emilie Piatex ne pouvait re!iler uaoquiiU* lorsqu'autour d'elle tout s'aniinait d'uue ^k nouTelle. La révolution du 29 Dovemin^ ly Isi
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prit pas à l'improviste. Le cri de liberté parti des bords de la Vîstule avait retenti jusqu'à elle; il Favait remuée jusqu'au fond des entrailles. Elle voyait prêt à se réaliser le rêve de toute sa jeunesse, la pensée qui la tourmentait depuis long-temps : elle pourrait se sacrifier au service de la patrie j elle pourrait, elle aussi, faible femme , lui être utile , travailler à l'arracher à ia servitude. Oh ! cette idée la fit tressaillir : elle se sentit renaître. Fière et intrépide, elle grandit d'une coudée; elle aurait défié en courage, en intrépidité, tout guerrier, tout héros. Elle aussi allait saisir le casque, prendre l'épée, monter à cheval et s'élancer avec audace au milieu des bataillons de ces Moscovites qu'elle haïssait, qu'elle aurait foulés aux pieds et qu'elle aurait anéantis mille fois s'ils n'avaient eu qu'une tête , dût-elle périr elle-même ! Périr pour la patrie lui semblait la plus belle des choses. Comme tous les autres Lithuaniens, Emilie avait cru à l'arrivée prochaine des Polonais , et ne pensait avoir autre chose à faille pour la
patrie que la servir confondue dans la foule des guerriers. Mais bientôt les fautes du gouvernement national de Varsovie détruisirent ses espérances, ouvrirent à son courage une carrière beaucoup plus vaste, et lui imposèrent une tâche plus difficile, mais plus noble et plusgrande. La patrie, se disait Emilie, n'est point responsable des inconséquences des hommes du pouvoir. Et, loin d'être rebutée par cette espèce d'oubh et d'indifférence que montrait ce gouveirnement poiu» des compatriote3, elle travailla constamment à soutenir l'enthousiasme dans les cœurs faibles et indécis qui, entraînés par le torrent, auraient d'abord tout sacrifié, mais qui , le premier moment passé , sont trop disposés à retomber dans leur apathie et leur torpeur habituelle.
Là où la constitution du pays est tellement arriérée que sa force principale consiste uniquement dans la noblesse^ là où le peuple, plongé dans l'ignorance et le ser^'age , obéit et ne raisonne point, et telle est malheureuse-
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ment la position de tous les pays du nordj là, (lis-je, l'inQuence d'une seule personne peut agir fortement sur les masses et leur donner l'impulsion , surtout si, par sa position y ses talens, son génie, elle peut leur imposer^ et si, par ses bienfaits , elle s'est attiré leur amour et leur confiance,
Emilie, toujours douce et compatissante, était chérie et respectée dans les environs autant des paysans que de la petite noblesse. Elle ne se servit de cette influence, que lui donnaient sa naissance, ses vertus et son instruC' tion, que pour le bien de la cause sainte de la patrie. Elle était persuadée que le peuple aimait passionnément le pays et hissait les Russes , mais qu'il n'était pas assez éclairé pour se guider lui-même. Toujours en contact avec lui , elle pro6la de sa position pour le diriger un peu : elle lui expliquait les moti& du retard des Polonus , leur £ùsait espérer que les obstacles seraient bientôt !>unnontés, que sous peu de jours il pourrait s'unir à ses frères de
Pologne pour secouer le joug des Russes^ et, en attendant, elle conseillait de se tenir prêt à
tout événement et de cacher avec soin les armes dont les Moscovites voulaient les d6pouiller.
Le peuple l'écoutait et suivait ses conseils , parce qu'il la voyait constamment occupée du bonheur du pays.
Après avoir disposé parfaitement les esprits pour la cause dé la liberté, et certaine que dans les environs tout se lèverait et marcherait au premier signal , Emilie partit pour Wilna afin de se concerter avec le comité directeur et de prendre des instructions pour sa conduite ultérieure. Mais elle avait oublié qu'elle était femme et que les hommes prétendent s'attribuer le monopole exclusif de la politique , du courage et de la sagesse. Son sexe lui ferma ces réunions dont son caractère entreprenant et ses vastes projets auraient dû lui ouvrir les portes plutôt qu'aux deux tiers des membres qui les composaient, et son voyage fut sans
aucun résultat. Ainsi isolée dans sa marche et ses pensées patriotiques^ par Tinjuste présomption des hommes 9 Emilie ne cessa pas néanmoins de s'occuper de son entreprise, et elle conçut une idée grande et hardie comme soix cœur : elle voulut montrer aux hommes qu'elle aussi était capable de grandes choses.
La forteresse de Dûnaboux^, placée de Tau- Ire côté de la Dzwina ,, n'est pas éloignée des Ueux qu'elle habitait. Occuper cette ville à moitié fortifiée, s'emparer de l'arsenal immense qui s'y trouvait, arborer sur la rive gauche de la Dzwina le drapeau de l'aigle blanc de Pologne et du chevalier lithuanien, appeler aux armes les habitans , éveiller dans les cœurs les souvenirs affaiblis , mais pas encore éteints , de leurs anciennes liaisons avec les Polonais, et transporter ainsi l'insurrection en Livonie et dans la Russie-Blanche; voilà les projets qu'Emilie Plater conçut et qu'elle voulait exécuter. Élevée depuis son enfance dans le voisinage de cette ville , elle connaissait la £ai-
blesse de la garnison y et le désordre qui régnait ordinairement dans ce lieu encombré d'ouvriers , et dont le commandant , plein de sécurité, était loin de s'attendre à être attaqué dans son poste au milieu de ces paisibles populations.
La jeune guerrière connaissait tous les faibles de la place, tous les points par lesquels on pouvait y pénétrer facilement; elle se procura même un plan de la ville et de ses fortifications , et , après avoir pesé toutes les probabilités , elle se décida à tenter un coup de main.
N'est-il pas étonnant de voir une jeune fille , faU)le et sans expérience , concevoir un tel projet et le mettre à exécution , et cela sans précipitation, pas à pas, calculant toutes les chances, n'oubliant rien de ce qui pouvait assurer son succès! Il faut qu'il y eût réellement en elle un génie éminemment guerrier, une àme ardente, un patriotisme effréné, et qui se joue du danger.
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Pour être plus sûre de son entreprise, elle tàclui de se procurer des liaisons dans l'intérieur de la forteresse.
En Russie, par suite de règlemens généraux^ la noblesse doit servir et obtenir un grade dans le ciril ou dans le militaire ayant de pouvoir jouir des droits de citoyen. Le mépris attaché au service des bureaux, à cause de la vénalité et de la corruption du gouvernement, fait que chacun donne la préférence à l'armée. Les Lithuaniens , ne pouvant entrer dans celle de Pologne, se voyaient forcés de s'enrôler dans les rangs moscorites pour satisfaire aux exigences de la loi ; et ils composaient en grande partie l'école des sous-officiers porte-enseignes fondée par le gouvernement russe à Dunaboui^. Des cœurs polonais battaient sous l'uniforme moscorite qu'il leur avait &llu endosser, et l'idée de liberté souriait à cette jeunesse non moins patriote qu'avide de gloire. Dans leur nombre se trouvaient deux cousins d'Emilie. Elle s'ouvrit à eux, leur com-
muniqua son projet, et les trouva prêts à la seconder. Eux aussi, avec leurs camarades, avaient tramé le même plan ; ils avaient senti de quelle importance était cette place pour la révolution en Pologne, et celle qui se préparait en Lithuanie. Aussi ,cè fut avec enthousiasme qu'ils écoutèrent les communications d'Emilie.
Us se concertèrent long-temps. 11 fut résolu qu'à l'approche des insurgés que conduirait Emilie , l'école des porte-enseignes se soulèverait, prendrait les armes, tomberait à l'improvisle sur la garnison de la citadelle, et contribuerait ainsi puissamment à s'emparer de la place.
Il n'y avait plus maintenant qu'utie chose qui arrêtât Emilie, c'était le comité : persuadée, comme tout le monde, que ce comité agissait d'après les instructions de Varsovie, et que c'était à lui à donner le signal de l'insurrection , elle craignait , par trop de précipitation , de nuire à la cause en donnant l'éveil aux oppresseurs.
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Cette crainte la retenait encore, lorsque Gruzewski, comme nous Pavons dit, tira le premier coup et donna le signal.
Sans perdre un instant^ Emilie se met aussi à l'œuvre j elle excite les conjures , elle les supplie, il faut qu'ils marchent avec
elle, qu'ils agissent , ou tout est perdu; elle veut être des premiers à proclamer que le règne des Russes est passé ! Elle a autant de patriotisme que qui que ce soit ; elle veut avoir sa part de dangers. Le 29 mars elle coupe sa chevelure blonde, prend des habits d'homme, s'arme de pistolets et d'un poignard^ et, suivie de mademoiselle Pruszynska et de deux jeuDCS gens , elle part pour le village de Dousiaty , où déjà tout était préparé.
On n'attendait, pour déployer l'étendard sacré de la révolte, qui était cette fois celui de la justice, que l'arrivée de César Plater, propriétaire du village, et qui, pour le moment, se trouvait à Wilna. Ce jeune patriote , qui tiendra une place si distinguée dans la suite
de cette histoire, ne voyait aussi qu'avec peine la lenteur qu'on mettait dans les affaires. 11 allait et venait sans cesse , et pressait , autant qu'il était en lui , le moment de l'action.
C'était le dimanche : le peuple des environs remplissait l'église en bien plus grand nombre qu'à l'ordinaire , accouru sur la nouvelle mystérieuse qu'il y aurait quelque chose de nouveau. A la vue de la jeune comtesse à cheval et armée , la foule commence à s'attrouper sur la grande place, où déjà flotte le drapeau national arboré par la main de notre héroïne. Dans une courte et chaleureuse harangue, elle expose les motifs puissans qui appellent le pays aux armes. Ce n'est point par de vaines paroles et (les mots insignifians qu'elle cherche à les soulever et qu'elle les engage à se joindre à elle. C'est au nom de leur propre intérêt qu'elle leur parle ; elle leur montre les exactions auxquelles ils sont en butte de la part des Moscovites , les impôts onéreux qui pèsent sur eux, les recrutemens par lesquels on leur enlève leurs enfans
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qu'ils ne revoient jamais^ les persécutions de la police, etc. « 11 est temps, leur crie-t-elle, il faut aller aider nos frères les Polonais qui combattent pour nous et qu'on égorge sur les bords de la Vistule; il faut briser les chaînes qui nous accablent, il faut être libre, il faut combattre, Dieu le veut!!!... »
A ce cri de la nouvelle croisade contre la barbarie et l'oppression, rien ne résiste. Nul n'a le cœur fermé aux cris de liberté.
Ces mots vont toujours au fond de l'àme, ils brisent tous les obstacles, ils maîtrisent tous les coeurs. La foule répond à Emilie par des clameurs d'enthousiasme, d'admiration et de haine. On abhorre, on foule aux pieds le monstre dont la main a trop longtemps pesé sur l'antique Pologne ; on veut être libre, on le sera : la haine qui vivait déjà au fond des cœurs se réveille puissante et terrible. C'est face à face , l'arme à la main , qu'on dira aux Russes qu'ils sont haïs , qu'on ne veut plus d'eux.
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Les jeunes gens accourent armés de faux et de piques , parmi lesquelles on voit briller le canon de quelques fusils de chasse.
En moins d'un quart d'heure le village prend une attitude guerrière. On distribue des cartouches aux chasseurs, on organise les insurgiés; le forgeron travaille à arranger d'une manière convenable les faux , qui désormais vont servir contre les Russes, à briser des fers^ et la journée entière se passe en préparatife au milieu des cris et de la confusion. Emilie Plater surveille tout, rien n'échappe à sa prévoyance et à son infatigable activité : elle est l'àme de l'insurrection. A chaque instant de nombreux volontaires arrivent de tous côtés pour se mettre sous les ordres S une femme ^ mais d'une femme qui a déjà donné des preuves d'une grande énergie et qu'ils connaissent, qu'ils estiment , qu'ils adorent tous.
Le lendemain , elle s'empara de la poste aux clievaux de Daugielé, et, ayant ainsi augmenté sa cavalerie d'une trentaine de chevaux, elle
se met en marche vers Dûnabourg à la tête de deux cent quatre-vingts chasseurs, quelques cents faucheurs et une soixantaine de cavaliers. Elle presse la marche#pour s'emparer de la ville par surprise. Mais le pays qu'elle parcourt est tranquille encore j il faut l'insurger, armer, organiser la population et lui foire sentir la nécessité d'une action prompte et vigoureuse. Tout cela retarde à chaque instant sa marche et met des entraves à l'exécution de son projet , dont le succès dépend uniquement de la célérité. En même temps une compagnie d'infanterie russe allant d'Uciana à Dûnabourg lui barre le chemin ; Emilie l'attaque le 2 avril , et , après un combat opiniâtre , force l'ennemi à plier.
Après quelques jours d'une marche pénible , elle arriva enfin près de leziorossy. Mais l'éveil était donné au commandant de Dûnabourg; il envoya deux compagnies d'infanterie pour arrêter les insurgés. Les Russes, confians dans leurs forces et leur nombre , s'avançaient sûrs
de disperser ces rebelles marchant sans ordre et sans munitions.
Prévenue de la marche des ennemis , Emilie ne songea point à les éviter ^ elle désirait même une rencontre povur exercer sa troupe, et lui donner confiance en ses propres forces; elle sait tout ce que l'on peut faire avec de l'enthousiasme et de la résolution. Elle est persua* dée qu'une viiJtoire, quelque faible qu'elle soit y lui préparera mille autres victoires. Elle veut, par une attaque imprévue et hardie, jeter la terreur parmi les Russes; aussi elle ne balança point à les attaquer dès qu'elle les eut rencontrés. C'était aupi-ès du village dleziorossy, le 4 avril, à la pointe du jour; elle tombe sur leur camp, les pousse, les culbute, et finit par en triompher. Les Russes étaient loin de s'attendre à cette attaque. Us croyaient les ennemis tremblans et incapables de rien entreprendre* : se voyant pressés vigoureusement par cet ennemi qu'ils avaient méprisé, ils crurent que du renfort lui était arrivé, aussi ils
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ne se défendirent que £sdblement^ et bientôt ils lâchèrent pied, laissant environ soixante des leurs tués ou blessés. Emilie y fière de sa petite victoire, pousse en avant; elle s'empare du village d'Ieziorossy/ et poursuit les fuyards sur la grande route de Dûnabourg, où elle comptait arriver aussitôt qu'eux, et risquer le coup de main qui allait peut-être décider du sort de la campagne.